‹ L'Hydraulique au MarocChapitre 18 sur 33 · Célerier, Le Maroc, Paris, Armand Colin, 1931, p · texte numérisé non relu

Célerier, Le Maroc, Paris, Armand Colin, 1931, p

aurait exigé un tel détour que les indigènes n’ont pas hésité à le franchir par un aqueduc en maçonnerie. Lorsque la séguia rencontre un oued, elle le franchit par un aqueduc ou par un siphon, c’est de cette façon que les séguias Saada et Tassoultant traversent respectivement l’oued Reraya et l’oued Issil. Un des exemples les plus remarquables de la grandeur des travaux entrepris par les indigènes est la seguia Yacoubia, construite par le sultan Moulay- Yacoub et destinée à alimenter Safi par l’Oued-el-Akdar. Sa longueur était voisine de 200 kilomètres et son débit de 2 mètres cubes par seconde. Cet ouvrage d’une importance considérable fut très rapidement hors d'état de fonctionner.

Le grave défaut de ces travaux indigènes est en effet leur fragilité. Les berges de terre se dégradent facilement, soit par le passage d’un courant plus violent au moment des pluies, soit par l'intervention de l’homme ou des animaux. De plus l'usager qui a droit à une ferdia, c’est-à-dire à un tour d’eau, se contente de faire une brèche dans le canal au droit de sa propriété et de disposer en aval les matériaux enlevés de manière à constituer un barrage. De telles pratiques constamment répétées détériorent rapidement les berges et rendent nécessaires des curages fréquents.

Partout où ils pouvaient utiliser les eaux courantes par simple gravité, les indigènes se sont appliqués à le faire, mais toujours sans aucun plan d’ensemble ni réglementation précise, au gré des ressources et des pouvoirs des particuliers. De sorte que ces irrigations arabes qui semblent à première vue aussi parfaites que celles de l'Espagne ne cachent trop souvent qu’une véritable anarchie. Tantôt

i. Voir l’article de M. Marius Maria dans l’ Atlas du 31 janvier 1932, « Note sur les eaux et les irrigations dans la région de Marrakech ».

un propriétaire influent et riche a pu accaparer pour ses seuls besoins toute l’eau de la rivière ou de la séguia, tantôt un spéculateur avisé revend les parts d’eau que sa richesse lui permet d'acheter en grande quantité, à des prix qui n’ont d’autre limite que son bon vouloir ou l’extrême capacité de paiement de ses voisins, tantôt enfin l’eau profite à tous mais à tel point que l’oued ou la source dérivés en un nombre infini de canaux distincts n’apportent plus à chacun d’eux qu’un écoulement notoirement insuffisant et souvent inutile. Les besoins de tous sont rarement satisfaits et si l’on joint à cela la fragilité des travaux indigènes qui s’usent et se dégradent rapidement faute d’un entrelien qui devrait être constant, il s’en suit que l’utilisation de l’eau telle que la pratiquaient les Marocains était en réalité fort défectueuse et malgré la faible part des ressources totales du pays qu'ils utilisaient cette quantité était très souvent gaspillée en pure perte.

S 2. Irrigalion par drainage des eau: souterraines.

Les indigènes ne se sont pas contentés de faire servir les eaux courantes à l’arrosage de leurs jardins et de leurs vergers, là où par des travaux simples il était aisé d’établir des prises d’eau et des canaux de dérivation, ils ont également songé à utiliser les eaux souterraines et en particulier dans la région de Marrakech ils réalisèrent de véritables sources artificielles par un drainage approprié du terrain.

La plaine du Haouz est formée par un substratum d’alluvions perméables apportés par les torrents de l’Atlas, reposant sur un sous-sol imperméable de schistes primaires. Le terrain a, en outre, une pente régulière de 10 à 12 %, de l'Atlas vers le nord et les eaux de ruissellement qui pénètrent les alluvions superficielles décrivent le long de cette

pente un véritable réseau hydrographique souterrain au profil très variable. Pour capter cette nappe souterraine les populations d’origine saharienne se sont spécialisées et ont même fondé une corporation sous la direction d’un amine « amine des rettaras :.

