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ANTINOMIES NATIONALISTES

L'homme, à mesure qu'il avance en civilisation, se trouve en face de graves problèmes qu'il doit résoudre sous peine de voir s'élever les difficultés les plus sérieuses contre son développement ultérieur ; et toute organisation politique ou sociale de nature à en éloigner la solution mérite, par suite, d'être condamnée comme opposant un empêchement dirimant à l'évolution de l'espèce.

Or, c'est dans sa division en fractions autonomes et insolidaires que l'humanité semble rencontrer le plus dangereux des obstacles au progrès. Des groupes fédérés et fraternels seraient utiles ; ils rempliraient dans le grand atelier mondial le rolc joué dans un atelier industriel par les diverses branches de la production ; et la méthode de la division du travail serait profitable là comme ailleurs. Mais il est néfaste que le monde soit émietté en nations isolées qui se combattent, se heurtent et se brisent au lieu de s'entr'aider. Il y a là un éparpillement de forces

et celles-ci s'entrechoquent et se neutralisent les unes les autres au point d'amoindrir considérablement leur effet.

Et en parlant de leur effet, nous ne visons pas exclusivement ici la production matérielle. La production intellectuelle est certainement atteinte aussi, et probablement dans Tordre moral l'entrave estelle plus forte encore que dans Tordre intellectuel. L'atelier de justice en arrive aussi bien que celui de Tintelligence et de l'industrie, et contrairement aux lois générales de la nature, à donner le moindre résultat avec le maximum d'effort.

La principale occupation des hommes consiste à se concurrencer ; nos sociétés ne comprennent Tenrichissement des uns qu'au détriment des autres. Loin de produire le plus possible et d'inciter tout le monde à en faire autant pour avoir davantage à échanger et à consommer, les divers groupes parcellaires dont se compose le genre humain n'ont qu'une seule préoccupation : accaparer la production, ev empêchant leurs rivaux d'en prendre leur part. Les ruines entraînées par la concurrence empêcheront cependant les vainqueurs de profiter de leur victoire. Quand ils auront monopolisé le travail, comment se procut'eront-ils des débouchés? Gomment les peuples ruinés achèteront-ils les produits des peuples riches? Comment, si les débouchés disparaissent, les peuples riches éviteront-ils de se ruiner à leur tour? — Ce soiit là de continuelles contradictions. Les mêmes questions se posent chaque jour sans pouvoir jamais se résoudre. Elles demeureront insolubles tant que les hommes n'auront pas renoncé à la religion des

patries, prise dans son acception ancienne et rétrograde de division, de liai ne, d'hostilité.

IT

Ce qui frappe d'abord, c'est que la morale n'existe pas et ne peut pas exister entre nationalités différentes. Elle serait bien précaire, bien imparfaite entre les hommes, si les principes fondamentaux n'en étaient pas codifiés ; si la liberté du faible n'était pas garantie contre les abus de la force ; si le respect des contrats n'était pas assuré. Malgré les lois pénales, les tribunaux et les gendarmes^ iios sociétés nous offrent encore trop d'exemples d'immoralité et d'injustice, trop de crimes. Que serait-cë si chacun de nous était laissé libre d'agir à sa guise^ si le bon plaisir et la force seuls dominaient?

Quoiqu'on parle souvent de droit international, de droit des gens, c'est cependant cet état amorphe qui régit l'humanité relativement aux groupes nationaux.

Ici ne demandez aux hommes ni hohiiéteté, ni conscience. Ils vous répondront par le vieil adage : Salus popiili suprema lex esto. Tant pis ! si le peuple ne peut vivre et prospérer que par le meurtre, le viol, la rapine ! Tous les moyens sont bons pour atteindre au but.

On prêtait autrefois à l'Américain un précepte malheureusement trop applicable en tous pays. On le supposait donnant des conseils à son fils, et,

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dans sa bouche, on plaçait les paroles suivantes : u Mon fils, fais fortune... honnêtement situ peux... Si tu ne peux pas, fais fortune quand même ».

C'est là un principe de concurrence meurtrière que les consciences supérieures réprouvent dans les rapports entre individus, mais qui est presque universellement admis dans les relations internationales.

« Enrichis-toi, dit le gouvernement prussien au peuple de Prusse, sans nuire à tes voisins si tu le peux. Mais si, pour f enrichir, il te faut écraser la France ou l'Autriche, n'hésite pas, écrase-les. »

Et à parler de la sorte, un Bismarck n'est pas répréhensible, caries gouvernemeiits français et autrichien ne manquent pas de tenir à leurs peuples respectifs un langage identique.

En vue de nous fouler aux pieds, de ruiner nos industries, de saccager nos demeures, de voler les milliards fruit de nos labeurs, de séparer violemment de notre territoire deux de nos provinces les plus belles et les plus industrieuses, Bismarck et de Moltke n'ont point hésité à forger une fausse dépêche. Mais au même moment le gouvernement irnpérial français déclarait la guerre d'un cœur léger. Son espérance ne différait pas de celle de l'adversaire. Il voulait briser l'industrie allemande naissante, s'enrichir d'une indemnité de guerre, et, sous couleur de frontières naturelles, annexer toute la rive gauche du Rhin. Victorieux, les Allemands nous ont pris Strasbourg, Mulhouse et Metz. Vainqueur, Napoléon III se serait emparé de Mayence, de Goblenz et de Cologne. Il est difficile d'apercevoir la différence.

Aussi est-il malaisé de saisir sur quoi se fondent les nationalistes pour vociférer contre TAllemand hier, contre FAnglais aujourd'hui. Que ceux-là protestent, qui, parvenus à un plus haut degré de conscience, répudient la guerre, le pillage, et le principe étroit des nationalités duquel massacres et rapines découlent, à la bonne heure! Mais ceux qui, en 1870, criaient : « A Berlin ! » Ceux qui aujourd'hui crieraient volontiers : « A Londres ! » n'ont pas le droit de protester contre des actes qu'ils brûlent de commettre, et qui, dans leur langue, deviennent faits héroïques lorsque c'est par eux qu'ils sont accomplis.

« De quoi vous plaignez-vous, me disait en 1892 une dame allemande d'ingelheim sur le Rhin ? De la guerre? c'est vous qui l'avez déclarée. Si vous nous aviez vaincus, vous nous auriez imposé une lourde contribution, et vous auriez annexé mon pays, où cependant personne, en dehors des classes cultivées, ne parle le français.

