CHAPITRE VII
Devoirs de chaque individu envers la Société et de tout le monde en général dans les grandes calamités publiques.
L'accomplissement des devoirs exige beaucoup de vigilance et d'empire sur les passions. S'il en était autrement, s'il était facile de ne faire toujours que ce que l'on doit faire, quel serait le mérite de la vertu?
Quand les hommes, ainsi que nous l'avons dit précédemment, se sont réunis, en certain nombre, pour se défendre les uns les autres, s'entr'aimer et améliorer leur sort, ils ont mis^en communauté leurs forces, leur intelligence, leur activité , leur adresse, leur esprit, leur génie, en un mot toutes leurs facultés morales et physiques. Peu à peu ils ont fait des découvertes ; ils ont vu jaillir du caillou la flamme bienfaisante et ils l'ont recueillie sur des feuilles sèches pour l'employer à différents usages inconnus jusqu'alors; ils ont ouvert le sein de la terre, d'abord avec des morceaux de bois durcis au feu et aiguisés sur le roc; puis , dans les pénibles cavités instinctivement agricoles, ils ont jeté au hasard les grains de quelques épis ramassés de côté et d'autre, et la terre a recompensé leurs efforts par de riches moissons que la pierre broyait ensuite et dont ils faisaient un pain grossier, mais substantiel.
Bientôt ils ont découvert le fer, et des instruments nouveaux, fabriqués avec ce précieux métal , ont succédé au bois pour tous les premiers essais d'agriculture et les ont rendus plus faciles.
Peu à peu, ils ont fait rôtir les chairs des animaux afin de les manger avec plus de sensualité ; ils se sont fabriqué des vêtements avec les peaux de leurs moutons, de leurs chèvres et des léopards ; ils en ont entouré leurs pieds pour les préserver du froid et de la rugosité des montagnes.
Le Commerce par échange d'animaux contre du fer, de fer contre du bois, d'un arc de chasse bien façonné contre une peau de tigre, etc. , a commencé et a ouvert l'imagination des peuples ; ils se sont ingéniés pour spéculer à leur manière, pour s'enrichir comme ils l'entendaient; mais, plus tard, les uns ont dit : « J'ai beaucoup de peaux de bêtes et pas de fer, beaucoup de bois travaillé et pas de vases de terre. » Les autres se sont plaints de ne pouvoir échanger leurs armes de guerre contre des vêtements plus chauds , en hiver, ni contre des fruits savoureux, en été, et la Monnaie, c'est-k-dire la représentation d'une marchandise contre une autre, a paru. Alors le commerce a pris soudain tous les développements possibles; mille inventions sont arrivées à la suite les unes des autres : la navigation, la pêche, le tissage des étoffes de laine et de fil, l'architecture pour les routes, les ponts, les temples des dieux et les palais des rois, l'imprimerie, la boussole, la poudre à canon , les aérostats, le gaz, la vapeur, la télégraphie électrique, etc.
Aujourd'hui donc que toutes les théories ou plutôt rêveries de Rousseau et autres philosophes modernes
sur le bonheur de l'état sauvage sont à peu près abandonnées; que les nobles, les gens riches bien élevés et les belles dames, en robes de soie et en souliers de satin, mollement étendus sur leurs sophas, près d'un feu pétillant, en hiver, sous de frais ombrages, en été, assistant à un noble spectacle, à un concert délicieux ou assis à une table somptueuse, auraient honte de dire que celui qui manque de tout, qui erre au hasard dans les forêts, marche pieds nus sur le roc, à qui la faim, la soif, la pluie, le vent, la neige, les feux du soleil font une guerre incessante, est à l'apogée du bonheur ; aujourd'hui que l'on est revenu de beaucoup de préventions ; que le connu est préféré à l'inconnu, le positif à l'impossible et le vieux bon au nouveau mauvais; aujourd'hui enfin qu'on prend en pitié, au lieu de les écouter, ces phraseurs d'estaminet toujours prêts à se déclarer, avec emphase, les apôtres de lhumanité, les défenseurs éternels de la sainte cause du peuple, et qui, une fois arrivés par surprise au pouvoir, se montrent plus despotes que les rois légitimes, plus aristocrates que les vrais nobles; destituent ceux-ci pour placer ceux-là ; abolissent les titres de noblesse parce qu'ils rougissent de leur naissance, la contrainte par corps, parce qu'ils sont criblés de dettes; répandent avec profusion, dans le peuple, desbulletins où l'ou fait appel aux plus mauvaises passions, des circulaires où l'on proscrit la science ; traitent les croix d'honneur de hochets parce qu'ils n'en ont jamais mérite ; éloignent, à marches forcées, l'armée de la capitale, afin d'y commander en maîtres ; décrètent audacieusement sur la propriété, l'agriculture, le commerce et l'industrie des impots énormes
