OBSERVATION IV
(communiquée par M. Lance)
Mlle G.., 15 ans 1/2, vient consulter M. Lance le 3 mars 1931 pour une hydarthrose bilatérale des genoux apparue quatre ans avant, vers l'âge de 11 ans 1/2.
Le genou droit a été pris le premier, puis, un mois après, le gauche. La malade a été un peu gênée au début, a éprouvé une légère difficulté à monter et à descendre les escaliers. Elle n'a jamais souffert, n'a jamais eu besoin de s’aliter. Les articulations n’ont jamais été immobilisées, aucune ponction n'a été faite.
Les médecins qui se sont succédé auprès de la malade ont prescrit du Céthocal, du Vivoléol, de l'Uvestérol, de l’Opocalcium irradié, des bains de soleil. Les genoux n'ont pas été améliorés. Seule une cure de trois flacons d’'Hémagénine Giraud (médication iodo-arsenicale phosphorée strychnique) a semblé exercer une légère action favorable.
Aucun signe de syphilis dans les antécédents héréditaires et collatéraux de la malade. Elle-même a toujours été bien portante, à part une fièvre typhoïde à l’âge de 5 ans. Son poids de naissance, celui du placenta n'ont pas été précisés. Elle s'est bien développée, a ét6 propre de bonne heure, réglée à 13 ans.
A la date du 3 mars 1931, M. Lance note un genou droit indolore, contenant du liquide. avec une synoviale très épaissie, sans point douloureux osseux, sans ganglions inguinaux, sans atrophie musculaire. Les mouvements sont sensiblement conservés.
Le genou gauche présente les mêmes signes avec, cependant, un peu moins de liquide.
Une radiographie faite en juin 1929 avait montré l'intégrité osseuse des deux genoux.
À l'examen général, M. Lance note une 2° incisive supérieure gauche à type de dent d'Hutchinson très net, de plus les deux 1” molaires inférieures de chaque côté ont la forme dite en bourse.
Une cuti-réaction pratiquée alors est légèrement positive. Le Bordet-Wassermann et le Hecht du sang sont négatifs, le Kahn est très légèrement positif.
M. Lance demande au médecin traitant de faire un traitement antisyphilitique.
Ce traitement, bien que le médecin traitant ait choisi un produit peu actif, donne au début des résultats.
Le 11 mai 1931, le liquide a disparu des deux genoux, mais la synoviale est toujours très épaisse.
Le médecin traitant continue le traitement avec le même produit.
Le 27 juillet 1931, le genou droit est très amélioré, mais l’épaississement de la synoviale du genou gauche est augmenté.
Un celluloïd est alors appliqué pour immobiliser ce genou et favoriser l’action du traitement antisyphilitique.
Mais, à partir de cette date, le médecin traitant, non seulement n’emploie pas un produit antisyphilitique puissant, mais encore afit des injections très irrégulièrement espacées, puis cesse tout traitement.
Aussi le 21 avril 1932, les deux synoviales sont très épaissies, la radiographie montre à droite cet épaississement notable de la synoviale, sous la forme d’un interligne flou.
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Le 6 octobre 1932, la synoviale du genou droit est toujours très épaisse, formant bourrelet.
Le genou gauche est légèrement chaud et contient du liquide.
Une ponction ramène 15 ec. de liquide purulent. A l’examen direct on ne trouve aucun microbe, pas de bacilles de Koch en particulier, mais de très nombreux leucocytes polynucléaires altérés et conglomérés.
Deux cobayes sont inoculés le 7 octobre 1932, l’un sous la peau de la cuisse droite, l’autre dans l'intérieur de la cavité péritonéale. Ils sont sacrifiés le 8 novembre 1932, et l’on constate l'absence de lésions bacillaires au point d’inoculation et dans les divers organes.
L'avis est alors donné à la malade de reprendre le traitement antisyphilitique avec un médicament actif, à doses suffisantes et avec persévérance. Mais cet excellent conseil ne semble pas avoir été suivi et la malade n'a plus été revue.
Cette observation nous semble intéressante à plusieurs points de vue.
Tout d’abord, l’hydarthrose a été la première manifestation évolutive de la maladie syphilitique du sujet. Pour cette raison, elle a été longtemps méconnue dans son étiologie et confondue, comme c’est la règle, avec une hydarthrose tuberculeuse.
Cependant, en plus des stigmates dentaires caractéristiques du terrain hérédo-syphilitique, les signes particuliers de cette hydarthrose, sa bilatéralité, l’absence de ganglions inguinaux, d'amyotrophie, la conservation des mouvements devaient éveiller l’attention.
Le traitement antisyphilitique n'a pas fait merveille. La raison en est simple. Le médecin traitant a appliqué le principe erroné trop souvent répété, même par des sommités médicales : « À petit symptôme, petit traitement ». Cette conception est fausse. Il n’y a pas de
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petit traitement de la syphilis. Le petit traitement ne guérit jamais et réactive parfois.
Chez cette malade, le bismuth était contre-indiqué, le mercure également si le médecin traitant voulait encore croire malgré l'évidence à l’étiologie tuberculeuse. Restait l’arsenic. Mais un traitement énergique, avec un médicament actif, à des doses suffisantes, suivant un rythme bien compris. Certes nous savons la difficulté d'employer l’arsenic sous une forme vraiment active en clientèle, et la difficulté pour le médecin qui n'est pas un spécialiste, qui n'utilise pas quotidiennement ces produits, de reconnaître avant usage, par des moyens que seul peut employer celui qui en fait beaucoup, l’altération ou la non-altération du produit.
Il n'en est pas moins vrai qu'un traitement actif avait toutes chances de donner des résultats bien supérieurs à ceux constatés dans l’observation ci-dessus, et il est regrettable que l'éloignement du domicile de la malade, à plusieurs centaines de kilomètres de Paris, n'ait pas permis à M. Lance d'appliquer lui-même le traitement, avec une foi, une énergie et une persévérance qui ont manqué au médecin traitant, en dépit de toutes les exhortations qui lui ont été prodiguées.
Enfin, un point très intéressant de cette observation, c’est la constatation, cinq ans et demi après le début de l’épanchement, de la purulence de cet épanchement, qui n'avait jamais été ponctionné précédemment, nous insistons sur ce détail. On ne peut donc prétendre ici que la polynucléose du liquide soit sous la dépendance de ponctions antérieures.