» Nous, nous nous sommes bornés à relever le gant. Nous avons fait ce que vous auriez fait à notre place, avec une différence cependant : n'étant pas les agresseurs, nous avions le droit pour nous, et les provinces réunies à l'Empire sont, à l'exception d'un point de la Lorraine, de race et de langue allemandes. Pourquoi ce qui vous aurait paru légitime si vous aviez été les plus forts devient-il à vos yeux une violation du droit lorsque vous êtes les plus faibles, lorsque, vainqueurs, nous nous conduisons à votre égard comme, dans le cas contraire, vous vous seriez conduits envers nous? »

M'étant élevé contre la guerre de 1870 comme je

m'élèverai toujours contre toutes les guerres offensives; étant de ceux qui, si nous avions été victorieux, auraient protesté contre Fannexion des provinces rhénanes comme Bebel a protesté contre Tannexion de FAlsace, la réponse m'était facile. Je condamne le brigandage allemand de 1870, comme dans des circonstances inverses, j'aurais condamné le brigandage français. Mais je ne vois pas bien ce qu'aurait pu répondre un Millevoye Ou un Déroulède, eux qui rêvent de faire pour le compte de leur pays ce que Bismarck a fait pour le compte du sien.

Un jour, pendant la période boulangiste, je me rendais à Jersey avec Déroulède, et en wagon nous devisions. Déroulède stigmatisait l'Allemagne. Je lui dis en souriant :

« Quel bonheur que vous ne soyez pas venu au monde sur les bords de la Sprée! quel ennemi nous aurions en vous ! Vous flétririez la France comme vous flétrissez l'Allemagne. »

Il ne trouva que cette réplique :

« De grâce, ne faites pas une pareille supposition. Elle m'est odieuse. »

C'est, sous une autre forme, le mot de l'homme qi^i déteste les épinards :

(( Je hais les épinards et j'en suis ravi, parce que si je les aimais j'en mangerais, et commejelesai en horreur cela me serait très désagréable. »

Les frères Margueritte, dans leur admirable livre Les Tronçons du Glaive, soutiennent que le devoir des Allemands était de s'arrêter après la chute de l'Empire sous le prétexte que la guerre, d'inepte et de criminelle qu'elle avait été jusque-là, devenait, dès ce moment, nationale. Gela même n'est pas exact.

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Un peuple est responsable de son gouvernement. En suivant Napoléon III, la France s'était solidarisée avec lui. Elle était en République depuis le 4 septembre. Mais elle y avait été aussi en 1848, ce qui ne Tavait pag empêchée de tomber trois ans plus tard en Empire. L'Allemagne ne pouvait avoir la certitude qu'elle n'y retomberait pas et ne permettrait pas le renouvellement d'aventures analogues à celle qui lui avait mis les armes à la main. Aucune garantie ne pouvait exister pour nos rivaux en dehors de notre affaiblissement. lUeur fallait nous mettre dans l'impossibilité de recommencer.

Lorsqu'on vit sous le régime de la suprématie de la force on n'a qu'à s'incliner devant elle, sauf à s'efforcer de devenir le plus fort à son tour.

Devant la Chambre des Pairs, Barbes interrogé répondait :

't Quand le sauvage est vaincu il ne répond pas. Il donne sa tête à scalper et voilà tout. »

Le président lui ayant objecté qu'il avait raison de s'assimiler à un sauvage, Barbes répliquait :

« Le vrai sauvage n'est pas celui qui donne sa tête à scalper, c'est celui qui la scalpe. »

Cette double réponse peut s'appliquer à tous les conflits entre nations, à cela près que chacun des belligérants peut accuser l'autre d'être le vrai sauvage et que tous les deux ont raison.

Ce qui se passe aujourd'hui au Soudan, à Madagascar, au Transwal, en Chine, justifie ces conclusions. La civilisation s'y manifeste par le pillage, l'incendie, le meurtre, le viol; et des ministres civilisés, devant une table tranquillement assis, discutent a;Vec dQS plénipotentiaires chinois la question des têtes qu'il y

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a à trancher. Il est bien entendu gue le patriotisme, pour les nations occideutales, n'est pas plus un article d'exportation que ne l'était Tanticléricalisme pour Gambetta. Nous, nous sommes des patriotes quand nous défendons notre sol contre l'envahisseur. Les Italiens étaient des héros qui conspiraient contre l'occupation autrichienne. Mais la patrie est un luxe bon pour les peuples chrétiens, qui ne s'applique ni aux Siamois, ni aux Annamites, ni aux Chinois. Contrairement à ce qu'il en était des Italiens, les Boxers ne sont que des bandits, des voleurs, des pirates. Toutes les consciences, et avec raison, se soulèveraient de dégoût, si lord Kitchener définitivement vainqueur fusillait le général Dewet. L'Angleterre et l'Amérique manifestaient hautement et justement leur indignation lorsque Maximilien, Bazaine et Gallifet faisaient passer par les armes au Mexique les généraux de Juarès défendant leur pays. Mais les principaux organes de l'opinion en Europe et en Amérique approuvent la spoliation et la mise à mort des Chinois qui défendent la Chine. Du haut delà tribune nationale, M. Waldeck-Rousseaupeut, sans s'attirer la moindre protestation, parler du droit de pri se exercé par nos troupes sur un pays avec lequel nous ne sommes même pas officiellement en guerre.

« Droit de prise », voilà deux mots qui, s'ils avaient voix et conscience, s'étonneraient quelque peu de se voir accouplés.

Droit de prise, c'est comme si les u Apaches » de Belleville parlaient du u droit d'assassinat. » Et ils en parleraient, il n'y a pas à en douter, si la police leur laissait la faculté de réunir des congrès et d'y exposer leurs principes à la tribune.

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En réalité, entre nations, à cette heure, c'est la force seule qui règne. Il va de soi que cet état de choses justifie pour chacun le droit de s'armer et de se défendre. L'interdiction faite aux citoyens de porter les armes ne s'explique que par Fexistence d'une police chargée de la défense de tous. Il n'y a pas, et il ne peut y avoir, tant que dure l'état actuel, de police internationale. A ces individus collectifs appelés nations^ il ne saurait donc s'agir d'interdire le portd'armes, et ce n'est que par un abus de la force qu'on pourrait en prohiber en Chine le commerce et la fabrication, comme on s'efforce de le faire en ce moment.

Le principe des nationalités, dont la mise en œuvre a rempli le dix-neuvième siècle, implique donc dans chaque pays une organisation militaire. Je ne discute pas ici quel doit être le système adopté, s'il convient de conserver une armée permanente, ou s'il est plus expédient d'organiser des milices comme en Suisse. Je constate seulement que, quel que soit le système auquel on s'arrête, une organisation militaire est absolument indispensable.

Je ne suis pas de ceux qui vont criant sans cesse : « Vive l'armée ! » Mais je ne suis pas non plus de ceux qui offrent la seconde joue à qui les frappe sur

la première. Aussi longtemps que la force demeurera la loi suprême, ma patrie ayant le droit de vivre comme les autres, je la veux forte, puissante, apte à faire respecter son territoire et sa liberté.

Et c'est ici qu'apparaît une première antinomie étroitement liée à Texistence des nationalités.

Une armée est excessivement coûteuse. En dehors des dépenses d'entretien qu'elle comporte — dépenses que Ton pourrait réduire sans toutefois les supprimer en remplaçant Farmée proprement dite par des milices, — il reste l'armement qui devient chaque jour plus dispendieux.