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(45 centimes, formant environ 320 millions) qui passent prestement on ne sait où ; se créent des gardes prétoriennes pour qu'on crie : Piace ! sur leur passage ; subventionnent des clubs où les énergumènes ont seuls la parole; établissent des Ateliers nationaux où un Colbert pour rire organise le travail républicainement; laissent s'élever, pendant trois jours, dans Paris, des barricades formidables avec 1 arrièrepensée de les envoyer renverser plus tard, -coûte que coûte, et de se faire ainsi déclarer les sauveurs de la patrie; qui mettent, sans façon, en état de siège les villes et les départements en révolte contre leur domination; jettent, sans formalités aucunes, les citoyens qui leur déplaisent (et nous sommes fier d'avoir été de ce nombre!) dans les forts, les prisons, les casemates et jusque dans les loges de Bicêtre (1); interceptent les courriers, sans soucis des intérêts publics, mais uniquement pour arriver, de plein saut, au pouvoir suprême; qui donnent sans cesse, à nos dépens, bien entendu, des dîners somptueux où la purée & ananas remplace le brouet noir de Lacédémone, des bals splendides où les sommités du Châîeau-Rouge et de Mabille, la tête pleine de Champagne, se livrent, avec abandon, à leurs danses échevelées ; passent fièrement en revue des gardes nationaux, assez bons enfants (à l'âge parfois de quarante et cinquante ans), pour aller parader toute une journée, et en plein soleil, devant de pareilles Majestés (et nous sommes fier de n'avoir pas été de ce nombre!); en viennent bientôt jusqu'à supprimer, d'un coup de canif dans la Loi électorale , le Suffrage Universel qu'ils ont proclamé saint et sacré, pendant l'émeute, parce
que ce même suffrage, moralisé par l'expérience, leur prouve qu'on ne veut déjà plus ni d'eux, ni de leurs théories gouvernementales, ni de leur ridicule domination.
Aujourd'hui donc, grâce au ciel ! que toutes ces Saturnales (8) sont passées de mode, que Tordre est rétabli partout dans la France et que la Loi a repris partout son puissant et salutaire empire, nous allons essayer de fixer également les devoirs généraux des citoyens les uns envers les autres dans les diverses conditions de leur existence sociale :
La Constitution de 1848, en conférant à tous les Français âgés de vingt et un ans le droit d'éligibilité, leur a supposé la faculté de lire et écrire, tant pour qu'ils pussent écrire eux-mêmes leurs bulletins de vote que pour lire toutes les lois nouvelles de leur pays, au moment de leur promulgation (car le mot Loi, lex, vient du mot latin légère qui signifie lire), non plus, comme jadis, sur des tables de bronze ou de marbre, mais dans le Bulletin des Lois, dans le Moniteur général, sur les affiches placardées officiellement par l'autorité à la porte de chaque préfecture, sous-préfecture, palais de justice et mairie de l'Empire.
Tous les citoyens, en outre, sont tenus moralement, et devraient être obligés, sous des peines même sévères, d'aller voter aux élections (une loi de Solon déclarait infâmes et soldats déserteurs les citoyens de la République d'Athènes qui ne remplissaient pas religieusement ces devoirs), car le vote des honnêtes gens est d'une telle importance que l'on peut dire, avec raison, que si la France, après les tempêtes quelle a essuyées, est aujourd'hui paisible, heureuse et grande entre les
nations, c'est parce qu'ils ont appelé d'abord à la Présidence (10 décembre 1848 — 24 décembre 185J), ensuite à l'Empire (21 novembre 1852), l'Homme providentiel qui seul pouvait nous sauver, et qu'ils ont chassé peu à peu du gouvernement tous les individus qui s'en étaient emparés et avaient gagné leurs portefeuilles, leurs places aux conseils de l'Etat, leurs préfectures, leurs mandais de députés, leurs épaulettes d'officiers , leur écharpe de maire , en hurlant bien haut au balcon de FHôtel-de-Vilie, sur les places publiques, à la tribune, dans les clubs, les tabagies, les madzingues absyntheux et les cabarets, les mots superbes de Droits du peuple, antique esclavage, haine aux tyrans! etc. Aussi tous ces gens-là (M. Proudhon, le coryphée du parti , les connaissait bien , car il les appelait lui-même vieux blagueurs), dont la science unique, en général, consistait k phraser, k mentir, à jurer, k parader, k boire, à manier les cartes et à culotter des pipes, avaient tellement fait détester leur République née de la boue qu'elle a fini par y retomber pour n'en plus sortir, probablement jamais (3).
