CHAPITRE IV
OBJECTIONS NATIONALISTES A l' AGRANDISSEMENT DES PATRIES
L'idée de la fédération générale des peuples rencontre des incrédules, même parmi des hommes qui ne sont point englués dans les préjugés communs, qui ont Tesprit positif, et qui se refusent à admettre notre hypothèse uniquement parce que la base expérimentale ne leur en paraît pas encore assez large.
Du nombre de ces incrédules est M. Joseph Sarraute.
Cet auteur a publié, dans la Bévue socialiste, une série d'articles d'une très grande hauteur philosophique aujourd'hui réunis en brochure sous le titre : « Socialisme d'opposition, socialisme de gouvernement et lutte de classe ». Il y montre le collectivisme et l'anarchie se balançant sous la forme de deux absolus opposés, qui, incapables de se réaliser
comme tous les absolus, doivent forcément aboutir à une transaction. La lutte de classe, réelle certainement, se complique à ses yeux d'une solidarité de classe, et il lui paraît important de maintenir l'équilibre entre ces deux tendances contraires. A se jeter en masse tous du même coté, on s'exposerait à faire chavirer le navire.
Il était naturel que cherchant à dégager le socialisme de l'absolu en général, il ait cru devoir le dégager de l'absolu internationaliste en particulier. Il a eu raison. Ne faisant pas de la philosophie pure; cherchant une voie pratique, il devait se trouver conduit à écarter les hypothèses à longue échéance ; et il est incontestable que l'internationalisme complet en est une. J'ai, moi-même, au cours de cette étude plus abstraite, et quoique me préoccupant moins des contingences immédiates, fait dans une certaine mesure comme lui : si je considère les États-Unis d'Europe comme pouvant être d'une réalisation prochaine ; si je crois même déjà en voir poindre les éléments, au moins en ce qui concerne l'Europe occidentale et continentale, j'envisage l'union des continents unis par l'Atlantique, comme extrêmement reculée. Quant à la fédération mondiale, elle m'apparaît tel un rêve, un de ces points limites que la philosophie a le devoir d'envisager, mais auquel on ne peut assigner aucune date précise ni même probable tant l'accomplissement paraît en être lointain. Il n'y a donc pas entre M. Sarraute et moi d'opposition bien sérieuse. Ses conclu, sions ne sont pas aussi distantes des miennes que pourrait le supposer un esprit superficiel.
Parlant du socialisme révolutionnaire dans ses
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rapports avec la question nationale, M. Sarraute s'exprime ainsi (1) :
De même qu'en ce qui concerne la production il ne s'inquiète pas des difficultés et résout le problème par une révolution psychologique, de même ici il résout le problème national par la suppression pure et simple des nationalités. « Le socialisme est international. Dans tous les pays, il y a la même opposition des classes ennemies. Partout, la classe ouvrière a les mêmes intérêts. Partout elle doit se débarrasser du capitalisme et renverser les frontières. » C'est à cette phraséologie impuissante qu'il aboutit. Et ici encore question de foi! Quand le socialisme ajourne sa réalisation au moment où la psychologie humaine sera transformée, le problème de la production est écarté. Quand il ajourne encore sa réalisation au moment où il n'y aura plus de frontières, le problème national est encore écarté. L'abstraction et la fantaisie simplifient les choses. Mais dès qu'il veut devenir pratique, dès qu'il prend pied dans la réalité et se dégage de l'utopie, le socialisme se heurte au problème des nationalités, de même qu'il s'était heurté au problème de la production. Il doit se rendre compte que la lutte des classes n'absorbe pas toute la vie sociale.
Et ici encore, comme dans la question précédente, je voudrais prévenir l'équivoque. Sans doute, le socialisme d'opposition peut invoquer des indices de l'internationale future . Les sociétés ne sont pas des formes cristallisées et immobiles, à l'abri de révolution. Et le courant, la tendance internationalistes rapprochent et solidarisent de plus en plus les nations autrefois fermées. Jusqu'où ira cette tendance ? Aboutira-t-elle à une dissolution de l'esprit national et à la création d'un immense organisme englobant tous les peuples qui ne constitueraient plus qu'une unité politique ? Hypothèse incertaine que ne
(1) Revue socialiste, janvier 1901, t. XXXIII, pp. 9 et 10. Solisme d'opposition, socialisme de gouvernement et lutte de classe, p. 56, § 3. — Paris, 1901, librairie G. Jacques et Cie.
justilient pas quelques créations internationales et que contredisent en tous cas les rivalités des peuples, aussi ardentes que les rivalités des individus.
L'auteur se place peut-être un peu à côté de la question. Les tendances centralisatrices de la politique contemporaine, et celle de Técole marxiste qui ne le sont guère moins, entraînent de sa part une méprise sur la nature de Tunité mondiale poursuivie par les internationalistes. Il se la représente comme un grand organisme centralisé à la manière des états modernes. La République universelle lui apparaît sous la forme d'une agglomération immense et uniforme, dans laquelle tous les individus seraient des exemplaires d'un seul individu, tous les groupes, des exemplaires d'un seul groupe.
Une telle humanité est effectivement impossible, et elle ne se présente même pas à l'esprit si ce n'est figée dans la mort.
Mais là n'est pas la conception internationale positive qui gît dans le principe fédératif. Ici, non seulement nous ne rencontrons plus d'obstacles fondamentaux, mais encore il nous semble apercevoir l'évolution humaine nettement dirigée dans cette voie.
Le passage suivant montre bien que c'est la conception d'une unité humaine cristallisée que M. Sarraute repousse.
Et cependant cette pénétration réciproque des races et des nationalités ne peut justifier complètement les prévisions d'internationalisme absolu. De même qu'en ce qui concerne les individus, la coopération croissante dans la société n'a pas absorbé l'individualité dans; la
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masse, mais, multipliant les points de contact et de heurt, provoque une réaction individualiste et surexcite la passion de l'indépendance, de même la création de ces nombreux liens internationaux n'a pas sonné la ruine de ces petits groupes, mais provoque au contraire ici comme là un besoin de vivre, un sentiment d'indépendance et d'autonomie qui se traduisent dans la tendance croissante à la décentralisation et au fédéralisme. Sans doute, nous ne croyons pas qu'il y ait contradiction entre ces deux tendances, elles sont complémentaires et solidaires. Mais ils est bon, en présence des exagération et des rêveries monstrueuses d'un internationalisme centralisateur et absolu d'attirer l'attention sur cette autre tendance non moins impérieuse et active du particularisme (1),
A ceci rien à reprendre. L'idée d'un empire centralisé universel est contraire à la nature de Thomme, dont elle néglige l'un des pôles. L'homme est social et individuel, et son individualisme se manifeste dans les groupes parcellaires aussi bien que dans l'individu. Oublier Tune ou l'autre de ces tendances, c'est se placer de propos délibéré en face d'une chimère, et d'une chimère dont l'histoire tout entière prouve l'absolue incompatibilité avec l'essence vivante de notre espèce.
