LA PATRIE AVANT LA REVOLUTION
Létude précédente nous a amenés à voir dans rhomme un être variable, obligé pour vivre de s'unir à ses semblables, et de constituer des groupes de degrés divers.
Elle nous Ta montré partie intégrante de la nature, et, comme tous les autres phénomènes de Tunivers, soumis à des lois.
Elle nous a permis d'affirmer que ses actes pourraient être calculés si nous arrivions jamais, ce qui est d'ailleurs impossible, à recueillir tous les éléments d'un pareil calcul.
Enfin, comme si nous sommes très éloignés de réunir toutes les données nécessaires à une prévision exacte nous en possédons cependant quelques-unes, nous sommes parvenus à cette conclusion qu'à défaut de la précision mathématique que nous ne pouvons pas espérer, la déduction approximative est possible. La recherche des probabilités est donc légitime ; mais probabilité n'est pas certitude. Il n'existerait plus aucune divergence entre nous, si nous savions de façon certaine où nous allons. Puisqu'il y en a, c'est que les faits ne reçoivent pas dans toutes les intelligences une interprétation identique.
Nous ne pouvons cependant pas renoncer aies interpréter.
Dans les sciences naturelles, les savants, lorsqu'un désaccord existe entre eux, se reposent sur les observations futures du soin de résoudre le problème.
Dans les sciences sociales une telle quiétude ne s'expliquerait plus.
Nous sommes ici les éléments du phénomène, le point d'application de la force.
L'action nous est commandée, et le motif qui la détermine étant l'opinion que nous nous faisons de l'évolution de notre espèce, nous devons, sous peine de devenir des non-valeurs, prendre parti sur toutes les grandes questions qui intéressent les sociétés. Notre qualité d'homme nous en fait une loi.
LA PATIUE 187
Parmi ces questions d'importance capitale, se place au premier rang celle de la patrie. Le problème des nationalités est de ceux auxquels on n'a pas le droit d'être indifïerent.
Abordons-le. Ce sera la conclusion de ce livre.
De tous temps il a existé des agglomérations d'hommes pourvues de gouvernements et régies par des lois. Mais c'est seulement à des dates tout à fait récentes que s'est dégagé le sentiment de la patrie tel que nous le comprenons aujourd'hui.
Ceux qui l'ont élevé à la dignité d'une religion, qui en ont fait l'objet d'un culte, paraissent avoir ignoré la modernité de son origine. Ils écrivent volontiers que Jeanne d'Arc a sauvé la patrie française, comme s'il y avait eu une patrie française sous Charles VII.
A ces époques éloignées, et même dans des temps infiniment plus rapprochés des nôtres, sous Louis XIV, sous Louis XV, la France n'était encore qu'un mot. Il y avait un roi ; ce roi gouvernait un ensemble de provinces comme un propriétaire foncier administre ses terres — avec cette seule différence que sa gestion était beaucoup plus défectueuse — ; mais l'expression patrie ne répondait à aucun concept général.
La France, l'Espagne — je ne parle pas de l'Italie et de l'Allemagne — étaient à peu près ce qu'est demeuré l'Empire des Habsbourg : c'étaient des mé-
188 l'hlmamté et la patrie
langes de nationalités disparates, réunies sous un môme sceptre ; ce n'étaient pas des peuples.
Avant 1789, cet état chaotique, dont la monarchie autrichienne nous offre un dernier vestige, .était l'état général de tout ce qu'aujourd'hui nous appelons des nations.
C'est là ce que regrettent au fond les esprits rétrogrades. Ils se parent pompeusement du titre de nationalistes et ne sont en réalité que de simples provincialistes. Lisez les Déracinés^ V Appel au Soldai! Dans ces romans M. Maurice Barrés exalte le patriotisme. Il ne s'aperçoit pas (tant sont rétives ces intelligences aux conceptions vraiment modernes) quil le supprime pour faire revivre à sa place le particularisme lorrain.
Sous l'ancien régime, la notion de patrie était si vague qu'un pays passait d'une nation à une autre — je veux dire changeait de monarque — par le fait d'un mariage princier ou d'un héritage. Une province s'acquérait comme s'acquiert de nos jours une propriété. Marie Leczinska apportait en dot la Lorraine à Louis XV, sans que personne en fût choqué.