Victor Hugo écrivait jadis, à propos de la marine cuirassée , qu'un duel sans fi n avait éclaté enti*e l'artillerie et les blindages, le progrès consistant successivement à découvrir des plaques qui défient tous les projectiles et des projectiles qui traversent toutes les plaques.

Cela est vrai de toutes les parties de l'outillage militaire. A peine la Prusse a-t-elle le fusil à aiguille que la France invente le chassepot. Nous en sommes aujourd'hui au Lebel avec j'ignore quel système en Italie, en Autriche et en Allemagne pour l'égaler ou le concurrencer.

A chaque réfection de l'outillage chez les uns, succède nécessairement une réfection pareille chez les autres. 11 importe, en effet, à la sécurité nationale, sous peine de désastres analogues à ceux de 1870-1871, de ne pas demeurer longtemps dans un état d'infériorité. Sans répit, la nécessité s'impose donc de remplacer l'armement ancien par un nouveau.

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Aussi les Chambres, quelque obéré que soit le budget, ne résistent-elles jamais lorsqu'on leur demande des trois cent, des quatre cent, des cinq cent millions de francs, soit pour le renouvellement du matériel de l'artillerie ou de Finfanterie, soit pour les constructions maritimes.

Les perfectionnements devenant d'ailleurs d'autant plus coûteux que les mécanismes sont plus délicats, chaque nouvelle réfection entraîne des sacrifices supérieurs à ceux qu'avait nécessités la précédente. Il se produit ainsi dans les dépenses une progression que rien ne peut arrêter et qui est absolument indépendante des recettes budgétaires et des ressources du pays.

L'armement étant une question de vie ou de mort, un peuple se privera de tout, même du nécessaire, et se laissera acculer à la banqueroute plutôt que de compromettre la défense nationale. Rien ne le décidera à diminuer les crédits afférents à l'armée, ou à refuser de les augmenter dans la mesure où la sécurité du pays parait Texiger.

iNulle part ceci ne se manifeste aussi ostensiblement qu'en Italie. Le pays est ruiné ; il ploie sous le faix des impôts ; l'instruction publique y est réduite à un état rudimentaire ; les œuvres de prévoyance y sont abandonnées ; les charges militaires absorbent tout, et il n'est pas de crise ministérielle qui ne soit rendue difficile à résoudre par suite de cette situation budgétaire inextricable. Chez nous, quoi que le mal soit moins accentué, les choses ne vont pas autrement.

Le socialisme gronde ; les ouvriers se mettent en grève, les parlements demandent chaque jour la

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création de services nouveaux destinés à la défenso des classes laborieuses ; l'instruction publique, malgré les centaines de millions qu'elle coûte, laisse dans la misère les instituteurs, cette pléiade de fonctionnaires consciencieux, réserve de la République, et ceux-ci réclament à juste titre. Enfin les travailleurs exigent une pension de retraite.

Ils estiment avec raison qu'il est inique à la société d'abandonner à la charité dégradante dans sa vieillesse l'homme qui, par son labeur quotidien lorsqu'il était valide, a enrichi le pays.

Mais où puiser les sommes considérables que ces réformes nécessitent?

Dans l'impôt sur le revenu, disent les radicaux et les socialistes?

Chimère !

L'impôt sur le revenu substitué à ceux de consommation serait une excellente chose; il équilibrerait d'une manière plus équitable les charges qui pèsent sur les contribuables, mais il ne crée pas la richesse, et ne saurait fournir le moyen d'extraire d'une nation plus qu'elle ne peut donner. Un peuple en est à la limite des sacrifices possibles quand l'impôt exerce un prélèvement de 13 ou 14 pour cent sur sa production, et c'est le cas de la France- Il n'y a plus alors pour lui qu'un moyen de réaliser des réformes coûteuses, c'est d'opérer sur ses anciennes dépenses des retranchements équivalents. Il est malheureusement plus aisé de préconiser les économies que de les faire. Les budgets ne sont pas indéfiniment compressibles, et l'on ne doit pas songer à désorganiser des services publics indispensables sous le prétexte d'en créer de nouveaux

dont on s'est passé jusqu'ici. Ce serait tomber dans la faute prévue par le dicton vulgaire qui défend de dépouiller saint Pierre pour habiller saint Jean.

Ainsi : d'une part impossibilité d'accroître le produit total des contributions sous quelque forme que ce soit, sous peine d'en tarir la source en demandant au travail national plus qu'il ne lui est normalement possible de fournir; d'autre part, nécessité absolue de ressources nouvelles si l'on veut améliorer si peu que ce soit l'état actuel.

Ces ressources, la suppression des armées de terre et de mer serait seule capable de nous les procurer. En France les dépenses militaires s'élèvent en effet à un milliard par an en chiffres ronds , et sur ce milHard ne sont pas comprises celles qu'exigent assez fréquemment les transformations du matériel.

Malheureusement nous ne pouvons toucher à l'organisation de la défense nationale que pour en perfectionner les ressorte, c'est-à-dire pour la rendre plus dispendieuse encore. Agir autrement équivaudrait à placer la nation dans la situation d'un homme désarmé au milieu d'une troupe de brigands prêts à fondre sur lui.

Dans l'état d'amoralilé absolue où se trouve le monde au point de vue des relations des peuples entre eux, ceux-ci, par rapport les uns aux autres, sont en tous points comparables à des bandits; et nous n'aurions plus aucune sécurité le jour où nous n'aurions d'autre garantie que la bonne foi de nos voisins.

Ces derniers auraient tut fait de nous envisager comme une simple Chine, de nous déclarer inférieurs, de professer que le patriotisme n'est pas

fait pour nous, de nous arracher milliards et provinces, et de rendre plus impossibles encore les réformes que la suppression de Farmée aurait eu pour but d'assurer. Et cependant, cette armée indispensable devient souvent, en dehors même des graves inconvénients budgétaires sur lesquels nous venons d'insister, un terrible péril. Malgré tous les efforts des gouvernements libres pour la démocratiser, cet objectif n'est pas atteint et ne peut pas l'être. Les chefs étant nécessairement gens de métier, et les soldats se trouvant liés par la discipline, elle demeure, quoiqu'on fasse, professionnelle; l'armée reste une caste fermée. Il lui arrive de tourner contre la patrie les armes que le pays lui a confiées pour sa défense; elle constitue une menace constante pour les libertés publiques.

En désapprenant aux soldats le travail, en leur inculquant le goût de l'oisiveté et de la paresse, en les habituant au café et à l'alcool, elle devient en outre une école permanente de démoralisation.

Il existe donc un antagonisme irréductible entre révolution réformiste des peuples et l'existence des armées ; et comme ce sont les patries qui rendent les armées nécessaires, l'antinomie observée entre la démocratie et les institutions militaires passe à la nation même. Ce n'est pas entre la démocratie et l'armée qu'elle se pose ; c'est entre la démocratie et

LA patrie conçue DANS SON ACCEPTION SÉCULAIRE.

