LE VOYAGEUR
N'est-il pas trop tard, Dieu charmant?
J'ai voulu vivre en ma détresse solitaire, J'ai frémi d'être aimé, j'ai redouté de plaire.
N'est-il pas trop tard maintenant?
240 L HUMANITE DIVINK
CHHISIINA
Revois Chrishna, malgré ses quatre mille années,
Plus jeune que les plus jeunes gens. Enfant, devant tes pas s'ouvrent les destinées,
Les avenirs sont indulgents.
Ton printemps dédaigné pousse ses fleurs rapides.
Tout est jeune à qui sait vouloir; Il n"est pas de vieillesse, il n'est jamais de rides
Dès que recommence l'Espoir !
La rivière coulait pâle comme un nuage, Un paon sur un palais poussa son cri sauvage, Une cloche tinta dans la pagode en fleur. Â l'horizon, dans l'air limpide et la chaleur, Agra, cité d'amour, dévoilait son visage... L'allégresse éternelle éclatait dans Tazur. Sur le front de Chrishna volèrent des colombes. Et les dômes au loin d'impériales tombes Brillaient comme une neige ardente en le ciel pur.
LES DKMDNS ET LKS DIIÎUX 241
CHRISHNA
Quand je vivais, j'ai possédé vingt mille femmes; Le Monstre à ma rumeur agonisait d'effroi. Mais la fleur s'entr'ouvrait âmes regards de roi; Et je faisais fleurir aussi toutes les âmes !
Emporte mon conseil de cette Inde où tu passes : Le Héros ne doit point endiguer son grand cœur, Son geste radieux déborde les espaces, L'inexorable temps n'est jamais son vainqueur;
L'Allégresse défend comme une citadelle ; llefoule les dragons d'un pied mélodieux, Lt cueille les baisers sur terre et dans les cieux, Bralima lui-même n'est que ton ombre Adèle,
Alors vers la rivièi'e où les gris crocodiles Bâillent de leur mâchoire aux formidables dents, Une déesse vint sous des voiles ardents. Avec une promesse en ses grands yeux tranquilles.
242 L IIUMANlTi; DIVINE
Sur un signe du Dieu qui sèche tous les pleurs, Elle sourit de ses lèvres noires et roses, Posant sur mes genoux son lourd bouquet de roses, Qui devaient pour toujours embellir mes douleurs.
Derrière Elle, je vis les troupes délectables Des Gaupis, qui portaient à leur Divin Amant Le beurre frais et roux, et le lait écumant, Et les présents nombreux des magiques étables.
Elles firent bientôt au Rajah du Désir Une guirlande de leurs hanches enchaînées; Elles dansaient avec des mains enluminées Et des seins palpitants d'angoisse et de plaisir.
Chrishna leur souriait à toutes, baisait toutes Les lèvres, étreignait tous les corps suppliants; Et la suavité de ses gestes pliants Se donnait par miracle aux impudeurs absoutes !
Nulle lie pouvait craindre et ne pouvait doiitei'. Il était le soleil d'Amour qui se repose Sur l'immense univers et verse à toute chose La chaleur nécessaire et le rêve enchanté.
Alors se dissipa ma tristesse rebelle, Les roses avaient envahi mon cœur fermé ; La danse de Chrishna, le maître bien-aimé, Sut accorder mon âme au doux rythme d'une aile.
Je n'ai plus de regards amers ni de langueur; Je souris aux combats où le Destin m'entraîne ; Sans effroi, j'ai brisé l'étreinte de la Haine, Et le Plaisir n'est plus l'ennemi du Bonheur...
244 L HUMANITE DIVIM:
J'ai renconlrr le Dieu Chrishna près de son (leuvc, La Jumna qui s'élire ainsi qu'un serpent jaune. Il portait un chapeau de feuillages, Et tenait des (leurs dans la main.
Et moi, jeune étranger, triste comme une veuve, Je vins jeter dans ses pagodes mon aumône; Sa voix est la voix des plus grands sages, Il est Hier, il est Demain !
Muttra (la Bethléem hindoue), 1902.
l.ES MYSTÈRES D'ISIS
Soirs d'Ég-ypte, soirs suprêmes.
Où j'ai rêvé d'un passé trioinpliant.
Je vous évoque en occident par les soirs blêmes,
Où je me traîne en étouffant...
Là j'ai cru rencontrer auprès des Pyramides La gigantesque Isis, brune avec des seins forts ;
J'ai dormi dans ses bras avides ; Puis, tous deux enlacés pour de plus grands efforts, Nous avons, revivant une époque lointaine, Recommencé l'épreuve en les obscurs caveaux ; Là j'ai conquis alors cette sagesse humaine Que plus tard j'ai perdue à des destins nouveaux...
240 L IILMAMTI': DIVINE