Je me rappelle avoir entendu, peu après les événements de 1870, M. Singuerlet, bien connu des républicains de ma génération, dire dans un Banquet en portant un toast à la France au nom de ses compatriotes des contrées annexées : « Jusqu'en 1789 nous avons été des Allemands conquis ; à partir de 1789 seulement nous sommes devenus des Français. »
Le fait social qu'il rappelait ainsi n'a pas été particulier à des pays de conquête récente comme l'Ai-
sace ou le Roussillon ; on le retrouve dans des provinces depuis beaucoup plus longtemps réunies à la couronne, telles que la Provence, le Languedoc, la Bretagne, la Normandie, les Flandres françaises...
Le caractère embryonnaire conservé jusqu'à la (in du dix-huitième siècle par le concept de nation permet à la critique positive de fixer définitivement le caractère de l'émigration.
Il a été beaucoup médit de l'émigration ; et elle paraît monstrueuse, cela est certain, à qui la considère du point de vue actuel. Mais si nous voulons porter un jugement équitable sur un phénomène historique, nous devons faire table rase des sentiments qui nous animent, et nous placer par la pensée dans l'état d'esprit oi^i se trouvaient nos ancêtres au moment précis où il s'est produit.
Lorsqu'ils passaient à l'étranger, formaient l'armée de Condé, se mettaient au service de la coalition et tentaient la descente de Quiberon sous la protection de la marine britannique, les nobles ne croyaient pas commettre une action blâmable. Deux principes seuls existaient à leurs yeux : la Dynastie, la Religion. Ceux qui limitaient les pouvoirs de la monarchie d'abord, la supprimaient ensuite, et se mettaient en lutte avec le pape n'étaient pour eux que des malfaiteurs et des rebelles. Les combattre, c'était faire œuvre pie. Le roi et le pape étant tout, bien mériter d'eux c'était bien mériter de la vérité et de la justice. Non seulement la conscience des émigrés ne leur reprochait rien ; mais encore ceux des aristocrates qui s'étaient mis au serdu pays et de la Révolution leur apparaissaient comme des renégats et des transfuges.
En 1814 même, révolution de Fidée de patrie était loin d'être achevée. Quoique huit ans de République et quatorze ans de Consulat ou d'Empire l'eussent grandement favorisée, elle demeurait incomplète. Elle ne s'était pas définitivement dégagée.
M. de Vitrolles, allant trouver à son quartier général l'empereur Alexandre et le décidant à entreprendre la marche sur Paris, ne soulevait pas, en dehors de certains milieux d'avant-garde, l'indignation qu'une telle démarche exciterait aujourd'hui. Ce n'était pas encore une trahison. C'était un acte politique. Rien de tel ne s'est vu et ne pouvait se voir en 1870 et 1871. En 1814 et 1815, c'était chose absolument courante, comprise de ceux-là mêmes qui la flétrissaient.
Pour nous la patrie passe avant le parti politique. Pour les hommes de 1815, et plus encore de 1789, le parti politique passait avant la patrie.
En Espagne, mêmes sentiments, mêmes idées. Après l'intervention qui mit fin au mouvement révolutionnaire provoqué par Riego, une fois Charles VII rétabli dans la plénitude de sa puissance, on vit des groupes populaires parcourir les rues de Madrid et des principales villes de province aux cris de : u Vivael rey netto y muera la nacion ! » — Vive le roi absolu et meure la nation ! — Le roi est tout, la nation rien, la nation peut mourir pourvu que le roi vive.
LA PATRIi: 191
Si telle était la mentalité d'une grande partie de la population française en 1789; si cette mentalité s'est prolongée chez nous jusques dans les premières années de la Restauration malgré la violente poussée patriotique de la Révolution et de TEmpire ; si elle a persisté en Espagne au delà de 1821, comment pourrait-on supposer l'idée de patrie chez les contemporains de Charles VII, de Charles VI, de Charles V, de Jean le Bon et de Philippe de Valois?
La Guerre de Cent ans ne fut jamais une guerre entre le peuple anglais et le peuple français. Ce ne fut pas davantage une lutte religieuse, puisque l'Angleterre était alors aussi profondément catholique que la France. Ce fut un conflit entre deux maisons royales, rien de plus. Le procès qui divisait la maison des Valois et la maison des Plantage net était, sur une plus large échelle, de même nature que les litiges élevés de nos jours devant les cours de justice entre deux propriétaires qui se disputent un champ.