Seulement, l'unité européenne demain, intercontinentale plus tard, planétaire enfin, qu'entrevoient dès aujourd'hui les philosophes cosmopolites, ne se présente à la pensée de personne sous la forme centralisée.
Quand les Etats-Unis d'Amérique se sont fondés ils ont adopté la devise e pluribus unum, qui a déjà permis la formation d'une unité nationale de quatre-
(1) Sarraute, toc. cit., p. oS. % 2.
vingt millions d'habilants, aux parties fortement groupéesquoiqu'infiniment diversifiées. Cette devise deviendra celle de la République Mondiale.
La « tendance croissante à la décentralisation et au fédéralisme » signalée par M. Sarraute ne contrarie en rien les espérances de patrie universelle.
La centralisation a enfanté la guerre dont elle est en même temps le produit. Par ses origines brutales, comme par la loi de développement à laquelle elle obéit, elle est certainement le principal obstacle à l'unité générale.
Mais la guerre supprimée, la centralisation détruite, les groupes intermédiaires réduits à des dimensions restreintes, le particularisme cesse d'être un danger et comporte même les éléments d'une émulation bienfaisante. Loin de nuire à l'unité, il y concourt et la fortifie.
En Suisse, que de rivalités entre les cantons, exagérées et haineuses parfois ! Empêchent-elles Fensemble de constituer une nation aux nervures robustes, plus solides peut-être, sous leur aspect relâché, qu'elles ne le sont chez bien des peuples centralisés où souvent la cohésion est plus apparente que réelle?
Petit peuple, disait-on jadis, et de plus peuple médiatisé, auquel la fédération peut convenir ! Mais jamais, ajoutait-on, le fédéralisme ne saurait être appliqué aune nation puissante et militaire.
Depuis le moment oij les politiques raisonnaient de la sorte, les Etats-Unis se sont développés. La terrible question de l'esclavage leur a même valu une crise où d'autres peuples auraient sombré. Non seulement ils ont résisté, mais ils ont fini par entrer
dans le concert des grandes puissances, et ils ont battu en un rien de temps la vieille Espagne centralisée et militarisée.
L'Australie marche dans la même voie.
La Grande-Bretagne établit des liens impériaux, autrement dit fédératifs, entre elle et les colonies autonomes qu'elle a essaimées sur la surface du globe.
Comment ne pas voir dans tous ces faits la preuve irréfragable d'une évolution que rien n'arrêtera?
Nous marchons donc vers l'agrandissement de la patrie, en attendant son universalité; mais cette patrie — cela est certain — n'aura rien d'une centralisation forcément autoritaire où étoufferaient les individus et les groupes. Sous peine de ne pas être, elle constituera une unité libre et féconde, où groupes et individus trouveront, au contraire, les conditions de leur expansion la plus large.
E pluribus unum^ l'unité dans la diversité, voilà le principe qui doit renverser les barrières nationales, en laissant subsister du sentiment patriotique ce qu'il a de vraiment humain. Voilà la loi qui régii'a lies hommes. Voilà la synthèse appelée à résoudre les antinomies politiques et économiques qui obstruent encore la voie du socialisme et du progrès.
M. Sarraute est un positiviste; ce n'est point un nationaliste. Il ne veut pas devancer l'expérience; il cherche à mettre le socialisme en garde contre
Tutopic; mais loin de regarder rinternationalisme d'un œil défavorable, il serait plutôt internationaliste. S'il rappelle sur ce point les socialistes à Fobservation scientifique des faits, c'est uniquement qu'il lui répugne de prendre ses désirs pour des réalités démontrées.
Toute autre est l'argumentation des nationalistes, qui, eux, sont figés dans la conception des patries. :\e leur parlez pas de la modifier, de l'étendre : vous exciteriez leur colère. Leur passion atavique pour la configuration actuelle du monde est poussée si loin qu'ils renoncent de gaîté de cœur à toutes les améliorations politiques et sociales plutôt qu'au principe des nationalités. Ils repoussent le socialisme, même dans son acception la plus large, et ce n'est pas de leur part pur égoïsme capitaliste. Il y a de braves gens parmi eux qui sacrifieraient volontiers leurs intérêts de caste au bien-être général, à la justice pour tous... à la condition de ne pas voir ce bien-être, cette justice, dépasser les frontières de leur pays. Ce qui les éloigne surtout du socialisme, c'est son caractère cosmopolite. Du cosmopolitisme ils ne veulent pas entendre parler. S'il *est la condition essentielle d'une plus équitable répartition des richesses, ils préfèrent que les richesses soient mal réparties : à un tel prix la justico leur paraîtrait payée trop cher.
De même pour la guerre. Us n'ont pas du tout la passion du carnage ; mais il leur semble que les peuples s'étiolent dans la paix, et ils se rendent compte que la guerre, et la paix armée pire que la guerre, ne cesseront que par la suppression des
frontières. Va donc pour la guerre et pour la paix armée puisqu'elles ne peuvent disparaître qu'à cette condition ! Déroulède est animé d'un tel amour pour la France qu'il lui serait moins pénible de la voir saignée à blanc tous les cinq ans que d'assister à sa fusion dans une grande fédération fraternelle.
Le philosophe ne voit rien là qui soit de nature à le surprendre.
Des passions qui ont été nécessaires, qui se sont perpétuées pendant des siècles, qui ont contribué au développement du genre humam, en travaillant à la réalisation de ce qui est, et ont ainsi concouru à un progrès incontestable, se retrouvent de nos jours dominantes chez certaines natures, peut-être même chez la majorité des humains? Il n'y aurait là qu'un phénomène d'atavisme auquel il serait oiseux de s'arrêter, si les patriotes de la vieille école se bornaient à exprimer leurs sentiments et à les considérer comme un fait d'observation intime.
Malheureusement ils ne se bornent pas à mettre à nu leur état d'âme. Ils veulent le soumettre à Fépreuve de la raison. Ils entendent le justifier par des arguments de forme scientifique.