Ces rettaras sont des galeries de drainage non maçonnées, étroites et longues, amenant à la surface l’eau des nappes souterraines. Grâce à l’inclinaison régulière du terrain, 1l suffit, en effet, d'établir une galerie de pente plus faible que celle du sol pour que celle-ci capte les eaux souterraines rencontrées et les amène à la surface. Pour établir ces galeries, les indigènes creusent des puits de déblaiement de distance en distance, par où ils retirent les terres, et ces puits qui ne sont pas refermés une fois les galeries terminées tracent à la surface du sol le cours souterrain de la rettara et donnent à la région de Marrakech un aspect très particulier. Toute la plaine est sillonnée de ces chapelets de cratères à bord surélevés formant des lignes qui s’entrecroisent en un réseau tracé sans ordre et sans méthode. Les galeries ont généralement près d’un mètre dé diamètre, la profondeur des puits les plus éloignés de l'endroit où la rettara atteint la surface du sol peut atteindre 30 à 40 mètres et les puits sont distants les uns des autres d'environ 10 mètres. Quant à la longueur de la galerie elle-même elle est extrêmement variable (parfois une dizaine de kilomètres). Le débit lui aussi varie avec les galeries considérées, il est généralement de 5 à 20 litres et assez constant pour un même ouvrage!.

Le grave inconvénient de ce système de captage est sa fragilité. De simples galeries en terre au plafond percé régulièrement de puits dont l’orifice est bordé par les déblais

1. Penet, « Les richesses hydrauliques du Maroc Occidental » dans La Houille Blanche, n° 155, 18° année, Paris.

accumulés sont destinées à être souvent obstruées par les éboulements. Comme, d'autre part, l’entretien de tels ouvrages qui s'étendent sur plusieurs kilomètres serait très onéreux, les indigènes se contentent d'abandonner les rettaras en mauvais état. Aussi dans l’enchevêtrement extraordinaire des galeries qui sillonnent la plaine en existe-t-il un grand nombre d’inutilisées. Ce sont des rettaras mortes, dont les puits sont comblés ou dont le plafond s’est effondré, transformant ainsi la galerie souterraine en une tranchée profonde où coule un maigre filet inutilisible.

L'anarchie qui a présidé au tracé des rettaras, le défaut constant d'entretien et le creusement continuel de nouveaux ouvrages qui retirent plus ou moins d’eau à ceux déjà existants font que la répartition des eaux dans la région de Marrakech est extrêmement défectueuse. Cette région très bien favorisée au point de vue hydraulique, sillonnée par un nombre infini de séguias descendant de l'Atlas et par un réseau aussi dense de canalisations souterraines, a une alimentation en eau très irrégulière et très insuffisante. Avant notre arrivée un grand nombre de fontaines de la médina de Marrakech avaient cessé de couler et l’eau utilisée alimentait principalement les palmeraies

Ce système de drainage qui a l'inconvénient de ne capter que les eaux superficielles en laissant inutilisées les infiltrations plus profondes a été appliqué dans quelques autres régions du Maroc, mais nulle part à une aussi grande échelle. Il en existe quelques spécimens dans le Sous.

Les indigènes s'ils avaient fait preuve d’une connaissance remarquable des ressources hydrauliques souterraines et d’une intelligente habileté pour les amener à la surface, s'étaient par contre révélés de déplorables organisateurs, incapables de les utiliser sans gaspillage. Le Protectorat,

a continué l’équipement hydraulique de la région de Marrakech par les mêmes procédés de drainage utilisés depuis si longtemps par les indigènes, mais en y appliquant les procédés modernes de construction et d’entretien et en cherchant à réaliser un rendement oplimum par la répartition rationnelle des eaux.

$S 3. Les machines élévaloires.

Une des principales difficultés que les indigènes ont rencontrées dans la recherche et l’utilisation des eaux, c’est le moyen de les mettre à la disposition des cultures. Il ne suffit pas en effet que l’eau existe, il faut encore pouvoir l’utiliser et la faiblesse des moyens dont disposaient les Arabes ne leur a permis d'utiliser qu’une faible partie des ressources dont ils disposaient. Ils ne connaissaient guère que l’utilisation par gravité et nous avons vu que partout où les oueds n’étaient pas encaissés entre des rives abruptes, ils purent au moyen de barrages et de dérivations se ramifiant en un nombre infini de canaux et de rigoles de plus en plus étroits amener les eaux courantes à travers leurs vergers où leurs champs.

