LA PESTE
En 1720, la peste noire ravageait Marseille et répandait la désolation, l'épouvante et la mort, non>seulement dans la ville , mais dans tous les lieux environnants. Partout les relations du commerce, du bon voisinage et de l'amitié étaient interrompues ; les liens de la famille se brisaient de jour en jour ; les malades restaient sans consolation et sans secours sur leur grabat, et ceux, en grand nombre, qui succombaient, privés de sépulture dans les maisons et sur la voie publique, putréfiaient de plus en plus l'air déjà imprégné partout de miasmes si impurs.
Hàtons-nous cependant d'ajouter que, dans le paroxysme même de la contagion , alors que tous les habitants, forcés de quitter momentanément leur domicile pour les besoins impérieux de la vie, se repoussaient les uns les autres avec un long bâton , appelé Saint-Roch, quelques pères de famille, beaucoup de femmes et un Prêtre faisaient exception à cet égoïsme général et bravaient courageusement la mort pour assister les autres; mais ces femmes étaient des épouses, des mères, et le prêtre était Belzunce, le saint Evêque ; les mères suivaient les élans de leur âme , l'évêque remplissait son devoir, c'était un soldat sur la brèche.
En 1 826, la fièvre jaune faisait également d'affreux ravages dans les murs de Barcelone (Espagne méridionale); — à la première nouvelle de cette calamité,
quatre médecins français, Pariset, Oudard , Bailly et Mazet, ainsi que deux jeunes religieuses dont Dieu seul connaissait alors le nom de famille, coururent immédiatement porter aux malheureux habitants de cette ville les secours de Fart, des soins pieux ou les consolations de la prière : Mazet, hélas ! n'a plus revu ni sa mère ni sa patrie...
Quand le choléra, inconnu jusqu'ici en Europe, est venu tout à coup (1 832) jeter l'épouvante dans Paris; alors que le peuple, effrayé du grand vide qui se faisait dans ses rangs, s'est écrié avec fureur : On a juré notre mort! les dévots, les aristocrates , les Henriquinquistes , les riches, payent des misérables pour empoisonner le vin, le lait, le sel, la farine et jusqu'à l'eau des fontaines; aussi, voyez comme nous tombons et comme ils sont épargnés !
Ils tombaient eux, en effet, les premiers, usés par le travail, les privations, le défaut de soins sanitaires ou les boissons alcooliques ; mais, quelques jours après, les riches, les illustres, les Légitimistes comme les Orléanistes et Casimir Périer , et beaucoup d'autres, tombaient comme les prolétaires, également victimes du fléau.
Pourquoi donc, hélas ! au moment de la fermentation des esprits et de la stupeur générale, aucun homme courageux et ferme ('<nr), n'a-t-il crié au peuple : — Ecoutez-moi I Citoyens ; personne n'empoisonne ni l'eau, ni le vin, ni les vivres des malheureux, et personne n'a intérêt à commettre un si grand crime qu'il ne commettrait pas d'ailleurs deux fois impunément. Le Choléra est originaire de l'Asie où il exerce annuellement des ravages affreux ; quand, k ia suite de
la révolution de 1830, la Pologne s'est insurgée, la Russie a envoyé ses troupes d'Asie combattre la Pologne, et ces masses fatiguées, malades, pestiférées ont apporté avec elles le fléau à Varsovie; de Varsovie il s'est répandu en Allemagne, en Prusse, en Belgique et de Bruxelles à Paris.
Mais on a, au contraire, propagé de faux bruits qu'une affiche malheureuse de Gisquet, alors stupide Préfet de police , semblait confirmer au lieu de les détruire avec énergie, et puis , qu'est-il arrivé ?
A Montrouge, deux hommes porteurs d'une bouteille d'eau de Javelle ont été massacrés comme empoisonneurs; un employé du ministère du Commerce, sorti, à quatre heures, de son bureau et attendant, devant la porte d'un marchand de vin de la rue Montmartre, un de ses collègues avec lequel il devait dîner, a été mis en lambeaux par la populace comme soupçonné d'avoir jeté du poison dans les brocs du marchand de vin ; un autre homme, arrêté sur la place de Grève pour le même crime imaginaire , fut traîné , presque sous nos yeux, jusqu'au milieu du pont d'Àrcole; nous accourions , à travers la foule, pour arracher ce malheureux aux mains fiévreuses de cette populace si fatalement égarée, quand une multitude de bras l'éleva en l'air, comme un trophée, et le précipita dans les flots.
Sur la place Saint-André-des-Arts (aucuns disent des Arcs), un fabricant vient visiter un appartement à louer; on lui parle d'un puits, dans la cour, trèscommode pour son industrie ; il demande à le voir, il en sonde des yeux la profondeur, et, tout à coup, le concierge crie qui! a empoisonné l'eau de ce puits,
Soudain la foule s'assemble ; elle menace, elle gronde, elle bouillonne ; elle va mettre le feu à la maison si le prétendu empoisonneur ne lui est pas livré sur-le-champ, et ce nouveau meurtre allait s'accomplir lorsque, heureusement, un poste tout entier du voisinage, arrivant soudain au secours du prisonnier, le fit monter, pâle, tremblant, à moitié mort de frayeur, dans un fiacre que des dragons, mandés à la hâte, escortèrent jusqu'à la préfecture de police, et alors il fut en sûreté.