Le convenu a, d'ailleurs, tant d'empire sur les. intelligences même les mieux douées, que bien des gens, en dehors de toute ardeur passionnelle, se laissent aller à s'y soumettre, et en arrivent à se convaincre qu'ils ont la logique pour eux. Cela les allège de l'inquiétude qui s'attache à tout changement d'habitudes, même quand il s'agit simplement d'habitudes intellectuelles. Ils y puisent la sérénité en se disant que les choses sont ce qu'elles peuvent être, qu'il est utopique de les rêver autre-
ment, qu elles seraient aggravées par le changement au lieu d'être améliorées par lui.
Leur pessimisme devient ainsi de l'optimisme, car c'est une sorte d'optimisme que de considérer ce qui existe comme ce qu'il y a de mieux, si même ce mieux est encore détestable.
Pour les patriotes, l'unité mondiale est donc une chimère confinant à la folie, l'union fédérale de l'Europe et de l'Amérique un rêve creux, la confédération européenne une utopie grosse de désillusions. Les nations qui nous entourent nous haïssent et nous devons les haïr. Notre vrai rôle est de nous fortifier pour les écraser afin de conserver la suprématie et les avantages matériels qu'elle comporte. Le seul moyen efficace de résoudre la question sociale consiste à pressurer les autres pays et à jeter aux populations laborieuses quelques bribes des fruits de cette exploitation. Les empereurs romains exerçant leurs rapines et leurs exactions, et distribuant aux citoyens de la grande ville le pain et les jeux, panem et cfrce/?sei", étaient l'expression du socialisme patriotique. Il ne nous reste qu'à les imiter. Napoléon P'" s'est efforcé de marcher sur leurs traces, comme Bismark cinquante-cinq ans plus tard a marché sur celles de Napoléon.
M. Léouzon Le Duc, à l'intelligence si claire et si lucide, dans l'ouvrage cité plus haut, développe ces idées avec le calme d'un philosophe dont l'esprit n'est pas tourmenté par la violence des passions. Son livre est le code de ce qu'on pourrait appeler le nationalisme philosophique, par opposition au nationalisme de parti. C'est une étude sereine. Le style en est à la fois élégant, souple, incisif :
:28:2 l*iiumanité et la patrie
L'auteur combat ses adversaires sans les froisser jamais; et si les théories des patriotes étaient les vraies, c'est là et pas ailleurs qu'il en faudrait chercher la justification.
Eh bien ! quoiqu'il semble absolument étranger aux idées préconçues, M. Léouzon Le Duc s y laisse aller dès qu'il aborde le problème des nationalités. Il se croit affranchi comme Descartes. Comme lui il s'imagine avoir fait table rase. — Son cerveau, produit de nombreuses générations successives, est cependant si bien ankylosé sans qu'il s'en doute, que l'aversion, tout au moins la crainte, de l'étranger éclate chez lui dès le premier mot :
Les impulsions d'un étranger, dit-il, ne ressemblent point aux nôtres, sa formation n'est point la nôtre. Il a appris notre langue, mais « les morts qui parlent par sa voix» s'expriment dans une autre. Nous ne les comprenons point et ils nous ont ignorés. Reçus dans un pays, les étrangers y constituent de petits agrégats cosmopolites où les nationaux <( déracinés » se mêlent à eux. [1 y a là des centres inflammatoires, des foyers d'anarchie. Point d'insurrection à laquelle n'aient coopéré des Métèques ; des Allemands comme Anacharsis Glootz, des Polonais comme Dombrowski. Dans nombre d'attentats l'on retrouve leur main. Fiesque, Pianori,Orsini, Gaserio, étaient des Italiens ; les apologistes du régicide, sur la fln du seizième siècle, étaient des jésuites espagnols. — Les particules étrangères doivent èlre assimilées, sinon éliminées de l'organisme où elles ont pénétré ; sans quoi leur présence y cause des désordres. Et pour qu'il accomplisse sa fonction assimilatrice ou éliminatrice, l'organisme a besoin de la pleine possession de ses facultés défensives (4).
(1) G. Léouzon Lo Duc. — La Demi Répuôlic/ue, p. 248. — Paris, Pion, éditeur.
Et M. Léouzon Le Duc poursuit, comparant les étrangers qui s'introduisent dans une nation aux microbes qui menacent sans cesse notre organisme, et les citoyens du pays, aux phagocytes qui les dévorent sous peine d'être dévorés par eux.
Assez juste lorsquelle porte sur les armées et les invasions militaires, cette comparaison cesse de l'être lorsqu'on l'applique à l'infusion progressive du sang étranger dans un peuple.
Le microbe détruit l'organisme individuel^ et de même l'invasion armée détruit l'organisme national. L'armée nationale, par contre, le protège comme les phagocytes et les leucocytes protègent le corps de l'homme et des animaux.
Mais l'infdtration lente des étrangers dans une nation, loin de la détruire, concourt, au contraire, à l'améliorer. Les croisements sont nécessaires partout. Les familles qui s'unissent toujours entre elles arrivent vite à la dégénérescence et à la mort. Il en est de même des groupes humains. C'est si vrai que, dans l'antiquité, lorsque les mélanges spontanés et individuels étaient rendus à peu près impossibles par le défaut de communications et par le manque de sécurité, les invasions armées étaient les seuls moyens de perfectionnement ethnique. Elles détruisaient, il est vrai, le groupement politique ; mais la race en était fortifiée. Les pays qui ont subi des invasions nombreuses et durables et en ont été remués en tous sens, tels l'Angleterre, l'Italie, la France, sont forts par le courage, l'intelligence, la volonté de leurs habitants. Ceux que leur isolement a garantis, comme l'Irlande, ont des populations dégénérées. Si, de nos jours, la pénétration
se fait naturellement par les migrations individuelles au lieu de s'opérer par la voie des conquêtes de quoi nous plaindrions-nous?
Oui! l'âme allemande, Tâme anglaise, Famé italienne réagissent sur l'âme française ; mais celle-ci réagit sur elles. Oui ! les nouveaux venus sont fils de pères qui ne parlaient pas notre langue ; mais nous ne parlons pas celle que « parlent les morts par leur voix. » Les naturalisés n'ont peutêtre pas acquis toutes nos idées en s'appropriant notre langage; mais nous ne nous sommes pas assimilé toutes leurs idées à eux. En se mêlant à nous, ils prennent peu à peu celles qui leur manquent sans perdre celles qui les caractérisent, et ils nous transmettent ces dernières avec les vocables propres à leur expression. Notre esprit, comme notre langue, s'enrichit ainsi par des idées et des mots nouveaux. Chaque jour, par celte transformation physiologique, l'unisson s'établit entre des intelligences jusque-là éloignées; les hommes s'acheminent vers un langage commun, — et, en attendant, vers une connaissance plus complète de plusieurs langues, multipliant ainsi à l'infini leur faculté de concevoir et de s'exprimer.
