POLITIQUE INTERNATIONALE
En dépit des empereurs et des rois, des armées et des arsenaux qu'elles nécessitent, des douanes qui convertissent nos frontières en d'infranchissables remparts, des haines internationales elles-mêmes, ridée est en marche et, ce qui est autrement grave, les faits.
Les peuples sont en perpétuels conflits d'intérêt, ïls se menacent. Ils s'épuisent à bâtir des forteresses, à fabriquer fusils, canons, cuirassés, sous-marins ; mais leurs fusils et leurs canons ne partent pas, leurs sous-marins ne fontsauter aucun cuirassé, leurs cuirassés ne bombardent aucune forteresse.
Ils continuent à arracher au travail la fleur de la jeunesse pour lui apprendre le maniement d'engins meurtriers. Mais ces engins demeurent inoffensifs entre leurs mains. La guerre s'éloigne et se métamorphose de plus en plus en une simple parade.
Les nations ressemblent à des particuliers soupçonneux, qui, réciproquement désireux de s'intimider, s'armeraient jusqu'aux dents, et s'inviteraient à contempler leurs armes sans avoir la moindre velléité d'en user.
L'armée est encore employée à l'intérieur contre les tentatives révolutionnaires et les grèves ; au loin, contre les peuples privés d'organisation militaire dont la civilisation diffère de la nôtre ; quelquefois entre deux nations civilisées de forces très inégales comme l'Espagne et les Etats-Unis. Quant à la conflagration européenne, elle paraît s'éloigner chaque jour davantage ; et il n'est nullement établi que la dislocation probablement prochaine de l'Empire des Habsbourgs, cette éventualité redoutable, entraîne l'embrasement qu'en appréhendent les théoriciens de la diplomatie.
Comme, d'autre part, l'outillage militaire devient d'autant plus dispendieux qu'il est moins utilisé, il esta présumer que l'on finira par y renoncer. Il est, en effet, contraire au bon sens que les sociétés consentent à se ruiner bénévolement sans aucun avantage compensateur.
Les gouvernements eux-mêmes s'en aperçoivent. Aucun n'ose entrependre de désarmer: ils sont encore trop peu rassurés les uns et les autres sur leur bon vouloir respectif; mais on voit un souverain omnipotent, le Czar, proposer le désarmement et provoquer un congrès pour discuter les question d'arbitrage.
Une pareille initiative ne pouvait évidemmentrien produire. Elle récelait même des dangers. Elle n'en est pas moins significative.
Un autre indice de la tendance anti-belliqueuse de notre époque réside dans ce fait que, si les guerres s'éloignent, ce n'est pas du tout à la disparition des causes capables de les faire naître qu'il convient d'attribuer cet heureux résultat; jamais ces causes n'ont été plus nombreuses. Si les questions se résolvent pacifiquement aujourd'hui, qui autrefois auraient mis aux peuples les armes à la main, c'est parce qu'un élément moral nouveau s'est introduit dans les rapports internationaux. Et tandis que nous assistons à la raréfaction des luttes armées, ce même élément moral nous permet de constater les rapprochements qui se multiplient.
Hier c'était le concert européen montant la garde à la Canée pour assurer la solution pacifique de la question Cretoise.
Puis c'a été la coopération des troupes anglaises, russes, américaines, italiennes, françaises même, guerroyant en Chine sous le haut commandement d'un général allemand.
Ces alliances ne sont certes pas toujours fécondes en heureux résultats. Elles réussissent mieux dans l'obstruction que dans l'action. Elles empêchent les diverses puissances d'agir plus qu'elles n'agissent elles-mêmes. Si elles évitent souvent des luttes sanglantes, il arrive aussi que, comme en Arménie, elles rendent impossible la répression des iniquités. Mais pour rudimentaires qu'elles soient, elles n'en marquent pas moins les débuts d'une orientation nouvelle.
Aussi bien, si la concurrence vitale, à l'heure actuelle, sévit encore entre les peuples, les conditions en sont-elles profondément modifiées.
Au sein de la civilisation, ce n'est plus par les guerres qu'elle s'exerce ; c'est d'un côté par la course aux débouchés que le capitalisme rend nécessaires, de l'autre par la lutte engagée sur tous les points du globe entre la bourgeoisie et le prolétariat.
Il n'en résulte évidemment pas que la guerre entre nations européennes soit à tout jamais impossible. Il arrive qu'à manier imprudemment des armes on se blesse. Mais on peut affirmer que si un pareil malheur nous était réservé, c'est au système de paix armée auquel nous sommes soumis qu'il faudrrait en faire remonter la responsabilité. Loin de nous garantir contre une telle calamité c'est lui qui risque de la faire naître.
