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LA PATRIE MODERNE

A mesure que l'homme progresse, que rintelligence s'élève, que la morale s'épure, Fidée de la patrie s'élargit.

Aux époques préhistoriques le couple humain était probablement, dans les débuts, l'unique forme de société. La famille se sera ensuite greffée sur le couple. L'homme tenait encore de l'animal, et entre ces groupements familiaux, ennemis irréductibles les uns des autres, la guerre ne devait jamais cesser.

La lutte pour la vie produisant ses effets de perfectionnement, les tribus se sont ensuite fondées par l'union des familles, et c'est alors entre elles que la concurrence ethnique s'est exercée.

De la tribu ont successivement émergé la cité, la province, la nation. A chacune de ces créations nouvelles, la solidarité a gagné du terrain et la guerre en a perdu.

Le provincialisme est la, forme qui se rapproche le plus de la nôtre. Il a régné d une manière à peu près exclusive pendant les cinq ou six siècles qui ont précédé l'ère contemporaine, — j'entends par ces mots l'ère qui commence à la Révolution. — Nous en retrouvons les restes en Autriche et dans des pays encore féodaux comme la Chine. La tribu est plus lointaine : les dernières traces nous en sont offertes par les Peaux-Rouges, les Touaregs, les Arabes nomades du désert. C'est une organisation tout à fait primitive, tandis que la province représente un degré d'évolution déjà très avancé. Elle constitue une petite nation, une nation en miniature. Vers le onzième, le douzième, le treizième, le quatorzième siècles, personne sur le territoire de la vieille Gaule n'aimait encore la France. Tout au plus pouvait-on s'élever à la notion d'un vague loyalisme envers le seigneur suzerain qui s'en proclamait roi. Tout le monde, par contre, était profondément attaché à sa région .

Le Provençal chérissait encore la Provence, même après la disparition de ses princes, et après que la couronne l'eut annexée à ses domaines. Le Languedocien aimait de même le Languedoc, le Dauphinois le Dauphiné, le Breton la Bretagne, le Bourguignon la Bourgogne... Autant de provinces, autant de petits États ayant leurs costumes, leur langue, leurs traditions, et seulement rattachés les uns aux autres par leur vassalité envers le roi, par quelque chose d'analogue à ce qu'on a appelé depuis entre les peuples l'union personnelle.

C'est ce qui explique comment il se fait que le transport d'un de ces pays d'une couronne à une

autre ne froissât pas ropinion. Il y aurait eu protestation si Ton avait essayé de séparer entre eux les Bretons, les Provençaux, les Bourguignons, ou les Normands. Mais dès que la nationalité bretonne, • provençale, bourguignonne ou normande demeurait intacte, qu'importait le roi? Il n'était pas plus difficile de passer de la suzeraineté des Valois à celle des Plantagenet, qu'il ne l'est actuellement à des Français de passer de l'alliance anglaise à l'alliance russe^ ou de revenir de l'alliance russe à l'alliance anglaise.

Au fond, la monarchie centrale ne représentait guère qu'une espèce de concert interprovincial, analogue au concert européen international de l'heure présente. Ce concert était accepté ou repoussé selon qu'il semblait favoriser les intérêts de la province, cette nation embryonnaire, ou qu'il paraissait être en hostilité avec eux. Aussi voyaiton une province appeler les Anglais contre le roi de France, comme nous voyons de nos jours un peuple briser ses anciennes alliances et en contracter de nouvelles. La nation française s'est constituée plus tard par la victoire de l'un de ces groupes provinciaux sur tous les autres qui se sont trouvés finalement absorbés. La langue française n'est pas le résultat de la fusion des divers idiomes parlés d'abord sur notre sol ; c'est l'expropriation de ces idiomes tombés à l'état de patois, par celui de la contrée victorieuse, l'Ile de France. La langue d'oil n'a pas fusionné avec la langue d'oc; elle l'a brutalement supplantée.

