‹ L'humanité, ses droits et ses devoirs, ses joies et ses douleurs, avec une carte morale de la vie depuis le berceau jusqu'à la tombeChapitre 4 sur 55 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Devoirs envers Dieu, .

Il est nuit! Le silence règne partout, dans les plaines, sur les montagnes, dans les eaux , dans les bois ; l'Océan se tait, et la lune promène encore paisiblement son char argenté dans le champ des étoiles, des planètes et des mondes.

Le zéphyr seul souffle amoureusement à travers les cèdres, les palmiers et les platanes, tandis que la rosée fraîche et bienfaisante commence à tomber doucement comme des diamants, sur les plantes, les fleurs , les fruits et les verdoyantes prairies,

Mais bientôt l'Aurore aux doigts de roses ouvre les portes du matin, et soudain tout ce qui sommeillait dans l'immensité de l'univers se réveille en même temps.

Le coq pousse un cri de joie et de bonheur; l'éléphant courbe majestueusement la tête, et prie ; le lion secoue en rugissant sa noble crinière et admire le soleil; le dauphin bondit dans l'Océan; l'aigle s'élance vers le ciel; le cheval hennit, et des milliards d'oiseaux commencent leurs joyeux concerts et rendent hommage à l'auteur de la nature.

L'Homme suit leur exemple, il salue son Dieu et mêle ses chants d'amour à ce chorus universel,

Aussi tous les peuples, civilisés ou non, qui ont passé successivement sur la terre, comme tous ceux qui y traînent encore momentanément, aujourd'hui,

une vie plus ou moins heureuse, ont-ils reconnu ou reconnaissent-ils l'existence cTun être supérieur à euxmêmes et l'ont adoré de différentes manières, sous différents noms, sous différentes formes et en lui adressant des hommages de toute espèce.

En effet, jadis, en Egypte, Dieu, c'était le bœuf Apis ou un ibis, un crocodile, des oignons, de l'ail ; chez les Hébreux, c'était un veau d'or, aux pieds duquel, dans des cassolettes d'une grande magnificence, brûlaient, nuit et jour, les parfums les plus suaves ; dans l'Inde, c'était un éléphant blanc entouré de cent prêtres et promenant gravement sa lourde masse sur des tapis de pourpre et de soie; au Japon, un gros singe vert, rouge et bleu, repu de gâteaux sacrés, barbouillé de confitures et montrant néanmoins continuellement, avec colère, les dents k ses adorateurs; en Chine, c'était un dragon fantastique, couvert de larges écailles, et lançant par la gueule, les yeux et les narines, des torrents de flammes et de fumée ; au Thibet, une chèvre d'une blancheur éblouissante et allaitant amoureusement ses petits, palpitants de joie sous ses riches mamelles ; chez nous, dans la vieil le Gaule, hélas! Dieu était alors une monstrueuse idole de pierre, dressée au milieu des forêts les plus sombres et les plus silencieuses, et à laquelle les Druides, couverts de draperies blanches, couronnés de feuilles de chêne, et armés de couteaux sanglants, offraient des sacrifices humains, tandis que les Prêtresses de ce même Dieu, Welléda en tête, lui présentaient le gui sacré fraîchement tombé sous leur serpe d'or; dans les temples de Memphis, de la Numidie, de l'Abyssinie, de l'Assyrie, de l'Ethiopie, de Solo, de Java, de Ninive, de Ba-

bylone, de Tombouctou, de Nangasâki et des deux Amériques, celaient également des idoles gigantesques de pierre (des camis), que nous regardons aujourd'hui, avec stupéfaction, dans nos musées, et représentant des^phynx, des chevaux ailés, des taureaux, des lions, d'affreux reptiles, d'énormes cétacés ou des hommes-monstres. En Perse, du moins, ainsi qu'au Mexique, au Pérou, chez les Mèdes, chez les Incas, chez les Guèbres? c'était le soleil qui était Dieu, et dans des temples splendides qu'on lui avait élevés, à grands frais, brillait un autre soleil factice, composé d'or, de perîes3 de rubis, d'émerat.-des, de diamants, d'onix et de saphirs, et qui, malgré tout son éclat, nfavait cependant ni la chaleur, ni la puissance , ni l'immensité du grand astre universel.