La poursuite des débouchés semblerait, il est vrai, au premier abord devoir mettre aux prises les divers peuples de l'Rlurope et de l'Amérique, chacun d'eux les disputant naturellement à ses rivaux. Mais la guerre contemporaine, avec nos moyens actuels de destruction, comporte des ruines que les avantages recherchés dans ce steeple-chase ne compenseraient pas. Elle deviendrait une mauvaise affaire ; et les nations trouvent plus profitable de s'entendre que de s'entredéchirer.
Nous venons d'en avoir une preuve manifeste en Chine. Les alliés étaient certainement jaloux les uns
des autres. Leurs défiances réciproques s'exprimaient sous mille formes ; chacun d'eux aurait voulu se tailler un emi3ire colonial aux dépens de F Empire du milieu. Ils n'ont cependant pas essayé de réaliser leurs desseins autrement que par de petites concessions qu'ils se sont passées de mauvaise grâce. Quant aux pillages et aux horribles massacres des jaunes, ce sont faits de la soldatesque déchaînée ; et si les puissances les ont tolérés, c'est uniquement pour assurer leur accord réciproque, auquel elles ont ainsi fait le sacrifice des droits imprescriptibles de l'humanité.
Restent les revendications du prolétariat contre les détenteurs du capital. D'ordre essentiellement international, elles ne risquent pas d'engendrer des contlits armés entre lesp^uples, et elles sont cependant indirectement l'une des principales causes du maintien des institutions militaires.
Les gouvernements ont besoin de soldats. Il leur en faut pour mener à bien leurs expéditions coloniales. Il leur en faut surtout pour protéger contre les exigeances croissantes des prolétaires, la classe bourgeoise dont ils émanent.
Or, les expéditions coloniales ne sont pas vues d'un œil favorable dans les masses; les conflits entre les citoyens et l'armée le sont moins encore; et certainement le suffrage universel se refuserait aux charges que l'armement lui impose, s'il en connaissait le véritable but. Il importe donc de le lui masquer, et on le lui dissimule en faisant miroiter à ses yeux le spectre de l'invasion, qui ne pourrait naturellament plus servir d'épouvantail le jour où l'Europe serait confédérée.
La division du monde en patries est le moyen de conserver une force dirigée contre l'extérieur eu apparence, en réalité contre Fintérieur.
« Car encore une fois, qu'on ne s'y trompe pas, dit Proudhon, tout pouvoir est établi,' toute citadelle construite, toute armée organisée ôontre le dedans autant au moins cfue contre le dehors (1). »
Ainsi, par un renversement des choses, ce ne sont plus les armées qui ont pour fonction de sauvegarder les nationalités ; ce sont les nationalités cpii se trouvent préposées à la justirication des armées. C'est leur condamnation, car aucune organisatioB politique ne subsiste longtemps qui ne repose passur des bases réelles et avouables.
L'évolution vers l'unité européenne apparaît donc évidente. Et comme on ne remonte pas les courants ;. comme à le tenter on use inutilement ses forces ; comme enfin de folle la résistance devient criminelle lorsque le mouvement auquel elle fait obstacle nous emporte vers un avenir meilleui;, c'est dans cette voie qu'il faut marcher, vers celte fin que le devoir nous commande de faire converger nos efforts.
Ces principes étant posés, et le but vers lequel l'humanité s'achemine déterminé, il importe de rechercher maintenant quelles sont les conséquences que nous devons en tirer relativement à la politiqueactuelle.
(1) Proudhon, Du principe fédératif, Paris, 1863. Dertlu,, éditeur, p. 108, § 2.
312 l'uumanité et la patrie
Remarquons d'abord que, si la fédération mondiale est condamnée à ne s'opérer que par étapes, la fédération européenne, pour être plus facile et plus prochaine, ne saurait, à moins de se produire par une catastrophe, échapper à cette loi des constructions successives.
Avant que, sous l'empire d'un besoin moral ou d'un danger commun, les peuples de l'Europe consentent à se fédérer, ils auront à se rapprocher par des alliances et à se grouper dans un zoUverein. Le choix des alliances devient, dès lors, l'élément fondamental de la politique civilisée. Pour l'effectuer scientifiquement il importe de considérer que le plus puissant facteur d'union entre les peuples n'est pas l'amour qui les pousse l'un vers l'autre, mais la peur d'un ennemi commun, contre lequel ils ne se sentent capables de se défendre qu'en unissant leurs efforts.
Il y a donc lieu de rechercher d'où peuvent venir les périls qui rendront l'union nécessaire. C'est là qu'on trouvera la base des groupements à opérer.
Ces périls peuvent être de différents degrés, et chacun d'eux doit répondre à l'un des rapprochements qui précéderont la fédération générale et concourront à sa fondation.
Le premier danger qui se présente à nous réside dans les empiétements du pangermanisme. Il semble, par opposition, appelé à engendrer la ligue latine, l'Allemagne agissant là comme la pression exté-
Heure propre à déterminer la cohésion interne. C'est une raison primordiale pour condamner la Triplice. L'entrée de ritalie dans un concert avec les empires du centre de l'Europe va à l'encontre du mouvement civilisateur.