En Italie, les choses ont suivi le même cours. Venise, Florence, Gênes, Pise, Livourne, Rome,

Naples, Amalfi ont été aussi des patries. Ce caractère est même là plus marqué qu'il ne Ta jamais été chez nous. On voit encore à Venise les trophées arrachés par la sérénissime République des bords de l'Adriatique à Gênes la superbe.

La rivalité était vive entre les États italiens. L'un appelait à son aide Tempereur ; l'autre faisait appel au roi de France. La lutte était constante, et il est à présumer qu'on se haïssait alors de Florence à Venise ou de Venise à Gênes tout comme on peut le faire aujourd'hui de Londres à Paris ou de Paris à Berlin. Il est même probable que les haines de cette époque dépassaient les nôtres en intensité, parce que l'esprit de solidarité était moins développé dans ces temps lointains qu'il ne l'est actuellement.

On pourrait poursuivre cette étude dans les différents pays, montrer l'Espagne divisée en plusieurs royaumes, rappeler les guerres incessantes et souvent héroïques de l'Ecosse contre l'Angleterre ; dénombrer les principautés dont l'ensemble constituait l'empire d'Allemagne. Partout et toujours, on trouverait de petits groupes, vassaux d'une personnalité centrale, passant, quelquefois volontairement, quelquefois malgré eux, d'une suzeraineté à une autre ; on ne rencontrerait l'idée nationale nulle part.

Peu à peu, ici sous l'action de la puissance oppressive et centralisatrice du roi, là sous l'influence des seigneurs groupés contre la couronne pour sauvegarder leurs libertés, la nationalité a pris naissance» De TÉcosse, de l'Angleterre et de l'Irlande est sorti le royaume-uni ; les Califats de Grenade et de Cordoue, les royaumes de Murcie, d'Aragon et de Cas-

tille ont formé F Espagne ; la Bourgogne, la Normandie, T/Vguitaine, la Bretagne, la Franche-Comté, la Provence, la Gascogne ont constitué la France.

Mais cette yictoire de la centralisation sur le particularisme a été pénible. Aussi, quand les constituants ont voulu substituer définitivement le patriotisme national aux patriotismes locaux, ont-ils été conduits à briser ces petites patries locales et à les remplacer par des divisions purement administratives, sans vie propre.

Ce sont ces anciens groupements brisés que regrettent si fort les réactionnaires de toutes nuances, ces régions autonomes, étroitement unies par l'intermédiaire d'un roi confondu par eux avec la patrie, qu'ils voudraient rétablir.

Cependant, avons-nous perdu à ce que la France ait grandi sur les débris des provinces ? Nos voisins de l'autre côté des Pyrénées ont-ils lieu de regretter que l'Espagne se soit substituée aux petits royaumes qui se divisaient antérieurement le pays? Les Italiens ont-ils à se repentir d'avoir fusionné Venise et Gênes, Florence et Pise, Rome et Naples dans l'Italie unie? La Grande-Bretagne serait-elle bien venue à se lamenter de ce que les querelles entre l'Angleterre et l'Ecosse ont pris fin, et n'appelle-elle pas de ses vœux le moment où prendra également fin le conflit toujours pendant entre elle et l'Irlande? N'avons-nous pas tous, au contraire, gagné

à cette transformation ? La réponse à une pareille question n'est pas douteuse. Les avantages de Funion sont tels que personne au monde ne voudrait revenir à Tétat antérieur; pas même les politiques rétrogrades, inconscients d'ailleurs de leurs propres tendances, qui regrettent le passé, et dont les actes nous y ramèneraient s'ils ne rencontraient pas d'obstacles.

J'ai vu bien des Italiens attristés des maux qu'a engendrés l'unité militaire de la maison de Savoie. Je les ai entendus répéter le vieil adage a Si stava meglio cuando si stava peggio, » (on était mieux lorsqu'on était plus mal). Mais demandez-leur s'ils' veulent redevenir Toscans, Vénitiens, Lombards, Romains ou Napolitains, et contre cette proposition vous verrez l'unanimité se faire. Par la disparition des provinces, par l'éclosion de la nation, le sentiment de la patrie ne s'est point anéanti ; il s'est étendu et cette extension a entraîné les conséquences les plus heureuses.

