QUELQUES MOTS SUR UNE TOMBE
Cimetière Montparnasse, 30 janvier 1851.
Messieurs,
Lorsqu'un homme riche sort, avec pompe, de ses riches appartements pour aller en définitive à ce trou fatal qu'on appelle la TOMBE,' il est ordinairement escorté d'une foule de parents, d'une foule d'amis et d'une foule plus grande encore de voisins et de curieux; mais quand le corbillard sort d'un modeste asile, comme l'hospice des Ménages, toutes les personnes qui accompagnent le corps jusqu'ici sont des amis affectueux qui viennent rendre les derniers devoirs à un bon et digne ami.
Oh î Messieurs, que les anciens Egyptiens avaient une grande et solennelle coutume : aucun mort ne pouvait, chez eux, recevoir les honneurs funèbres avant d'avoir été présenté à un tribunal de Sages.
Là, on examinait sa vie, ses mœurs privées et publiques, et quand il n'avait été ni bon fils, ni bon frère, ni bon époux, ni bon père, ni bon citoyen; quand son âme égoïste était restée continuellement sans pitié pour le malheur, pour la vieillesse ou pour l'enfance, on jetait, au nom de la loi, son corps à la voirie comme celui d'un animal immonde et pestilentiel.
Qu'a été en effet sur la terre l'homme qui n'a pas rempli ses devoirs?
Quant à toi, mon cher D , qui as vécu toujours si dignement, si fraternellement avec tout le monde, toi qui, pendant quarante ans, as eu à supporter avec ta femme tant de chances diverses de la fortune, et qui vient de finir avec tout le calme de l'homme de bien, oh 1 si la coutume des anciens Egyptiens régnait encore parmi nous, comme les Juges nous diraient aujourd'hui, avec toute la majesté de la puis* sance : Pleurez, pleurez votre ami! rendez-lui les honneurs funèbres qu'il mérite et tâchez de l'imiter...
Mais si nous n'avons rien de pareil dans nos lois, nous avons une religion qui nous dit : L'homme juste recevra tôt ou tard dans le ciel une récompense éternelle! Oh! s'il en est ainsi, et j'aime à le croire, hier à midi, sous mes yeux,
tu montais, mon cher D , dans un monde meilleur.
Adieu donc, mon ami, mon vieil ami de trente ans, mon cœur te dit adieu pour la dernière fois !