Le premier pas indiqué par la politique positive devrait donc consister en une union étroite entre ritalie, la France, TEspagne, le Portugal et la Grèce. Peut-être la Suisse, la Hollande et la Belgique pourraient-elles se joindre à ce premier embryon de confédération.
Celui ci ne devrait en aucun cas être dirigé contre TAngleterre qui, malgré son jingoïsme et ses préventions séparatistes, paraît destinée à se joindre la première au groupe latin. Aussi ne saurait-on trop vivement s'élever contre les tendances hostiles qui se manifestent depuis quelques années entre la France et la Grande-Bretagne, tandis que notre pays d'un côté et le Royaume-Uni de l'autre se rapprochent chaque jour de l'empire allemand (1).
Ceci n'implique point, pour les semi-confédérés latins, l'obligation de cultiver la moindre anuiiosité à l'égard de l'Allemagne. Il leur convient de se ga-
(1) J'avais cru devoir intercaler ici le récit d'une intéressante
conversation, que mon ancien collègue et ami Edmond Turquet
m'avait racontée avoir eue, sous la présidence de M. Grévy,
avec sa majesté Edouard VII, alors prince de Galles.
Avant de le faire, toutefois, le souci de la vérité m'obligeait
me renseigner sur l'authenticité du document, et j'ai prié
rantir, en se rapprochant entre eux, contre les tendances envahissantes de cet empire ; mais se garantir n'est pas haïr, et encore moins attaquer. L'Allemagne est grande par l'intelligence, parle travail, par le sen-
M. l'Ambassadeur d'Angleterre en France, sir Edmund Monson, de vouloir bien savoir du roi, s'il avait vraiment exprimé les idées qui lui étaient prêtées, et s'il ne voyait aucun inconvénient à leur publication.
Malheureusement mon ancien collègue avait donné carrière à son imagination et avait, paraît-il, forgé l'entretien de toutes pièces, sans doute parce qu'il ne supposait pas ses paroles appelées à être publiées et qu'il voulait, en les attribuant à une bouche royale, jeter plus d'éclat sur des idées qui lui étaient propres. Voici, en effet, la réponse que j'ai reçue de sir Edmund Monson :
« 13 mai 1901,
» British En;ibassy » Paris.
» Monsieur,
yy Ayant soumis au roi votre lettre du 8 courant, je suis chargé par Sa Majesté de vous déclarer qu'elle ne se souvient pas du tout de Monsieur Turquet ; et qu'en tout cas la conversation relatée dans votre lettre n'a jamais eu lieu.
» Il s'ensuit naturellement qu'elle doit être supprimée comme apocryphe.
» Veuillez agréer, Monsieur, les assurances de ma parfaite considération.
)) Edmund Monson. »
Il est profondément regrettable que les propos prêtés au prince de Galles n'aient pas été tenus par lui. La pensée aurait gagné à avoir une royale origine et elle aurait profondément honoré son auteur. '
Mais la vérité est la vérité, et il faut s'y soumettre.
Les idées ont en elles-mêmes, toutefois, une valeur propre complètement indépendante de celui qui les émet, et celles que je suis maintenant obligé d'attribuer exclusivement à mon ancien collègue me paraissent si justes, et s'harmonisent en tout cas si bien avec les miennes,, que je les reproduis en les attribuant à qui de droit. Je leur conserve même la forme, maintenant reconnue fantaisiste, cpie leur avait donnée mon ancien collègue. 11 n'y a plus aucun inconvénient à cela,
timent de la solidarité sociale, au moins en ce qui regarde, ses propres enfants. Notre devoir, tout en nous prémunissant contre ses entreprises possibles, est d'entretenir avec elle de bons rapports et de
.1 présent que toutes les réserves nécessaires sont faites. Tous les jours, les romanciers font intervenir les rois et les princes clans leurs récits. C'est ce qu'a fait l'ancien sous-secrétaire d'Etat aux Beaux-Arts, et c'est ce que je fais à mon tour en reproduisant sa narration telle quelle pour laisser à sa pensée le cadre qu'il lui avait donné lui-même.
Voici le récit :
Turquet aurait été chargé par le président Grévy d'offrir un vase de Sèvres au prince de Galles^ qui l'aurait retenu à déjeuner.
Peu famiher aux usages des Cours, un peu intimidé par le rang- de son hôte, et ne sachant que lui dire, Turquet n'aurait rien trouvé de mieux que de le féliciter sur son admirable situation.
I\la position est belle, en effet, aurait répondu le prince ; mais celle de M. Grévy n'est certes pas à dédaigner.
Turquet ayant cru poli de marquer sa préférence pour celle de l'héritier de la couronne britannique, celui-ci aurait repris :
11 y aura dans un siècle une situation bien supérieure à celle de M. Grévy et à la mienne. Ce sera celle de pbésidejnt