‹ L'humanité et la patrieChapitre 51 sur 61 · BIBLIOTHECA · texte numérisé non relu

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combinaisons de chaque jour, il fait continuellement, et sans s'en douter, profession de déterminisme.

Cela a été fort bien mis en lumière, dit Littré (1), par un philosophe anglais, Samuel Bailey, dans un morceau que cite M. Bain {The émotions and the will^ p. 540) et que je traduis : « 11 est surprenant que la connexion entre motifs et actions ait jamais été théoriquement révoquée en doute, quand chaque être humain, à chaque moment de son existence, est pratiquement dépendant de la réalité de cette connexion, et quand les hommes ne font autre chose qu'engager perpétuellement plaisir, fortune, réputation, la vie même, sur ce même principe qu'ils rejettent spéculativement. Dans le fait, il est entremêlé à tous nos plans, à tous nos projets, à toutes nos opérations. La parole de l'orateur, le livre de Fauteur, les IDrescriptions dulégislateur, les manœuvres du militaire, les édits du monarque, tout l'implique également. Examinons chacun de ces actes; prenez, par exemple, les opérations d'une campagne. Un général, dans l'exercice de son autorité sur l'armée qu'il commande, ne peut faire un pas sans tenir pour reconnu que les esprits de ses soldats seront déterminés par les motifs qui sont enjeu. Quand il charge son aide de camp de porter un message à un autre officier sur une autre partie du champ de bataille, il compte sur son obéissance avec aussi peu de défiance qu'il compte sur la stabilité du terrain où il a le pied, ou sur le pouvoir grossissant de la lunette en sa main. Quand il ordonne à ses soldats de se déployer, de former un carré, d'ouvrir le feu, est-il moins confiant dans le résultat que quand il accomplit quelque acte matériel, tel que tirer une épée, sceller une dépêche? Il est manifeste que, dans toutes ses opérations, il se fie aussi pleinement à la volonté de ses

(1) Littré, Du libre arbitre, la philosophie positive, t. JII, 2* année (juillet-décembre 1868), p. 241.

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hommes qu'à la force de ses fortifications ou à la portée de ses canons.

» Les transactions commerciales témoignent du même genre de confiance. Le simple fait du marchand qui tire sur son banquier un billet payable à tel jour, en est un exemple frappant. On peut difficilement concevoir un cas de plus parfaite assurance en la production d'actes volontaires sous l influence des motifs correspondants, que cette opération de tous les jours- Le marchand met son billet dans la circulation commerciale, sans douter aucunement qu'à travers tous les circuits, il sera présenté à paiement, et que le banquier le paiera. Ici nous avons une série de volitions dont le résultat est attendu sans hésitation, avec une confiance égale à celle qui fait croire que le papier sur lequel le billet est tracé gardera l'écriture. »

Ceci est beaucoup, continue Littré, et donne grandement à réfléchir. Il en résulte incontestablement que, sous l'influence de motifs complexes, intérêt personnel, sentiment d'honneur, crainte du châtiment, espoir de récompense, la volonté humaine agit, parmi des millions d'individus et des millionsde circonstances, d'une façon complètement régulière.

Cependant cette régularité comporte des exceptions. Il arrive qu'un billet demeure impayé, qu'un militaire désobéisse, trahisse ou se révolte. On pourrait croire que ces exceptions sont des conséquences de la liberté et infirment les conclusions précédentes. Littré envisage cette objection et, appuyé sur les statistiques, il prouve, par une citation de Quetelet, que l'on peut ici, avec une logique autrement rigoureuse qu'on ne le fait le plus souvent, affirmer que l'exception confirme la règle.

M. Quetelet, dit-il, a en effet observé que :

« Dans tout ce qui se rajoporte aux crimes, les mêmes

nombres se reproduisent avec une constance telle, qu'il serait impossible de la méconnaître, même pour ceux des crimes qui sembleraient devoir échapper le plus à toute prévision humaine, tels que les meurtres, puisqu'ils se commettent, en général, à la suite de rixes qui naissent sans motif, et dans les circonstances en apparence les plus fortuites. Cependant l'expérience prouve que non seulement les meurtres sont annuellement à peu près en même nombre, mais encore que les instruments qui servent à les commettre sont employés •dans les mêmes proportions (1).