La guerre a presque complètement disparu à l'intérieur d'un même pays; et si elle n'a pas été jusqu'ici anéantie dans le monde, du moins est-elle devenue plus rare et moins dévastatrice.

Le commerce et l'industrie ont reçu une impulsion inespérée par l'abolition des douanes intérieures, Tunification de la monnaie, la suppression des entraves sans nombre que la féodalité et le provincialisme avaient accumulées autour d'eux.

Enfin une langue commune s'est substituée à des idiomes locaux dont le perfectionnement n'aurait jamais pu être poussé aussi loin. Les idées prennent en effet plus d'ampleur à mesure que s'élargit le

peuple qui les conçoit ; à mesure surtout que les races se fusionnent et qu'elles réagissent les unes sur les autres en surélevant ainsi le niveau général.

Si les hommes étaient demeurés conlinés dans d'étroites provinces ennemies, nous n'aurions probablement vu se produire presque aucun des progrès qui se sont réalisés depuis cent et quelques années; et nous n'aurions pas assisté à la grandiose évolution scientifique, philosophique, littéraire, qui a fait du dix-neuvième siècle un des plus grands de l'histoire.

Mais de même que les premiers groupements presque bestiaux de l'homme préhistorique ont successivement déterminé la création de la tribu, de la cité, de la province ; de même que les groupements provinciaux, malgré les conflits et les guerres, ont abouti à créer des unités nationales ; de même les unités nationales ont déjà commencé à briser les barrières qui les séparent : l'internationalisme sort du nationalisme, comme le nationalisme était issu du provincialisme. Le mouvement nous emporte vers un nouvel agrandissement de la patrie ; et celui-ci ne prendra fin que dans l'unité humaine.

Qu'on en soit heureux ou affligé, peu importe ! La loi de l'humanité s'impose. Rien n'est stationnaire. Il faut avancer ou reculer. L'état présent ne se fixe pas. Ou les patries actuelles se fondront dans la patrie occidentale d'abord, européenne ensuite, intercontinentale plus tard, mondiale enfin ; ou nous rétrograderons vers la province, vers la cité, vers la tribu. Les regrets et les espérances n'y peuvent rien. Le mieux est de prendre son parti de

l'inévitable, et de favoriser révolution humaine au lieu de s'épuiser en efforts aussi douloureux que stériles pour Tentraver.

Au surplus, nous n'avons rien à perdre à cette tendance historique. Elle pousse l'espèce humaine à réaliser chaque jour son unité d'une manière plus large, plus extensive; mais les sentiments nouveaux qu'elle engendre ne font nullement disparaître ceux qui les avaient précédés.

L'amour se diversifie tout en s'unifiant.

Dans les débuts, l'amour de la famille était fait de la haine des familles entre elles. Aujourd'hui, ce sentiment s'est purifié ; nous ne haïssons plus aucune famille; voire même, nous les aimons toutes. Mais cela ne nous empêche pas de préférer la nôtre, celle au sein de laquelle nous nous sommes élevés. Je respecte et j'aime toutes les mères; mais ma propre mère, je l'ai adorée et vénérée.

Et ceci reste vrai d'un bout à 1 autre de l'échelle. Quoique l'esprit et les mœurs aient eu une propension marquée à s'unifier depuis que la province politique a cessé d'être, les différences de sol, de climat, ce qui reste des vieux dialectes, donnent encore aux diverses contrées une physionomie particulière. Dans mon cœur de Français je ne distingue pas entre un provençal et un normand; je ne rêve

pas des droits inégaux pour la Normandie et pour la Provence ; mais je suis né en Provence, je connais à peine la Normandie, et la première fait battre mon cœur dune manière plus douce que Tautre.