Mais tous les hommages passés, comme tous les hommages présents, rendus à une multitude d'animaux ou de dieux figurés en or, en argent, en cuivre, en bronze, en fer, en étain, en plomb, en ivoire, en os, en marbre, en pierre, en plâtre, en terre ou en bois, et nommés Osiris, Theutatès, Brahma, Vishnou, Osmud, Siva, Boudha, Manon, Lama,Fô, Thien, Jupiter, Mammon, Allah, Jehova, etc., ne se rapportaient tous dans leur ensemble, et ne se rapportent encore aujourd'hui qu'au même Dieu, au seul qui existe, qui a toujours existé et qui existera toujours seul, jusqu'à la consommation des siècles.

Alors, en effet, que les Grecs et les Romains, si avancés en civilisation, comparativement aux autres peuples, adoraient douze dieux et un nombre infini de demi-dieux, un de ces douze, le grand Jupiter, Tonitruusy Omnipotens, rerum Creator omnium,

Pater hominum et Deorum Rex, etc., était l'objet tout particulier de leur vénération; les onze autres ne s'offraient en réalité à leur esprit que comme principes du premier.

Ainsi, quand ils rendaient hommage à Cérès, ils remerciaient censément Jupiter d'avoir fait germer pour eux les premiers épis; leurs fêtes à Bacchus étaient encore évidemment des fêtes en l'honneur de Jupiter qui leur avait donné la vigne; dans Y Amour ils reconnaissaient ce principe générateur qui embrase le monde entier; Neptune était leur Jupiter-vox de l'Océan; Pluton, leur Jupiter-roi des Enfers; le vieux Saturne était le temps (4)*; Cybèle , son épouse, la terre; Janus, le passé, le présent, l'avenir, la paix, la guerre, n'importe (2); Junon, sœur et épouse de Jupiter, représentait la dignité et la majesté de la femme; Vénus était la beauté; Vesia, le feu sacré de la nature (3); Phœbus-Apollon, le soleil, la poésie, la musique, les beaux-arts (4); Diane- Phœbé, la lune, la pudeur, lâchasse; Mars, la guerre brutale; Minerve- Pallas- Beilone, la sagesse, le courage civil, les combats chevaleresques; Hercule, la force musculaire; Vulcain, la transformation, en œuvres d'art, de tous les métaux extraits de la terre, par le feu de la forge et la puissance du marteau; Mercure, messager des Dieux, le commerce, l'éloquence, la diplomatie, la ruse, la fourberie; Thénris, la justice (5) ; Plutus , la richesse cupide et avare; La Fortune, le caprice, le hasard, la chance bonne

Cette note et tout qui suivront se trouveront ù

la fin de chaque chapitre.

ou mauvaise dans la vie des hommes (6); Esculape, la médecine; Eole, les vents et les tempêtes; Zéphyr, la brise fraîche et embaumée qui verse dans tous les cœurs des parfums viviûants ; Flore, les fleurs; Po~ mone, les fruits; Pan, la protection champêtre des bergers et des troupeaux (7) ; Silène, l'obésité et le sans-souci de la sottise; Momus, Cornus, le plaisir, les festins bruyants, l'orgie et les bons mots, sans compter les mauvais; Therme, la limite sacrée de la propriété rurale (8) et Prolée , l'habileté astucieuse à prendre subitement toutes les formes et tous les aspects (9); puis, venaient les neuf Muses (10), les trois Grâces (41), les trois Parques (I 2), les trois Juges des enfers (1 3), les trois Furies (1 4), les douze Heures du jour et de la nuit (1 5), Y Aurore, dont les doigts de roses entr'ouvraient les portes du matin; Lucifer, l'étoile du soir; le vieux Caron qui, moyennant une obole (16), transportait dans sa barque, par delà le Styx, les âmes des morts (17); l'affreux Cerbère, chien à trois têtes, qui gardait, nuit et jour, la porte du Tartare (*8j; enfin, cette multitude innombrable de Nymphes, de Triions, àsNayades, à'Océanides, de Faunes, de Satyres (aux pieds de bouc), de Dryades, à'Hamadryades, tous demi- dieux ou déesses habitant les mers, les fleuves, les forêts, les bocages, les vallons, les montagnes, les grottes, les cavernes, enfin, l'immensité du ciel et de la terre. Toute cette mythologie fantastique commençait donc par Jupiter radieux, au haut du ciel, sur son trône d'ivoire, et finissait par la Mort, horrible squelette qui tenait dans ses mains décharnées un sablier pour marquer les heures de la vie des hommes, et une faulx

impitoyable pour moissonner tout ce qui s'offrait sur son passage (19).

