CHAPITRE Il
Section I. — Les zones d'irrigation.
Le Maroc, comme nous l’avons vu, possède des ressources en eau qui, tout en étant supérieures à celles des pays voisins, sont encore bien faibles pour un territoire qui couvre une superficie de 500.000 kilomètres carrés. Or la mise en valeur économique du pays, telle qu’elle a été conçue après l’arrivée des Européens, était uniquement agricole. Ignorant les ressources minières que le sous-sol pouvait offrir et quise sont du reste montrées par la suite assez médiocres, les premiers colons établis sur la côte atlantique se contentèrent de suivre l’exemple que leur offrait l’activité des indigènes. Les Européens se préoccupèrent donc de cultiver des céréales sur une étendue de terrain de plus en plus grande et cela leur fut d'autant plus facile que dans les plaines côtières la fertilité du sol se joint à une humidité naturelle suffisante pour que l’on puisse y cultiver le blé sans irrigation, de sorte que le Maroc est très rapidement devenu un pays de monoculture. En 1927, 95 % des terres cultivées produisaient du blé, de l'orge, du maïs ou du sorgho.
Les différences que nous avons observées entre les diverses régions naturelles, au point de vue de leurs ressources
hydrauliques tant superficielles que souterraines, impliquent, évidemment, une répartition des cultures variant avec la situation des terres.
Le Maroc comprend, en effet, deux grandes régions. L'une où la pluviométrie annuelle est insuffisante pour permettre une culture rémunératrice, l’autre où la hauteur des pluies permet la culture d'hiver des céréales, mais où la sécheresse des mois d’été rend l'irrigation nécessaire pour les plantations et les cultures estivales. Cette eau agit surtout au point de vue physique pour régulariser la température du sol et permettre les phénomènes d'absorption et d’évaporation indispensables à la vie des plantes, alors que, dans les pays tempérés, elle a souvent pour but l'apport des matières fertilisantes exigées par la culture.
Dans la zone côtière, les pluies d’hiver et les rosées nocturnes permettent de cultiver les céréales sans irrigation, celle-ci étant réservée aux cultures potagères et fruitières, et réalisée sans trop de difficulté grâce aux sources existantes et aux nombreux puits plongeant dans la nappe phréatique peu profonde.
Si l’on s’avance vers l’intérieur, les cultures d'hiver deviennent de moins en moins riches tandis que celles d’été ne peuvent se développer sans arrosage.
Dans la région de Meknès, Fès et Sefrou, l'abondance des sources, la pérennité des eaux courantes et la fertilité du sol rendent possible la culture des céréales d'hiver, de la vigne et de l’olivier. Le maïs, le sorgho, les cultures maraîchères ou fruitières exigent une irrigation facilement réalisable.
Dans la région du Tensift, du Tadla et la steppe au nord du Grand-Atlas, il n’y a pas de cultures estivales possibles sans irrigation. Les eaux courantes qui coulent en
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abondance en hiver et au printemps sur les pentes du Grand-Atlas et surtout du Moyen-Atlas permettent d’irriguer facilement par dérivation les cultures étagées sur les versants montagneux. Le Maroc oriental très faiblement arrosé ne se prête qu’à la culture de l’alfa, sauf là où des sources permanentes créent de petits îlots bien cultivés comme c’est le cas pour Oudja, Figuig et Berguent. Seule la plaine des Triffas arrosée par la Moulouya bénéficie d’une grande fertilité.
Sur les plateaux et les contreforts de l’Atlas les indigènes font parfois deux récoltes annuelles. De novembre à juin ils cultivent du blé ou de l’orge sans irrigation. Dans les endroits bien irrigués ils font une seconde récolte, généralement du maïs ou du sorgho, qu’ils cultivent de juin à octobre.