Pourquoi les choses se passeraient-elles autrement lorsque nos nations actuelles se briseront et s'amalgameront dans l'unité européenne?

Même lorsque l'Italie, la France, l'Espagne, l'Angleterre, l'Allemagne, auront depuis longtemps cessé d'exister; même s'il advient jamais que nos langues disparaissent, et que, du frottement des hommes entre eux, naisse une langue du monde civilisé différente de celles qui sont parlées de nos jours; le sol français n'en demeurera pas moins le sol de la vigne et le sol allemand ou anglais celui du houblon et de l'orge ; la France n'en demeurera pas moins le pays du vin, la grande Bretagne et l'Allemagne les pays de la bière. L'esprit français n'en conservera pas moins sa nature claire, hardie, enthousiaste, primesautière, désintéressée; l'esprit allemand ne perdra rien de sa profonde philosophie, de sa ténacité dans la recherche, de ce quelque chose de nuageux et de vague qui en fait le charme extrême. Cet esprit caractéristique de l'Allemagne, je l'apprécierais, je l'aimerais sans nul doute, si je vivais encore à ce moment là. Mais, né en France, participant davantage du caractère de ses habitants, mes goûts étant les leurs, alors, comme aujourd'hui, je préférerais l'esprit français.

En un mot, il y aura toujours des gradations dans nos affections. Notre famille d'abord, ensuite notre ville, puis notre province ; plus loin notre race, plus loin encore la grande patrie fédérative du monde

civilisé... et dans un lointain obscur, Fliumanité unie.

La saine émulation, la concurrence féconde ne subiront aucune diminution; chaque groupe, dans FEurope unifiée, continuera de s'enorgueillir de ses savants, de ses artistes, de ses hommes de bien, comme le fait aujourd'hui chaque ville, au sein de nos nations actuelles.

On nous appelle quelquefois des sans-patrie ► Qu'on se détrompe ! Nous sommes au contraire plus^ patriotes que les troglodytes modernes qui cherchent à monopoliser le patriotisme.

Pour moi, j'aime la France d'un amour sans bornes. Je Taime, non pas uniquement parce que je suis né sur son sol, parce que sa langue m'est plus familière qu'aucune autre, parce que je partage les goûts de mes concitoyens. Tout cela est certainement pour quelque chose dans mon amour, mais ce n'en sont que les éléments inférieurs.

Je l'aime surtout comme j'aime dans le passé la Grèce et Rome, comme j'aime dans les temps modernes l'Italie : parce qu'elle a été dans la période contemporaine de l'histoire le principal facteur du progrès; parce que, la première, elle a proclamé les droits de l'homme; parce qu'elle a eu le sentiment de la solidarité humaine à un plus haut degré qu'aucun autre peuple sur la terre ; en un mot, je suis patriote parce que je suis international.

Pour les esprits arriérés, aimer sa patrie c'est détester les autres peuples; pour nous, l'amour de la patrie est fait de l'amour de toutes les patries. Les nationalistes cherchent à faire revivre les ^inimitiés de races et de pays; nous désirons les voir

s'effacer. Ils crient: Mort aux juifs! Mort aux Allemands ! Mort aux Anglais I nous souhaitons longue vie à tout le monde! Ils rêvent de guerre, d'égorgements, de pillages et de massacres ; nous rêvons de fraternité.

Et nous servons ainsi la France elle-même, tandis qu'ils la desservent. Dans la conception antique de concurrence vitale, d'écrasement des faibles par les forts, la supériorité est une cause d'éviction. La civilisation amollit; elle entraîne un état stationnaire ou régressif de la population; elle fait naître les convoitises. Le peuple le plus élevé dans la hiérarchie est bien vite un peuple sacrifié. Dans l'unité fraternelle, au contraire, le peuple supérieur conserve sa place, son existence, son action bienfaisante.

La France en est arrivée à ce point que, si elle persiste dans son système du struggle for life, ou si ce système se perpétue malgré elle, fatalement elle périra.