Mais les sept Sages (20), les philosophes, les grands législateurs, les grands poètes, les grands écrivains, les grands orateurs, les guerriers illustres, les artistes célèbres de ces mémorables époques ne se laissaient point éblouir par tout ce clinquant fabuleux, et, tandis que le peuple, profanum vulgus, se complaisait dans les fouillis de ces divinités dont plusieurs seraient de nos jours justiciables des tribunaux pour leurs métamorphoses bestiales, leurs rapts, leurs amours incestueux ou adultères, leurs querelles, leurs vols et leurs déprédations honteuses , ils croyaient bien , eux, dans leur for intérieur, à l'existence d'un être suprême quelconque, mais leur foi n'allait pas plus loin.

Voyons, en effet, comment Homère, l'admirable poëte des temps antiques, faisait, il y a trois mille ans, parler Jupiter dans le grand conseil des Dieux :

« Attachez, leur disait-il, à la voûte céleste une chaîne d'or qui descende jusque sur la terre; vous tous ensuite, Dieux et Déesses, unissez vos efforts pour m'entraîner vers vous du haut de l'Olympe, et je resterai immobile sur mon trône; tandis que moi, si telle est ma volonté, j'enlèverai, d'un seul geste de ma main, la chaîne, les Dieux, les Déesses, la terre, la mer, les enfers et le monde entier. » [Iliade, liv. VIII.)

Donner tant de puissance à Jupiter, c'était hautement ne déclarer de Dieu que lui.

Gardons-nous cependant de trop blâmer ici les malheureux Païens de leur longue idolâtrie I .

Ont-ils jamais eu, comme nous, pour leur dessiller les yeux, des prophètes, des évangélistes, ( saint Mat-

~~ 34 ~ thieu, saint Jean, saint Marc et saint Luc), des apôtres, des saints et des psalmistes ? Non , mais seulement des milliers de Sophistes qui leur disaient avec une outrecuidance superbe: Les uns, que le feu était le principe général de la nature (Méandre) ; les autres, que c'était i eau (Thaïes); d'aucuns, initiés aux mystères de Bacchus et d'Orphée, déclaraient quec'était le vin; ceux-là/que l'harmonie de l'ensemble provenait de la combinaison rationnelle des quatre éléments (î'air, le feu, la terre et l'eau); que les jouissances de ce monde (la table, le vin, les amours, les danses, les jeux, etc.), étaient infinies et qu'il fallait en user jusqu'à en abuser (Epicure); que la mort n'était qu'un sommeil indéfiniment prolongé (Epiménide); que l'âme était immortelle, une et indivisible, et que la vie retournait au néant (Zenon) ; qu'il fallait rire de tout, se moquer de tout, laisser dire les sots, braver les méchants et s'abandonner en tout à la volonté des Dieux (Démocrite); que toutes nos impressions par les sens (la vue, l'ouïe, l'odorat et le toucher) étaient fausses, que l'amour n'étaitqu'un trouble du cœur et non une joie pure de Pâme; que l'amitié n'était qu'une chimère, la piété une hypocrisie, la vénération du bon, du vrai, du beau, un calcul; l'espérance un faux rayon du soleil, et qu'il fallait pleurer jusqu'à ce que la mort bénie ait tranché le fil de nos jours (Heraclite); un dernier, et peut-être celui dont le système était, alors, le plus capable de contenir les hommes dans le devoir, déclarait qu'après notre mort, notre âme passait dans le corps des différents animaux dont nous avions eu les bons ou mauvais instincts sur la terre : celle d'un brave, par exemple, dans le corps d'un lion ou d'un aigle, celle d'un mé-

chant dans celui d'un tigre ou d une hyène, celle d'un impur dans celui d'un bouc, celle des bons, des amis, des amants, des personnes chastes dans le corps d'un beau cheval, des gazelles, des agneaux, des colombes, etc. (Pythagore, la Aléleinpsychose); et, comment alors, ces malheureuses populations pouvaientelles, en effet, se reconnaître daas ce tohubohu de systèmes tous plus absurdes les uns que les autres? impossible!