Les Arabes ne semblent pas avoir eu l’ingéniosité des fellahs égyptiens qui, de tous temps, ont utilisé de nombreuses machines élévatoires pendant les périodes intermédiaires des crues du Nil. Il est vrai qu’au Maroc, la hauteur des berges beaucoup plus considérable aurait été trop forte pour l'élévation mécanique des eaux telle que la pratiquaient les Egyptiens. Ceux-ci utilisaient le nataleh, simple panier balancé par deux hommes et élevant l’eau à 50 ou 60 centimètres, la vis d’'Archimède, le chadouf ou balancier qui permettait d'élever l’eau jusqu’à trois mètres. Par contre,.les Arabes comme les Egyptiens utilisèrent

toutes les formes de roues. Tantôt comme le sakieh égyptien, c’est une roue verticale garnie de pots de terre cuite, entraînée par une roue horizontale actionnée elle-même par un âne ou un chameau. La roue verticale est parfois une véritable noria à augets de bois. Le tout extrêmement primitif, construit en bois à peine équarri, muni d’axes et de pivots extraordinairement rudimentaires produisant un grincement s’entendant à plusieurs kilomètres. Le rendement était évidemment très bas et la hauteur d’élévation pouvaitatteindretrois mètres. Plusrare était la roue hydraulique à palettes mue par le courant et portant à sa périphérie des pots de terre cuite. La plupart de ces machines employées autour des villes pour arroser les jardins d’orangers et les cultures maraîchères sont aujourd’hui abandonnées. Il en reste quelques exemplaires dans le Sous où elles portent le nom de Tanaort.

Dans la basse plaine du Sebou, les indigènes ont cherché à élever les eaux du fleuve sur les berges en utilisant des machines assez curieuses, les daouras. La douara est très primitive, elle se compose simplement d’une outre en peau de bouc suspendue à une corde passant sur une poulie en bois et tirée par un âne parcourant une piste rectiligne d’une extrémité à l’autre sans interruption. Lorsque l’âne arrive à l’extrémité de la piste la peau de bouc se vide dans des canaux appropriés. L’outre est en effet prolongée à sa partie inférieure par un tuyau qui est maintenu vertical au moment de la remontée et qu’on abaisse au moyen d’une corde quand la peau de bouc a atteint le sommet de sa course. Grâce à cette machine, très simple, les indigènes irriguèrent de beaux vergers d’oliviers et d’orangers dans la basse plaine du Sebou. Il est encore employé çà et là, sur des puits peu profonds et l’âne est bien souvent remplacé par des femmes.

$ 4. Les oasis.

Il est une région du Maroc qui présente des conditions particulières en ce qui concerne l’utilisation de l’eau. La région sud de l'Atlas est nettement saharienne et l’on doit naturellement y retrouver tout ce qui caractérise sans distinction de pays les oasis nord-africaines.

Sur le cours supérieur du Draa, du Ziz et du Guir, les indigènes irriguent par dérivations les palmeraies verdoyantes dont les dattiers surplombent les vergers plantés de figuiers, de grenadiers, de pêchers, etc. Au moment de la crue, en hiver et au printemps, la zone de culture s’étend proportionnellement au surplus de l’eau disponibie qui vient arroser des champs de céréales, blé ou orge.

La vallée du Draa, la plus fertile des vallées sahariennes, se trouve aussi favorisée par l'existence des maders ou cones de déjection des affluents de l’Anti-Atlas formant des îlots de terres d’alluvions très fertiles dès qu'ils sont irrigués ou inondés par une brusque chute de pluie sur les versants voisins. Les indigènes y cultivent de l’orge, du blé ou du maïs.

Ailleurs comme à Figuig, la grande oasis située à la limite des territoires algériens, des galeries souterraines ou foggaras vont capter les sources venant du Djorf. L'eau des foggaras est partagée entre les usagers toujours de la même manière, chacun ayant droit à la totalité du débit pendant un temps déterminé.

Ces foggaras sahariennes dont l'aspect extérieur est identique à celui des rettaras de la plaine du Haouz n’ont cependant pas les mêmes caractères. Leur débit généralement constant est indépendant de nappes artésiennes et on peut établ.r une foggara nouvelle sans diminuer le débit des

conduites voisines alimentées par des sources différentes.

