PARABOLE FANTASTIQUE
— Je souffre, ma vie est en danger, et cependant je suis jeune, je suis belle , je suis puissante, car je suis la fille du Roi.
Mais, hélas 1 à quoi me servent tous ces avantages si glorieux, si généralement enviés et de si peu de valeur réelle, puisqu'ils ne m'empêchent pas de souffrir?
On parle de la science des médecins, et cependant les plus habiles du Royaume, ceux dont la réputation s'étend d'un pôle à l'autre, veillent, jour et nuit, à mes côtés sans pouvoir en rien soulager mes douleurs,
0 mon Dieul prends pitié de moi, de ma famille, de mes amis, de mes serviteurs plongés dans l'affliction et rends-moi la force, la santé déjà perdue ? et la vie qui semble prête à m'échapper.
Ainsi parlait la princesse Antonine, et son père et sa mère, et son royal fiancé, fondaient en larmes aux pieds de sa couche funèbre dont, alors, une seule lampe éclairait à peine les ondoyantes draperies.
Dans cette même chambre, naguère encore si luxueuse, et présentement si remplie de désolation , se tenaient debout, derrière les maîtres, les grands dignitaires du royaume et les courtisans, tandis que dans le fond , et tout à fait dans l'ombre, un véné-
rable Prêtre récitait, à voix basse, les Litanies de la Vierge.
Bientôt la jeune malade, dont la souffrance s'était un peu calmée, s'écria de nouveau :
« Oh ! non, non, Dieu ne peut pas vouloir que je meure encore, à seize ans, entourée de parents si affectueux et à la veille même de mes fiançailles : il aura pitié de la fille unique du Roi et il lui rendra la fraîcheur, la joie et la vie qui l'animaient encore si heureusement au printemps dernier; le contraire ferait presque douter de sa bonté et de sa justice. »
En ce moment, le Prêtre, interrompant son oraison, se leva avec dignité, et sa bouche, pleine d'onction , proféra ces paroles :
« Ne murmurez pas ainsi , mon enfant ; une vraie Chrétienne ne doit jamais desespérer de la bonté de Dieu; il connaît mieux que nous mêmes nos propres besoins ; que toujours, sur la terre comme au ciel, sa volonté s'accomplisse ! »
Toute l'assistance répondit : 4mm / Àntonine ajouta :
« Pardon, mon Père, je n'ai pas eu l'intention d'offenser Dieu , c'est la souffrance seule qui m'a fait parler. »
Un profond silence succéda à ces pieuses exclamations; Antonine le rompit de nouveau la première: « 0 mort ! dit-elle , je t'en conjure, ne sois pas inexorable l laisse-moi encore quelques années d'existence, quelques mois, quelques jours! mais, si tu hésites, si ton fatal SABLIER n'a point encore marqué irrévocablement ma dernière heure , daigne donc , avant de la sonner pour l'éternité , venir une seule
-* 258 — minute dans ce palais; entre dans cette chambre de désolation et demande-moi, pour prix de ma vie, demande à ma famille, demande à mes serviteurs tout ce que tu voudras, et , à l'instant même, tes désirs seront comblés. »
En ce moment on entendit frapper trois coups à la porte ; ces trois coups avaient un retentissement sinistre, car c'était l'index courbé d'une main osseuse qui faisait trembler les panneaux dorés ; la porte s'ouvre à deux battants, la Mort entre :
« Tu m'as appelée, dit-elle à la jeune fille, que me veux-tu? »
Tous les assistants épouvantés tombèrent instantanément à genoux ; le Prêtre seul , impassible comme le marbre des tombeaux, continua de prier en silence. Alors Antonine, se dressant tout à coup par un mouvement convulsif sur sa couche, tendit douloureusement ses mains pâles et tremblantes vers l'horrible squelette, puis, balbutia ces paroles :
«c Tu me demandes ce que je veux, 6 Mort! eh bien ! je vais te le dire : je veux t'émouvoir par mes larmes, te fléchir par mes prières ou te corrompre, excuse ma franchise, par la magnificence de mes présents. Mais, de grâce, ne me frappe pas encore; laisse-moi connaître, au moins quelque temps, la vie, la famille, l'amitié, l'amour, le bonheur...
« — Assez ! assez ! répondit la Mort ; les larmes, les soupirs, les prières, les plaintes, les malédictions ne font rien sur moi. Regarde mes yeux , leur orbite est sans prunelles et je ne puis, par conséquent, voir couler les larmes d'aucune créature souffrante ; regarde mes oreilles, elles sont sans tympan , et , quand j'ai choisi
mes victimes, je n'entends pas plus les supplications de l'enfant qui prie pour son père, de la femme qui prie pour son mari, de la mère qui prie pour sa fille que je n'entends les ridicules gémissements ou les malédictions des cent milliards d'hommes qui sont en ma puissance et tremblent à mon aspect. Tu parlais, il n'y a qu'un instant, naïve jeune fille, des grandeurs du trône ; un trône 1 mais, sais-tu ce que c'est qu'un trône? Quatre planches recouvertes de velours et voilà tout! Tu parlais, pour me toucher, de ta naissance qu'il te plaît d'appeler illustre ; misère! orgueil 1 sottise I Crois-tu donc, quand je marche, la faulx en main , à travers l'humanité, que je fasse la moindre distinction entre un Prince royal et le fils d'un Pâtre? entre toi et ta servante? Tu me promettais des présents magnifiques ; des présents ! à moi. . . quelle pitié! Sache donc, vaniteuse Enfant, que je suis la Mort, et que tout ce qui est de ce monde m'appartient ; le nouveau-né comme le vieillard, le géant comme le pygmée, l'aigle qui plane dans la nue comme le cachalot qui se promène au sein des mers, l'éléphant qui pèse sur la terre comme le ciron qui joue sous un brin d'herbe. Je passe et, d'un souffle, je renverse le cèdre du Liban et le lis de la vallée , le palais du riche et la cabane du pauvre; un empereur, un roi, un chef d'Etat osent-ils me braver, je touche son épée , et elle se brise en morceaux; je crache sur sa couronne, et soudain l'or, les perles, les topazes, les rubis, les saphirs, les émeraudes et les diamants qui la décorent tombent en poussière à mes pieds avec le Maître lui-même dont un instant après, il m reste rien, rien, rien... »
Alors le Prêtre se leva et, d'une voix solennelle, fit, à son tour, retentir tout le palais de ces mots :
« Tu ments, ô Mort ! oui , tu ments comme une infâme 1 car je suis homme, moi ; et, quoique je ne sois, ici-bas, qu'un chétif ver de terre que d'autres vers de terre dévoreront demain , il y a en moi, il y a dans ma création quelque chose qui ne t'appartient pas, qui ne t'a jamais appartenu et qui ne t'appartiendra jamais.
« — Misérable ! ose donc dire quoi ?
« — Mon âme ! »
La Mort n'en put entendre davantage, elle fit claquer ses dents jaunes avec un grincement horrible et disparut comme un éclair...
La jeune fille monta au ciel.