Supprimez la loi salique; supposez aux femmes chez nous la faculté de régner, et par conséquent de transmettre la couronne, la royauté appartenait aux Plantagenet. La loi salique n'avait eu que peu d'applications jusque-là. C'était un de ces principes qui ne sont encore fixés que d'une manière incertaine et sur lesquels la jurisprudence peut changer.
192 l'humamté et la patrie
Les Plantagenet affirmaient le droit des femmes, lés Valois le niaient. Aucun tribunal ne pouvant les départager, ils recouraient aux armes ; ils faisaient appel à la force, comme le faisaient chaque jour les seigneurs féodaux de leur temps. Ce que Jeanne d'Arc fit triompher, ce ne fut point l'indépendance française, ce furent les droits de la dynastie des Valois.
Voilà pourquoi je ne me suis jamais mêlé aux flots de ceux qui encensent la Pucelle et qui lui dressent des autels.
Je comprends à la rigueur cet enthousiasme de la part de TÉglise. Quoiqu'elle Tait brûlée la vierge de Domrémy lui appartient. En donnant la victoire aux Valois contre les Plantagenet, Jeanne a sauvé, sans le savoir, le catholicisme. Très probablement, avec la solution opposée, la Réforme l'aurait emporté chez nous comme elle l'a emporté de l'autre côté du détroit. Mais ce qui peut paraître logique pour l'Église est absolument inadmissible de la part des républicains français, et de notre grand Michelet qui s'est trompé sur ce point.
C'est ce qu'a parfaitement vu M. Laurent Tailhade.
Michelet, dit-il, si mal à propos romantique dans la première partie de son histoire, n'a rien compris à ce grand mouvement du quinzième siècle. Fasciné par le justaucorps azur du duc d'Orléans, il tient pour le prince des fleurs de lys contre le Bourguignon. Il adhère au cabotinage de Jeanne d'Arc et court sus à l'anglais
Les Anglais
fâcheuse éclipse du génie
ais
. représentaient déjà, au temps de Charles VI,
l'indépendance, la raison Au quinzième siècle il n\y
avait pas de guerre entre eux et les Français, mais bien un litige successoral entre deux maisons féodales, Valois et Plantagenet. Si, pour le bonheur de tous, Valois eût succombé, l'une des deux branches rivales de l'Angleterre, York ou LancesLre, aurait régné sur la France, préparant ainsi le grand mouvement de la réforme que la triste descendance du roi fou enraya si opiniâtrement (1).
Il est en effet certain que la victoire des Plantagenet aurait été acceptée tout aussi facilement que le fut celle des Valois. Seulement, il ne me paraît pas probable qu'il se fût créé deux dynasties différentes. Je crois que les choses se seraient passées autrement : Deux peuples qui, durant des siècles, ont usé leurs forces Fun contre Fautre au grand détriment du genre humain, qui étaient encore aux prises au commencement du dix-neuvième siècle, qui ont failli récemment se heurter à nouveau, n'auraient formé qu'une seule nation constituée par la France, FAngleterre, la Hollande et la Belgique. Le catholicisme aurait été déraciné La liberté — la liberté morale tout au moins — se serait établie parmi nous deux cents ans plus tôt. L'esprit français, frondeur, mais élevé, passionné pour tout ce qui est généreux^ ouvert à toutes les idées générales, se serait fusionné avec celui de nos voisins si calme et si pratique. 11 en serait sorti une race supérieure, en {)uissance et en valeur intellectuelle et morale, à celles qui peuplent aujourd'hui nos deux contrées.
(1) Laurent Tailhade. Imbéciles et gradins. La « loi du bœuf. .. Paris 1900, pp. 245 et 246.
194 l'jiumanité et la patrie
L'effort stérile de cinq ou six cents ans de luttes aurait été remplacé par un effort convergent dans le sens de la création industrielle et de révolution intellectuelle.
