LE CALVAIRE DE NIETZSCHE
^l M. Henri Albert.
Nietzsche, j'ai respiré dans ta maison étroite Ton âme de géant qui remplit l'avenir ; Et de cette fenêtre où posant ton front moite Tu vis Zaratoustra danser, rire et rugir, J'aperçus des enfants dans leur inconscience S'ébattre et bégayer des mots vains et charmants ; Là même où tu rêvas c la Joyeuse Science » Se pavanent des snobs et pleurent des amants...
Cependant tes glaciers demeurent, ô Surhomme, La neige t'est fidèle, et le gouffre profond
1!)1 I. MUMAMTi: niVlXE
Par son escarpement t'évoque et te répond ; Les pics ne savent pas de quel nom on te nomme, Et si les jeunes gens te prônent en tout lieu; Mais de blanc couronnés comme des vierges saintes, Us planent au-dessus des remords et des craintes, Et disent avec toi : la Force est le seul Dieu !
0 grand Nietzsche, celui qui ce soir t'interroge, Sans être ton disciple et sans subir ta loi. Ne t'importune pas d'un blâme ou d'un éloge, Et seulement il veut méditer avec toi.
Celui-là te comprend puisqu'il soutï're et qu'il t'aime ; 11 a lu dans ton cœur dédaigneux et meurtri. Il sait quel héroïsme est sous ton anathème Et vers quel idéal nous exalte ton cri.
Tu raillas des chétifs la morale tremblante, L'hypocrite et le lâche et l'humble et l'envieux,
LES SrRIll.'MAINS l'.l.l
Tu vanlas le lion riant de l'épouvante Qu'autour de lui répand son \yds victorieux; Tu savais que ce temps est veule, que tout plie, Qu'il n'est plus de fierté, qu'il n'est plus de génie, Que les plus hauts ne sont que plus [trèts à déchoir, Que nos palais sont pleins d'âmes prostituées... Et pour nous arracher à ce vil nonchaloir Tu llagellas nos reins par tes fortes huées !
Et pourtant tu n'étais, ô Sacrificateur, Rien qu'un sacrifié qui cache ses blessures ; Masque inilexible, cœur angoissé, lèvres dures, Tu paraissais cruel comme un sublime acteur. Tu jouas jusqu'au bout ton rôle fatidique, iMais ta peau de Nessus te dévorait toi seul. Tu mourus terrassé comme un héros antique. Et ton propre génie, hélas ! fut ton linceul. 0 divin insensé, qui te frappas toi-même, Érostrate sincère, ô Caton allemand.
Je communie avec ton sublime tourment; Ton cerveau s'est rompu d'enfanter un poème
]<.)li L IIUMAMTK DIVIM:
Tro|) larûiiclie; et le feu qu'alluma ton blasphème T'a Ibudroyé trop tôt impitoyablement.
C'est que ton Ubermensche est un monstre fantôme Forgé par ton cerveau maladif et puissant, Dont le rire détruit et qui tue en dansant, C'est que son égoïsme est grand comme un royaume, C'est qu'à son front dressé contre la loi du Christ Tu mis le double sceau de la Bête malsaine, La froide cruauté, Tinstinct qui se déchaîne ; C'est qu'un poison circule en tes plus beaux écrits. Et que tu dépravais les cœurs et les esprits.
Étais-tu cependant, ô Nietzsche, responsable Du crime d'éveiller dans l'homme les fureurs Et ne souffrais-tu pas de tes propres erreurs? Dès que ton fier génie au souffle impérissable
LES SI HllU.MAlNS 197
Torliil'ilil la jiMinesse et ton front soucieux, Ne te compris-tu pas victime de tes dieux? Déjà cet aIVreux mal commençait son ravage. Le jeune Spartiate, aux plis du vêtement. Impassible, caeliait un louveteau sauvage Et qui le dévorait silencieusement.
De même, ô Philosophe, au secret de ta vie Tu sentais l'ennemi qui s'insinue et mord. Et c'est lui qui devint chaque jour le plus fort. Cloué sur ton fauteuil par la paralysie. Morne, le cerveau nul, plus bas que l'animal, Tu fus, pour l'univers que ti'oubla ta Parole, Des chutes de l'orgueil le douloureux symbole, L'exemple du Néant où se brise le Mal. Toi l'Antéchrist, un noir destin te crucifie ; Et tu pouvais, devant l'excès de tous tes maux, Dans un dernier effort qu'un livre certifie, Pousser le cri qui te résume : Ecce Homo !