M. Littré constate que M. Quetelet écrivait en 1835 les lignes qu'on vient de lire, que, de 1835 à 1868, époque où il écrit lui-même, toutes les investigations ont confirmé l'exactitude de ces vues, et il ajoute : •

« Ainsi, d'une part^ dans l'ensemble de la société, les motifs que j'appellerai sains, agissent avec une telle sûreté, que chacun de nous y confie ses intérêts matériels et moraux; et;, d'autre part, dans des compartiments particuliers, les motifs que j'appellerai malsains, agissent avec une telle sûreté, que, d'anûée en année, la criminalité et le suicide reproduisent les mêmes nombres. On peut se faire une idée exacte de ce procédé, en le comparant avec le procédé relatif à la santé et à la maladie. Tandis que les conditions générales d'air, d'eau, de terre, d'aliments, de logements, etc., entretiennent la somme d'hygiène nécessaire avec une régularité qui permet l'accomplissement des travaux de la société, les causes perturbatrices nées du dérangement des saisons et des autres malfaisances produisent un nombre de maladies qui, pour les mêmes circonstances, oscille entre des limites fort étroites. Que conclure de là, sinon que les motifs ont sur la volonté humaine la

(1) Littré, loc. cit., p. 2i3.

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même puissance que les causes pathologiques sur le corps humain? (1) »

On pourrait peut-être opposer à ce qui précède que la criminalité, si elle paraît osciller dans des limites fort étroites lorsqu'on considère des années voisines, varie cependant dans des proportions beaucoup plus grandes lorsqu'on envisage de longues périodes éloignées les unes des autres. Mais cette objection, comme la précédente, se retournerait contre les partisans du libre arbitre. La diminution ou l'augmentation de la criminalité dépend de circonstances extérieures, tout comme l'accroissement et la décroissance des maladies ; et quelques-unes de ces causes sont communes aux deux ordres de phénomènes. Il existe une hygiène morale comme une hygiène physique. Quand les conditions hygiéniques de propreté, d'antisepsie, de régularité dans le travail, le repos et les plaisirs sont méconnues, les maladies augmentent en nombre ; et il en est de même des crimes lorsc[u.e l'hygiène morale est négligée.

Or, en révélant chaque jour les conditions de l'hygiène et en fournissant aux sociétés le moyen de les introduire dans la pratique générale, en même temps que l'instruction apprend aux individus à les respecter, le progrès scientifique fait baisser la mortalité. De même, le progrès intellectuel qui montre les résultats du crime, Famélioration du sort du travailleur qui diminue l'incitation au mal, le développement croissant des instincts altruistes qui résulte de l'évolution normale de l'homme, interviennent

(1) Littré, loc. cit., p. 244.

comme des motifs cFordre supérieur. Ils contrebalancent, ils annihilent les motifs bas et vils, et ils élèvent le niveau moyen de la moralité.

Il arrive par contre que dans des périodes de guerre, de trouble, de famine ; au cours des révolutions philosophiques qui brisent l'ancien idéal moral de riiumanité, et avant qu'un nouvel idéal plus élevé ait pris la place de l'ancien, on observe des aggravations de la criminalité. Mais il en est de ces décadences morales comme des décadences matérielles. Lorsque l'anarchie s'introduit dans un pays, que l'action sociale cesse de s'exercer, que l'instruction et l'éducation sont négligées et que, par suite de ces circonstances, les règles de l'hygiène sont méconnues, l'état sanitaire empire lui aussi. En tout cela on ne peut voir qu'une série dJ antécédents et de conséquents qui se succèdent dans l'ordre inéluctable révélé par l'expérience et l'observation. Toutes ces exceptions, plus encore peut-être que la règle générale, prouvent que la volition humaine, comme tout les phénomènes de l'univers, obéit à des lois.

Les circonstances extérieures ne sont pas tout, il est vrai, et la nature propre de l'individu est également un facteur que l'on ne saurait négliger. Il est bien évident qu'un même motif — faim, soif, passion amoureuse, convoitise, haine, ambition — agira différemment sur deux individus différents. Chez l'un ces passions conduiront au crime ; chez l'autre elles

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se comporteront comme des éléments d'une émulation saine apte à produire de grandes actions. Il en est de ceci comme d'un coup d'archet qui donnera des sons variables selon qu'il fera vibrer un fil métallique ou un fil d'archal, selon que la corde sera plus ou moins tendue, que son diamètre sera plus ou moins considérable. La volition résulte, en effet, de deux groupes de forces, dont Tune est la synthèse de toutes les influences extérieures et l'autre la synthèse des énergies intrinsèques du sujet.

