NIRVANA MONDIAL
Ainsi l'humanité s'agite au milieu d'une série de questions qui demeureront insolubles, aussi longtemps qu'elle sera distribuée en fractions distinctes, rivales, ennemies. Nos patries sont trop restreintes pour résoudre les grands problèmes qui s'imposent à elles, et ne peuvent pas donner satisfaction à leurs sentiments de justice. Leur rivalité les empêche même de conclure des traités internationaux efficaces, chacun entendant conserver les avantages qu'il possède et ne voulant rien en céder. On se rappelle le fameux Congrès qui fut convoqué à Berlin par l'empereur Guillaume II aux débuts de son règne, après la chute du chancelier de fer. Il témoignait d'excellentes intentions de la part de son auteur, mais il ne pouvait rien donner : il demeura stérile comme le demeureront fatalement ou à peu près toutes les tentatives de ce genre.
Avec le système actuel, aucune vraie réforme ne peut être réalisée si elle ne l'est partout en même temps. L'État, qui s'aviserait d'augmenter ses frais généraux en améliorant d'une façon sérieuse la situation de ses ouvriers, serait écono-
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miquement anéanti par ceux qui conserveraient des salaires inférieurs, et pourraient faire profiter la consommation de prix moins élevés.
Cette conclusion a été contestée... On a donné pour certain que la réduction des heures de travail, par exemple, favoriserait la production au lieu de la restreindre. On a prétendu qu'elle fortifierait, au lieu de l'affaiblir, la nation qui se déciderait la première à rendre obligatoire la journée de huit heures.
Il y a peut-être lieu de se montrer sceptique sur ce point. Si Fallégation était fondée, les capitalistes seraient, semble-t-il, les premiers à imposer la réduction proposée, et ils en sont loin encore.
L'allégation, d'ailleurs, fût-elle juste dans l'espèce, ne pourrait point être généralisée. Le pays qui, par exemple, créera une caisse de retraites ouvrières sérieuses, et qui affectera à cette création une somme annuelle de plus d'un milliard, verra quelle que soit l'origine des fonds, ses frais généraux s'accreître et, comme conséquence, ses industries péricliter (1). On sait comment se comportent, en physique, les vapeurs renfermées dans des vases communicants maintenus à des températures différentes. Le vase le moins chaud impose aux autres sa tension qui devient uniforme dans tout le système. De même entre
(1) En 1881, M. Edouard Lockroy et moi avions préparé un projet de caisse de retraites. Nous voulions donner 1 franc par jour à tout homme âgé de 65 ans, à tout orphelin jusqu'à sa majorité, et à tout invalide du travail. Ce projet fut soumis par nous à un actuaire, dont l'examen nous montra cfu'il aurait exigé une dépense annuelle de un milliard trois cents millions. Devant ces chiffres nous renonçâmes à le présenter aux Chambres.
peuples, c'est le moins avancé qui dicte sa loi aux autres. Ceux qui tiennent la tête de la civilisation sont obligés, pour aller de l'avant, d'attendre l'impulsion — ou la permission si l'on préfère — de ceux qui sont au niveau le plus bas.
En ce qui concerne le monde civilisé, les choses se passent parfois, il est vrai, d'une manière différente. On observe souvent entre la théorie et la pratique un écart qui ne se produirait pas si la lutte était engagée entre les races blanches et les races jaunes.
Cet écart résulte de ce que les populations européennes sont parvenues à un même degré de développement. Chez elles, les éléments de la patrie future se trouvent dès à présent mêlés à ceux de la nationalité ancienne, et ils ont déjà en partie réalisé la fédération de l'Europe. Au point de vue moral l'unification est presque faite.
Entre les nations européennes il s'est établi une solidarité d'intérêts qui en balance les antagonismes. Malgré toutes les déclamations patriotiques, la distance est moindre entre bourgeois et ouvriers de deux pays différents qu'entre ouvriers et bourgeois d'un même pays.
Il résulte de là que lorsqu'une réforme est accomplie quelque part, la classe qu'elle favorise s'agite partout ailleurs, force la main aux pouvoirs publics, en assure la réalisation, et empêche la loi des vases communicants de produire son effet.
Loin de rien prouver contre la suppression des frontières, ce fait démontre que les entités nationales sont en décroissance comme les religions, qu'elles n'inspirent plus que des sentiments factices, et ne
jouent plus d'autre rùle que celui d'obstacle au progrès.
Il est possible que le mouvement prolétarien, en s'étendant, nous conduise aux États-Unis de la civilisation par un processus plus rapide que celui dont nous attendons cette grande métamorphose. Une modification dans les rapports sociaux opérée chez un peuple peut se répercuter sur tous les autres et briser les barrières qui les séparent.