En somme, en venant chez nous comme nous allons chez eux, en mêlant leur sang à notre sang comme nous mêlons le notre au leur, en modifiant notre état mental comme leur état mental est modifié par le notre, les étrangers font œuvre éminemment civilisatrice.
L'unification graduelle, que seule la conquête violente opérait autrefois, s'accomplit aujourd'hui par la voie pacifique. Les chemins de fer, le télégraphe.
LA l'ATRIE ^2Hd
le téléphone, la navigation à vapeur nous ont apporté le moyen, que les aérostats compléteront peutêtre demain, de continuer, dans la paix fraternelle, le travail d'assimilation qui, de tout temps, a été la loi de Fhumanité.
M. Léouzon Le Duc s'en afflige. Au fond, ce qu'il poursuit, c'est la permanence ethnique des peuples. Il ne s'aperçoit pas, lui si positif d'ordinaire, qu'il est ici dans le pur domaine de l'illusion.
Conserver la permanence ethnique, c'est conserver entre les races les diflerences qui les séparent. Génératrices de haine, ces différences appellent les invasions, et celles-ci ne pouvant s'effectuer sans s'accompagner de mélange, l'idéal poursuivi s'évanouit.
A combattre le cosmopolitisme de la paix, M. Léouzon Le Duc ne fait qu'encourager le cosmopolitisme de la guerre. Il maintient la vieille méthode de préférence à la nouvelle ; mais il ne peut empêcher la fusion : l'homme est en tout état de cause obligé de la subir et ne peut s'y soustraire sous une forme que pour y retomber sous une autre.
Cette amalgamation des groupes ethniques est un phénomène que les nationalistes se. refusent à admettre.
Dans la race, dont la langue est une manifestation,
résiderait selon eux l'obstacle insurmontable à l'unité humaine.
Rêver de république universelle ; poursuivre la fusion des Français et des Allemands, des Allemands et des Russes, des Russes et des Chinois leur paraît chimérique. L'utopie ne leur semblerait pas beaucoup plus grande s'il était question d'organiser une société mixte entre l'homme et les animaux.
Cet argument implique contradiction avec le précédent.
Si la différence des races est le principal obstacle à la République universelle, et si les étrangers, en s'introduisant dans un pays, y travaillent à l'élimination de ces différences, leur infiltration cesse d'être un danger et se manifeste par un effet utile. Pour qu'il en fût autrement, une condition serait nécessaire. Il faudrait, dans Tordre physique et dans l'ordre mental, que les croisements entraînassent la dégénérescence de l'espèce. S'il en était ainsi, et alors seulement, notre devoir serait de veiller sur l'introduction des éléments hétérogènes, et de travailler, par tous les moyens en notre pouvoir, au maintien de l'universalité de nos concitoyens à l'état de « pur sang ».
Malheureusement pour la doctrine nationaliste, c'est le contraire qui a lieu.
M. Léouzon Le Duc invoque l'exemple de Rome. Rome a succombé, étouffée par des éléments étrangers, et il craint de voir dans les nations actuelles la même cause reproduire les mêmes effets.
Mais si l'organisme des Romains a péri, l'humanité nouvelle qui a germé sur ses ruines est plus grande. Les idées se sont élargies ; la conception
delà justice s'est amplifiée ; resclavago a disparu et la solidarité, inconnue des anciens, a poussé dans notre sol de si profondes racines que le salariat est menacé à son tour. Pour que cela fût possible, il fallait la chute de l'Empire et la transformation de ses éléments ethniques dans le grand creuset de l'invasion barbare.
Nous n'en sommes plus là. Mais c'est que les progrès réalisés au prix de cette fusion, ont permis aux fusions de l'avenir de s'opérer par une voie nouvelle et pacifique. L'exemple de M. Léouzon Le Duc conclut contre lui.
D'ailleurs que vient-il nous parler de races? Oii donc trouve-t-il une race pure ? Si les difïerences ethniques étaient un empêchement à la formation des nations, il n'en existerait pas une seule dans le monde ; la terre serait encore livrée au règne des tribus et des clans.
On parle souvent de la race française. G'esl elle que Ton veut soigneusement protéger contre toute déviation.
Où est-elle?
M. André Lefèvre, dans son intéressant travail sur nos ancêtres de la vieille Gaule, nous apprend qu'au temps de Jules César, des races diverses se partageaient déjà le sol que nous appelons national. Les Gaulois, les Celtes n'étaient que des envahisseurs régnant sur une population autochtone asservie,
qui, malgré son asservissement, a joué un rùle considérable dans les guerres de Flndépendance.
A ces autochtones, à ces Gaulois, à ces Celtes, se sont joints les Romains, formant ainsi les Gallo-Romains, au sang desquels Germains et Huns sont venus plus tard mêler leur propre sang. C'est de tous ces croisements, de tous ces mélanges, que la France est sortie.
Si du moins il s'était formé dans cette fournaise un composé homogène et défini auquel on put appliquer le nom de race française !
Mais non !
La Provence est peuplée de méridionaux qui, il y a un siècle, ne comprenaient pas le français, et qui de nos jours, dans les couches inférieures de la société, quoiqu'ils le comprennent, ne le parlent encore que difficilement.
De Provence se transporte-t-on dans les Basses- Pyrénées ou dans la Basse-Bretagne, qu'y trouve-ton? Là des Basques plus voisins de leurs congénères espagnols que des populations béarnaises ellesmêmes, avec lesquelles cependant ils sont en contact immédiat. Ici des Bas-Bretons plus rapprochés ethniquement des habitants du pays de Galles que des Parisiens.
Au nord vivent des Flamands qui confinent aux Hollandais et aux Belges et diffèrent profondément des Marseillais, des Basques et des Bretons.
Au centre, du cùté de Clermont-Ferrand, la population conserve encore les caractères visibles de ces Arvernes qui combattaient sous les ordres de Vercingétorix.
Quant à l'Alsace, qui malheureusement n'appar-
tient plus à notre patrie, la population en était physiquement aussi germanique qu'elle était devenue française par le cœur et l'esprit. Si les nationalistes étaient logiques en redoutant pour notre race Fintroduction parmi nous des allemands naturalisés, ils devraient bénir la Prusse de nous avoir arraché Strasbourg et Mulhouse. La théorie des races nous mènerait tout droit à la suppression des patries. Et ce n'est pas par une Confédération des anciennes provinces reconstitués qu'elle les remplacerait ; c'est par l'érection de ces dernières en états séparés autonomes.