Et le grand peuple ainsi constitué dominant le reste de Funivers par sa force matérielle, et plusencore par son développement artistique, scientifique, littéraire, industriel, aurait empêché la formation des autres groupements nationaux. L'Autriche, TAllemagne, l'Italie, l'Espagne se seraient trouvées englobées par le fait seul de l'attraction des masses: et l'unité européenne, cette solution nécessaire vers laquelle nous ne nous acheminons qu'à travers tant d'ambitions mesquines, de haines ataviques, ballottés par une force centrifuge qui nous éloigne sans cesse du but, serait faite depuis des siècles, donnant à l'humanité un rayonnement qu'il nous est impossible de soupçonner. Probablement même la séparation des Etats-Unis n'aurait point eu lieu, et les peuples de l'Europe et de l'Amérique constitueraient à cette heure une radieuse unité. Qui sait si les conséquences n'auraient pas été plus grandes encore et si les gaspillages d'argent et d'énergie occasionnés par nos guerres ayant été évités, l'évolution économique ne se serait pas opérée plus vite ? Qui peut dire si, par suite de ce développement plus rapide, la transformation de nos sociétés dans le sens socialiste ne serait pas depuis longtemps un fait accompli?
Il n'est donc pas vrai que Jeanne d'Arc ait été l'ange bienfaisant de la France et le fléau de l'Angleterre. Elle a été le fléau des deux pays et même de l'humanité. Son influence a été celle d'une force
de réaction inconsciente. Que TÉglise fasse amendehonorable en ce qui la concerne, qu elle la béatifieaprès ravoir sacrifiée, elle est dans son rôle. Leshommes de science, de liberté, de progrès n'ont pasà la revendiquer ; c'est aux héros de la Révolution française qu'ils doivent réserver leur culte.
L'homme éprouve une telle difficulté à s'abstraire de ses conceptions présentes qu'il ne peut, sans de grands efforts ni se représenter le passé ni envisager l'avenir. Cristallisé dans son état actuel, il ne comprend ni ce qui fat, ni ce qui sera. De là, la peine que l'on éprouve lorsqu'on cherche à démontrer aujourd'hui que le sentiment de la patrie est né' d'hier, qu'il ne date guère de plus d'un siècle, qu'il n'existait auparavant qu'à l'état rudimentaire.
Seule l'étude des faits précis peut sur ce point entraîner la conviction. Heureusement ces faits abondent et il suffit d'ouvrir une chronologie pour en faire une ample moisson. En veut-on un plus topique que celui du grand Gondé? Après avoir remporté sur les Espagnols, à la tête des armées françaises, la victoire de Rocroi, il passe à l'ennemi et combat les Français à la tête des armées espagnoles. Est-il alors flétri comme un traître, ainsi que ce serait le cas maintenant? On n'a qu'à lire les récits de cette époque qui reflètent l'esprit du temps pour s'apercevoir qu'au contraire sa conduite pa-
raissait tout-à-fait naturelle. Dans les Mémoires de Grammont du comte Hamilton, par exemple, et pour ne citer que celui-là, on trouve à propos d'une entrevue entre le chevalier de Grammont et le Grand Condé au siège d'Arras, le passage suivant (1) :
Il partit (Je Grammont) le lendemain pour son rendez-vous, accompagné d'un trompette ; et, à l'endroit que M. de Lusan lui avait marqué la veille, il trouva M. le Prince. Dès qu'il eut mis pied à terre : «Est-il possible, lui dit-il en l'embrassant, que ce soit le chevalier de Grammont, et que je le voie dans le parti contraire? — C'est vous môme que j'y vois, répondit le chevalier de Grammont, et je m'en rapporte à vous, monseigneur, si c'est la faute du chevalier de Grammont ou la vôtre, que nous ne soyons pas dans le môme parti. — Il faut l'avouer, dit M. le Prince, s'il y en a qui m'ont abandonné comme des ingrats et des misérables, tu m'as quitté comme j'ai
QUITTK moi-même, EN HONNÊTE HOMME QUI CROIT AVOIR RAISON. ))
Le chevalier de Grammont ne croit pas qu'il ait eu raison de passer à TEspagne, puisqu'il est demeuré lui-même avec la France ; mais il considère que ce sont là des erreurs possibles et il ne réplique pas en lui reprochant sa trahison. Le prince et le chevalier s'embrassent, et le narrateur, le comte Hamilton, trouve la chose si simple qu'il ne la discute même pas.
Plus tard, M. le Prince et Louis XIV se rapprochent, comme se réconcilient de nos jours deux chefs parlementaires qui se sont énergiquement combattus.
(1) Œuvres du comte Hamilton. Mémoires de Grammont. — Paris, chez Saimon, libraire, 1825, p 76, deuxième alinéa Cet ouvrage a été publié pour la première fois en 1713.