Cette première antinomie n'est pas la seule à laquelle nous nous heurtions. Il en est une autre,

celle de la population, qui est plus jDoignante encore peut-être.

J'ai traité autrefois cette question dans Religion, propriété y famille et beaucoup plus récemment dans Temps futurs (1). Je n'y reviendrai point en détail.

Je ne rechercherai pas ici si le nombre des habitants de notre globe présente ou non une tendance à s'accroître plus rapidement que les subsistances ; et je ne discuterai pas le problème du rapport nécessaire entre la population et les dimensions restreintes de notre planète. Mais il est un fait qu'il est impossible de contester ou de passer sous silence: naturelle ou artificielle, une limite s'impose à la multiplication de l'espèce. Si celle-ci s'accroissait proportionnellement à la production, toute idée d'amélioration sociale serait chimérique.

Cent hommes aujourd'hui vivent avec un revenu annuel de mille francs, qui représente le centième de la production générale supposée de cent mille francs. Si demain le retenu social double et atteint la somme de deux cent mille francs, et si le chiffre des travailleurs demeure égal à cent, chacun recevra deux mille francs au lieu de mille. Le bien-être de tous se trouvera doublé comme l'aura été la production.

Si, au contraire, les travailleurs montent de cent à deux cents, ils continueront à recevoir individuellement mille francs comme par le passé. Le nombre des travailleurs aura augmenté ; mais le bien-être.

(1) Temps futurs. Stock, éditeur, Paris, 1900^ pp. 194-219 et 283-287.

pour aucun d'eux, ne se trouvant accru, il y aura simplement plus de misérables. Le progrès implique donc d'une manière absolue que la population doit se limite)^ pour permettre à la jjroduction de prendre le pas sur elle. Les économistes l'ont compris depuis longtemps. De là, la déjà vieille théorie de Malthus, combattue dès le premier jour par les uns au nom de la religion^ par les autres au nom de la patrie, mais toujours sans .succès.

Tout ce qu'ont pu faire certains penseurs a été de condamner les obstacles artificiels au repeuplement. Proudhon, par exemple, reconnaît la nécessité pour la population humaine de se limiter; il confesse que la terre étant bornée en étendue, le chiffre des hommes qui l'habitent ne peut augmenter indéfiniment. Mais il suppose que la croissance du genre humain doit à un moment donné s'arrêter par le jeu régulier des lois naturelles, tout comme s'arrête à l'âge adulte celle de l'individu. Il cherche même à corroborer son opinion par la statistique.

L'argument porte peu. Il est impossible en efïet, lorsqu'on voit la natalité diminuer chez un peuple, de remonter à la cause du phénomène, et de savoir s'il est dû à l'action volontaire des couples humains ou à une stérilité relative dont ils auraient été graduellement frappés. Il semble toutefois probable que Thomme est aussi prolifique aujourd'hui qu'il y a dix mille ans. Seulement, il y a dix mille ans, encore frais émoulu de l'animalité, il ne se préoccupait pas plus de sa descendance que ne s'en préoccupent les bêtes. Plus civilisé, plus instruit, plus raffiné de nos jours, il met en balance les agréments de la reproduction avec les inconvénients qui en résul-

LA PATRIE âil

tent, charges pécunières pour le ménage, fatigues de la grossesse et de rallaitement pour la femme, et il pratique le rcsirainl physique ou le reslrainl moral.

Il est cependant vrai que chez un enfant en croissanceles cellules pullulent, que ce pullulement s'arrête quand l'être a atteint Tàge adulte, qu'il va décroissant dès qu'arrive la vieillesse et plus encore la sénilité. Il est non moins certain qu'on peut être tenté de comparer les peuples jeunes aux enfants, d'établir un parallèle entre les peuples vieux et les vieillards, d'assimiler enfin l'accroissement de la population chez les uns, sa décroissance chez les autres, au phénomène qui se manifeste chez l'individu pendant qu'il grandit, s'arrête dans son développement ou commence à décliner.

En voyant les enfants qui grouillent dans les rues de Londres, ou au sortir de l'école dans un village allemand, on est même enclin à prendre cette comparaison pour une réalité.

Ce serait cependant là une conclusion un peu hâtive. Le peuple italien se reproduit avec une telle vitalité que l'émigration s'impose à lui. Il serait pourtant difficile de le considérer comme un de ces peuples de première jeunesse, chez lesquels les cellules sociales — c'est-à-dire les individus — iraient en augmentant chaque jour en nombre à la manière des cellules adipeuses, conjonctives, musculaires ou nerveuses dans le corps de l'enfant. Par contre, l'Australie est une nation née d'hier, et la natalité y décroît.

Mais l'assimilation fùt-elle absolument démontrée, fùt-elle passée à l'état d'une vérité scienti-

24i2 l'jiumanitë et la I'atrie

fique, nous ne serions pas beaucoup plus avancés.

Nous ne savons pas en vertu de quelles lois, les cellules qui pullulent chez le nouveau-né cessent de pulluler chez Tadulte pour finir par décroître chez le vieillard.

Si la natalité était dans un peuple ce qu'est chez Thomme la reproduction cellulaire, il resterait à rechercher le processus au moyen duquel s'opère son évolution, progressive d'abord, régressive ensuite.

Il se pourrait fort bien que ce processus consistât surtout dans le développement intellectuel, dans un certain raffinement esthétique, dans l'acquisition par la femme de la conscience chaque jour plus accusée de sa qualité d'être humain, dans l'évolution du sentiment de la famille, dans le souci de l'avenir de la progéniture que ce sentiment perfectionné met au cœur des parents, enfin dans l'amour du bien-être, dans le désir qu'a l'homme de s'affranchir du travail matériel de la brute et de s'élever de plus en plus dans la région de la pensée et de l'idéal, — toutes causes absolument naturelles, qui engendrent la restriction volontaire limitative de la natalité.

Quoi qu'il en soit de ces considérations, le principe posé plus haut persiste dans toute sa force. Il faut des loisirs à l'hoirBue pour se perfectionner, sortir de l'abêtissement auquel le condamne un travail matériel excessif, s'éloigner de l'animalité, s'élever enfin à la nature morale et pensante qui marque sa vraie place dans l'univers.

Ces loisirs, il ne les peut trouver que dans un accroissement relatif de la production combiné avec

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une diminution de l'effort. Il est nécessaire que la machine, inconsciente et automatique, se substitue graduellement au labeur humain. Il importe surtout que la population demeure à peu près stationnaire tandis que la production s'élève, afin que chaque membre de la communauté ait une part plus grande à la consommation. Hors de là l'humanité piétine sur place sans progresser, sans s'affranchir du travail bestial, traînant son existence misérable à la manière des animaux.

Lors donc qu'un philosophe comme Malthus, un économiste comme Rossi ou comme Garnier, cherchent à rendre accessibles aux intelligences la nécessité de l'équilibre de la population, ils agissent comme des bienfaiteurs du genre humain dont ils accélèrent l'évolution. Pourquoi ont-ils été accueillis avec colère, avec mépris? Pourquoi aujourd'hui encore, par un pharisianisme bizarre, et quoique la pratique ait sur une si vaste échelle suivi la doctrine, est-ce presqu'une injure que l'épithète de Malthusien?