Le sujet représente l'ensemble d'une partie des forces qui interviennent comme composantes dans la volition. C'est convenu. Mais en quoi ceci justifîerait-il le concept du libre arbitre? Est-ce que le même phénomène ne s'observe pas chez les bêtes? est-ce que la faim, la soif, le rut n'entraînent pas des actes différents de la part d'un chien, d'un chat, d'un loup, d'un tigre? Et cependant aucun philosophe, parmi ceux qui parlent avec le plus d'onction de la liberté morale, n'a eu l'idée de l'attribuer aux animaux.

Descartes à qui cette difficulté n'avait pas échappé, avait essayé de s'en tirer en considérant les animaux comme de simples machines. Mais cet écart du génie est déjà apparu aux métaphysiciens de son temps, et n'a pas même attendu les développements récents de la science pour être dénoncé comme opposé à toute vérité.

Physiologiquement la volonté se forme dans le cerveau par voie d'élaboration.

Gela étant ainsi, dit encore Littré, il apparaît que la volonté n'est pas un libre arbitre; je veux dire qu'elle

ne renferme rien par quoi elle puisse se déterminer ellemême. A quoi obéit-elle donc? à rinstinct, au désir, à la raison. Je n'ai pas besoin de remarquer que l'instinct et le désir sont involontaires; mais, à un autre point de vue, la raison, n'est pas plus volontaire. En effet, la raison ou jugement est la fonction par laquelle les cellules cérébrales, ayant élaboré les impressions en idées, les combinent suivant des rapports qu'on nomme logiques, et qui sont l'expression fonctionnelle des propriétés des cellules. Tout est donc réglé; rien n'est volontaire. On dira à la vérité que, maintes fois, l'arrêt rendu parla raison est cassé par l'instinct et le désir; sans doute, mais maintes fois aussi, Timpulsion de l'instinct et du désir est réfrénée par la raison. C'est le conflit des motifs; le plus fort, variable suivant l'individu, suivant l'éducation, suivant les antécédents, l'emporte et ne laisse pas de place au libre arbitre (1).

On a fait valoir contre la détermination de la volonté, les petits mouvements, c'est-à-dire les actes que nous pouvons considérer comme présentant un caractère d'indifFérence parce que nous n'apercevons pas les incitations auxquelles nous cédons en les accomplissant. C'était là le grand argument de Bossu et en faveur du libre arbitre. Mais si le motif est réduit dans ce cas à un minimum de puissance, la volonté — qui ne le voit? — n'ayant pour ainsi dire aucun obstacle à vaincre, obéira au

(t) Littré, loc. cit., p. 247

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moindre effort. Elle se trouvera dans la situation d'une balance d'une sensibilité extrême dont les plateaux ne seraient chargés ni Tun ni l'autre, et dont le fléau s'inclinerait à droite ou à gauche sous l'action du plus petit grain de poussière imperceptible à nos yeux.

Dans le cas de la balance personne n'attribuerait à cet instrument la faculté de se déterminer de luimême. Nul ne prétendrait que ce soit en vertu d'une spontanéité propre qu'il s'incline dans un sens plutôt que dans l'autre, et que si l'un des plateaux parait plus lourd que le plateau opposé, c'est en vertu d'un acte de sa volonté libre.

Bossuet raisonnait donc des actes dits indifférents de l'homme comme le ferait le physicien vis-à-vis de la balance s'il affirmait le libre arbitre du fléau ou des plateaux.

Il y a en outre un autre élément dont il ne tenait pas, et dont à son époque il ne pouvait pas tenir compte : les actions réflexes.

On sait aujourd'hui que certaines excitations extérieures entraînent des mouvements par l'action seule de la moelle épinière et sans que le cerveau ait à intervenir. Ces sortes de mouvements, auxquels on a appliqué le qualificatif de réflexes, sont inconscients.

Or, lorsqu'un homme élève la main droite de préférence à la gauche, sait-il si ce choix n'a pas été déterminé par une incitation extérieure légère, qu'il n'a pas sentie, parce que le cerveau y est demeuré étranger?

