CE QUE DISENT LES MORTS AU VIVANT
^1 Frédéric Mislral.
Oui n'a pas entendu la voix douce et profonde De ceux que nous aimions et qui nous ont aimés ? Cette voix nous conseille et cette voix nous gronde. D'où vient-elle? De quels abîmes enflammés?
Elle vient de plus loin que notre conscience, Elle vient de là-bas où luit la vérité ; Nous n'avons qu'un moment de force et de science, Nous les vi^Wts, — les morts ont l'immortalité 1
Or voici la rumeur qui dans mon esprit monte, Ce soir d'abattement, de fièvre, de regret, Où je fais de mes jours et de mes nuits le compte, Où je pleure, tout seul et sans morgue, en secret...
« Homme, sans m'écouter, tu suivis des mirages. « Ton orgueil indomptable et fougueux t'a déçu. « Tu n'as pas profité du grand bienfait reçu ; « Et tu me dédaignas dans tes erreurs sauvages.
u Je suis pourtant la voix de ton sang précieux, « La voix de ton passé qui prépara ta force ; « Ta personnalité n'est qu'une frêle écorce, « Mais l'arbre avec la sève appartient aux Aïeux.
■' Écoute-les : ils n'ont voulu que ta victoire,
« Et tous ils n'ont souffert que pour ton seul bonheur.
« Le trésor qu'entassait leur avide ferveur,
« Us n'en jouirent point, pour qu'il devînt ta gloire
l^'oulo-les, ot fuis le vertige ancien, La sagesse que tu cherchas dans ta folie Ne t'a laissé que cloute et quv mélancolie; l\[ de tes voluptés il ne te reste rien.
*( Ixoute-les, écoute-moi, je suis leur âme
'< Qui s'est faite petite afin de vivre en toi.
« Ils sont ton origine et sa divine loi ;
» Eux, ils sont le flambeau et tu n'es que la flamme.
« Ce qu'ils veulent de toi n'est pas un ettort vain ; « Ne te grandis jamais au delà de tes bornes, « L'ambition avec ses caprices énormes «Ne conduit qu'au désastre obscur, sans lendemain.
Qu'importent la science altière et l'aventure ! Mieux' vaut l'humble qui s'est dévoué sans orgueil. La vieille qui dorlote un enfant sur le seuil ; Mieux vaut le paysan peinant pour sa pâture,
« Mais fidèle au devoir, (idèle à Tinfini, « Que le Superbe qui dans les astres sait lire, « Et, mesurant le ciel en un docte délire, « A négligé son cœur d'où l'Amour est banni.
<( Crois, aime. Le labeur devient alors un charme, <( La vérité sourit à qui sait obéir ; « Et, dans l'âme, une paix, que rien ne peut tarir, « Fait un doux baume avec la plus amère larme. »