La religion y est certainement pour beaucoup. Mais les préceptes religieux n'ayant été au début que des règles réputées utiles au développement social; il y a lieu de chercher plus haut. Il faut se rendre compte des motifs qui ont fait du « croissez et multipliez » une des lois de l'Église et même des Églises.

La cause réelle réside dans le sentiment de la patrie, que cette patrie soit d'ailleurs un clan, une province ou une nation.

L'organisation du monde nous fait une obligation, de défendre le groupe auquel nous appartenons.

Pour peu que nous la négligions, ce groupe deviendra la proie de ses voisins plus puissants, et les membres en seront brutalement sacrifiés, puisque Finstinct de solidarité ne s'est point encore étendu à l'universalité des hommes.

Dans un même milieu social, dans ui^ même pays, la loi sauvage de la concurrence vitale, de la sélection naturelle, de Técrasement du faible par le fort, commence à s'atténuer et semble s'acheminer vers une disparition totale. On dirait que l'homme perfectionné par elle, parvenu, grâce à ce perfectionnement qu'il lui doit, à une plus ample conscience de lui-même, reconnaît aujourd'hui la nécessité qui s'impose à lui de s'élever au-dessus de cette fatalité organique, qu'il cherche à éloigner la haine et la guerre, et s'efforce d'assurer l'évolution de l'espèce par la paix et l'amour.

Malgré ce qu'on appelle pompeusement le. droit des gens et la convention de Genève, rien de tel n'apparait entre les peuples. Encore très imparfaite entre individus d'une même contrée, la substitution de la loi d'amour à la loi de haine, du Nouveau à TAncien-ïestament, pourrait-on dire en empruntant ces expressions pour les laïciser à la terminologie religieuse, n'existe plus ici.

En tant qu'individus nous sommes contraints d'obéir aux lois de la guerre, et de marcher le revolver au poing quand nous nous trouvons transportés dans un milieu soustrait aux garanties de la civilisation. Mais ce sont là des circonstances exceptionnelles.

En ce qui concerne les nations, l'exception devient la règle. Les diverses patries sont condamnées tou-

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jours et partout à se considérer comme en j^uerre, puisqu'ici les conditions d'une paix stable font radicalement défaut.

C'est là que Tantinomie apparaît.

Qu'un peuple veuille s'élever en bien-être, en moralité, en intelligence : il s'eilbrcera d'un côté de multiplier les découvertes propres à rendre la production industrielle plus active ; de l'autre, il observera une sage réserve et tendra à équilibrer sa population.

Mais en agissant de la sorte il s'enrichira, et comme les rapports de peuple à peuple relèvent encore du brigandage, sa richesse sera une cause de convoitise pour ses voisins.

Pour peu, d'ailleurs, que ceux-ci soient encore à un moindre degré de civilisation, que moins amoureux de bien-être, moins gâtés, comme on dit souvent en désignant ce penchant naturel qui nous pousse à nous élever sans cesse, ils pullulent comme les animaux, leur nombre augmentant, leur brutalité persistant, ils auront bientôt la force, se rueront sur le peuple riche, dévasteront ses champs, démoliront ses usines, confisqueront ses capitaux.

La supériorité de la nation deviendra une infériorité, sa richesse un élément de ruine. Son labeur, son culte du beau, ses instincts fraternels ne profiteront qu'à ses rivaux.

Et comme tous les peuples sont rivaux et ennemis les uns des au très ; comme, paraphrasant le vieil apho risme, homo homini lupus, moins vrai de nos jours pour les individus, il est permis d'affirmer que les nations sont des tribus de loups les unes pour les autreSj il est bien évident que la puissance de la

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patrie est le premier des biens puisqu'elle est la condition primordiale de notre développement personnel. Sa défense est donc le plus impérieux des devoirs. Le souci de son salut prime de très loin tous les autres.

Cette obligation de sauvegarder la patrie, de la faire forte et respectée a entraîné pour tous les peuples la nécessité de Torganisation militaire ; et la condition essentielle d'une armée forte est une population dense.

Si, chez un peuple, le nombre des habitants reste stationnaire ou décroît tandis qu'il s'accroît chez l'autre ; si le pullulement des cellules humaines présente ici de l'activité, là de la lourdeur ; quelle que soit la cause de ce phénomène, que celui-ci provienne de la volonté des citoyens ou d'une fatalité organique, le peuple à natalité décroissante sera finalement dévoré par le peuple à natalité croissante.

Les nations sont donc inéluctablement condamnées à maintenir et à renforcer, si elles le peuvent, leur population. De là les essais, d'ailleurs impuissants et par cela même absurdes, tentés pour relever la natalité par voie législative, telles que les lois caducaires de Rome, et les projets que, de nos jours, on voit poindre dans nos assemblées parlementaires pour peser sur la volonté des parents par des dispositions fiscales.

Nous voici en face d'une nouvelle et inexorable contradiction. Si les citoyens, par un effort volontaire, par dévouement patriotique, procréent sans compter, la communauté acquerra une puissance guerrière considérable. Mais tout progrès social lui

sera interdit. 11 lui faudra dire adieu aux réformes toujours coûteuses. Tout sera consacré à la conservation de l'existence, et, pour ne pas mourir, les citoyens devront se priver de ce qui fait le charme de la vie.

Si, par contre, les individus dont la nation se compose veulent évoluer, se développer, vivre enfin ; si, pour atteindre cet idéal vraiment humain^ ils s'éloignent des tendances brutales de la bête ; s'ils limitent leur progéniture pour s'élever en dignité, en richesse, en puissance intellectuelle, pour entreprendre chaque jour davantage sur les fatalités organiques, pour arracher de plus en plus à la nature ses secrets, la nation sera vaincue, envahie, spoliée, ses enfants ruinés et réduits en esclavage relatif.

« Quel que soit le côté vers lequel Je me tourne, )> Je vois la ville de Livourne. »

disait autrefois dans le midi un vieux dicton populaire.

La ville de Livourne, c'est ici la ruine et la mort. Et cette contradiction, qui ne nous laisse que le choix du supplice, est intimement liée à l'idée de patrie ; elle lui est attachée comme à Hercule la robe de Déjanire.

De même que l'antinomie de l'armée a engendré celle de la population, de même l'antinomie de la

population entraîne celle de la protection économique et du libre échange.

Pour que la population puisse s'élever et même se maintenir, il faut d'abord qu'elle vive. Son développement excessif amènera nécessairement une diminution de bien-être. Mais le bien-être n'est pas compressible à Tinfini. Les budgets des particuliers ne peuvent pas plus que celui de FÉtat être indéfiniment réduits. A force de restreindre la consommation on atteint une limite où l'individu périt.

Comme d'ailleurs on ne peut vivre qu'en produisant et produire qu'en travaillant, protéger la population, c'est protéger le travail national.