LaFrance constitue si peu un pays unifié, que tout choc profond y fait aussitôt surgir les divergences distinctives des peuples dont elle se compose.
En 1870, dès que Paris fut fermé, dès que les départements furent abandonnés à eux-mêmes, on vit se former les ligues du Midi et de l'Ouest. Les sentiments fédératifs, sinon séparatistes, éclataient de toute part.
Le même phénomène s'était manifesté en 1815, lorsque Bordeaux méditait de se donner à l'Angleterre, et en 1793 lorsque les Girondins se réclamaient de l'idée fédérale.
La Belgique et les provinces de la Prusse Rhénane ont fourni des exemples de même nature quoique d'ordre inverse. — La Belgique, affranchie en 1831 du joug hollandais, et si jalouse de son autonomie à l'heure actuelle, se proposait alors au gouvernement de Louis-Philippe qui la refusait. Quant à la Prusse Rhénane devenue si allemande depuis, elle était foncièrement française en 1815.
Il n'existe donc pas de race française, mais sim-
plement une agglomération, une langue et une littérature françaises.
Et cependant si la France n'est pas habitée par une population identique dans toutes ses parties, elle n'en forme pas moins une nation solidement constituée. Les différences de race qui distinguent les anciens groupements provinciaux n'ont pas empêché Languedoc et Provence, Aquitaine et Poitou, Bourgogne et Champagne, Bretagne et Normandie, Picardie et Flandres..., de se fusionner en un peuple qui a même pu, grâce à ses limites territoriales assez étroites, vivre sous une forme excessivement centralisée.
Dans une Europe confédérée, où chaque région conserverait son autonomie propre, les races ne seraient certes pas moins respectées que dans notre ^ République une et indivisible, où le Nord et le Midi s'imposent réciproquement leurs lois. Elles le seraient même davantage. Plus la patrie s'élargit, mieux garanties sont sa liberté et la conservation des cléments ethniques qui la composent.
Ce qui est vrai de la France est vrai de tous les autres pays. L'Italie est un agglomérat de provinces qui, hier encore, constituaient autant de nations indépendantes jouissant de leurs lois propres et de leurs gouvernements. Il n'est pas besoin là de remonter à plusieurs siècles en arrière pour retrouver les patries distinctes aujourd'hui fondues dans l'Italie unifiée.
L'Angleterre, l'Allemagne offrent un spectacle semblable, et la Russie bien plus encore ; l'empire des czars est une vraie mosaïque formée de pièces et de morceaux.
LA PATRIE 29i
Et les États-Unis! Constitués d'abord par treize États confédérés anglais de race et de langue, ils ont acheté la Louisiane à la France en 1803, la Floride à FEspagne en 1820. Par la guerre ils ont arraché aux Anglais le Michigan en 1796, et en 1818 au Mexique le Texas, la Nouvelle-Californie, le Nouveau-Mexique et tout le territoire situé a Fest du Rio Norte. En 1846 ils s'étaient fait céder FOrégon par le gouvernement britannique^ et au lendemain de la guerre de Sécession, ils ont échangé leur flotte militaire dont ils n avaient pas Fusage contre FAmérique russe. .Depuis la constitution de la République, ils ont reçu d'ailleurs des immigrants de toute race. Français, Italiens, Irlandais et Allemands. Lapopulation américaine compte près de douze millions d'Irlandais à cette heure, et de nombreux États de l'Ouest sont presque exclusivement allemands. Aucune nation dans le monde, depuis la chute de FEmpire romain, n'a/ été constituée par des élément ethniques aussi disparates. Et cependant ces éléments hétérogènes ont formé une nationalité si réelle qu'adoptant les erreurs de ses devancières, elle devient à son tour impérialiste, chauvine, se lance dans la politique coloniale et, singeant la Grande-Bretagne, parle déjà de la plus grande Amérique, — comme s'il ne lui restait pas chez elle assez de terres à peupler et à féconder.
Cette diversité extrême de races, de langues, de religions, de coutumes, a été relevée depuis longitemps par tous ceux qui se sont occupés de l'histoire iméricaine.
M. Pi y Margall, ancien président de la République espagnole, en a conclu que puisque, sans
fusion d'aucune espèce, des hommes et des populations aussi dissemblables peuvent vivre en harmonie, la base et le critère des nationalités ne résident ni dans l'identité des lois, ni dans celle de la langue, ou de la race. Sa conclusion est d'ailleurs corroborée, ainsi qu'il en fait la remarque, par le phénomène opposé : si des familles humaines, de langues, de races et de religions différentes peuvent vivre unies dans une commune fédération, ailleurs des peuples parlant le même idiome, reconnaissant les mêmes origines ethniques et adorant le même Dieu, vivent séparés par des frontières et bien souvent par la rivalité et la haine.
La Suisse fournit, à cet égard, un enseignement aussi frappant que celui de l'Amérique et M. Pi y Margall n'a garde de le passer sous silence.
Dans l'Europe même, écrit-il (1), il y a une nation qui corrobore ce que je dis. Je veux parler de la Suisse, com posée de vingt-deux cantons et États. De ces cantons, les uns par leur origine, sont allemands, d'autres français, un autre italien ; les uns sont protestants, les autres ca tholiques; les uns entrèrent librement dans la Confédé ration, les autres par la force ; les uns commencèreni par être de simples alliés de la République, les autre de simples sujets. Ils vivent, toutefois, formant tous tranquillement un seul corps, surtout depuis l'année 1848, 011 ils établirent dans toute leur pureté let principes démocratiques, et, comme les Etats-Unis, leuj donnèrent la nation pour sauvegarde et pour boucliei'' Au temps de Bonaparte, quelques cantons s'étaient dé
(1) F. Pi y Margall, Jms Nacionnlidades, segunda édition Madrid, 1877, p. 77; et traduction française de M. Xavier d Ricard. Germer-BailUère éditeur, Paris 1879, p. 29.
claros indépendants et reçurent alors presque comme une faveur de pouvoir revenir au sein de leur antique patrie (1).
L'argument ethnique, que reproduisent sans cesse les immobilistes non seulement reçoit une réfutation expérimentale de ramalgamation des races qui est la caractéristique de toutes les nations, mais encore se trouve contredit par l'attitude pratique de ceux-là mêmes qui s'en servent pour combattre ridée de l'union fédérative Européenne.
Si la naturalisation de quelques Allemands, de quelques Italiens, de quelques Espagnols menace l'unité française et risque de fausser l'âme de nos concitoyens, toute annexion présentera un danger plus terrible encore.