La loi devrait contraindre encore également, comme en Prusse, et sans doute elle le fera, avant peu, tous les pères de famille k envoyer leurs enfants à l'Ecole pour apprendre au moins k lire et k écrire, de même que l'Etat sera forcé, de son côté, d'ouvrir dans toutes les communes du territoire, et sans exception , des écoles primaires gratuites où les enfants des citoyens pauvres puissent être admis; de fournir, en outre, à ces enfants les livres, le papier, lencre et les plumes nécessaires au travail et même de procurer aux indigents du linge et des vêtements convenables; pour
qu'ils puissent se présenter décemment dans les classes.
Après avoir décrit ces obligations générales de l'Etat et des particuliers, nous ajouterons ce qui est positif, incontestable et évident pour tout le monde : que plus on est élevé en dignité, plus on a d'obligations à remplir ; la vie privée d'un simple citoyen, riche ou pauvre, qui n'a qu'à veiller sur lui-même et sur sa famille, doit être murée, dit-on, et c'est vrai, mais toute la vie des chefs des nations, des hommes publics, qui remplissent des fonctions publiques, payées par le public, domestiques, par cette raison, du public, qui ont une charge privilégiée, un monopole, qui portent une décoration quelconque sur la poitrine, doit être publique; aussi Socrate déclarait-il qu'il voudrait habiter une maison de verre pour que ses concitoyens vissent que sa vie intérieure était aussi pure que sa vie sociale.
Après les Princes de la terre, viennent rangés en différentes classes, les ministres, les grands dignitaires de l'Etat, sénateurs ou députés, généraux de nos armées, amiraux de nos flottes, évêques de nos diocèses, préfets de nos départements , magistrats de tous les degrés qui doivent, en arrivant au pouvoir, mettre de côté toute espèce d'amour-propre , toute opinion politique trop arriérée, toute opinion religieuse intolérante, tout désir de s'illustrer par des exploits apocryphes et de briller par de vains discours; se garder de toute parole acrimonieuse et blessante pour leurs collègues et n'avoir qu'un seul but : celui de faire le bien ; qu'un désir : la paix, la concorde , la fraternité , la justice ; qu'un amour : la patrie.
Viennent également les Pivtres, qui ont pour mis-
sion, ici-bas, de prier pour tout le monde , de soulager ou du moins de consoler tous ceux qui souffrent et de prêcher la vertu avec de sages paroles et par de bons exemples; les instituteurs , qui doivent se livrer tout entiers à l'éducation morale et physique des jeunes enfants qui leur sont confiés comme un dépôt sacré ; ne les entretenir jamais que de choses utiles et ne pas chercher surtout à leur inculquer des principes politiques faux, mal entendus, mal compris, et qui feraient plus tard le malheur de toute leur vie, car les enfants devenus hommes connaîtront en un seul jour, en lisant nos codes, leurs droits de citoyens; qu'ils en. apprennent avant tout les devoirs.
La Justice étant, ainsi que l'éducation , îa sauve» garde des Etats , ceux qui l'exercent, qui sont chargés de faire observer la loi, de maintenir à chacun le droit de chacun, comme les présidents et conseillers des différentes cours et différentes chambres, les juges aux tribunaux et aux justices de paix , les avocats, les avoués, les prud'hommes , les notaires , les commis» saires de police, etc., doivent tous regarder leur mis- ' non comme sainte, comme sacrée; ne jamais considérer si l'homme qui est devant leur tribunal , dans leur cabinet, dans leur étude, est puissant ou faible , riche, ou pauvre, mais s'il est oui ou non coupable, afin de le faire condamner suivant ses méfaits ou absoudre s'il est innocent (4).