Poursuivons. Dans tout phénomène de volonté, il y a deux facteurs : le motif qui agit sur l'individu et

l'individu qui le reçoit. Que l'un de ces facteurs, le premier, s'annihile, et que le second demeure seul, qu'adviendra-t-il? On aura la balance dont nous parlions plus haut, avec une sensibilité poussée à l'infini, et qui, cependant, demeurera au repos.

Oscillàt-elle d'ailleurs en vertu d'une activité propre et indifférente, cette balance ou cette volonté ne pourrait pas être davantage réputée libre et responsable. La responsabilité suppose une loi supérieure à laquelle elle obéit. L'âme indifférente, qui se mettrait en mouvement sans motifs, sans critère, ne présenterait aucun phénomène de liberté.

C'est ce qu'exprimait admirablement Claude Bernard lorsqu'il écrivait :

La physiologie ne saurait borner son rôle à expliquer les fonctions les plus grossières du corps humain ; elle doit éclairer aussi les mécanismes delà psychologie, elle est appelée, par conséquent, à réagir directement sur les opinions philosophiques. Peut-être se rencontrera-t-il des esprits qui seront portés avoir dans cette prétention physiologique une contradiction avec la philosophie et même une négation de la liberté. De semblables oppositions ne me paraissent pas à craindre... Je me bornerai à dire que le déterminisme absolu que le physiologiste reconnaît et démontre dans les phénomènes de la vie,

EST LUI-MÊME UNE CONDITION NÉCESSAIRE DE LIBERTÉ. Le SAVANT NE CONCEVRAIT PAS EN EFFET QU'UN PHÉNOMÈNE, QUEL qu'il SOIT, PUISSE ÊTRE LIBREMENT MANIFESTÉ DES QU'iL n'EST RÉGI PAR AUCUNE LOI ET QU'lL EST INDÉTERMINÉ PAR NA- TURE (1).

M. Charles Renard, dans son excellente étude de

(1) Claude Bernard : Revue des Deux-Mondes, 15 décembre 1867.

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vulgarisation, « L'homme est-il libre? » a poussé plus loin. Il a fort justement assimilé le prétendu libre arbitre des métaphysiciens à Faliénation mentale.

Faisons, dit-il, un pas de plus. Voulez-vous voir l'idéal du libre arbitre plus près encore d'être léalisé ? Regardez cet homme qui se décide sans tenir compte des motifs que vous alléguez. Il veut, par exemple, sortir de chez lui par la fenêtre, et il habite au troisième étage ; vous lui représentez que la fenêtre est loin du sol, que le pavé est fort dur et sa tête assez tendre pour s'y briser. Mais il n'écoute rien, il veut user de cette voie inusitée, sous prétexte que cela lui plaît ainsi; que penserez-vous de cet homme-là? Ou je me trompe fort, ou vous estimerez qu'il a sa place marquée dans une maison de fous (1). ■

Le libre arbitre est donc une pure illusion de notre entendement comme l'a été le mouvement des astres jusqu'aux découvertes de Copernic et de Galilée. Nous avons incontestablement, sauf une action coercitive de la nature ou d'une volonté supérieure à la nôtre, la faculté de mettre nos actes en harmonie avec nos volitions. Dès que nous voulons une chose, si aucune force extérieure ne s'oppose à son accomplissement, nous l'exécutons et nous nous proclamons libres. Mais la constatation de cette faculté ne représente que le résultat d'une première et rudimentaire observation. Une analyse plus complète nous démontre que la volonté est soumise à des causes qui la déterminent, Ainsi s'évanouit l'idée du libre arbitre. Elle va rejoindre, dans l'ossuaire

(1) Charles Renard : L'homme est-il libre ? p. 25, § 2. — Bibliothèque utile. Germer Baillière, éditeur, Paris.

scientifique, tous les concepts illusoires dont l'imagination primitive de l'homme avait peuplé notre intelligence et dont nous a débarrassés la véritable étude scientifique des phénomènes.

Se demandera-t-on maintenant ce que peut être dans notre conception la liberté? — Ce bien suprême qui excite nos passions jusqu'à l'extrême limite, pour la conquête duquel nous déchaînons les révolutions et les guerres, et auquel nous attachons plus de prix qu'à la vie même.