L'Allemand ou l'Anglais naturalisé parle notre langue. Il est vrai, pour reprendre l'expression de M. Léouzon le Duc, que les morts qui s'expriment par sa voix en parlent une autre; la connaissance qu'il a personnellement acquise du français lui a
(1) Voici le texte espagnol :
« Dentro de la misma Europa hay una nacion que corrobora lo que estoy diciendo. Me refiero â Suiza, compuesta de veintidos cantones o Estados- De estos cantones, unos son por su origen alemanes, otros franceses, otro italiano ; unos son protestantes, otros catolicos ; unos entraron libremente en la confederacion ; otros por la fuerza ; unos empezaron por ser meros aliados de la Républica, otros meros subditos. Viven, sin embargo, formando todos tranquilamente un solo cuerpo, sobre todo desde el ano 18i8, en que establecieron en toda su pureza los principios democraticos, y como los Estados-Unidos les dieron la nacion por salvaguardia y escudo. Sehabian declarado independientes algunos cantones en tiempo de Bonaparte, y recibieron luégo hasta corne un favor que se les volveria al seno de su antigua patria. »
du moins permis à lui de se familiariser avec nos mœurs et de se rapprocher de nous. Il manquera peut-être de nos passions — ce qui ne sera pas nécessairement un mal;' — il pourra n'être qu'un demi- Français ; mais ses enfants élevés dans nos écoles et frottés aux nôtres seront des Français complets.
11 n'en est pas de même dans les annexions. Les habitants des territoires annexés, qu'on naturalise en masse, ne comprennent pas notre littérature, sont incapables de s'assimiler nos idées et demeurent, pendant de nombreuses générations, étrangers au corps social dont ils font partie.
En deux siècles la France n'a pu ni supprimer la langue allemande en Alsace, ni faire disparaître la langue italienne de la Corse; et si le Roussillon ne parle pas espagnol, c'est qu'il a été détaché de la Catalogne qui ne le parle pas davantage. Il parle le dialecte catalan.
Certes! nous n'arriverions ni mieux ni plus vite à répandre notre idiome dans les provinces allemandes qui bordent la rive gauche du Rhin, dans le Piémont, dans la Ligurie ou dans l'ensemble de la Catalogne, si demain, comme au début du dix-neuvième siècle, les armes françaises portaient notre drapeau et notre domination à Cologne, à Turin, à Gênes et à Barcelone.
Or, est-ce que d'aventure les nationalistes, si jaloux de laj)ureté du sang, ont jamais reculé devant une annexion? Est-ce que, dans l'histoire, ils ne saluent pas de leurs acclamations les conquêtes de l'Alsace ou du Roussillon et l'acquisition de la Corse ? Est-ce qu'ils n'auraient pas déclaré les provinces rhénanes terres françaises si le sort des armes nous
avait été favorable en 1870? Aujourd'hui même, quoique Déroulède ait écrit :
« Nous ne leur reprendrons que ce qu'ils nous ont pris, »
pas un seul d'entre eux ne protesterait contre le gouvernement qui, vainqueur de la triple alliance, s'emparerait de la rive gauche du Rhin ou de la Ligurie. Des voix s'élèveraient sans doute au nom du droit contre ces violences. Mais elles viendraient des internationalistes, et les protestataires seraient infailliblement traités de sans-patrie !
Les adversaires des États-Unis d'Europe ne redoutent donc pas du tout les mélanges ethniques et se servent de cet argument sans y croire au fond.
Ils les craignent si peu qu'on a pu, en 1871, les entendre gémir sur l'annexion de l' Alsace-Lorraine à l'Allemagne en s'appuyant non seulement sur la violation du droit, mais aussi sur la perte irréparable que faisait notre pays, justement au point de vue de la race. Ce sang germain qui s'unissait à notre sang, cet esprit germanique qui se mêlait à l'esprit français fortifiaient selon eux la France, et, par une fécondation réciproque, contribuaient à en élever le niveau.
Ce n'est pas tout.
Lorsque les peuples européens conquièrent en Afrique ou en Asie des territoires sur les nègres, lesAnnamites, les Chinois, les Hindous, l^s Arabes, ils réunissent bien le pays conquis à celui qui en a opéré la conquête; mais ils se gardent de conférer à leurs habitants des droits de citoyens. Ils les laissent régis par leurs statuts personnels.
Lorsqu'au contraire l'Allemagne annexe un territoire français ou la France un territoire allemand, la population annexée entre immédiatement en possession des mêmes droits politiques que la nation conquérante.
Pourquoi cette différence ?
Parce que la distance qui sépare les races orientales des nôtres est trop grande pour permettre à Tamalgamation de s'opérer, tandis qu'entre races européennes elle est à la fois rapide et facile.
Ici, en effet, et même entre tous les peuples constituant ce qu'on est convenu d'appeler la civilisation chrétienne, les rapprochements sont tels à notre époque que la fusion des intelligences a depuis longtemps précédé l'assimilation politique.
Ce n'est donc pas la pureté du sang français, anglais, allemand ou italien que les chauvins de ces divers pays se proposent de sauvegarder.
Ce ne sont pas les croisements des races qui les effraient; ce n'est pas de l'unité qu'ils ont peur.
Ce dont ils ne veulent pas, c'est pour les Allemands de 1 unification faite parla France, pour les Français de l'unification faite par l'Allemagne.
Ils consentent à unifier l'Europe; mais ils veulent que ce soit par la force, par la conquête. Dominés par les haines ataviques fruit de tous les conflits armés dupasse, ils se refusent avoir dans les étrangers des frères. Ils trouvent excellent de les soumettre ; ils n'acceptent pas de fraterniser avec eux. Ils n'ont qu'un mot à la bouche, une pensée dans la tête, la revanche. Leur désir est d'absorber l'ennemi héréditaire en l'écrasant. Mais la réconciliation leur est odieuse.
Ce qu'ils repoussent aussi de toute leur énergie, c'est la liberté, la République, le plein épanouissementîuimain par le socialisme. Et comme l'unité du monde civilisé ne peut s'opérer que par la liberté, par la République et pour le socialisme, ils la combattent furieusement.
Autre contradiction encore : quand les nationalistes attribuent aux éléments étrangers une influence néfaste sur la mentalité française, que fontils de Napoléon ?
Napoléon était Corse c'est-à-dire Italien. Il était né un an avant la cession de son pays à la France par la République de Gênes.
