CHAPITRE III
INCONVENIENTS DES PISCINES. AFFECTIONS DONT ELLES PEUVENT ÊTRE LA CAUSE
Les piscines publiques municipales présentent de gras inconvénients, en dehors de toutes conceptions architecturales, qui résultent de ce que ces établissements sont fréquentés, d’une part, par des gens qui ont besoin de se laver, d'autre part, par de jeunes sportifs qui viennent s’y entrainer à la natation. Comme le dit M. le D’ Bordas, dans les Annales d'hygiène, cette clientèle est formée d'éléments les plus hétérogènes ; on y voit pêle-mêle des fonctionnaires, des employés, des commerçants du quartier, à côté de travailleurs de tous genres, débardeurs travaillant sur les quais de la Seine ou du canal Saint-Martin, charbonniers et autres personnes dont le métier salit beaucoup. L'été, il faut y ajouter tous les étrangers : Serbes, Tchéco-Slovaques, Algériens, Marocains,etc. L'éducation de tous ces gens est inégale; pour un petitnombre qui possède quelques notions d'hygiène et s'appliquent à en respecter les règlements, combien d’autres — et ils sont la grande majorité — en ignorent les principes les plus élémentaires. C’est ainsi que la plupart des baigneurs ne tien-
nent aucun compile des règlements et pénètrent directement sur les quais sans prendre au préalable la douche de propreté avec savonnage,ni même le moindre pédiluve. Ils arrivent ainsi dans la piscine, portant sur leur épiderme toutes les souillures de la ville, de l’usine ou du chantier, et certains, nous dit encore le D' Bordas, sont dans un tel état de saleté que l’on ne se rend pas compte qu’ils sont déchaussés tant leurs pieds sont noirs. De plus, ces clients malpropres se permettent d'abandonner certaines de leurs excrétions dans l’eau du bassin, les uns se contentant d’y vider leur vessie, ce qui est un phénomène physiologique normal quoique regrettable pour une piscine, les autres allant jusqu'à y évacuer le contenu de leur intestin. Il a été en effet constaté dans certaines piscines, avant l'ouverture des bains, et alors que l’eau est encore calme et relativement limpide, des masses noires et solides flottant vers les angles du bassin de natation. Ces déjections sont enlevées chaque jour avant l’ouverture de l’établissement. Ajoutons à cela que l’eau des piscines n’est en général pas assez fréquemment renouvelée; de plus, son épuration est souvent insuffisante, de sorte que les germes laissés par les différents baigneurs peuvent s’y développer tout à leur aise, surtout aux heures de repos, aidés par la température de 28 à 30 degrés favorable au pullulement des micro-organismes. En outre, si la filtration clarifie cette eau en la débarrassant de ses corps étrangers, il ne s’ensuit pas qu'elle la purifie au
point de vue microbien; elle réalise à ce point de vue un milieu très souillé, cause de contaminations de toutes sortes. |
En Allemagne, en 1908, le D' Selter de Bonn, a fait des recherches bactériologiques sur l’eau de la piscine de natation d’un établissement de bains de cette ville ; le bassin mesurait 420 mètres cubes ; les prélèvements d'échantillons, renouvelés tous les trois jours ont été faits à des moments différents de la journée ; l’ensemencement sur gélatine a permis de constater que le nombre des bactéries augmentait en particulier pendant les bains populaires.
En 1915, à Londres, une Commission nommée par le Royal Sanitary [Institute a été chargée d’analyser l’eau de différentes piscines. Elle a constaté la présence de 342.000 bactéries par centimètre cube dans l’eau d’une piscine de 450 mètres cubes, qui avaitreçu 380 baigneurs dans la journée où fut effectué le prélèvement ; celte eau, à son arrivée dans le bassin, ne contenait que 460 bactéries au centimètre cube. Parmi ces 342.000 bactéries, les coli étaient en majorité, puis venaient le bacille d'Eberth, et en dernier lieu le bacille de Koch.
Depuis, en France, MM. les D" Bordas, Dubief, Tanon et Neveu, ont montré qu'il y avait accroissement très notable du nombre des germes dans les trois jours qui suivent le renouvellement de l’eau des bassins de natation. Ils ont trouvé, par exemple, d’après les Annales d'hygiène, les chiffres suivants :
1° Le jour du renouvellement de l’eau :
ee 87 —
Colibacilles : 25.000 par litre.
Autres microorganismes : 60.000 par centimètre cube.
2° Avant le renouvellement de l’eau :
Colibacilles : 40.000 par litre.
Autres microorganismes : 130.000 par centimètre cube.