Non seulemenOle Roi ne le repousse pas ; mais il va lui-même le recevoir au haut du grand escalier de Versailles. La cour est en fête à Foccasion de cet enfant prodigue revenu au bercail. Puis, quand mourra l'ex-général espagnol, il s'éteindra dans la gloire. Bossuet en fera Fapothéose, et l'histoire ratifiera le jugement de ses contemporains en lui décernant le titre de grand.
Cent et quelques années plus tard, à la chute du premier Empire, les idées s'étaient bien modifiées. Certes! il y avait encore en France des restes considérables de cet ancien état d'esprit ; mais une évolution s'était opérée. Un grand nombre d'intelligences affranchies manifestait déjà peu? la trahison de Moreau et des émigrés une réprobation violente. Un puissant sentiment national avait surgi, dont le développement rapide, bien plus encore que le libéralisme, amena le renversement de la Restauration.
Seul, peut être, le peuple anglais a, dès le seizième siècle, connu le patriotisme, et la "aison en est que ce peuple a été le premier à jouir de la liberté.
Les dissensions religieuses, provoquées par Henri VIII, dont elles ensanglantèrent le règne comme ceux de Marie-Tudor et d'Elisabeth, apprirent aux Anglais à se passionner pour aes idées générales. Celles-ci en arrivèrent vite à l'emporter sur le respect de la couronne, et il en résulta la création d'un esprit public qui prit un essor plus grand encore au cours de la longue lutte de Charles 1er contre la nation. Le Parlement, en tranchant la tête d'un roi, avait opposé l'idée nationale à ridée royale. L'idée de la patrie était née.
t98 L HUMANITE ET LA PATRIE
Pendant que ces faits mémorables se déroulaient 'de Tautrecôté de la Manche, le reste du monde continuait de gémir sous le joug du despotisme, et, pour qu'un concept semblable fît son apparition chez nous, il fallait attendre l'explosion de 1789.
Quand vint la Révolution; lorsque, à Fappel de Louis XVI et de Marie-Antoinette, les rois se coalisèrent contre lemonde nouveau, Famour de la patrie se manifesta soudain avec une inexprimable énci^gie. Sur la nature de ce sentiment, il ne faut cependant pas se tromper. Ce que bourgeois et paysans défendirent, ce ne fut pas seulement, comme peuvent le croire les esprits rétrogrades, la terre française. Ce fut le régime qui venait de naître. Ce furent les principes de liberté et d'égalité, le divorce final d'avec les institutions féodales, la tradition nouvelle ^ui commençait. Ils chérissaient la France puisque c'était sur le vieux sol gaulois que le volcan, suivant Texpression de Mirabeau, avait ouvert son cratère ; mais ce qu'ils chérissaient en elle, c'était surtout la Révolution dont elle était le soldat.
Allons, enfants de la patrie !
Le jour de gloire est arrivé.
disait l'hymne révolutionnaire ; et il ajoutait aussitôt :
Contre nous de la tyrannie, L'étendard sanglant est levé,'
confondant par là la France et la République, la Patrie et la Révolution.
LA PATRIE lî>9
«0 patrie! patrie Française I patrie de réternelle révolution ! » dira Proudhon 69 ans plus tard, synthétisant le même sentiment dans une prosopopée d'une ligne.
Mais si la nécessité de défendi*e le nouvel ordre de choses contre la coalition des monarques dégageait chez nous ce sentiment nouveau de la nationalité, vague, confus, amorphe jusques-là, rien de tel ne se produisait chez les au^tres peuples. Par suite de la différence des situations, les mêmes faits engendraient chez eux un état d'esprit opposé.
Oubliant les haines transmises de générations en générations, et développées par mille années de guerres consécutives. Allemands, Belges, Hollandais, Italiens, cessèrent tout-à-coup de se sentir rivés aux monarques qui les gouvernaient. En dehors de l'Angleterre, 011, la notion de patrie s'étant implantée depuis plus d'un siècle, un tel mouvement n'avait aucune raison de se produire ; seules l'Autriche et l'Espagne, encore trop cléricales, demeurées à l'arrière-garde de la civilisation,, se montrèrent rétives au souffle nouveau qui agitait le reste du monde. Toute l'Europe intelligente et progressive se sentit française, et pendant que les rois lançaient contre nous leurs «cohortes mercenaires», les peuples nous acclamaient.
Les nations, reines parnos conquêtes.
Geignaient de fleurs le front de nos soldats,
a dit le chansonnier national.