M. Léouzon Le Duc croit-il qu'il ait faussé l'esprit français? Il ne le peut guère : Napoléon, depuis plus de quatre-vingts ans, est devenu l'idole des patriotes. La France entière a chanté avec Déranger :
L'humble toit dans cinquante ans Ne connaîtra plus d'autre histoire.
Et la prédiction s'est si bien réalisée que nous avons été gratifiés du second Empire et de la troisième invasion.
Il n'y a pas lieu de juger ici l'œuvre de l'Empereur. Il a fait beaucoup de bien et beaucoup de mal, et il est malaisé d'établir la balance. Manzoni laissait à l'avenir l'ardua sentenza. L'avenir c'était nous. La sentence cependant n'est pas encore rendue, et il est douteux qu'elle puisse l'être de sitôt.
Quoiqu'il en soit, Bonaparte était étranger, et il s'était si complètement assimilé les mœurs, les ins-
tincts, les passions delà France queProudhon, dans l'ouvrage posthume publié en 1898 par M. Rochel(l), a pu l'excuser de ses fautes en excipantde l'identité de son caractère avec le caractère français dont il réalisait la synthèse. Les chauvins qui l'encensent et l'admirent ne répudieront pas cette opinion. M. Léouzon Le Duc a cité Fieschi, Pianori, Orsini, Caserio ; pourquoi donc a-t-il oublié Napoléon leur compatriote ? Son influence sur la patrie a été cependant quelque peu supérieure à la leur.
Faut-il également parler de Gambetta?
C'est à lui que nous devons l'admirable et héroïque campagne de la Loire de 1870 et de 1871.
Peut-être a-t-il plus tard enrayé l'essor de la démocratie en la déclarant désormais sortie de l'âge héroïque? En tout cas il est un point sur lequel il est impossible que tous les Français ne soient pas d'accord.
Après la chute des armées impériales, sans soldats, sans fusils, sans canons, sans appui parmi ses collègues du gouvernement, il a trouvé dans son patriotisme le moyen de lever des troupes, de leur donner des armes, de prolonger la résistance pendant cinq mois. Il a sauvé l'honneur national, et il eût peut-être sauvé l'intégrité de la patrie, si les Trochu, les Ferry, les Magnin, les Jules Simon et les Jules Favre avaient été ses égaux par la confiance et par l'énergie. La seule chose qu'on ait été en droit
(1^ P.-J. Proudhon, Napoléon premier, œuvre posthume pubUée par Clémeut Rochel. Paris, Montgredien éditeur,
de lui reprocher en 1871, c'est d'avoir voulu prolonger quand même une guerre devenue impossible de par la volonté de la nation qui n'entendait pas la continuer. 11 croyait que tout n'était pas dit avec la capitulation de Paris, que si le pays avait eu la mâle résolution de 1792, il aurait pu, en se raidissant contre l'obstacle, mener la latte à bonne fm. Le pays ne le voulant pas, il s'efforçait de l'.y contraindre. Là fut sa faute, que je lui signalai à l'époque — sans succès d'ailleurs. — Pour avoir pris exclusivement à cœur la défense du territoire, il ne prit pas assez souci de la défense républicaine. Par sa proclamation de guerre à outrance, il détermina l'élection d'une Assemblée réactionnaire. S'il lutta ensuite contre elle pendant des années, et s'il parvint enfin à lui arracher le pouvoir, ce ne fut pas gratuitement. Il dut, pour sauver la République, accepter une Constitution qui la corrompt, l'anémie, et à laquelle nous sommes en grande partie redevables des maux dont souffre le pays républicain.
Mais cette taute-là, ce ne sont certes pas les chauvins qui lui en feront grief. Ils lui reprocheraient plutôt de l'avoir ensuite réparée dans la mesure où elle pouvait l'être par sa lutte contre la réaction. Encore la lui pardonnent-ils aujourd'hui qu'il n'est plus, pour ne conserver de lui que le souvenir de l'année terrible.
Il était fils d'Italien, cependant, et au dire de M. Léouzon Le Duc « les morts qui parlaient par sa bouche » ne parlant pas notre langue, son influence aurait dû être funeste.
M. Léouzon Le Duc ne s'est pas borné d'ailleurs à
invoquer la raison ethnique. Il s'est également retranché derrière la théorie de Darwin. La concurrence vitale, loi de tout être vivant individuel ou collectif, s'opposerait à l'existence d'une confédération humaine pacifique et fraternelle.
Mais si Darwin eût existé mille ans plus tôt, le même raisonnement aurait été aussi justement invoqué contre l'union des provinces, ces nations en miniature, qui ont constitué les nationalités de nos jours.
La loi de sélection naturelle n'a pas empêché la Bourgogne et les Flandres de se confondre dans l'unité française ; pourquoi s'opposerait-elle à la fusion de la France et de l'Allemagne dans l'Europe confédérée ?
11 est fait, d'ailleurs, un singulier abus des théories darwiniennes.
Jusqu'à ce jour la loi de sélection naturelle s'est exercée par la dissémination des germes, par la lutte pour la vie qui en était la conséquence, par la mortalité énorme qui en résultait.
Mais ce mode d'évolution est-il éternel ? Dans le fait même du développement intellectuel et moral que la sélection naturelle a produit, l'homme ne trouvera-t-il pas le moyen d'y substituer une forme nouvelle du progrès moins brutale et moins oppressive ?
La concurrence vitale telle qu'elle s'exerce chez les bêtes, telle qu'elle s'est exercée jusqu'ici dans les sociétés humaines, c'fest la misère fatale.
Devons-nous donc renoncer à tout espoir d'amélioration de la société ?
Nous est-il interdit d espérer que la science et
Famour puissent prendre dans l'avenir la place qui, dans le passé, a été dévolue à la haine et à la guerre ?
La concurrence vitale sélectionne Fespèce ; mais bien des mauvais effets compensent en partie son influence utile. Elle tue les faibles, et fait ainsi disparaître les mauvais reproducteurs ; mais par les privations de tout genre elle affaiblit les forts et, en partie au moins, elle détruit son œuvre.
La paix sociale présente des avantages et des inconvénients diamétralement opposés.
En permettant aux faibles de vivre, elle maintient les mauvais reproducteurs et affaiblit la race. Mais par Fhygiène elle fortifie les faibles, et de ces mauvais reproducteurs elle fait ainsi des reproducteurs excellents.
Pourquoi ce mode de perfectionnement du à Feffort de la pensée et aux progrès de l'éducation ne se substituerait-il pas dans Tavenir, tout en maintenant la population dans de justes limites, aux hécatombes si longtemps nécessaires pendant Tenfance de Fhumanité ?