Mais que cet ordre de choses prenne fin; que la solidarité humaine le remplace, notre patrie vivra et continuera à animer le monde de son souffle.

En ne faisant pas profession de patriotisme, en repoussant énergiquement le nationalisme, en s'affîrmant résolument international, on aime plus sainement son pays que les nationalistes dont les ins-

tincts sauvages, renouvelés de Tâge moyen, sont la honte de notre temps.

Dira-t-on que Tesprit provincial, tout en se maintenant dans de certaines limites, tend cependant à s'atténuer pour finalement disparaître, noyé dans l'esprit national? Ajoutera-t-on que, de même, l'esprit français, anglais, allemand, espagnol ou italien, si jamais les états-unis d'Europe se constituent, sera à son tour absorbé dans l'esprit nouveau engendré par l'unité nouvelle qui se sera créée?

C'est peu probable.

Certainement les différences provinciales s'estompent et les caractères perdent de leur netteté, tandis que les caractères nationaux s'accusent chaque jour avec plus de vigueur. Mais la fusion complète des unités locales dans les unités nationales est un absolu, et l'absolu ne se réalise jamais. A plus forte raison paraît-il impossible, malgré toutes les atténuations présumables, de voir les caractères nationaux des divers peuples actuels s'effacer et se fondre dans un caractère nouveau. D'ailleurs, ce phénomène dùt-il se produire à la longue, en quoi y auraitil lieu de s'en alarmer?

Qu'un peuple en assassine un autre ; qu'il cherche à détruire parla violence ses mœurs, ses coutumes, ses traditions; que l'Allemagne opprime l'Alsace et cherche à la germaniser par la force : que l'Angle-

terre fasse peser son joug sur Tlrlande ; que la Russie emploie les moyens les plus brutaux pour russifier la Pologne, et aille presque jusqu'à lui interdire l'usage de sa propre langue ; voilà ce qui est odieux, ce qu'il faut flétrir.

C'est odieux parce que cela supprime des groupes humains dont les caractères spéciaux étaient utiles à l'ensemble ; c'est à flétrir parce que cela nuit au progrès. Mais ces assassinats de peuples, qui sont d'ailleurs la conséquence fatale du nationalisme, du patriotisme conçu à la manière antique, n'ont absolument rien de commun avec la résorption normale des provinces dans l'État, des États dans- l'humanité.

Si, avecle temps, le Provençal, le Gascon, le Basque, le Breton, le Flamand s'éliminent pour ne laisser subsister en France que le Français; si, au sein d'une nation libre, les caractères s'uniformisent naturellement, sans violences, sans haine, non point parce que les races se seront écrasés, mais parce qu'elles se seront fusionnées, oii sera le mal? Qui en aura souff'ert? Si les défauts des uns s'efl'acent, neutralisés par les défauts opposés des autres', si les qualités de ceux-ci se multiplient par les qualités de ceux-là; s'il en résulte un peuple plus élevé, plus moral, plus intelligent, plus libre ; si les divergences s'éteignant, la solidarité et l'amour augmentent, qui donc osera se plaindre d'un pareil résultat?

Et évidemment, ce que je dis du provençal dans ses rapports avec le gascon, le basque, le breton ou le flamand, j'ai le droit de le dire du Français, dans ses rapports avec le Russe, l'Allemand, l'Italien,

VEspap^nol, rAméricain... Le gouvernement qui régitTAllemagne envahit-il la France? Yeut-il détruire le génie national du pays, supprimer sa langue, arrêter son développement, il faut l'empêcher par tous les moyens. A la violence il doit être répondu par la violence, à la guerre par la guerre. C'est un devoir sacré de défendre jusqu'à la mort Tindépendance de la patrie.

Mais s'il n'existe plus ni gouvernement allemand ni gouvernement français ; s'il n'y a plus qu'une fédération européenne formée de tous les peuples et de toutes les races dont l'Europe se compose ; si, dans cette unité nationale d'un degré supérieur, ces races se mêlent volontairement en obéissant à leurs attractions naturelles ; si les mots d'une langue passant dans l'autre, nos idiomes actuels rétrogradent devant une langue nouvelle plus vaste, plus compréhensive, plus générale, mieux appropriée, aux besoins de l'humanité, pourquoi le regretterions-nous?