Avant notre arrivée au Maroc, les indigènes utilisaient donc l’eau avec une ingéniosité qui jprouvait l'importance de sa possession, mais le manque d’organisation, l’absencé de moyens puissants pour atteindre et capter les eaux plus difficilement accessibles faisaient que la faible partie de l’eau disponible qu’ils avaient réussi à exploiter, était trop souvent gaspillée en pure perte.

Section III. — Les travaux du Protectorat

S 1. Programme à réaliser.

L'une des premières tâches qui s’imposaient au Protectorat était de réaliser un inventaire méthodique et aussi complet que possible des ressources hydrauliques du territoire. L'établissement des colons dans la plupart des régions étant conditionné par l’existence de l’eau, il était nécessaire, en prévision de l’afflux de nouveaux arrivants qui ne manquerait pas de se produire, de tirer le meilleur parti possible des ressources connues et d’en découvrir de nouvelles.

La mission de l'Administration était donc la suivante :

1° réaliser un inventaire aussi complet que possible des ressources, inventaire forcément limité puisque la plupart des bassins supérieurs des oueds importants se trouvaient alors en zone insoumise.

20 établir un programme hydraulique,

L’inventaire méthodique des ressources a été commencé dès notre installation et des stations de jaugeage ont été installées sur les oueds principaux. Ce n’est qu’au bout d’un grand nombre d’années d'observation que l’on peut avoir

des chiffres moyens pour les débits d’étiage, les maxima et les minima des principaux cours d’eau.

On ne s’est pas contenté d'étudier les débits des rivières. Des mesures de débits analogues ont été effectuées sur les principales séguias indigènes et encore actuellement dans la région de Marrakech, la Direction des travaux publics fait relever quotidiennement le débit des principales séguias ou rettaras. Cela permet d'obtenir des graphiques annuels qui montrent très clairement les variations de débit des canaux avec la saison ou avec les précipitations et permettent ainsi de prévoir dans une certaine mesure les quantités d’eau dont on pourra disposer à un moment donné.

Enfin, le régime des pluies, si important, n’était connu que par des observations incomplètes. L'Institut scientifique chérifien collaborant avec l'Office national météorologique au Maroc fit installer plusieurs centaines de postes d'observation munis de pluviomètres.

Indépendamment de cet inventaire des eaux de surface, la Direction des travaux publics de qui dépend la recherche des eaux souterraines entreprit des campagnes de sondage dans les régions où l’on soupçonnait l'existence de nappes phréatiques peu profondes.

Cette recherche ne donna pas les résultats espérés. La plupart des nappes voisines de la surface étaient déjà utilisées au moyen de puits par les indigènes. Presque tous les sondages révélèrent soit des nappes extrêmement profondes rendant les moyens d’élévation très coûteux, soit des nappes inutilisables par la teneur des eaux en sels dissous, soit des nappes trop peu importantes pour justifier une exploitation.

Ces sondages effectués avec le concours de grandes sociétés industrielles se sont révélés coûteux pour le peu de

résultats obtenus. Seuls quelques forages de prospection souterraine dans le Gharb et les Doukkala ont donné des résultats intéressants.

Cette recherche des eaux souterraines est loin d’être abandonnée. Le 14 février 1931 a été créé par l’Institut scientifique chérifien un Comité d'étude des eaux souterraines qui est venu compléter le bureau hydrogéologique déjà existant. Ce comité a pour but de réunir une documentation complète sur les ressources souterraines et d’aider tous ceux .qui s'occupent d’hydrogéologie en mettant à leur disposition des moyens d'étude et en établissant des relations étroites et permanentes entre ceux qui recherchent les eaux et ceux qui les utilisent.

Un grand nombre de conférences et de réunions tenues par des sourciers montrent bien l'intérêt qui s'attache au Maroc à tout ce qui concerne le problème de l’eau et la découverte des ressources nouvelles.

Il ne suffisait pas de faire un inventaire hydraulique des régions du Maroc où s’étendait notre action, il fallait encore avoir un plan général d'équipement hydraulique du territoire. On a souvent reproché à la Direction des travaux publics, dont dépend le Service de l’hydraulique, de n’en avoir d’autre que sa propre fantaisie, nous verrons en concluant ce que l’on peut penser de ce reproche.