Les économistes fulminent contre cette proposition. A les entendre, le protectionnisme est absurde. Abaissons les barrières ; laissons les marchandises pénétrer librement partout. Chaque pays fabriquera ce qu'il est apte à fabriquer au meilleur marché, et, les peuples pratiquant l'échange par delà les frontières, chacun arrivera au maximum de consommation puisque chaque produit sera obtenu au plus bas prix. Telle a été l'argumentation de Bastiat, et de toute l'école économique dont Léon Say s'est montré l'un des derniers représentants intransigeants.

Malheureusement l'école appuie tout son raisonnement sur des fondations passablement fragiles. Elle débute par un postulat en affirmant que chaque nation possède une ou plusieurs industries dans lesquelles elle l'emporte sur ses voisines, et qu'elle compense ainsi ses infériorités par des supépiorités équivalentes.

Les postulats ne se démontrent jamais. Du moins

pénètrent-ils d'ordinaire toutes les consciences. Ce sont des faits d'expérience universelle que chacun a constamment Toccasion de contrôler sans s'en douter, qui s'imposent conséquemment à la raison, et qui en jaillissent ensuite sous la forme d'axiomes, donnant aux philosophes l'illusion des idées innées. Telles sont ces vérités que nul au monde ne conteste : le tout est plus grand que la partie; la ligne droite est le plus court chemin d'un point à un autre ; deux parallèles ne peuvent jamais se rencontrer ; deux lignes obliques Tune par rapport à l'autre se rencontrent forcément, etc., etc.

Il en serait de même du postulat économique, et nul n'élèverait de doute à son égard, si de mémoire de peuple il n'avait jamais reçu de démenti, si de tout temps le libre-échange avait augmenté la richesse générale sans jamais engendrer de ruines particulières, si la supériorité d'un pays dans une industrie avait été toujours compensée par celles des autres pays dans des industries différentes.

Dans une telle occurrence la question n'aurait même pas eu lieu de se poser : jamais personne n'aurait parlé de protéger la production nationale. A aucun moment, cet organisme si gênant, si complexe, si coûteux, si désagréable des douanes n'aurait été inventé.

Rien n'est malheureusement moins prouvé que cette équivalence entre les facultés productives des différentes contrées.

Un pays possède en abondance de la houille de première qualité facile à extraire de la mine. Les gisements houillers y sont voisins des gisements métalliques riches eux-mêmes et nombreux. Il ob-

tiendra le gaz, le fer, le cuivre, et par conséquent les rails, les chemins de fer, les métiers, les usines, les instruments aratoires, à des conditions excessivement rémunératrices.

Un autre pays est privé de richesses métalliques et de combustibles minéraux. Il est tributaire de l'étranger pour sa force motrice et pour la matière première de ses différentes industries. Il produira à des conditions moins avantageuses et ne pourra pas supporter la concurrence de son rival.

Une contrée montagneuse est pourvue de chutes d'eau puissantes ; elle présentera des avantages incontestables sur telle contrée de plaine dénuée de toute force naturelle ; et rien ne prouve que celle-ci rachète son infériorité industrielle par une supériorité agricole.

Une terre est vierge ; le blé y pousse sans engrais, et sans même qu'il soit utile d'ameublir et de remuer profondément le sol. Elle donnera nécessairement les denrées à un prix plus bas qu'une vieille terre demandant à être fortement défoncée, et dont les facultés productives veulent être ranimées par des engrais dispendieux.

Vaincue par l'Allemagne, l'Angleterre, les États- Unis au point de vue industriel, la nation que nous envisageons le sera au point de vue agricole par l'Inde, l'Amérique du Nord, la Russie du Midi, la République Argentine.

Mais, dit-on, si le producteur souffre le consommateur respire : il obtient les produits à bon marché; la consommation peut se développer librement. Fort bien ! Mais oii a-t-on vu qu'une nation soit divisée en producteurs et en consommateurs ?

Sans doute rimperfection de notre organisation sociale entraîne l'existence d'un certain nombre d'oisifs qui vivent du travail d'autrui. Ceux-là sont, il est vrai, de simples consommateurs ; mais ils ne constituent jamais qu'une faible minorité, et leur rôle de parasites les rend fort peu intéressants.

Vivant, d'ailleurs, uniquement de la prélibation qu'ils exercent sur le* travail, ils ne peuvent euxmêmes subsister que s'il existe des travailleurs qui produisent. Là où le travail s'arrête, eux aussi s'épuisent et meurent.

On ne peut donc pas opposer le consommateur au producteur : production et consommation ne sont autre chose que les deux pôles de la vie. L'homme travaille et produit pour consommer ; et il consomme pour produire.

Supprimez-lui la faculté de produire, vous lui enlevez du même coup, à quelque prix que vous lui fournissiez les produits, toute possibilité de consommation.

Qu'importe qu'une paire de souliers coûte im franc au lieu de vingt-cinq quand on n'a pas le franc qui doit permettre de les acheter? Il est de beaucoup préférable de les payer vingt-cinq francs si le travail est assez actif, assez rémunérateur, pour procurer sans difficulté au travailleur la somme contre laquelle il les échangera.

Le principe absolu du libre-écliange est donc faux. Il repose sur un postulat qui, loin de s'imposer à nous comme la conséquence d'un enseignement expérimental universel, est au contraire démenti par cet enseignement même.

Protégeons donc l'industrie et l'agriculture na-

252 l'humanité et la i'atrie

tionales ; élevons à nos frontières une ligne de douane de nature à arrêter au passage tout produit étranger ; construisons un mur de la Chine autour de notre pays, et assurons ainsi Taccroissement, à tout le moins le maintien, de la population que la dé fense de la patrie nous fait une loi de conserver.

Malheureusement, cliez nous au moins, si le libre échange est une chimère la protection en est une autre.

Les peuples de l'Europe sont trop petits pour la pratiquer efficacement ; et il y a peu de temps encore, un savant économiste, M. Leroy-Beaulieu, procla • mait la nécessité d'une entente douanière européenne pour lutter efficacement contre Fenvahissement des produits américains.

Un pays très vaste, qui possède toutes les natures de sols, qui est assez étendu pour jouir de tous les climats, où Ton peut tout cultiver depuis les sapins de l'extrême nord, jusqu'à la vigne du centre et à la canne à sucre ou au coton du midi; un pays qui, à toutes les essences végétales joint toutes les espèces minérales, où abondent les mines de fer, de cuivre, d'argent, d'or ; un pays, en un mot, susceptible de se suffire, peut sans grand dommage élever une barrière entre lui et le reste du globe : il lui est loisible de se replier sur lui-même, de constituer une petite humanité indépendante de la grande, et de dire aux autres peuples, au point de vue économique : «Je ne vous connais pas. »

C'est ce qu'ont fait pendant un temps les États- Unis. Encore cette période est-elle passée. La vitalité de ce peuple est telle que s'il ne demande rien aux

LA PATRIE i^)3

autres, il leur offre déjà toutes choses, au point d'aller, sur le sol même de la Grande-Bretagne, concurrencer les houilles et les divers produits industriels de ce pays.