Regrettons-nous donc que nos dialectes se soient résorbés dans le français, que les dialectes italiens, espagnols, allemands se résorbent chaque jour dans les langues nationales de ces divers pays, lesquelles leur sont manifestement supérieures? Non certainement ! Pourquoi donc alors verrions-nous d'un mauvais œil la substitution aux langues que nous parlons aujourd'hui d'une langue européenne qui leur serait supérieure elle aussi ?

Craindrions-nous de voir nos chefs-d'œuvre littéraires devenir inintelligibles ? Cette crainte serait vaine. Les chefs-d'œuvre des littératures grecque et romaine nous sont restés ; les nôtres resteront, et l'on n'aura pas à redouter, grâce à Fimprimerie,

des pertes à jamais déplorables comme celles qui se sont produites dans l'antiquité.

Il est même permis do se demander si les transformations du langage ne sont pas des conditions nécessaires du progrès des lettres.

Le latin a été une langue admirable. Mais à un moment donné, à l'époque de la décadence romaine, il a cessé de produire quoique ce soit de beau; il s'est abîmé dans un jargon sans grandeur. 11 a fallu les langues modernes, l'italien, l'espagnol, le français, l'anglais, l'allemand, pour permettre à l'esprit humain une nouvelle envolée. Dante, Cervantes, Shakespeare, Gœthe, Victor Hugo n'auraient pas été possibles si le latin dégénéré des derniers temps de l'empire était demeuré la langue de l'Europe.

L'internationalisme ne supprime donc pas la patrie. Il en donne une conception plus haute, plus digne, plus noble. Il nous conduit vers une unité d'un ordre plus élevé ; il nous achemine vers cette fraternité humaine, point limite dont nous nous approcherons peut-être toujours sans l'atteindre jamais, mais qui doit demeurer le soleil vers lequel nous nous dirigeons.

Il est bon d'ajouter que la Patrie, depuis le moment où elle s'est constituée, a déjà subi une évolution considérable.

Elle tend chaque jour d'avantage à s'affranchir de de ce qu'il pouvait y avoir de territorial en elle

pour revêtir de plus en plus un caractère moral.

bille est aujourd'hui la cité idéale constituée par les intelligences issues de la Révolution, qui poursuivent sur tous les points du monde une réalisation de justice et de progrès.

Cette patrie-là n'est plus limitée par les frontières naturelles. Quiconque aime la liberté, la justice et se sent fils de la Révolution lui appartient, qu'il habite en deçà ou au delà des Alpes, en deçà ou au delà du Rhin.

En 1 883, j'étais en Suisse, à Villeneuve, avec Victor Hugo. Un Allemand qui habitait le même hôtel voulut saluer le grand poète. Victor Hugo le reçut en ces termes.

« Entrez, monsieur. La visite que vous me faites m'apporte la preuve de vos sentiments. Vous aimez la vérité, vous aimez le droit, vous aimez la liberté. Tout homme qui porte en lui cette ardeur pour le bien, cet amour du beau, cette passion humaine, appartient à la patrie française. Je salue en vous un Français «.

J'ajoute que les hommes de nuit, les séides de la contre-révolution, les zélateurs du passé, les ennemis de l'aflranchissement, les égoïstes défenseurs des privilèges, quoique nés sur les bords de la Seine, sont des étrangers pour moi. Bebel est mon compatriote, comme l'était Zorilla, comme le sont les hommes vaillants qui combattent à Rome la réaction italienne, comme le sont les Anglais au cœur d'airain tels qu'Herbert Spencer qui ont osé, devant le déchaînement brutal d'un impérialisme odieux, prendre la défense des républiques de l'Afrique australe.