Au sud du Grand-Atlas, l’Oued Sous très dérivé arrose la région de Taroudant et d'Agadir, mais les cultures sont moins favorisées que sur le versant nord, où l’abondance des eaux souterraines bien utilisées a provoqué la richesse de la plaine du Haouz. La moyenne des pluies au sud de l’Atlas est inférieure à 200 millimètres et aucune culture n’est possible sans irrigation. Mais, là encore, le Maroc est privilégié par rapport aux autres pays de notre Afrique du Nord. En effet, ce ne sont passeulement de maigres torrents que le versant méridional de l'Atlas envoie dans la direction du grand désert, mais de véritables rivières. Les plus importantes sont le Draa, le Ziz et le Guir et tous avant de disparaître dans les sables fertilisent un chapelet d’oasis dont les îlots verdoyants marquent seuls au milieu des étendues désertiques leurs cours capricieux. Ces rivières sont tellement épuisées par les irrigations qu’elles ne peuvent remplir leurs vallées inférieures. Mais tout le long du cours supérieur prospèrent les palmeraies à l’ombre desquelles
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croissent les pêchers, les figuiers, les grenadiers. Autour de ce noyau constamment irrigué s'étend une zone de céréales, blé et orge, irriguable au printemps et en hiver, dont l’étendue diminue au fur et à mesure que l’on s’éloigne vers le sud.
Indépendamment donc de l’Extrême-Sud, au caractère saharien, le Maroc comprend un ensemble de régions agricoles diverses que l’on peut répartir grossièrement en deux grandes zones : les plaines à céréales du Maroc occidental, peu irriguées, où croissent presque exclusivement l'orge, le blé, les fèves, le maïs, le sorgho, les lentilles, le chanvre et les vignes; et les régions montagneuses abondamment irriguées par les dérivations des oueds et consacrées aux cultures arbustives, oliviers, figuiers, vignes, orangers, Citronniers, grenadiers, amandiers, abricotiers et pêchers.
L'irrigation est donc nécessaire dans tout le pays pour la culture des arbres fruitiers, en particulier des agrumes , qui y réussissent parfaitement, et. pour les cultures maraïchères,
Section II. — Les travaux des indigènes
Les quatre cinquièmes des indigènes du Maroc s’adonnant soit à l’agriculture, soit à l’élevage, 1l n’est pas étonnant que de tous temps ils se soient aperçu de l’importance que présentait pour eux la possession de l’eau. Si bien que celle-ci était la cause la plus fréquente des conflits entre particuliers et la source de la richesse et de la puissance. Aussi les indigènes ont-ils montré depuis les temps les plus reculés une grande ingéniosité dans l’utilisation des ressources hydrauliques du pays. Et pourtant ils se sont
So L'HYDRAULIQUE AU MAROC
trouvés en face de difficultés qui auraient pu leur paraître insurmontables, devant la faiblesse des moyens dont ils disposaient. L'utilisation de l’eau par gravité, la plus simple qui soit et la plus à leur portée était rarement possible, la plupart des oueds étant encaissés entre des rives surélevées sur une grande partie de leur cours.
Mais partout où cela était possible les indigènes ont creusé des canaux de dérivation à ciel ouvert ou séguias. Dans le cours supérieur de certains oueds le réseau des séguias est si complet qu’il ne laisse au cours naturel de la rivière qu’une infime partie de l’eau qui s’y écoulait à l’origine. |
Les indigènes ne se sont du reste pas contenté d’utiliser les eaux de surface. Chaque fois que la nappe souterraine était voisine de la surface ils ont creusé des puits munis d'appareils élévatoires rudimentaires. Dans la région de Marrakech ils ont réalisé un drainage du terrain comprenant un réseau considérable de canalisations.
S 1. Jrrigalion par séguias.