En Europe nous sommes loin d'avoir une situation aussi privilégiée. Nous ne produisons ni les épices, ni les bois précieux, ni le coton, ni, si l'on fait abstraction de la Russie, Tor, l'argent, le pétrole.

Ces produits divers qui nous font défaut, nous sommes forcés de les demander au dehors. Il nous faut acheter notre café au Brésil, au Venezuela, au Mexique, et nos bois précieux à l'Amérique méridionale en général. Nous devons aller chercher notre étain dans la presqu'île de Malacca, notre or au Transwaal, en Australie, dans les diverses régions de FAmérique, notre argent au Mexique et au Colorado.

Ces marchandises, comment nous les procurer? par réchange. Les produits ne se paient qu'avec des produits. Si on cherche à les acquérir contre de la monnaie, et si le sous-sol ne nous fournit pas le métal avec lequel on la fabrique — auquel cas la monnaie devient un produit — c'est la ruine rapide.

Un écrivain, peut-être chimérique à force de vouloir rester positif, M. Barré -Desminières, dont M. Léouzon le Duc analyse les idées dans un livre sur lequel j'aurai l'occasion de revenir (1), résout très aisément les difficultés du problème. 11 n'est ni libre-échangiste, ni protectionniste; il est l'un et l'autre alternativement.

(1) Léouzon le Duc, La Demi-République, librairie Pion, Paris, 1900, p. 302.

254 l'iiumamté et la patrie

Telle industrie naissante, faible ou malade ne saurait produire qu'autant qu'elle ne redoute rien de ses concurrents plus robustes; il échet de la protéger Telle

autre industrie a surproduit et demande à vendre ses marchandises à bon compte ; le libre-échange lui en facilitera le trafic.

C'est simple ; trop simple. Cela ressemble au raisonnement de cet électeur du cinquième arrondissement qui, m'interpellant après une réunion publique, me disait : « Que ne frappez-vous des droits élevés sur tout ce que nous importons, et que ne laissez-vous le trafic libre à tout ce que nous exportons ? »

C'est bien ce qu'on fait quand on le peut. On va même quelquefois plus loin : on accorde à certaines marchandises, au sucre par exemple, des primes de sortie; Mais malheureusement si une nation est libre de ses tarifs elle n'est pas maîtresse des tarifs des autres. Il est puéril de supposer que l'étranger ne se défendra pas, que, pendant que nous boycotterons ses produits, il ouvrira librement ses portes aux nôtres.

Il répondra à nos tarifs par ses tarifs. La guerre douanière que nous lui déclarons, il l'acceptera; il relèvera le gant. Nous lui fermerons nos frontières? Usant de représailles, il nous fermera lés siennes. Dès lors nous ne lui vendrons plus rien, et, ne lui vendant rien, nous serons dans l'impossibilité de faire des achats chez lui.

D'ailleurs, et même en négligeant cette considération, cependant dominante, le protectionnisme se présente sous la forme d'une pure impossibilité.

A la rigueur un pays pourrait protéger une ou

deux industries particulières, s'il les jugeait incapables de se maintenir sur son sol par leurs propres forces, et si leur maintien lui paraissait exigé par le souci de la défense nationale.

La protection de la métallurgie ou de la fabrication des explosifs serait alors une dépense militaire, une annexe au budget de la guerre, comme la fabrication des fusils et des canons, ou la construction des forteresses.

Mais le but poursuivi parles protectionnistes n'est pas de faire vivre une industrie en serre chaude. C'est de faire vivre artificiellement toutes les industries et de transformer en une serre le pays tout entier.

Dès lors la difficulté devient insoluble.

— Notre blé ne se vend plus, ou tout au moins son prix de vente est inférieur à son prix de revient, disent aux législateurs les cultivateurs de la Sologne.

— Parfaitement répondent les pouvoirs publics; et ils frappent de sept francs par quintal métrique rentrée en France des blés étrangers.

Aussitôt les viticulteurs s'émeuvent. Ils assiègent la commission des douanes et le ministère. Eux aussi ont à se plaindre de la mévente ; ils ne sauraient consentir à l'augmentation du prix du pain, s'il n'a pour corollaire l'élévation du prix du vin.

Et le gouvernement a à peine le temps d'accueillir favorablement cette réclamation nouvelle, que les producteurs de sucre, d'huile, ou de soie s'agitent. Ils consomment du pain et du vin. S'ils ne vendent pas à des prix rémunérateurs leurs betteraves, leurs huiles, leur soie, la situation pour eux deviendra

2o6 l'humanité et la batrie

intolérable : ils auront payé de leur misère la prospérité des autres. Les droits sur les céréales et sur le vin ne sauraient être une minute tolérés si, par compensation, l'huile, la soie, le sucre ne sont pas également protégés soit par des droits d'entrée, soit par des primes de sortie.

Naturellement cette protection de tous les produits agricoles entraîne celle de tous les produits industriels. Les métallurgistes déclarent que le prix de toutes les denrées étant accru, ils vont être obligés de surélever les salaires de leurs ouvriers : leur prix de revient s'en trouvera augmenté, et si on ne les défend pas par des droits compensateurs, ils ne pourront plus lutter avec l'étranger : la concurrence anglaise, allemande, américaine les écrasera.

Adhésion nouvelle et forcée des Chambres et des ministres. Mais croit-on que les fabricants de tissus se tiendront cois. Eux aussi vont être condamnés à un rehaussement des salaires par une cherté croissante de la vie.

De plus, les métaux ayant renchéri, ils auront à débourser de plus fortes sommes pour se procurer les métiers. Vite des droits sur les tissus de lil, de coton ou de laine, et sur les filés avec lesquels ces tissus se fabriquent!

Et ainsi de toutes les industries, sans qu'une seule d'entre elles soit exceptée.

Il suffît de jeter les yeux sur ce qui s'est passé à la Chambre lors de la discussion du dernier tarif douanier pour s'assurer que le tableau n'est pas chargé.

La commission des douanes, vraie chambre de compensation, avait largement appliqué le principe

(lu do ut des. Chaque industrie avait consenti à ce que sa voisine fût protégée à la condition de l'être elle-même, et une entente générale s'était établie.

Mais comme la Chambre appelée à se prononcer sur les propositions de sa commission ne pouvait émettre tous ses votes en même temps, il advint que, lorsqu'elle eutdéjà pris ses décisions sur toutes les industries, moins celle des filés de coton arrivée bonne derrière, les autres déjà nanties firent mine de refuser à celle-ci ce qui lui avait été promis.

Les défenseurs des filés de coton n'hésitèrent pas ; ils déclarèrent que si les droits convenus n'étaient pas votés, ils se prononceraient contre fensemble du projet de loi, et démoliraient en bloc tout l'édifice de M. Méline.Les autres comprirent et s'inclinèrent. La Chambre en arrivait ainsi à tout protéger sans exception. Elle y était acculée sous peine de ne pouvoir rien protéger du tout.