Enfin apparut un homme grand parmi les grands, fort parmi les forts, sage parmi les sages, qui, jeune, conduisit les troupeaux pour apprendre plus tard à conduire les peuples, et que l'on a nommé Moïse [Moïdthzès, sauvé des eaux), parce que sa malheureuse mère voulant, quand il vint au monde, sous le beau ciel d'Egypte, le préserver de la mort que Pharaon avait jurée à tous les nouveau-nés, le coucha, en pleurant, dans une petite corbeille de jonc qu'elle vint secrètement cacher dans les roseaux du Nil ; que la fille du Roi, se rendant au bain avec ses femmes, recueillit par hasard sur les bords du fleuve, et dont sa main tutélaire releva l'enfant pour l'introduire au palais même de son terrible persécuteur; ce Moïse qui devint plus tard, tantôt le favori et le conseiller de Pharaon et tantôt l'objet de sa haine et de ses colères ; qui, choisi pour chef de la grande Nation israelite, captive en Egypte depuis la destruction du temple de Jérusalem, l'arracha à l'esclavage et la conduisit, à travers le désert, aux limites de cette terre promise où il n'eut pas le bonheur d'entrer lui-même.

Quelle fut longue la traversée dans ces plaines ardentes l

Que de fois les vivres et l'eau, l'eau surtout si précieuse dans le désert, manquèrent aux malheureux pèlerins I

Que de fois ils en vinrent à se révolter et jusqu'à menacer de mort leur admirable chef qui tombant, un soir , à genoux devant le Seigneur , le pria de l'appeler à lui, parce que le fardeau qu'il avait à porter dans ce monde devenait trop lourd pour ses faibles épaules, et à qui Dieu répondit :

« Lève-loi, Moïse, et achève l'œuvre que je t'ai imposée ! Quand le peuple qui marche à tes côtés aura soif, frappe le rocher et l'eau jaillira ; quand il aura faim, lève les mains au ciel etlamannedescendra (21); quand il murmurera, parle ! et ta parole sera écoutée. »

Ce grand législateur enfin qui, au terme de sa vie, fonda une religion où Jehoiva seul fut adoré, qui prêche k l'homme l'amour du bien, la haine du mal, qui le console dans ses douleurs et lui promet , après sa mort, une autre vie plus heureuse que celle de la terre et qui, pourtant, après la grande immolation du Christ sur le Calvaire , aux acclamations fanatiques d'une populace en démence, attira plus tard sur ses malheureux croyants des persécutions atroces et une haine universelle qui semble enfin, après dix-huit siècles de fureurs, s'éteindre heureusement partout aujourd'hui.

Oui, elle s'éteint partout, aujourd'hui, cette haine insensée : le temps des guerres religieuses, des Saint-Barthélémy, des Dragonnades, de l'inquisition est passé.

On ne fait plus maintenant expirer dans les tortures, comme autrefois en France, en Italie, en Espagne, à Constantinople , au Caire, à Beyrouth, à Rhodes, à

Damas, à Salonique, etc. , de pauvres juifs, en les accusant iniquement, aux approches delà Pâques, d'avoir égorgé déjeunes chrétiens pour se laver les mains dans leur sang ; on ne leur crève plus les yeux pour s'emparer de leurs richesses et les mettre ainsi dans l'impuissance de reconnaître les voleurs.

Un profane étranger entrant, par curiosité, dans une mosquée de l'Orient, n'est plus soudain mis en pièces par une populace fanatique.

Un Iman d'Arménie n'oserait plus ordonner de jeter dans les fondations d'une nouvelle mosquée une centaine de têtes fraîchement coupées aux chrétiens, car, maintenant , et surtout depuis la proclamation du Hatti-IIumayoun par le jeune etsageEmpereur^ôrfu/» Aledjid (22), le terrible Arménien aurait peur que sa tête ne roulât bientôt auprès de celles de ses victimes.