A ce moment tragique, à ce grand tournant de l'histoire, ce qui avait été possible lors de la guerre
de cent ans ; ce qu'aurait alors amené la victoire des Planiagenet sur les Yalois, sembla tout à coup devenu pour la seconde fois susceptible de se réaliser. On put croire, dans une heure d'enthousiasme, qu'allait s'opérer la fédération européenne, alors vraie fédération mondiale, car seuls comptent réellement les peuples civilisés ; et un frisson secoua dans l'univers entier tous les cerveaux pensants, quand le baron prussien Anacharsis Klootz, réunissant dans une masse hétérogène tous les étrangers qu'il put ramasser à Paris, fit défiler devant la Convention nationale « nos frères en humanité. »
Hélas! l'illusion fut de courte durée.
Dérivées par de terribles luttes intestines, les énergies perdirent de leur fécondité. Danton et Camille Desmoulins, puis Hébert, Anacharsiz Clootz, Ghaumette, périrent victimes de Robespierre , et Robespierre,' les suivant de près, porta sa tête sur l'échafaud. D'holocaustes en holocaustes, après avoir sacrifié les plus nobles de ses enfants, la Révolution s'abîmait dans les hontes du Directoire et finissait par abdiquer sous le sabre d'un soldat victorieux.
Alors le tableau changea.
Le Corse aux cheveux plats de Barbier poursuivit bien encore l'idée d'une Europe unie. Malheureusement, il la concevait monarchique, et — malgré l'apparence produite par les royautés qu'il créait — cen-
tralisée, ce qui rendait sa conceptiorb irréalisable. Ce qu'il rêvait, c'était de refaire Tempire de Charlemagne ou mieux l'empire romain. Après léna, il avait commencé de tàter le pouls au monde. Dans son armée, sous son inspiration, on entendit tout à coup éclater le cri : « Vive Fempereur d'Occident 1 »
Mais à peine cette pensée avait-elle pris corps dans son esprit, à peine s'était-elle précisée dans l'entrevue de Tilsitt, qu'elle ne lui suffisait déjà plus. Avec sa tendance mobile et envahissante, avec sa mauvaise foi légendaire, il se mit à coritrecarrer Faction d'Alexandre I" vers Constantinople. A Tilsitt il avait admis deux grands empires, l'empire d Occident pour lui, l'empire d'Orient pour Alexandre. Le lendemain, il se jugeait de taille à réunir sur sa tète les deux couronnes. Pourquoi laisser subsister un empire d'Orient à côté de l'empire d'Occident? Il voulut réaliser l'empire universel, et il s'achemina lentement, sous l'influence de ce rêve grandiose, vers l'expédition de Russie qui, cinq années plus tard, devait consommer sa ruine.
Dans son ambition démesurée, il est une chose qu'il ne voyait pas. Même réussie un instant, l'œuvre poursuivi par lui aurait été éphémère. Son empire se serait écroulé, au lendemain de sa mort, comme celui d'Alexandre de Macédoine.
L'unification humaine ne peut pas s'opérer par la force et par la centralisation. Rome elle-même y a échoué.
L'empire romain n'était cependant point un édifice improvisé comme l'avait été celui du Macédonien, comme l'aurait été celui de Bonaparte s'il était parvenu à le constituer.
202 L'nUMANITÉ ET LA PATRIE
La reine du Latiiim avait mis plusieurs siècles à amalgamer sous sa domination races et individus. Elle s'était avancée, pas à pas, par une marche lente et sûre analogue à celle que suit de nos jours la Russie en Asie. Elle s'était infiltrée parmi les barbares'dont elle avait respecté les coutumes, dont elle avait adopté les dieux, et, dans celte œuvre de longue haleine, elle avait eu le temps pour allié. Un jour vint néanmoins où la souveraineté dut se diviser entre plusieurs empereurs, qui ne tardèrent pas à s'affaiblir réciproquement en tournant leurs armes les uns contre les autres. Enfin l'empire christianisé, et miné par une foule de causes, s'effondra devant le flot de Tinvasion, laissant le monde passer de l'unité de la veille à l'émiettement du lendemain, et tomber des gloires de la littérature, de la philosophie et de Fart, à la nuit du moyen âge et de la scholastique chrétienne.
Depuis lors, il est ^^:•ai, l'humanité a marché. La vapeur et Télectricité ont diminué les distances, et, de nos jours, il est moins malaisé d'administrer une nation qu'il ne Tétait il y a deux siècles d'administrer une étroite province.