Le médecin qui, appelé, en même temps, chez différents malades, court d'abord, non pas chez le plus riche, mais le plus souffrant; qui, dans les épidémies, brave mille fois la mort en cherchant à sauver les autres (ainsi que nous en avons vu un grand nombre
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se dévouer en 1 832 et 1 849) ; la sœur de charité qui, ensevelie dans un hôpital, comme dans une tombe anticipée, veille, ainsi qu'une mère affectueuse , au chevet du lit des pauvres malades, trouvent la récompense de leur conduite dans leur conscience même, qui leur dit qu'ils accomplissent leur devoir»
Honte au poète, à l'homme de lettres et de science, à l'écrivain , au journaliste, à l'orateur, au peintre, au graveur, au sculpteur, à l'artiste enfin, qui manquent essentiellement aux leurs en consacrant leur lyre, leur plume, leur parole, leurs pinceaux, burins ou ciseaux à des œuvres impies , anarchiques , antisociales et scandaleuses , qui peuvent leur donner momentanément une certaine réputation, un certain lucre, mais qui finiront, tôt ou tard, par pourrir dans le grand tombeau de l'oubli sans jamais avoir obtenu la moindre approbation d'un honnête homme!
Honte donc et remords à H. de Lamartine qui, en glorifiant Robespierre, Marat , Danton, etc., et en calomniant les Girondins, a gagné 400,000 francs aussi sales que tout ce que Yespasien retirait des sentines de Rome! — Cet homme a attiré la foudre sur la France, en 1 848 ; il a repoussé de la Chambre des députés, et par une dure parole , madame la duchesse d'Orléans venant, avec ses deux enfants, présenter 1 acte d'abdication de Louis-Philippe, en faveur du Comte de Paris; il voulait devenir Président de la République, et il a été foudroyé.
Quiconque tire l épée périra par Vépée! (5).
Les citoyens, soldats de l'armée active comme de la garde nationale, doivent toujours avoir à l'esprit la noble pensée que la Patrie leur a donné des armes,
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aux uns, pour la défendre jusqu'à la mort, et aux autres , pour faire respecter les lois et maintenir Tordre public.
Les riches doivent assistance aux pauvres, non pas seulement par l'aumône qui dégrade et humilie presque toujours celui qui la reçoit, mais par une assistance commune avec celle de l'Etat, et autant que possible, par le moyen du travail.
Tout homme qui ne pense qu'à entasser écus sur écus, en prévision d'un avenir que Dieu, dans sa réprobation ? ne lui laissera pas atteindre; qui marchande sous par sous le fruit de leur travail aux malheureuses femmes qui n'ont que leur aiguille pour les faire vivre honnêtement ; qui mange comme un goinfre quand ses voisins sont affamés; qui n'invite jamais le voyageur fatigué à se reposer sous son toit, le pauvre vieillard à réchauffer ses mains et ses pieds glacés à la flamme pétillante de son foyer; qui fait vendre à l'encan ses vieilles défroques plutôt que de les faire rajuster pour en couvrir le petit orphelin transi de froid; qui chasse impitoyablement de sa maison tout locataire quelque peu en retard, malgré lui, de payer son terme; qui, voyant une pauvre vieille femme souffrir, ne lui dit pas, en pensant à sa mère: — Ne pleurez point ainsi, bonne femme, car vos larmes me brisent le cœur, cet homme et tous ses pareils, et tous ces êtres égoïstes qui, parvenus à Tâge de quarante ans, restent célibataires, non par suite d'inclination violente jadis contrariée , pour défaut de santé, pour cause d'infirmités, par amour de la liberté et de l'étude, par impuissance de nourrir une famille, mais par calcul et pour se garantir de toute espèce de charge
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sociale future, ne sont que des misérables, fatals à la société, honteux à la nature et apparaissant tristement sur la terre pour l'épuiser sans profit, comme les herbes parasites, le chiendeut, la fougère, les chardons et les ronces.