Nous-mêmes, aujourd'hui, Chrétiens occidentaux qui, après avoir encensé longtemps de monstrueuses idoles, adorons en majorité, sous les humbles espèces du pain et du vin, un Dieu de paix et de miséricorde, nous n'allons plus renverser brutalement les autels des peuples qui n'ont pas le bonheur d'avoir notre foi ; le flambeau de la civilisation nous a éclairés. Aujourd'hui, le Moine Pierre l'Hermite, saint Bernard et tous les fanatiques du moyen-âge, appelant les peuples aux croisa les, aux massacres, à la dévastation, crieraient dans le désert. On ne brûle plus les hérétiques dans une chemise de soufre aux portes des églises: on n'arrache plus la langue aux blasphémateurs ; on ne traite plus les novateurs et les hommes courageux qui tiennent aux Souverains Pontifes, aux Rois et aux Grands de la terre le langage de la vé-

rite, comme on a traité jadis le fameux Hérésiarque Jean Huss, Jérôme de Prague, son disciple fervent, et le moine Savanarole (23) ; Galilée pourrait dire impunément à l'Inquisition que la terre tourne autour du soleil (24).

Aujourd'hui le glas de la Saint-Barthélémy ne trouverait point d'échos joyeux dans le cœur des Catholiques, et le dévot Charles IX, en visitant les Cadavres de ses nohles victimes, amoncelés çà et là sur les places et dans les rues de Paris , ne dirait plus comme VitelUns sur le champ de bataille de Bédriac (25 mai, an 69) : Le corps d'un ennemi mort sent toujours bon (25) ; Henri IV ne se demanderait plus si Paris vaut oui ou non une Messe ; Louis XIV ne révoquerait plus l'édit de Nantes (26); les Dragonnades des Cévennes ne seraient plus à nos yeux que des égorgements féroces (27) ; le vertueux prolesiant Calas n'expierait pas sur la roue un crime monstrueusement supposé (28) ; on ne bâillonnerait plus Laily pour l'empêcher de parler, en montant à l'échafaud (29) ; le jeune La Barre n'aurait plus la langue arrachée et ne serait plus rompu vif parce qu'il aurait, dans un moment d'ébriété, jeté des pierres contre une statue de la Vierge sainte (30), car on penserait aujourd'hui, et avec raison, qu'une Vierge, une femme, une mère, la Mère du Christ, Mater dolorosa; ne pourrait, du haut du ciel, sourire aux affreux tourments d'un enfant de vingt ans qui , au moment de son action stupide, revenait peut-être avec ses amis des noces de Cana.

Mais, sans tous ces horribles supplices renouvelés de Caligula, de Domitien , de Néron, envers les

premiers Chrétiens, sans le fanalisme du moyen âge, sans les inquisitions infernales d'Italie, d'Espagne, de France, de Genève, etc., une infinité de juifs Sauraient-ils pas abandonné la loi de Moïse pour suitre celle du Christ?

Martin Luther, Jehan Calvin , Mélanchton , Buker et le malheureux Servet (>H) auraient-ils ébranlé si facilement , au xvi1 siècle , par leurs livres et leurs prédications, la vieille foi catholique de l'Angleterre, de la Suède, du Danemark , de certaines contrées de la France et d'une grande partie de l'Allemagne ?

Non, car on ne renonce pas ordinairement de gaîté de cœur, et sans douleur intime , a la sainte Religion de ses pères.

Aujourd'hui, c'est la douce parole et non i'épée qui persuade.

Bien loin de nous croiser aujourd'hui pour exierminer en Syrie les enfants du Prophète, nous volons fraternellement en Crimée les défendre contre l'oppression de leurs puissants voisins.

Les dignes filles de saint Vincent de Paul, le chapelet au côte (32) et le Christ sur la poitrine , marchent au centre de nos bataillons pour enlever du champ de bataille et soigner dans les hôpitaux les blesses de tous les partis.

D'autres vont, avec la même piété , en Syrie, en Egypte, en Grèce, en Arménie, fouder, sous la direction de la sœur Gelas, des écoles de filles, des ateliers d'apprentissage pour la confection des vêlemeo >, des salles d'asile pour les petits enfants, dt> infirmeries pour la distribution de remèdes à tous ceux qui souffrent.

Partout, en outre, aujourd'hui, une foule de zélés missionnaires, bravant la mort la plus affreuse, portent librement l'Evangile, soit sous les feux du tropique, soit dans les glaces des pôles.