Une chose est certaine : l'incompatibilité entre l'existence des patries et l'évolution progressive du genre humain. Pour que le progrès soit, il faut que les patries cessent d'être.
En un mot, qui dit transformation sociale dit internationalisme et réciproquement. Mais il n'y a aucun ordre de priorité nécessaire entre les deux termes ; le socialisme peut aussi bien préparer la fusion des peuples qu'en être la conséquence. La seule chose qu'il importe de bien établir c'est qu'ils sont liés au point de ne pouvoir exister l'un sans l'autre, et que le prétendu socialisme nationaliste est un contresens.
Quoi qu'il en soit de la voie que l'humanité doit suivre pour atteindre son unité, il demeure acquis que les nations actuelles ne sont pas assez vastes. Elles ont besoin d'air. Il est nécessaire de les élargir.
Mais, chose étrange! en même temps qu'elles sont trop étroites elles sont trop grandes, et autant il importe de les agrandir, autant il importe de les rapetisser.
Dans un pays tel que la France, la Prusse, la
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Graûde-Bretagne, la législation est uniforme ou à peu près telle. Si la loi des huit heures est adoptée sur un point elle le sera sur tous. Si une caisse de retraites ouvrières est constituée elle le sera sur toute rétendue du territoire national. Dans certains cas, il se peut que l'expérience réussisse malgré la concurrence étrangère si même Fétranger ne suit pas le mouvement. C'est ce qui arriverait pour la loi des huit heures, s'il était vrai, ainsi que beaucoup le prétendent, que le travail gagnât en intensité ce qu'il perd en durée. D'autres fois, par contre, la tentative échouera.
Comme il est difficile de se prononcer avec certitude lorsqu'on raisonne sur des hypothèses ou des à peu près, on s'abstient dès lors d'agir : le péril est trop considérable. C'est l'industrie nationale tout entière qui est en jeu.
Qu'on suppose, au contraire, de petits Étals de deux à trois millions d'habitants, parties intégrantes d'un tout composé de deux ou trois cent millions d'âmes. Fessai pourra être tenté sans inconvénient. Il n'y aura lieu de redouter quoique ce soit dans la réduction à huit heures, par une loi cantonale, de la durée de la journée de travail. Si l'expérience réussit, la loi se généralisera bien vite dans la Confédération tout entière. Elle sera rapportée au lieu d'être imitée, si c'est à un échec qu'elle conduit. Les limites restreintes dans lesquelles celle-ci aura été faite en auront en tout cas éliminé le danger.
Ainsi, d'un côté les vastes solutions exigent que la nation soit très grande, que ses frontières s'étendent proportionnellement à l'extension que les moyens de communication ont subie; d'autre part les essais
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de détail veulent que les circonscriptions législatives soient petites, afin qu'on puisse, quelque hardis qu'ils soient, s'y livrer sans rien compromettre d'essentiel.
En l'état, cela va de soi, nous ne pouvons agrandir les patries qu'on les fédérant entre elles.
Mais nous ne pouvons pas davantage les rapetisser.
Le fédéralisme est admirable lorsqu'il réunit des peuples antérieurement séparés : il se présente alors comme un acheminement pacifique vers l'unité. Il devient, au contraire, absolument funeste lorsqu'on cherche à l'appliquer à des peuples unis. Dans ce cas, en effet, il prend le caractère d'un retour vers la séparation : il devient régressif.
Remplacer l'unité française par une Bourgogne, une Flandre, une Normandie, une Bretagne, une Provence, un Languedoc autonomes, ce serait rabaisser la France en ressuscitant Tesprit étroit de la province ainsi substitué au grand souffle de la nation.
Mais qu'on suppose l'Europe entière constituée en un État confédéré unique. L'esprit général en recevrait un tel développement ; les races et les peuples se trouveraient à ce point fécondés par leur action réciproque, que la division en cantons des grands États d'aujourd'hui cesserait d'être dangereuse. Indispensable pour faire vivre l'État européen, une telle division ne comporterait plus que des avantages, tous les inconvénients qui pourraient en résulter se trouvant compensés par des effets utiles infiniment supérieurs.
La suppression des nations autonomes actuelles leur fusion dans une patrie nouvelle plus vaste plus compréhensive, mieux appropriée aux moyens de communication, d'échange, de production don dispose le monde moderne, voilà donc ce qui sembl( s'imposer comme une donnée nécessaire et inéluctable du progrès.