Rien ne s'y oppose en principe, et l'observation semble même fournir la preuve que cette substitution est en voie de s'opérer. En effet, l'état social s'améliore, et aucune amélioration ne serait matériellement possible si le fameux struggle for life continuait à sévir dans toute sa rigueur.
Le raisonnement tiré de la sélection naturelle n'est donc pas plus recevable que celui qui s'appuie sur la pureté ethnique.
M. Léouzon Le Duc en a-t-il eu l'intuition? Ce qui est certain c'est qu'il a jugé utile d'invoquer d'autres
arguments à Tappui du nationalisme. Il a cru les trouver dans Fopinion populaire (1).
Profondément démocrate et antioligarque, il proclame le vieil Tadage : Vox populi vox Dei, après quoi il constate que le peuple se passionne exclusivement pour les hommes qui ont rendu des services extérieurs au pays. 11 remarque qu'aucun savant, pas plus les grands médecins que les autres, n'arrive à la popularité d'un conquérant; qu'un Lavoisier, un Pasteur, un Lister, ces bienfaiteurs du genre humain, ne comptent pas devant un Bonaparte. Puis il nous invite à conclure.
Nous conclurons en effet, mais contre l'adage. Si par Dieu on entend la vérité absolue, l'absolue justice, non ! La voix du peuple n'est pas la voix de Dieu.
La démocratie est, sans doute, la seule forme politique actuellement possible. Les oligarchies, du reste, si plus maniérées, ne sont pas beaucoup plus aptes au gouvernement que le peuple. Elles le sont même peut-être moins à cause de leurs intérêts égoïstes ; et l'on n'a pas encore trouvé le moyen de séliger parmi les hommes ceux qui, par l'étendue de leurs connaissances et Famplitude de leur désintéressement, seraient vraiment dignes qu'on leur confiât l'administration d'un pays.
La démocratie s'impose donc, et nous devons compter sur le développement incessant de nos sem-
(1) Par nationalisme, je n'entends pas que M. Léouzon Le Duc soit inféodé à la cohue sans principes qui se désigne par ce nom. J'entends, qu'il tient à la théorie des grandes nationalités séparées et antagonistes contre celle des petites nationalités fraternellement unies dans la fédération générale.
blables pour la rendre chaque jour plus idoine à ses fonctions. Mais de là à Félever au rang de religion et à s'incliner devant toutes les décisions populaires il y a un véritable abîme. .
Il n'est pas de forfait que le peuple n'ait applaudi. Il a acclamé les autodafés ; il a admiré les dragonnades ; il a chanté la Carmagnole en 1793 autour de la guillotine, comme il a porté Trestaillons en triomphe en 1815. Il crie tantôt mort aux juifs, tantôt mort aux jésuites, sans plus savoir ce que sont les juifs que ce que sont les jésuites. Il ne comprend rien à la solidarité Immaine et au droit social. Il n'est pas de devoir collectif auquel il ne s'efforce de se soustraire. Comme certaines femmes, il aime à être battu. Il adore la force. Il est à qui le fouaille ; et c'est parce que les conquérants le foulent aux pieds qu il se prosterne devant eux. A la manière de l'esclave dur à son prochain auquel, lorsqu'il le peut, il fait payer ses propres souffrances, il pardonne à un Louis XIV ou à un Napoléon de lui écraser la tête du talon de sa botte, pourvu que ces despotes lui procurent la jouissance de voir aussi peser sur d'autres l'oppression dont il pâtit.
La vérité, l'équité, la justice, ce sont de tous temps les minorités qui les ont proclamées et professées. Les foules suivent à quelques siècles de distance. A la longue l'esprit demeure vainqueur de la matière et l'entraîne. Mais la matière reste toujours fort loin à l'arrière-garde.
La démocratie fait son œuvre en gouvernant selon la moyenne des idées de* son temps. Les penseurs font la leur en créant les idées de l'avenir.
On ne peut cependant pas prétendre que toute
conception soit vraie et féconde dès qu'elle émane d'une minorité. D'une part, en effet, les rêveurs et les fous ne sont point rares de par le monde ; et de l'autre il y a lieu de considérer qu'à côté des minorités embryonnaires, germes de l'avenir, il existe des minorités résiduaires, restes d'un passé disparu. Mais on peut conclure sans crainte d'erreur à la fausseté et au caractère rétrograde de toutes les idées admises par la majorité des hommes.
Le peuple est pour les nations égoïstes et insolidaires les unes des autres, pour les armées, pour la guerre, pour la violence, pour la conquête. Donc il faut être pour la paix, pour la justice, pour le désarmement, pour l'union et la fraternité des patries.
J'admets on le voit les prémisses de M. Léouzon Le Duc. Mais la conclusion que j'en déduis est inverse de la sienne.
La seule chose que prouve l'instinct populaire, c'est qu'il s'est créé, sous l'empire des nécessités delà vie, un profond sentiment national, français, anglais, allemand, russe..., qui subsiste par atavisme alors qu'ont disparu les circonstances dont il est issu.
Mais ceci même plaide en faveur de la thèse cosmopolite.
Si des races disparates ont pu, sans se confondre, se mêler au point d'évoluer un patriotisme d'un degré supérieur, qu'est-ce qui pourrait en empêcher un nouveau, d'un ordre plus élevé encore, le patriotisme européen, européo-américain ou mondial de de se substituer au patriotisme actuel?
Toutes les objections de races, de langues et de mœurs sont vaines. S'il est vrai que la réunion de toutes nos patries en une seule facilite le dévelop-
pement ultérieur de Thumanité ; si nous y trouvons la fin des guerres qui nous déciment, des armées qui nous corrompent et nous ruinent, la synthèse des antinomies qui nous étreignent; si en outre les voies de communication chaque jour plus rapides, les rails, les fils téléphoniques, les ondes électriques libres de la télégraphie sans fils, les échanges commerciaux de plus en plus fréquents la solidarité d'intérêt des diverses classes d'un côté et de l'autre des frontières poussent le genre humain vers la fusion fédéralive ; si tel est le sens de révolution ; si celle-ci est assez puissante pour dominer les volontés contraires, et si c'est le progrès que cette transformation nous apporte ; si elle est grosse de plus de science, déplus de justice, de plus de liberté, nous aurions mauvaise grâce à contrarier la marche qui pousse notre espèce dans cette direction. Notre devoir strict est au contraire de nous y associer et d'y aidei* de toute notre force en supprimant graduellement ce qui lui fait obstacle. Par quelle voie? C'est ce qui reste à examiner.