En Orient, à Sang- Haï, Orner-Pacha assiste à l'enterrement solennel, avec croix et bannière, du général Thirion , mort à la suite d'une amputation douloureuse.

Le lendemain, on rend, en présence d'une foule immense et silencieuse, les mêmes honneurs funèbres catholiques aux braves Durun, Petit et Discy, morts dans un combat sanglant contre les insurgés chinois ; TEvêquedu diocèse et son coadjuteur officient en plein air ; l'aumônier de la flotte bénit la tombe ; l'amiral prononce d'une voix émue les paroles d'adieu , et le bruit du canon annonce solennellement à tout l'Empire Céleste la fin de la triste cérémonie.

Passons momentanément sous silence les affreux et récents massacres des Chrétiens de Djeddah et des Maronites, en Syrie ; nous y reviendrons plus tard quand la vérité sera mieux connue et quand tous les coupables, c'est-à-dire les grands coupables, auront été punis.

Nous payerons alors un tribut d'admiration au noble Musulman qui a été vingt ans notre ennemi terrible en Algérie , que notre générosité a vaincu plutôt que notre épée, et qui, dans cette boucherie infernale du Liban, a été vingt fois, au péril de sa vie, l'ange protecteur des prêtres, des religieuses, des femmes, des enfants , des vieillards chrétiens , au nombre de trente mille, que les farouches Druses voulaient encore massacrer.

On eût dit, dans cette circonstance , qu en faisant ainsi un rempart de sa poitrine à tous ces malheureux, Abd-el-Kader avait déposé le Koran et le yatagan de Mahomet, pour prendre l'Evangile d'une main et le glaive de saint Paul de l'autre.

Revenons à la France !

Autrefois, dans les cimetières, on y refusait une pelletée de terre aux juifs, aux comédiens, aux suicidés, à ceux qui, de leur vivant, n'avaient pas fréquenté les églises et qui mouraient sans l'assistance d'un prêtre. Sous Charles IX, les Juifs ne pouvaient chausser que des sandales, et, hommes, femmes et enfants, ils étaient tenus de porter sur leurs habits un signe qui les fit distinguer des chrétiens : ce signe consistait en un morceau de drap jaune taillé en roue et appelé rouette par cette raison. Quand ils étaient surpris en flagrant délit de non-rouette, ils étaient instantanément dépouillés de leurs vêtements au profit du délateur et condamnés à une amende de vingt livres. Aujourd'hui la loi laisse a chacun sa liberté sociale et son libre arbitre ; on est tolérant pour tout le monde et Ton accepte non-seulement sans répugnance, mais avec reconnaissance , l'aumône charitable des Israélites pour les Chrétiens malheureux [33).

Nous tous, habitants de Paris, sénateurs, députés, magistrats» hommes d'Etat, hommes de guerre, hommes de sciences» hommes de lettres , artistes , marchands, ouvriers, riches ou pauvres, nous nous mêlons spontanément à ces mêmes juifs, rendant, avec les antiques cérémonies de leur îite , les honneurs funèbres àRotschild, à Fould, àPéreire,àRachel, etc., et tantôt nous inclinons respectueusement nos fronts

— 42 ** devant les jeunes princes d'Oude , conduisant, avec toute la douleur d'ua cœur brisé f leur royale Mère au nouveau cimetière oriental du Père-Laehaise.

Oui, tous les hommages rendus à Dieu, et dans toutes les contrées du monde : au Japon, dans l'Inde, en Chine , à Tomhouctou, dans l'Océanie , aux îles Marquises, etc., sont aujourd'hui l'objet de nos profonds respects , parce que tous ces hommages, quels qu'ils soient, se rapportent tous au même Dieu, au seul qui existe, qui peut seul exister et dont la raison humaine !a plus superbe est forcée de reconnaître la puissance infinie en levant seulement les yeux au ciel, en les plongeant dans les profondeurs de ! Océan ou en les promenant sur la terre. En effet, cette majesté, cet ordre, cette régularité précise dans la marche des astres et des planètes, ces torrents de lumière, ces étoiles aussi innombrables que les grains de sable du désert, cette chaleur vivifiante , cette transparence harmonieuse des nuages, ces ouragans et ces zéphyrs, cette fécondité inépuisable de la terre , cette mer tour à tour si calme et si agitée, cette nature si grande et si belle, si une et si variée, si vieille et cependant toujours si jeune et si gracu use, cet amour générateur qui lie tout ce qui respire , proclament hautement l'œuvre d'un Dieu , car les ouvrages des hommes 9 quelque parfaits qu'ils soient, meurent tous , sans, exception, comme eux, au bout d'un certain nombre d'années ; tandis que là-haut rien ne périt, tout si meut, au contraire, depuis la création, avec la même régularité, la même ordonnance, la même perfection, et l'œuvre entière brave les siècles futurs comme elle a bravé mille siècles passés.

