‹ L'humanité, ses droits et ses devoirs, ses joies et ses douleurs, avec une carte morale de la vie depuis le berceau jusqu'à la tombeChapitre 53 sur 55 · INSTITUTION B · texte numérisé non relu

INSTITUTION B

Prado, 27 août 1848.

Mes jeunes amis,

Permettez-moi d'ajouter quelques mots au bon discours que vous venez d'entendre ! je ne serai pas long, rassurez-vous ! Oui, M. B..., votre honorable Maître, a eu raison d'appeler la distribution des prix la fête des Couronnes, la fête des Elèves, la fête des Familles.

C'est, en effet, pour vous, mes enfants, un jour joyeux que celui où vous recevez la récompense du travail de l'année ; car le premier prix que vous remportez dans vos études est un premier succès dans votre vie, une première victoire, un premier jalon planté sur la route que vous avez à parcourir.

Continuez donc de travailler; profitez des bonnes leçons que vous recevez dans votre institution, et vous arriverez, sinon à conquérir une vaste science, au moins à acquérir des connaissances indispensables à tout le monde , à tous ceux surtout qui ont besoin de se faire un état et de gagner leur vie honorablement.

Pour vos familles, mes enfants, la distribution des prix est également un jour de fête, car, en vous voyant vainqueurs de vos camarades, vos parents compren-

* Nous ne mentionnons ce discours que parce qu'il rentre naturellement dans le devoir des jeunes Elèves.

nent que vous avez travaillé, que votre intelligence s'est développée ; et, par vos succès présents, ils rêvent déjà pour vous de grands succès futurs ; ils vous voient déjà, par la pensée, heureux, riches, puissants, utiles, considérés... Hélas 1 puissent-ils ne jamais être désabusés !

M. B... aurait pu ajouter que la distribution des prix était, en outre, la fête des Souvenirs.

En effet, lorsqu'il nous arrive à nous autres hommes de cinquante ans, déjà presque vieillards, qui avons passé sur les bancs du collège quinze années de notre vie, les quinze plus belles années de notre vie! lorsqu'il nous arrive, dis-je, d'assister, par hasard, à une pareille solennité et de peser encore une fois dans notre main les quelques feuilles qui composent une couronne, nous nous reportons soudain par les souvenirs aux cérémonies pareilles de notre enfance, nous pensons à nos anciens camarades que nous avons vaincus, à la joie de nos familles, à l'orgueil de nos mères en nous voyant couronner, et nous pensons à nos camarades, à nos familles, à nos mères... Àhl qu'ai-je dit? presque une impiété; ma langue a trahi le sentiment de mon âme... Non, non, l'homme na pas besoin d'une circonstance fortuite pour penser à sa mère, car une mère c'est le dévouement sans bornes, c'est le cœur tout entier, c'est la viel

Parlons donc maintenant de l'instruction :

Autrefois, mes amis, les classes infimes de la société ne savaient ni lire ni écrire; les honorables habitants des campagnes priaient Dieu non pas dans des livres, mais avec des chapelets ; les nobles, tout entiers au métier de la guerre ou livrés à leurs plaisirs, plaisirs

souvent bien décevants, n'en apprenaient pas davantage, par crainte de déroger, et signaient leurs engagements privés ou publics du sceau de leurs armes ; le commerce s'occupait exclusivement de ses affaires, et la science était ainsi abandonnée aux prêtres, aux magistrats, à quelques hommes de lettres, aux avocats et aux médecins.

Aujourd'hui , au contraire, qu'il n'y a plus de privilèges pour personne, et que le mérite, le travail et la moralité peuvent conduire à tous les emplois, élever à toutes les dignités, on sent partout le besoin d'apprendre un peu plus, un peu moins, suivant son intelligence, son ambition, sa position de famille, et l'Etat encourage, autant que possible, ce noble désir.

Ainsi, à présent, dans les campagnes, les enfants savent lire, écrire, calculer et mesurer un terrain quelconque; dans les villes, où les lumières ont besoin d'être plus répandues, on a ouvert aux jeunes gens (outre les grands collèges de grec, de latin, de philosophie, d'histoire et de hautes sciences), une infinité d'écoles gratuites plus modestes et où ils apprennent néanmoins tantôt l'arithmétique et l'application de l'algèbre à la géométrie ; tantôt sous quels degrés de longitude et de latitude vit tel ou tel peuple, où sont les principales villes, les grands fleuves, les hautes montagnes et les plus terribles volcans de la Terre.

Ici, on leur explique le mouvement des astres et des planètes, les éclipses de soleil et de lune, la rotation de la terre, les hautes et basses marées, et la variation des saisons.