Or, protéger également toutes les branches de la production est chose à peu près aussi absurde que le serait la quadrature du cercle ou le mouvement perpétuel. Par une opération de cette nature, on peut bien parvenir à augmenter la valeur de tous les produits ; mais la proportion étant rigoureusement conservée, rien en fait ne sera changé. Le résultat sera analogue à celui qu'on obtiendrait en décrétant pour les diverses pièces de monnaie une valeur double de leur valeur actuelle. La fortune nominale de chacun se trouvera doublée : le possesseur de dix mille francs en possédera vingt mille. Mais comme avec ces vingt mille francs il ne pourra acheter qu'une quantité de marchandises strictement égale à celle qu'il se procurait aupara-

258 l'uumaniïé et la patrie

vant avec dix mille, sa fortune réelle n'aura pas varié.

Ce qui pourrait advenir de mieux serait donc que le protectionnisme n'exerçât absolument aucun effet. Ce n'est malheureusement pas le cas ; et si le bénéfice que la nation en retire se chiffre par zéro, il n'en est plus de même des pertes qu'il occasionne.

D'abord la péréquation absolue entre toutes les industries est irréalisable. Chacun tire à soi la couverture, et les plus habiles en accaparent la plus grande partie. Il y a, par conséquent, des industries avantagées, et comme il n'y a nulle part création de richesses, elles ne peuvent l'être qu'au détriment des autres.

Dautre part, l'élévation du prix des denrées a pour conséquence forcée une augmentation des salaires : la puissance d'achat de la monnaie se trouvant diminuée, le statu quo équivaudrait à leur diminution.

Mais l'équilibre rompu ne se rétablit pas en une journée; il y faut du temps, et le temps même n'y suffît pas à lui tout seul. Le patronat et le prolétariat s'ingénient, chacun de leur côté, à tirer du changement les plus grands avantages possibles. Il se produit dès lors une foule de conflits économiques, grèves ou lockout, dont le résultat le plus clair est un arrêt relatif de la production nationale.

Enfin, ainsi qu'il a été déjà dit, les marchés extérieurs se ferment et nous ne parvenons plus à vendre au dehors la contrepartie de ce que nous sommes forcés d'y acheter.

Tels sont les bilans de la protection et du libre-

échange. Lot? deux sont impraticables et aboutissent au néant. Dans les deux cas c'est par zéro, ou plus exactement par une quantité négative, que se balance Topération. Les nations sont contraintes à Tadoption de demi-mesures, de conventions empiriques, étrangères à tout principe ; et celles-ci ne font que manifester avec plus d'évidence les inconvénients de chacun des systèmes.

Protectionnistes et libre-échangistes sont, hors d'état d'opposer quoi que ce soit à la démonstration qui précède. Les libre-échangistes excipent cependant d'un soi-disant argument de fait, d'une prétendue preuve expérimentale, dontquelques esprits se sont laissés troubler.

« Si, disent-ils, la suppression des douanes entre les nations doit entraîner la ruine de la plus faible, pourquoi le même effet ne se produit-il pas à l'intérieur entre les différentes contrées? »

Certes, pour ne parler que de notre pays, tous les départements sont loin de jouir des mêmes avantages sous le rapport de la fertilité du sol, des richesses minéralogiques et des facilités de transport.

Pourquoi donc la Révolution a-t-elle aboli les douanes intérieures ? et pourquoi l'école protectionniste, aujourd'hui dominante, ne les rétablit-elle pas?

Pourquoi ?

Parce que l'insolubilité de la question dans le domaine international tient uniquement à l'existence de nationalités non seulement distinctes et rivales, mais ennemies. Les économistes, en établissant leur parallèle entre les peuples et les pro-

vinces d'un même pays, ont simplement oublié, ainsi que très finement Fobserve M. Léouzon Le Duc, qu'il existe des patries.

En France, les départements du Nord et du Pasde-Calais, avec leurs admirables charbonnages, présentent une situation hautement privilégiée sur ceux de la Corrèze et de la Lozère.

Non seulement l'extraction de la houille donne à de nombreux travailleurs la faculté d'y vivre ; mais cette houille, mise à la portée des usines, permet à celles-ci de s'y fonder et d'yprospérer mieux qu'ailleurs.

Et après ?

Le Nord et le Pas-de-Calais ont une supériorité économique sur la Corrèze et la Lozère ? Qu'importe ? ils auront une population double. On comptera 1,800,000 âmes dans le Nord, dans la Lozère 150,000 seulement. Chaque contrée renfermera le nombre d'habitants qu'elle peut nourrir ; et comme Corrèze et Nord, Lozère et Pas-de-Calais appartiennent à la France, la répartition de la population entre eux n'exercera pas d'influence sur la puissance du pays. Le contingent militaire ne s'en trouvera pas afl"ecté; la défense du sol national n'en subira aucune atteinte.

Dans l'hypothèse où l'Europe entière formerait une vaste confédération, la question du libre-échange, au moins en ce qui concerne cette partie de l'ancien continent, se trouverait tranchée de la même manière.

Si la France présentait au point de vue de l'irrigation, du climat, des mines, des carrières, un avantage marqué sur l'Allemagne et l'Angleterre, c'est

elle qui se peuplerait tandis que rAllemagne et l'Angleterre se dépeupleraient.

Si, au contraire, l'Allemagne et l'Angleterre étaient plus favorisées que la France, c'est elles qui verraient s'accroître le nombre de leurs habitants, et c'est la France qui verrait décroître le nombre des siens.

Comme France, Allemagne, Angleterre feraient alors partie d'une même nation, tout comme aujourd'hui le Pas-de-Calais, le Nord, la Corrèze et la Lozère, le raisonnement que nous avons appliqué à ces quatre subdivisions du territoire français deviendrait applicable à ces trois divisions du territoire européen. Il importerait peu que la population se massât sur certains points de préférence à certains autres, puisque relativement à l'ensemble de l'Europe, elle demeurerait la même : les facilités de défense de cette vaste région contre l'Amérique et l'Asie ne seraient en rien diminuées.

Les États-Unis s'émeuvent-ils de ce que New- York et Chicago regorgent d'habitants tandis que l'Arkansas se présente encore presque comme un territoire vide?

Et si demain la Confédération européenne se fédérait avec les États Américains, le libre échange deviendrait une vérité économique absolue par rapport à la confédération totale. Il s'élèverait même au degré dune vérité universelle, le jour, malheureusement beaucoup plus éloigné, où à la République européo-américaine, aurait succédé celle des États- Unis du monde.

Le problème de la protection et du libre-échange, comme celui de l'organisation militaire et de la po-

^62 l'humanité et la patrte

pulation, renferme donc une idée antinomique à laquelle il n'y a qu'une solution, qu'une synthèse : celle qui résulte de l'absorption future des patries dans ce qu'on me permettra d'appeler le

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