Si l’on examine l’œuvre accomplie par le Protectorat, telle qu’elle se poursuit aujourd’hui, on voit qu’elle n’est nullement négligeable. En ce qui concerne les travaux agricoles, les seuls qui nous intéressent ici, le Service de l’hydraulique a engagé des travaux d'aménagement (aménagements de points d’eau, amélioration des ouvrages indigènes, irrigabion des lots de colonisation, assainissements locaux) et, en outre, de grands travaux d'intérêt général

(barrages d'irrigation, desséchement et assainissements agricoles).

La plupart des eaux utilisables par simple gravité ayant été exploitées par les indigènes, la campagne de forage ayant donné des résultats plutôt décevants, les fleuves marocains semblent constituer la réserve essentielle pour la colonisation agricole. D'autre part, un grand nombre de territoires au nord du Maroc étaient couverts de marécages et impropres à l’agriculture comme à l'élevage. C’étaient à la fois d'excellentes terres et de l’eau perdues, c’est pourquoi l'Administration joignit à son programme de recherche des eaux disponibles un plan d’assainissements et de desséchement des régions inondées.

Pour réaliser ce programme, l'Administration disposait de moyens nombreux. Nous avons vu dans la première partie de cet exposé les moyens employés par le gouvernement sur le terrain juridique pour s'assurer la maîtrise des eaux avant même d’entreprendre des travaux importants. Une fois ces travaux effectués et l’eau mise à la disposition des colons, ceux-ci devaient se constituer obligatoirement en syndicats chargés de l’entretien du système de répartition et de distribution. Enfin deux organismes spéciaux furent créés pour s'occuper uniquement des questions hydrauliques : le Conseil de l’hydraulique et des améliorations agricoles et la Caisse de l’hydraulique et de la colonisation. Le premier créé par dahir du 15 juin 1924 est chargé « de donner son avis sur toutes les questions se rapportant à l'hydraulique et aux améliorations agricoles »; il doit être obligatoirement consulté sur « les programmes de grands travaux d'hydraulique et d’améliorations agricoles » et « dans les cas visés au présent dahir » (concernant le fonctionnement des associations syndicales

Duval. 5

agricoles). Sa composition fixée par arrêté viziriel du 20 juin 1924 est la suivante : le secrétaire général du Protectorat. président, le Directeur général des Travaux publics, les Directeurs généraux de l'Agriculture, des Finances, des Affaires indigènes; les chefs de services des Contrôles civils, des Domaines, des Habous; le chef du Service de l’agriculture et des améliorations agricoles à la Direction générale de l'Agriculture et l'ingénieur en chef de l’hydraulique à la Direction générale des Travaux publics.

La Caisse de l’hydraulique agricole et de la colonisation créée par le dahir du 4 janvier 1927, a pour but de centraliser les ressources destinées à l’hydraulique et à la colonisation, de permettre la réalisation d’un programme d’ensemble et d’assurer autant que possible la continuité des travaux malgré les variations des ressources financières. Elle centralise les fonds provenant du budget, des emprunts, du fonds de réserve (100 millions fournis par l’Office des phosphates), les différentes recettes produites par la vente des eaux, les contributions des usagers, etc. Le Conseil de | gérance qui comprend le secrétaire général du protectorat et les directeurs généraux des Finances, des Travaux publics et de l’Agriculture est chargé d’assurer la préparation et l’exécution des travaux d’hydraulique, d'examiner les projets qui sont soumis à l’approbation du secrétaire général du protectorat après avis du directeur général des Finances.

C’est la Direction générale de l’Agriculture qui a l’initiative des travaux à exécuter en matière d’hydraulique agricole et c’est elle seule qui détermine leur ordre d’urgence. L’exécution des travaux importants au contraire est

-confiée à la Direction générale des Travaux publies qui possède un personnel spécialisé et un outillage perfectionné.

Mais les petits travaux d’ydraulique agricole (aména-

gements de points d’eau, irrigations de cultures existantes, etc.) réalisés pour le compte des collectivités sont étudiés à l’état de projet par les ingénieurs du Génie rural et exécutés sous leur direction. Ils exigent en effet des connaissances agricoles spéciales et leur peu d'importance ne justifie pas l'intervention de la Direction des Travaux publics.

S2. Travaux de réalisation courante.