La nature a fait généralement à tous les hommes un besoin du travail; la société leur en fait un devoir et l'habitude un plaisir; or, tout homme qui ne travaille pas, selon ses moyens physiques et moraux, dans la société et pour la société, est un frelon parmi les abeilles, et doit être rejeté de la ruche commune, non par laviolence, mais par le mépris.
Il y a ensuite une certaine distinction à établir entre celui qui fait exécuter un ouvrage quelconque et celui qui exécute, entre le maître et l'ouvrier, entre celui qui paye et celui qu'on paye, de manière que si les patrons doivent à leurs ouvriers une bienveillance continuelle et une juste rétribution de leur travail, les ouvriers, à leur tour, doivent à leurs patrons, non pas la soumission des anciens esclaves, mais une certaine déférence , de la politesse et du dévouement.
Ceux qui travaillent à la journée doivent l'employer aussi bien que possible pour le maître ; comme le maître, quand son ouvrier s'est blessé à son service ou est tombé malade par excès de zèle, ne doit pas l'abandonner sans secours et en proie à toute espèce de souffrance.
Dans les moments de crise commerciale, alors que le prix des marchandises baisse sur tous les marchés par suite du trop plein , les ouvriers doivent encore , et dans leur intérêt , éviter de se coaliser pour exiger
àe leurs patrons un prix de fabrication qui les mettrait dans l'impossibilité de soutenir la concurrence, par ainsi de vendre et de les faire travailler.
Les jours de grève sont des jours perdus , et les familles nécessiteuses s'en ressentent cruellement.
Avant donc d'en venir à aucune extrémité fâcheuse, que des explications franches et amicales aient lieu; et 9 de part et d'autre, on s'en trouvera bien.
Nous avons encore à dire aux ouvriers quelques mots touchant les mécaniques qu'ils regardent, et, de prime abord , avec une certaine apparence de raison , comme des instruments de travail funestes pour eux , que , dans toutes les insurrections populaires , ils menacent de briser et dont ils ont effectivement commencé plusieurs fois la destruction en Juillet 1830, en Février 48 et en Juin 49.
Mais , avec un peu de réflexion , les ouvriers comprendraient que tout ce qu'ils brisent est remboursé, à leurs frais, par l'Etat ou par le département, la ville ou le bourg dans lesquels le dégât a été commis ; que les mécaniques d'ailleurs, en simplifiant le travail et en diminuant la main-d'œuvre , n'ont fait que mettre la masse de tous les objets manufacturés à la portée de tout le monde ; que si., par exemple , un mètre de calicot coûtait aujourd'hui , comme jadis, tant pour les frais immenses d'atelier que pour l'épluchage, la filature , le bobinage et le tissage du coton par les anciens moyens, trois francs au lieu de cinquante centimes qu'il coûte maintenant, le fabricant qui en vend, par an, 300,000 mètres en vendrait à peine 10,000 ; que cette fabrication énorme, quoique simplifiée des quatre cinquièmes, fait travailler beau-
coup plus encore de monde qu'autrefois; qu'il eu est de même pour la draperie, la bonneterie, la soierie, la passementerie, l'i ie,l horlogerie, la bijouterie,
la fonderie, etc., et que si, par malheur, les ouvriers français , égarés , en venaient un jour, dans un moment d'exaltation fiévreuse , à briser toutes les mécaniques , ils ruineraient tout à coup et complètement la France , que la prodigieuse Angleterre , la Belgique, la Saxe, !a Prusse, l'Autriche, le Piémont, l'Italie , voire l'Espagne et le Portugal, inonderaient soudain de leurs produits manufacpar les mécaniques , que ces divers Etats auraient conservées intactes chez eux.