M. de Miin ne Test pas ; M. Buffet ne l'était pas. — Et je ne cite ici comme exemples que des hommes dont les convictions diffèrent des miennes, mais dont Thonorabilité est incontestée. Des autres je ne parle même pas.

Or, il est bien clair que la patrie ainsi comprise brise en tous points ses limites et s'étend partout où des cœurs d'hommes battent pour le même idéal. Les États-Unis d'Europe, et même de l'Europe et de l'Amérique, se préparent par l'expansion de l'idée révolutionnaire.

Mais entre cette patrie idéale et l'individu il reste la cité ; il reste aussi le sentiment qui unit par une solidarité spéciale tous les citoyens exerçant une profession semblable, et que j'appellerai le patriotisme professionnel ; il reste enlîn le lien qui s'établit entre tous les défenseurs d'une idée commune et qu'on peut appeller le patriotisme moral.

En un mot, dans la société moderne, et dans les Sociétés de l'avenir, les groupes' les plus disparates se mêlent, se heurtent, se traversent. Il se crée ainsi tout autant de liens, de patriotismes distincts. Ceux-ci se résolvent en émulations bienfaisantes et généreuses. A la manière de l'âme bouddhique, ils finissent par s'anéantir dans le Nirvana. En d'autres termes, ils se fondent en dernière analyse dans cet absolu qu'est la société humaine, dans cette grande patrie fraternelle qui sera demain l'Europe confédérée, l'humanité tout entière plus tard.

L'humanité peut être assimilée à un grand organisme. Comparons-le à celui de l'homme individuel.

Nous avons ici des organes : le foie, les poumons,

le cœur, rinlestin, le cerveau, qui forment autant de départements spéciaux.

Mais ces organes ne demeurent point isolés ; ils ne sont point ennemis entre eux; ils ne peuvent pas Tétre : le jour où Fun d'eux s'iiypertrophie et empiète sur les autres, l'organisme périt.

Chacun est d'ailleurs constitué par les éléments les plus variés — musculaires, fibreux, nerveux, vasculaires — qui s'entrecroisent et concourent à Taccomplissement de la fonction.

Ces éléments musculaires, fibreux, nerveux, vasculaires, quoique disséminés dans des organes distincts, ont entre eux une solidarité étroite : ils forment un système.

Un ensemble d'organes formés ainsi d'éléments puisés à des systèmes différents constitue un appareil auquel incombe une fonction d'un degré plus élevé. Tels sont ceux de la digestion, de la circulation, de la respiration.

Et la réunion de tous ces appareils nous donne l'homme, c'est-à-dire l'être tout à la fois le plus centralisé et le plus autonome dans ses parties.

Voilà l'image qu'il y a lieu de se faire de la société. L'humanité est l'organisme général. Elle se compose d'organes spéciaux, de systèmes, d'appareils qui se croisent, se pénètrent, travaillent à un but commun.

Appareils, systèmes, organes, sont ici les groupes territoriaux, les groupes professionnels, les groupes morauxr. Réunis dans la magnifique unité humaine, aucun d'eux ne peut jamais contrarier les autres sous peine de mort. Tous sont forcés, par leur entrecroisement inextricable, de s'aimer et de s'entr'aider.

224 l'humanité et la pathie

Avec cette constitution finit fatalement la haine et la guerre. Nous ne pouvons pas haïr F Allemand, puisque, tout en appartenant à la France, nous appartenons à des groupes spéciaux qui ont leurs prolongements en Allemagne, et il en est de même de l'Allemand par rapport à nous. La patrie ne s'éteindra pas plus dans l'unité mondiale que la famille ne s'est éteinte dans la cité. Bien au contraire ! En changeant de forme, elle s'épurera et s'amplifiera.

Actuellement, elle est faite de haine, de violence et de guerre ; demain elle sera faite d'amour, de travail parallèle, d'échanges fraternels. En aimant tous nos semblables nous ne désapprendrons pas à aimer nos compatriotes. Nous apprendrons au contraire à les aimer mieux.

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