C’est principalement dans le cours supérieur des oueds que les indigènes ont établi des travaux de dérivation, ils y étaient assurés d’avoir une pente suffisante pour utiliser l’eau d'irrigation jusqu’à épuisement en la faisant arroser des cultures étagées. Tout le long des massifs montagneux du Grand et du Moyen-Atlas, ils ont exploité largement les ressources hydrauliques en construisant des séguias. Les dérivations sont établies là où la nature du terrain et la Lopographie des lieux rendent possible une prise d’eau simple. Le cours de l’oued est barré par une digue de terre battue qui est souvent emportée au moment de la crue. aussi les dérivations sont-elles remises en état régulière-
ment ce qui est facile étant donné le simplicité de l’ouvrage et la nature des matériaux. Les séguias coulent sans interruption de nuit et de jour et si, comme c’est généralement le cas, le débit est réparti entre plusieurs propriétaires, chacun d’eux a droit à la totalité de l’écoulement pendant une durée déterminée, c’est le tour d’eau ou ferdia.
Ces installations très rudimentaires sont d’un mauvais rendement, le sol généralement mal cultivé demande beaucoup plus d’eau qu'il ne lui en serait nécessaire, les prises d’eau et les séguias trop fragiles exigent un entretien constant, qui, s’il n’est pas assuré régulièrement, entraîne un gaspillage de l’eau. En réalité, une culture soignée, des travauxsolides et bien entretenus demanderaient des quantités d’eau beaucoup moins considérables et permettraient d'irriguer d’autres terrains restés incultes faute d’eau.
Il faut reconnaître pourtant que les indigènes étaient arrivés à des résultats remarquables en face de la pauvreté des moyens employés. La région sud du Grand- Atlas et la plaine de Marrakech sont sillonnées par un nombre considérable de séguias dérivées des oueds affluents du Tensift, qui ont fait de cette région une plaine fertile. Dans le Moyen-Atlas, les sources qui prennent naissance au point d’affleurement des terrains primaires supportant les calcaires jurassiques fissurés ont été utilisées par les indigènes pour irriguer la plaine du Tadla. Enfin, la plaine du Saïs, si abondamment pourvue de sources pérennes, résurgences des sources du Moyen-Atlas ou des eaux tombées sur les plateaux du sud, offrait des possibilités
‘d'irrigation remarquables. Les habitants des régions de Fès, Meknès, Sefrou, en ont profité au maximum et l’inextricable réseau des dérivations de l’oued Fès et des
sources, enserre de ses mailles étroites la luxuriante végétation des vergers et des cultures maraîchères.
Mais c’est surtout dans la région de Marrakech que l’industrie indigène semble avoir tiré le profit maximum des ressources dont elle disposait. Là, le caractère du climat rend impossible toute culture non irriguée, l’eau est donc la condition même de la vie et les habitants du Sud se sont ingéniés à féconder leurs terres par un nombre considérable de canaux.
Les affluents de la rive gauche de l’Oum er Rebia, le Tensift, l’'Oued El Abid, abondamment dérivés viennent arroser les palmeraies ou les olivettes et baigner de leurs eaux bienfaisantes les vergers d’orangers, de mandariniers, d’abricotiers, de pêchers et. de cognassiers. Là comme ailleurs, les travaux sont simples et peu résistants, les barrages emportés à chaque crue sont faits de terre et consolidés par des branches ou des galets, les canaux rarement maçonnés sont constamment menacés de fissures ou d’obstruction. « La séguia, rigole ouverte, court sur un petit mur de terre et de pierres, suspendue littéralement aux escarpements, franchissant les ravins latéraux ou d’autres séguias plus basses par des aqueducs en bois. La vie du village d’aval est suspendue à sa séguia, à un de ces frêles ouvrages d’art qu’un enfant peut détruire : on devine, dans ce pays d'insécurité latente la fréquence de ces catastrophes!. » Ces séguias ont souvent près d’une dizaine de kilomètres de longueur, car leur tracé extrêmement sinueux suit tous les accidents du terrain, contourne les vallons et les rochers qu’il rencontre afin d’éviter autant que possible la construction d'ouvrages d’art importants.
À de certains endroits toutefois l'obstacle rencontré