Les marchands doivent vendre toutes leurs marchandises avec conscience ; et , quand une fois le prix en a été débattu , tout marchand qui fraude l'acheteur en lui donnant, par exemple, sur un kilogramme de sucre , 25 grammes de moins; sur un litre d'eau-devie , d'huile ou de via, 8, 10, 12 et même 15 centilitres de moins; qui, pour un mètre de beau drap qu'on lui a acheté, n'en livre que 9 décimètres, agit exactement comme le voleur qui prendrait dans la poche d attirai 4 sous, 3 :ous, 2 sous ou 5 francs, et ceux qui altèrent leurs marchandises en y mêlant des substances étrangères ou d'une qualité inférieure, ne sont pas moins coupables et deviennent même criminels quand leurs drogues sont nuisibles à la santé publi
La probité, dans le commerce , fait donc rigoureusement partie des devoirs de tous les marchand.- en général, comme de tous les dépositaires de fonds publics ou pi M||
les banquiers, les agents de change, les notaires , les avoués, les teneurs de livres , etc. Et, par la même raison , la femme d'un notaire banqueroutier et d'un banquier voleur qui , se tenant à leurs droits matrimoniaux, plus ou moins légitimes, vont ensuite, au lieu de s'effacer , étaler en pompeux équipage , dans la grande avenue des Champs-Elysées, leurs panaches insolents , mériteraient que tous les pauvres gens que leurs Maris ont ruinés se précipitassent, couverts de haillons , à la tête des chevaux et criassent à ces femmes : Descendez! descendez ! effrontées coquines, vous n'irez pas plus loin !
Nous allons finir par les Agriculteurs, et peut-être aurions-nous dû commencer par eux.
Tous les peuples de l'antiquité ont tenu en grand honneur les agriculteurs comme les hommes les plus utiles de la société.
Aujourd'hui encore on environne la charrue et la bêche d'une certaine auréole de gloire, et cependant jamais ces hommes si méritants n'ont été complètement heureux.
En Chine, on célèbre tous les ans , avec une pompe splendide, la fête de l'Agriculture, et l'Empereur, revêtu de ses habits les plus magnifiques, trace, avec une charrue d'or massif, dans une plaine consacrée à cette auguste cérémonie, un sillon que tous les grands Seigneurs de l'empire , marchant dévotement à la suite du Maître , s'empressent à l'envi de couvrir de fleurs.
Chez les Romains , les campagnards, continuellement en butte aux exactions de la milice, ne possédaient rien à eux.
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Dans le moyen âge , ils étaient serfs des grands seigneurs, et taillables et corvéables à merci.
Maintenant encore les plus rudes impôts pèsent sur leurs terres , et leurs enfants, qui sont généralement plus forts et mieux constitués que ceux des villes , leur sont enlevés presque tous comme soldats.
Les hommes de la campagne , ayant des mœurs plus simples , plus pures et plus tranquilles que les habitants des grandes cités , commençant et finissant ordinairement la journée par la prière et la remplissant par le travail , consacrant la nuit au sommeil et non aux spectacles, aux concerts, aux bruyantes soirées et aux bals , vivant sans ambition et sans soucis des affaires politiques , accomplissent ainsi tous leurs devoirs sociaux et de famille , par instinct et sans avoir l'air d'y penser ; ils devraient donc alors être les hommes les plus beureux du monde; mais, hélas 1 il n'est pour personne de parfait bonheur ici-bas; car, dans les années stériles, le blé étant ordinairement accaparé partout, et en quelques jours, par le commerce , ils sont bientôt presque tous forcés d'aller acheter, souvent fort loin, sur les marchés des villes, les grains qu'ils ne trouvent plus chez eux ni aux environs.
Dans les années d'abondance, au contraire, comme celles de 1848 et 1849, le blé tombe à si bas prix qu'ils ne peuvent plus ni vivre de leur travail , ni payer le loyer de leurs fermes , leurs impositions , leurs garçons de charrue et tous leurs frais de labour. La même chose arrive aux vignerons qui, par besoin d'argent ou faute de caves spacieuses, de celliers et de futailles, sont contraints de donner souvent leur
vin à moitié du prix de revient ; aux maraîchers qui depuis deux ans, conduisent à trois heures du matic aux Halles de Paris, une voiture chargée de légumese. s'en retournent tristement chez eux avec souvent moins d'une pièce de cinq francs pour payer leur droit de place, se nourrir avec leurs aides et entretenir un ou deux chevaux.
Le peuple, les ouvriers f presque tout le monde, se réjouissent de cette abondance miraculeuse, sans considérer que les laboureurs, les vignerons , les maraîchers-jardiniers et les éleveurs de bestiaux sont des ouvriers comme eux ? les ouvriers les plus méritants delà société, et qu'ils ne sont pas toujours récompensés de leurs durs travaux, qui d'ordinaire commencent avec l'année pour ne finir que le 3i décembre,
NOTES DU CHAPITRE Vil.
(i) S,e l'on de Bicêtre.
Prison de Bicêtre, 28 août 1848.