19 Aménagements de points d’eau.

Un des premiers soucis de l'Administration a été d’aménager des points d’eau partout où cela était possible. Un grand nombre, alimenté par des sources, avaient été établis par les indigènes qui s’en servaient à la fois pour leur ravitaillement en eau et pour abreuver leurs troupeaux. Ils étaient le plus souvent dans un état de dégradation complet et ne fournissaient que de l’eau souillée. L’Administration a décidé d'adopter un type unique d'installation donnant toute garantie au point de vue de la propreté de l’eau, de la solidité et des commodités de ravitaillement. Cette installation se compose d’une chambre de captage prenant la source aussi loin que possible de manière à éviter toute contamination, puis successivement et disposés en étages, d’une fonbaine pour les usages domestiques, d’un abreuvoir pour les bestiaux et enfin d’un lavoir. Ges installations extrêmement simples, pratiques et peu onéreuses ont été multipliées un peu partout dans la campagne là où existaient des sources. Dans les régions où l'absence de sources rendait l'alimentation en eau particulièrement difficile, la Direction des Travaux publics fit procéder à des sondages répétés. Nous avons vu qu’elle n’avait guère obtenu de résultats intéressants que dans le Gharb et les Doukkala

où des nappes d’eau découvertes à des profondeurs de 60 à 200 mètres furent exploitées par des aéromoteurs ou des pompes. Malheureusement la plupart de ces nappes sont légèrement salées. Une trentaine de forages ont été équipés ainsi dans la plaine du Gharb. Sur la rive droite du Sebou on a trouvé de l’eau à faible profondeur, mais trop salée (0,5 gramme à 17 grammes) et là où elle est inutilisable on envisage de faire des pompages dans l’oued.

Dans la région de Ouezzan, au nord de la plaine du Gharb, le Génie rural a été amené à des installations particulièrement intéressantes. Toute la région est dépourvue de sources, par suite du décalage des synclinaux géologiques par rapport aux synclinaux géographiques et l’eau est à peu près inaccessible. Pour le ravitaillement en eau potable on a décidé d'installer des citernes de type vénitien qui rendent de grands services aux exploitations rurales dépourvues de sources et de nappes souterraines accessibles!. Cela consiste à recueillir l’eau de pluie dans une citerne formée par une cavité en partie naturelle, en partie artificielle, entièrement revêtue d’un corroi d’argile de 20 centimètres et remplie de matériaux filtrants. La réalisation d’un impluvium important est facilitée en plaçant la citerne dans un petit ravin ou un thalweg que l’on barre pour constituer une cuvette fermée. Une telle installation permet de recueillir près des 4/5 de la quantité d’eau tombée sur l’impluvium. L'eau recueillie à la partie inférieure du barrage ou dans un puits central est bactériologiquement pure, inodore, fraîche et de saveur agréable, l'installation est peu coû-

1. Voir Médecin Commandant Russo, Chef du Bureau Hydrogéologique de l'Institut Scientitique Chéritien. Note sur l’organisation des points d’eau en régions dépourvues de sources au moyen de citernes du type vénitien. Brochure de la Direction Générale de l'Agriculture. |

teuse et permet d'obtenir les quantités d’eau que l'on désire. De telles sources artificielles sont susceptibles de rendre de grands services dans la région du Gharb pour l'alimentation des fermes dépourvues de sources ou de nappes aquifères proches.

2° Assainissements locaux.

Il était nécessaire de procéder dès que possible à l’assainissement des régions marécageuses de superficie moyenne. Ces marécages ou dayas, outre qu'ils rendaient inutilisables des terrains généralement fertiles, constituaient un danger permanent de contamination pour les populations voisines.

Des travaux assez importants ont été faits pour assécher les marais du Douiet près de Fès, ceux du Fouarat à Nouiret el Kebira, etc.

3° Irrigations.

L'irrigation des lots de colonisation soit par l’amélioration des ouvrages indigènes existants, soit par l’exploitation de ressources nouvelles a été poussée très activement par la Direction de l’agriculture et de la colonisation.

C’est surtout pour les lotissements de colonisation voisins de Fès, Meknès et de Marrakech quedes travaux importants ont été exécutés. À Fès par exemple les séguias indigènes ont été remplacées par un canal dérivé de l’Oued N'ja.