On ne peut cependant méconnaître les résistances qu'une pareille conception rencontre. Tout organisme, individuel ou collectif, est animé de Tinstincl de conservation. Favorable ou nuisible au développement humain selon que, jeune encore, l'organisme sert les fins de l'humanité, ou que, vieilli, i leur fait désormais obstacle, cet instinct se retrouve partout. Il est universel.
C'est lui qui permet aux divers cultes de survivre à la foi qui les avait fait naître et c'est lui qui dans les constitutions politiques oppose la plus grande résistance à toutes les améHorations projetées. On n'est jamais parvenu à le vaincre que sous l'influence de nécessités impérieuses : par exemple, lorsqu'il s'agit du groupement des peuples, par la menace d'une force extérieure entraînant pour les intérêts menacés l'obligation de se coaliser.
Les cantons suisses se sont confédérés pour tenir tète à des voisins puissants.
Les Colonies Anglaises de l'Amérique du Nord
ont établi entre elles un lien fédératif pour y puiser les moyens de s'affranchir de la métropole.
De nos jours TAustralie vient de se constituer en une république fédérale, elle-même fédérativement unie à l'Empire britannique. Ce sont les sentiments impérialistes des diverses colonies australiennes qui ont déterminé ce progrès combattu par le parti socialiste. Il y perdait momentanément un peu de sa force électorale, et c'est malgré lui, par ses adversaires, qu'a été réalisée une réforme dont il sera certainement le premier à profiter.
Il en sera de même de l'Europe.
Si l'unification n'y est pas la conséquence catastrophique d'un mouvement révolutionnaire, il faudra un péril américain, russe, ou asiatique pour en réunir les membres épars.
Mais cela se fera parce que c'est dans la logique des choses ; et quand ce sera fait toutes les antinomies qui résultent de notre état de division actuel seront du coup presque résolues.
Avec la fédération européenne, surtout si la Russie y entre, plus d'armée ! Tout au plus une marine pour assurer la défense du continent contre FAmérique, en attendant l'heure où par l'évolution mentale des races civilisées, l'Amérique et l'Europe se confondront dans le même pacte fédératif.
Plus de problème de la population ! Les naissances et les décès s'équilibrent et permettent à l'accroissement de la production de se traduire en augmentation de bien-être.
Plus de question du protectionnisme ! Le libre échange établi sans restriction, et cela sans incon-
vénient d'aucune sorte pour quelque agglomération que ce soit.
Enfin, grâce à Finocuité qui résulte pour les expériences sociologiques du morcellement de la confédération en petites provinces européennes : possibilité pour les groupes les plus avancés de remorquer ceux qui le sont le moins au lieu d'être retenus par eux; telles seront les conséquences de révolution grandiose de Tidée de Patrie.
Une objection est à prévoir.
Cette conclusion ne serait rigoureusement exacte que s'il était possible d'atteindre du premier coup à la fédération universelle du monde.
Mais tant qu'il y aura une Amérique à côté de l'Europe, les inconvénients de la division des peuples subsisteront. Ils ne disparaîtront même pas si l'Amérique se joint à l'Europe aussi longtemps que les innombrables peuplades de l'Asie demeureront distinctes.
L'objection porte évidemment. Mais l'humanité marche par stades ; elle n'arrivera pas d'un bond à l'unité planétaire.
Les États-Unis d'Europe constitueront une étape; les États-Unis de l'Europe et de l'Amérique, une seconde ; les États-Unis du monde une troisième et dernière, séparée peut-être des précédentes, comme il sera dit plus loin, par une rétrogradation momentanée.
Et à chacune de ces étapes un progrès sera réalisé, comme il en a été après chacune de celles qui ont été parcourues par nos ancêtres.
Lorsque nos provinces se sont résorbées dans l'universalité française ; que les royaumes espagnols,
les États italiens, FAngleterre et TÉcosse, les divers duchés et royaumes d'Allemagne se sont fondus dans TEspagne une, dans Fltalie régénérée, dans la Grande-Bretagne, dans Fempire Allemand, le genre humain a fait un pas/ Les antinomies, sans être détruites, ont été cependant diminuées et partiellement résolues.
Il en sera de même pour les transformations politiques par lesquelles nous devons encore passer avant de parvenir au but définitif.
L'unité européenne ne suffira peut-être pas à supprimer tous les obstacles que le progrès rencontre actuellement dans Finsolidarité des peuples. Du moins les atténuera-t-elle assez pour rendre pratique des solutions qui se heurtent aujourd'hui à des difficultés insurmontables. Les États-Unis d'Europe sont, en attendant mieux, le premier des échelons qu'ait à gravir Fhumanité pour continuer son évolution. Lancienne constitution de l'Europe est devenue une entrave. Il importe impérieusement d'en sortir.