Là on fait pour eux des cours d'anatomie humaine, de physique élémentaire, de minéralogie, de botani-

que, d'horticulture, de dessin, de mécanique et même de chant, car la musique adoucit les mœurs des hommes, et l'antiquité a voulu sans doute nous prouver cette vérité quand elle nous a peint Orphée attirant au sou de sa lyre et du fond du désert les lions, les tigres, les panthères et les animaux les plus féroces de la création.

C'est surtout par la connaissance du passé que la France cherche à améliorer et à régénérer, pour ainsi dire, les masses ; aussi elle veut que tous les citoyens connaissent les mille pages glorieuses de son histoire, le règne de nos cent rois, nos triomphes et nos malheurs ainsi que les grandes actions de tous nos aïeux ; et la France, justement fière de son passé, a raison de le publier partout; car, au train des choses, l'histoire moderne n'aura probablement rien de bien fameux à enregistrer dans ses annales ; mais, je me trompe, elle aura à y graver le fait détestable , maudit et honteux pour l'humanité qui s'est accompli , dernièrement , sous nos yeux, alors que cent mille citoyens, amis , voisins, parents, se sont entr'égorgés, pendant quatre jours, sur des barricades impies sans savoir pourquoi, et pour des principes politiques faux, mal expliqués ou mal compris, et lhistoire ajoutera qu'il n'a fallu rien moins, alors, que la mort d'un saint archevêque, de huit généraux de nos armées et de trois mille gardes nationaux ou mobiles pour sauver la religion, la patrie et la liberté.

Mais éloignons maintenant de notre esprit ces tristes souvenirs et ne pensons plus qu'à la cérémonie qui nous rassemble aujourd'hui : son origine , mes Amis , se perd dans la nuit des temps, et nous voyons les an-

tiens peuples de la terre , les Grecs , les Romains, et jusqu'à nos aïeux les Gaulois, distribuer de simples couronnes de chêne aux hommes qui se distinguaient, alors, chez eux par une grande vertu, une noble victoire, de grands services rendus à la Patrie, un beau poëme, une statue admirable ainsi qu'à tous les vainqueurs dans les jeux Olympiques.

Chez nous, maintenant, on ne donne plus de couronnes qu'aux élèves, et on récompense les grands capitaines, les magistrats intègres, les vrais savants, les artistes célèbres , les inventeurs utiles , les hommes qui, dans les incendies, dans les inondations, pendant les pestes noires, jaunes ou cholériques, se dévouent pour leurs semblables, ainsi que les braves soldats qui affrontent journellement la mort sur les champs de bataille, on les récompense, dis-je, ces nobles citoyens, de toutes les conditions avec une petite Croix et quelques centimètres de ruban rouge qui n'ont aucune valeur réelle par eux-mêmes, mais auxquels nous attachons tous la quintuple signification de la vertu, de la science, de la gloire, du dévouement au prochain et de l'honneur.

Que ceux d'entre vous, mes Amis, qui seront vaincus cette année, cherchent donc à devenir les vainqueurs de l'année prochaine; qu'ils travaillent pendant les vacances et préparent leurs armes, armes bien innocentes 1 et qui ne font couler les larmes de personne, pour le combat qui va recommencer dans un mois.

Quant à ceux qui triompheront aujourd'hui , ils doivent redoubler d'efforts pour triompher encore demain.

Que le vent soit bon ou mauvais, que la mer soit calme ou agitée, le sage matelot ne s'endort jamais sur sa rame immobile; faites de même, mes amis, travaillez 1 travaillez toujours, pendant votre enfance, votre jeunesse, votre âge mur et tant qu'il vous restera le moindrement de forces physiques.

On a chanté quelque temps par les rues de Paris une chanson avec ce refrain :

Travaillons ! travaillons, mes frères !

Le travail, c'est la liberté!

Moi, je vous dirai avec bien plus de raison : le travail, c'est la moralité, c'est la prière, c'est la santé, c'est la famille, c'est le devoir, c'est le bonheur!

Travaillez donc, aujourd'hui, pour contenter vos pères, pour leur ôter toute inquiétude sur votre avenir et les rendre fiers de vous.

Quant k vos mères, mes jeunes amis, ohl si vous les aimez comme elles vous aiment, efforcez-vous de leur procurer tous les ans la satisfaction qu'elles vont éprouver aujourd'hui; votre joie fait la leur; elles triomphent plus que vous encore de votre victoire et peut-être même que toutes celles qui semblent m'écouter avec une grande bienveillance, en ce moment, me trouvent-elles déjà bien long et bien ennuyeux, tant il leur tarde, à ces bonnes mères, de baiser vos fronts couronnés.

Adieu, mes amis, à l'année prochaine 1

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