Dans la région de Marrakech, l'aménagement des lots de colonisation présentait des difficultés. Les besoins y étaient en effet considérables et l’eau qui suffisait à peine aux exploitations indigènes devait pourtant nécessairement être mise à la disposition des colons puisque toute culture est impossible sans irrigation. Une idée des quantités d’eau nécessaires aux cultures nous est donnée par le procèsverbal de la réunion des colons des lotissements de Marra-

kech à la ferme expérimentale de La Ménara! qui eut lieu le 1er juin 1926. Les colons se sont accordés à reconnaître qu’il fallait pour les céréales une moyenne de 4.500 mètres cubes à l’hectare de décembre à avril, soit 2/5 de litre par seconde. Un tiers de la surface étant généralement réservé à la jachère et 1/5 de la superficie impropre à la culture, le débit moyen par hectare de surface cultivée n’est plus que de 1/5 de litre par seconde. Les colons ont demandé que tout soit mis en œuvre pour assurer ce débit continu. De plus ils ont décidé que la superficie irrigable pendant l’été susceptible de permettre aux colons de vivre dans des conditions normales était le lot de 20 hectares avec un débit disponible de 2/3 de litre par seconde.

Les nombreuses seguias construites par les indigènes, l’enchevêtrement inextricable des rettaras abandonnées ou non, rendaient délicate la construction d’ouvrages nouveaux. Fallait-il s’en tenir au système ancien des séguias et des rettaras ou au contraire creuser des puits pour assécher la nappe souterraine profonde? Là se sont affrontées les idées de deux administrations différentes, la Direction de l’agriculture et celle des Travaux publics. Alors que la première est favorable à l'installation de pompages dans la nappe, les Travaux publics estiment qu'il est préférable de remplacer les rettaras indigènes à demi-comblées, mal tracées, peu étanches, par des canaux cimentés d'entretien facile. Des sommes énormes ont été engagées par cette administration dans la construction de rettaras nouvelles. Malheureusement les résultats ont été plutôt décevants. Parfois la rettara nouvelle bien installée et destinée à remplacer plusieurs ouvrages indigènes a pompé la nappe

1. Document qui nous a été aimablement cecmmuniqué par M. Journet Ingénieur en Chet du Génie Rural à Casablanca.

d'une façon tellement complète qu'elle a desséché dans un périmètre étendu toutes les installations existantes, entrainant la ruine des cultures et les protestations justifiées des indigènes. L'eau du sous-sol semblant actuellement utilisée au maximum dans la région de Marrakech on se trouve devant ce problème à première vue insoluble : donner de l’eau aux colons sans diminuer l’eau dont profitaient les indigènes. Car il ne faut pas oublier que dans la région du Haouz les colonsreprésentent une faible minorité en face des agriculteurs indigènes. La Direction des Travaux publics semble estimer que la solution la meilleure est la suivante : Remplacer plusieurs installations indigènes par une installation unique et moderne qui, bien équipée, donnera davantage d’eau que n’en donnaient ensemble les canaux primimitifs. La répartition de l’eau se ferait ensuite d’une part entre les indigènes qui auraient droit aux mêmes quantités de liquide dont ïls bénéficiaient auparavant, le surplus étant destiné aux nouveaux colons.

Il semble d’ailleurs que la Direction de la colonisation ait installé les lots sans se préoccuper suffisamment des possibilités de ravitaillement en eau. Dans la région de Marrakech où la culture ne peut se faire sans irrigation, les colons se sont trouvés dans l'impossibilité d'exploiter en attendant d’avoir de l’eau.

On a proposé également de faire non plus des rettaras nouvelles, mais des seguias cimentées et par conséquent étanches. Le débit des séguias indigènes est en effet extrèmement variable et ceci s'explique en partie par le caractère rudimentaire de leur installation. D'autre part, le nombre de cès dérivations est tel'que nombreux sont les oueds du versant septentrional du Grand Atlas qui: n’arrivent pas au Tensift, leur émissaire naturel. On pouvait donc

penser à substituer à cet ensemble informe de canaux un réseau moderne tracé selon un plan d'ensemble de répartition et constitué par des canaux étanches évitant ainsi le gaspillage et les pertes par infiltration.

Là encore on se trouve arrêté par une difficulté insurmontable, Les rettaras sont non seulement alimentées par les infiltrations des eaux de pluie dans la couche de terre alluvionnaire superficielle, mais aussi et en grande partie par les infiltrations qui se produisent dans le lit même des séguias. Si donc l’on substitue à ces canaux en terre des conduits cimentés on diminue immédiatement le débit des rettaras voisines d’une quantité correspondant aux infiltrations supprimées. Le surplus donné aux séguias se trouve retiré aux rettaras, Donc une nouvelle répartition de l’eau est encore nécessaire.