Mais malgré ces incontestables progrès, une centralisation mondiale résumant la vie de l'univers en un centre unique, ou même la centralisation d'une contrée aussi vaste que l'Europe, est chose à peu près inconcevable. Une organisation pareille ne tiendrait pas compte des caractères distinctifs des peuples. A notre époque de liberté surtout, l'union ne peut se faire que par la voie fédérative. Celle-ci a été tracée par la Suisse sur un champ d'expériences minuscule, par les États-Unis sur un territoire
immense. Elle Test par T Angleterre qui réunit la métropole et les colonies autonomes en un empire colonial. Là est la route qu'il faut suivre. La concentration la plus forte doit coïncider avec la plus complète indépendance des spontanéités parcellaires. Toute autre pensée est un songe-creux. Napoléon n'était qu'un illuminé de génie. Son effort s'est brisé devant la réalité. Mais en poursuivant une chimère, il obtint des résultats diamétralement opposés à ceux qu'il espérait.
La situation de 1789 se retourna. La coalition monarchique au moment de la Révolution avait fait naître l'idée de patrie en France. L'invasion napoléonienne et les visées d'empire universel de Bonaparte la firent éclore chez nos voisins et perpétuèrent ainsi l'état de division de l'Europe.
La Révolution avait exercé une puissance attractive telle que le monde était devenu un prolongement de la France. Les Républiques helvétique, cisalpine, transalpine s'organisaient autour de nous, se fédéraient avec nous ; et la République fédérale universelle brillait déjà comme une étoile, lointaine encore, mais vers laquelle le genre humain semblait s'acheminer avec rapidité.
Dès que la France, devenue impériale et oublieuse de la liberté pour laquelle elle aA^ait versé tant de sang, se mit à rêver exclusivement à son tour de guerres et de conquêtes; dès que de libératrice elle se fit oppressive, les peu;^les se séparèrent d'elle et se gioupèrent autour de leurs monarques dont ils préféraient le joug au joug de l'étranger. Les Allemands cessèrent de se sentir Français et se sentirent allemands ; les Espagnols qui avaient refusé de nous
suivre quand nous allions en avant se ruèrent s nous quand nous allâmes en arrière. L'idée nati nale prit naissance chez tous ces peuples, commj elle avait surgi chez nous au moment des première! coalitions. Devant cette explosion d'un sentimen] nouveau jusque-là inconnu, Napoléon fut emporté. Puis, le mouvement déchaîné par sa chute se continuant presque sans interruption à travers toute la durée du dernier siècle, malgré un moment de reprise progressive mais éphémère en 1848, au lieu des États-Unis d'Europe, ce sont des nationalités rivales, intransigeantes, hostiles les unes aux autres que nous avons vues se créer. La belle éclosion de fraternité escomptée en 1789, et pendant un instant en 1848, a abouti à la paix armée, à la ruine des peuples, au développement d'un militarisme corrupteur.
Ainsi, trois tentatives, conscientes ou non, l'une à Fépoque de la guerre de Cent ans, la seconde en 1789, la troisième en 1848 trois échecs.
Au lieu d'être le siècle de la patrie qu'il semblait devoir être, le dix-neuvième siècle a été celui des
Maintenant l'œuvre est à reprendre, car le but n'a pas changé, et c'est aujourd'hui comme hier vers l'unité européenne, en attendant la fédération républicaine du monde, que l'humanité s'achemine. Mais les difficultés se sont multipliées, et de gigantesques efforts seront nécessaires qui, il y a un siècle ou ur demi-siècle, auraient pu être évités.
Ce langage soulèvera peut-être les imprécations des nationalistes. Elles ne sauraient émouvoir k penseur.
Tous les cerveaux ne sont pas aptes à concevoir les idées générales. Tous ne savent pas s'affranchir de labsolu. Certains esprits opposent les unes aux autres des notions qu'ils croient différentes, la force et la matière, la liberté et Fautorité, la patrie restreinte et la patrie universelle, sans se douter que les contraires dans la contemplation desquels ils se complaisent ne reçoivent leur développement intégral qu'en s'harmonisant dansTunité.
La patrie européenne d'abord, mondiale ensuite, est bien loin de tuer la patrie restreinte dans ce qu'elle a de vraiment humain. Elle seule, au contraire, la rend intelligible et en assure la vie en lui marquant sa place.