Or, si à moins d'un entêtement systématique qui, sous le nom de philosophie , cache un orgueil épouvantable, et comme un besoin ridicule de se distinguer de la foule en faisant l'esprit fort , nous sommes moralement et physiquement contraints de reconnaître un être suprême quelconque ; si cette croyance comble le vide de nos âmes, est un frein pour les méchants, une joie nouvelle dans le bonheur, une consolation dans la peine, une force dans la vieillisse , une espérance après la mort; si une prière à la Vierge de miséricorde donne du courage au matelot, luttant contre la tempête ainsi qu'au soldat qui va combattre et mourir peut être pour sa chère Patrie ; si dans la supposition où Dieu n'existerait pas, il faudrait en inventer un pour engager les hommes à faire le bien, à éviter le mal, à s'aimer les uns les autres, à veiller constamment sur eux, sur leurs enfaDts, sur leurs serviteurs, nous avons tous nécessairement des devoirs à remplir envers ce Dieu. Il ne nous ordoune pas certainement de lui bâtir à grands frais, et partout, destemplesetdes églises commeSaiut-PierredeRome, Notre-Dame de Paris, Saint-Paul de Londres, Saint- Marc de Venise, Saint-François de Milan, Sainte-Sophie de Constantinople, Saim-Isaac de Saint-Pétersbourg, etc.

Qu'a-t-il besoin, en effet, lui qui est tout, de ces colounes, de ces chapiteaux, de ces portiques, de ces voûtes, de ces ogives, de ces dômes, de ces tourelles, de ces clochers, de ces galeries, de ces dentelures de pierre, de ces rosaces, de ces vitraux , de ces gnomes, de ces goules fantastiques et de toutes ces arabesques?

A-i-il jamais été mieux adoré que dans Us cata-

combes, la Thébaïde, les grottes solitaires et les forêts sauvages.

Le bourdon de Notre-Dame, appelant les fidèles à la prière, parle-t-il plus haut à sou oreille que la clochette des villages? et le Christ d'or qui rayonne sur un autel splendide est-il un autre Christ que le Christ de bois f

Non ! mais si nous élevons des palais pour nos Rois, pour les princes de la terre, pour notre Sénat et nos législateurs, pour le sanctuaire de la justice, l'exposition des produits de notre industrie et de nos beauxarts, pour nos plaisirs et nos fêtes, pour nos soldats blessés sur le champ de bataille et nos artisans malades, il est bien à nous de commencer à en élever à notre Dieu.

Demande-t-ii que nous fassions couler, comme autrefois les Barbares, les Païens, les Druides, les îndous, etc., des flots de sang au pied de ses autels; et que ses prêtres, pour lui rendre hommage, apaiser sa colère et connaître l'avenir, plongent leurs couteaux sacrés dans le cœur vivant des hommes, des femmes, des chastes vierges, des enfants, des prisonniers de guerre, des esclaves ou dans les entrailles de cent boeufs (un hécatombe), de vingt brebis tantôt blanches tantôt noires, et de mille colombes ?

Non, certes î car il a dit lui-même à ses Apôtres : J'ai arrêté le bras d'Abraham prêt à immoler son fils; que mon Eglise ait horreur du sang! Il a dit à Pierre : Remettez votre épée dans le fourreau î celui qui tire Tépée périra par l'épée.

Il n'exige point de nous, également, comme on le pensait au moyen âge, la retraite dans le désert, les

austérités du cloître, les mortifications de la chair, les jeûnes prolongés, les cilices, les tortures du corps, mais le respect et l'amour.