M. de Bagnaux l'a définie (1) le pouvoir pour l'homme d'agir selon sa iwlonté propre et non selon la volonté d'autrui, sans rencontrer d'autres obstacles que ceux qui lui sont opposés par la nature même.

Cette définition s'approche beaucoup de la vérité et elle serait presque parfaite si elle n'avait un membre de phrase de trop, celui-ci : « Sans rencontrer d'autres obstacles que ceux qui lui sont opposés par la nature même. » Mais ce membre de phrase ou manque de clarté, ou fait une part trop faible à la liberté.

L'auteur manque ici de clarté si, par « obstacles opposés par la nature, » il a entendu parler des motifs naturels qui déterminent la volonté. Si, par

(1) De Bagnaux : Qu'est-ce que la liberté? Philosophie positive, t. III, juillet-décembre 1868, p. 128.

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contre, il a voulu parler des obstacles extérieurs, autres que les actes volontaires opposés aux hommes par d'autres hommes, il a eu le tort de n'envisager la liberté qu'au point de vue social et de la restreindre beaucoup trop.

La nature, en effet, est infiniment plus oppressive que les sociétés humaines, et c'est surtout pour échapper aux fatalités naturelles que l'homme vit en société. Il consent au sacrifice d'une partie de sa liberté par l'unique raison qu'il en gagne ainsi sur la nature beaucoup plus que ne lui en fait perdre le fait de ^on association avec d'autres hommes.

Considérez un sauvage isolé de l'époque tertiaire. Il n'était certainement pas opprimé par ses semblables ; mais il était l'esclave du milieu comme le sont encore les animaux de la jungle. Se garer du froid, fuir la chaleur excessive, se transporter sans voies de communication et sans véhicules, d'un point à un autre, se procurer enfin les aliments dont il avait besoin, tout était pour lui une difficulté presque insurmontable.

Grâce à l'association et à la science qui en est résultée, il a vaincu ces obstacles. Le travail et la production industrielle lui fournissent aujourd'hui des aliments en abondance, et les plus pauvres euxmêmes ont plus de facilité à satisfaire leur appétit que n'en avaient les habitants des cavernes. Grâce aux chemins, aux voitures, aux animaux domptés, aux moyens mécaniques, aux découvertes nautiques, il traverse l'espace et fait le tour du monde avec moins de fatigue et de danger, et en moins de temps qu'il n'en fallait à un troglodyte pour parcourir quelques kilomètres.

Modifiant la définition de M. de Bagnaux, nous dirons donc que la liberté est pour tout homme la possibilité matérielle et morale de se déterminer exclusivement d'après les motifs qui lui sont propres et sans subir aucune contrainte du dehors.

Pour préciser la part de spontanéité qui appartient à chacun de nous, nous avons eu recours plus haut à la comparaison de deux obus qui se rencontrent dans Tespace et se réduisent réciproquement au repos. Ces sortes de comparaisons tirées du monde matériel présentent Tavantage de rendre les idées plus compréhensibles en projetant sur elles une clarté plus grande.

Opérant de même ici, nous chercherons dans la nature inorganique une analogie qui établisse clairement ce qu'on doit entendre par liberté.

Cette analogie, nous la trouverons dans la boussole. L'aiguille aimantée n'a pas de libre arbitre : elle obéit aux lois du magnétisme terrestre, et son pôle austral se dirige toujours fatalement vers le nord.

Placez l'aiguille sur un pivot sur lequel elle puisse librement osciller ; donnez-lui ainsi le pouvoir d'obéir aux actions magnétiques qui la sollicitent, elle sera libre. Au contraire, portez par une action mécanique son pôle austral vers le sud et clouez- la dans cette nouvelle situation, l'aiguille ne pourra plus

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obéir à ses impulsions propres, elle sera esclave.

L'aiguille oscillant sans entraves représente riiomme libre dans la société et dans la nature.

L'aiguille clouée au pôle austral vers le sud est rimage de Fhomme privé de liberté.

Telles sont les conclusions auxquelles aboutit la critique philosophique positive.

Le déterminisme, en outre, on le verra dans les pages qui vont suivre, est pour la moralité humaine une conception autrement féconde que ne sauraient l'être le fatum des païens, \di prédestination des Pères de FEglise, ou la prétendue liberté morale de Bossuet, des Jésuites, de Descartes, de Leibnitz, des éclectiques, de Proudhon ou de Renouvier.

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