Cette question de l’eau dans la région de Marrakech a soulevé de grosses difficultés techniques encore aggravées par une rivalité entre le petit noyau des colons européens et les nombreux agriculteurs indigènes. Lorsqu’à la suite de premiers travaux on se préoccupa de la distribution de l’eau disponible, on voulut d’abord satisfaire aux demandes des colons. Le résultat ne se fit pas attendre; les indigènes virent leurs irrigations asséchées, leurs récoltes ruinées et protestèrent. La médiocrité des installations alors réalisées par les colons européens ne justifiait pas la ruine des cultures indigènes florissantes depuis de nombreuses années. Il fallut, à l'inverse de ce que l’on avait fait, conserver aux indigènes l’eau dont ils jouissaient auparavant et donner aux nouveaux colons le surplus disponible.

Le seul moyen de contenter tout le monde est donc de créer des ressources nouvelles, Il est difficile de construire des rettaras plus productivessans diminuer le débit des rettaras voisines. La totalité de la nappe superficielle existante

étant actuellement exploitée, la seule solution semble être l'exploitation en profondeur et surtout l'alimentation de la nappe sous-jacente par de petits barrages sur les pentes de

l'Atlas.

Les très nombreuses séguias indigènes de la région étaient en aussi mauvais état que les rettaras. Les berges détériorées par le courant, par le passage des bestiaux et surtout par les usagers qui, chaque fois que revenait leur tour d’eau, construisaient un barrage en terre et ouvraient le flanc du canal au droit de leur propriété. IL était facile d'améliorer sans trop de frais des installations. On consolida les berges avec desgabionnages métalliques, surtout aux abords immédiats des prises d’eaux, dont quelques-unes furent maçonnées et la presque totalité équipée de partiteurs métalliques à vannes mobiles. Le croisement des canaux avec d’autres séguias ou avec des oueds ‘fut réalisé à l’aide d’aqueducs et de siphons. Enfin et surtout une réglementation fut établie précisant les droits des différents usagers sur chaque séguia.

En présence de cette insuffisance de l’eau dans la plaine où les cultures sont si nombreuses, si riches et si productives on en vient à se demander s’il ne serait pas possible de capter directement toute l’eau qui s'écoule de la montagne. La plupart des oueds qui alimentent la région sont déjà saignés dans leur cours supérieur par un très grand nombre de séguias irriguant de maigres cultures indigènes peu productives. L'eau y est employée avec une abondance qui ne correspond pas aux besoins des plantations. Certes la totalité de cette eau n’est pas perdue pour les agriculteurs d’aval puisqu'elle rejoint par infiltrations la nappe souterraine. Il s’en perd néanmoins de grandes quantités. Il serait possible par une réglementation étroite des droits

d’eau en montagne, basée sur l’étendue et la nature des cultures, de récupérer des masses importantes de liquide qui deviendraient alors disponibles pour les irrigations d’aval.

Dans la région de Fès et de Meknès les difficultés furent moins grandes pour améliorer les ouvrages existants. Là encore on se trouvait en présence d’un réseau d'irrigation extrêmement complet, mais sans plan d'ensemble et sans organisation. Les procédés de répartition et de distribution des eaux étaient extrêmement sommaires, mais les transformations durent être menées avec prudence. De nombreuses séguias dérivées de l’'Oued Fès ont été restaurées, rectifiées et munies de partiteurs modernes assurant une répartition plus Juste des eaux.

Un des exemples les plus caractéristiques de l’aménagement d'ouvrages existants est celui qui a été réalisé par l'Administration-des Travaux publics à la source Sidi Yahia d’Oujdat. A Oujda se tenait une véritable bourse des eaux avec vente aux enchères et adjudication au plus offrant. Cette pratique donna naturellement lieu à de nombreux abus. L’accaparement des parts d’eau par les intermédiaires entraînait une hausse extrêmement forte des prix, amenant la ruine de nombreux cultivateurs et le gaspillage d’une grande partie du liquide. La nécessité d’établir une répartition plus juste amena l’Administration à fixer une limitation des prix, mais cette mesure n’eut d'autre résultat que celui de perdre une quantité d’eau de plus en plus grande, les vendeurs refusant de la céder au prix fixé. Un forage artésien réalisé par les Travaux publics donna

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