Loin d'être constamment armé de la foudre et toujours prêt à frapper, comme le dépeignent encore quelques fanatiques, il nous tend, au contraire, sans cesse, une main pleine de grâces et de miséricordes ; les bûchers, les croix, les grils, les chevalets, les brodequins, les tenailles, l'huile bouillante, les prisons, les chaînes, employés jadis à faire des chrétiens, lui inspirent autant d'horreur que les bourreaux euxmêmes.

Il ne veut rien de nous par la force, mais seulement par l'amour ; il pardonne toutes les fautes, même les plus grands crimes, à la moindre larme de repentir : Il y a plus de joie dans le Ciel, pour un pécheur qui se convertit, que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont jamais péché. (Saint Luc, chap. XV, verset 7.)

Et l'obole d'un pauvre à un autre pauvre, la naïve prière d'un petit enfant , le travail utile de l'homme social le touchent plus que toutes les mômeries des imbéciles ou les hypocrisies des faux dévots, car, à ses yeux, travailler utilement c'est prier.

Le cultivateur qui, au jour de la Pâques (34), attellerait ses bœufs à la charrue pour labourer le champ d'une malheureuse veuve ou de son voisin malade, célébrerait dignement ce jour solennel ; et, de deux femmes, allant ensemble à la messe, pendant l'hiver, et trouvant un jeune orphelin, pieds nus, transi de froid et mourant de faim , celle qui, revenant aussitôt sur ses pas, emmènerait r.hez elle le pauvre enfant,

~ 46 m ferait tiédir de Peau pour lui réchauffer les pieds, lui chausserait des bas de laine et lui donnerait à manger, entendrait mille messes au lieu d'une; car ce que Dieu aime, avant tout, dans les hommes, c'est la justice, la pureté de 1 âme et la charité.

C'était un crime chez les Païens de tousser, cracher, parler, rire et s'agiter dans les temples des dieux.

Observons la même décence dans nos églises ou n'y mettons plutôt jamais les pieds : Il n'y a point de eompelle wtrare. Mais, si nous y entrons, de plein gré, soit pour prier, pour assister à un baptême, à une première communion, à un hyménée, à des funérailles ou par un motif quelconque de curiosité ;

Si nous pénétrons également dans les temples des Calvinistes ou des Luthériens, dans la Synagogue des juifs, dans lesEglisesgrecques, latines, romaines, russes, anabaptistes, jacobites, maronites, moldo^valaques, slaves, Scandinaves ou bien encore dans les cent mille mosquées de l'Asie et de l'Afrique, gardons partout une attitude digne et honnête ; écoutons respectueusement les prières et les enseignements de nos prêtres ainsi que ceux des pasteurs et des ministres, des docteurs, de l'archimandrite, des rabbins, des popes, des protopopes, des papas, des diacres, des rauphtis, des ulémas, des marabouts, des brahmes, des derviches ou des fakirs, car toutes les religions de la terre n'ont pour but que d'honorer Dieu.

Enfin, si nous sommes véritablement animés du saint désir de lui plaire, si nous ne craignons rien tant que de l'offenser, interrogeons, dans toutes les circonstances importantes de notre vie, notre conscience, avant d'agir: elle nous a été donnée comme

~ 47 un guide £Ûr pour nous conduire , comme un flambeau éternel pour cous éclairer sur les différentes routes qui vont du Berceau à la Tombe; et, si elle n'est point encore gangrenée par les passions, elle nous fera toujours distinguer ce qui est bien d'avec ce qui est mal , ce qui est bon d'avec ce qui est mauvais, ce qui est juste d'avec ce qui ne Test pas, ce qui est salutaire d'avec ce qui est mortel ; et, en suivant alors attentivement, et sans hésitation égoïste, toutes sesinspirations, nous neferons jamaisqneceque nous devons faire et nous observerons ainsi non-seulement les préceptes du vrai Christianisme, mais encore ceux de toutes les religions établies aujourd'hui dans le monde civilisé et qui, depuis la loi sacrée de Moïse, donnée aux Hébreux sur le mont Thabor, jusqu'à l'Evangile donné aux Apôtres sur le Calvaire, et jusqu'au Koran de Mahomet, sont à peu près les mêmes.

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