Ces chiffres concernent les prélèvements faits dans l’eau des piscines réservées aux hommes. Les analyses de prélèvements faits dans l’eau de piscines fréquentées par les femmes ont montré une quantité beaucoup plus grande de bactéries. Le nombre de ces espèces devrait être plus élevé, étant donnée l'apparence de l’eau ; mais la numération n’en est pas possible à cause du développement rapide, dans les plaques de gélatine, des espèces liquéfiantes. Celles-ci comme le bacillus putridus liquefaciens, le fluorescens liquefaciens, sont les plus répandues, 'et montrent que les eaux examinées sont très chargées en matières organiques.
Les causes de contamination de l’eau des piscines sont de plusieurs ordres : d’abord la peau des baigneurs v dépose, non seulement des souillures de la ville, mais aussi les microbes des alfections parasitaires dont elle peut être le siège; il faut encore songer à la blennorragie, aux crachats des tuberculeux : un Anglais, le D' Pearce, dans un article paru dans The Lancet en 1910, dit que les germes de tuberculose et de diphtérie peuvent se rencontrer dans l'eau des piscines, Enfin, les déjections des baigveurs
ir |—38—
peuvent encore apporter les germes d’affections telles que la dysenierie et la fièvre typhoïde, et ceci nous amène à penser au danger que peuvent faire courir les porteurs sains de bacilles typhiques qui se plongent dans les bassins de natation.
Deux affections dues à l’eau des piscines ont, en ces # dernières années, particulièrement ému les milieux 70 médicaux ; ce son la conjonctivite des bassins de | natation et la spirochétose ictéro-hémorragique.
I. — Conjonctivite dite « des Bassins de Natation ». — En février 1922, à la Société d’'Ophtalmologie de Paris, MM. Chaillous et Nida présentent deux malades atteints de conjonctivite
1 folliculaire ; ces deux cas font partie d’une série de “438 } anus ; + huit malades, dont sept sont des habitués de la pis- Fe cine municipale Ledru-Rollin et dont un aurait fré- ‘40 . ni ,
54 quenté la piscine de l’Avenue de la gare.
A la même séance de la Société d'Ophtalmologie, . Fe le Dr Morax présente 2 cas semblables constatés éga- É : lement chez des habitués des piscines publiques.
Dans la discussion qui suivit la présentation de ces malades, différents auteurs exposèrent 33 cas de ce genre.
Enfin, le 26 mai 1923, à la Société de Médecine de Paris, le D' Bourdier présente un malade atteint d’une affection conjouctivale dont l'entité clinique correspond à l'affection décrite. Nous nous permettons de reproduire ici l'observation qu'il lut à cette séance :
Juste
OBSERVATION. — À la suite de ;bains répétés pris dans la piscine municipale de l'avenue Ledru-Rollin, des signes particuliers d’inflammation conjonctivale apparurent à l'œil gauche du malade; ces signes étaient manifestes à la muqueuse des deux paupières, supérieure et inférieure, et revêtaient l’aspect d’une conjonctivite folliculaire avec secrétion peu accentuée, Ces lésions étaient accompagnées de l'existence d’une forte adénopathie au niveau du ganglion préauriculaire et d’un ganglion supérieur parotidien.
Les autres symptômes oculaires sont nuls ou effacés ; la
cornée reste indemne et le pronostic visuel est excellent.
Tous ces cas se sont toujours terminés par la guérison après une évolution variant de quelques semaines à trois mois.
Des cas analogues ont été observés également à l'étranger : en 1899, en Allemagne, Schulz et Fehr en signalent ; en 1900, Fehr en fit une description portant sur 40 cas. En Belgique, la Société d’Ophtalmologie en signale 20 cas dont 17 provenaient d’une même piscine.
Enfin, M. le D' Bourdier, que nous remercions de son bienveillant accueil, a bien voulu nous dire, que, depuis sa communication à la Société de Médecine il a eu occasion d’en soigner quelques nouveaux cas qui ne diffèrent pas de celui qu'il a décrit.
IL, «» Spirochétose ictéro-hémorragique. — M. le D: Levassort en a signalé 3 cas : l’un d’eux a été, de sa part, l’objet d’une communication à la
Société de Médecine de Paris le 26 juin 1924. S'il n’est pas nettement démontré que ces cas de spirochétose ont pour origine l'eau des piscines de natation, une chose est néanmoins certaine, c'est que Îles malades dont parle le D’ Levassort étaient des habitués des bains de natation en piscines. L'observation que nous reproduisons ci-dessous a été empruntée au Bulletin de la Société de Médecine de Paris du 6 janvier 1924 :
OBSERvATION. — Le 5 novembre 1923, au cours de la journée, un jeune homme est pris de syncopes et de vomissements ; il a une grosse température, 4o degrés; les yeux sont larmoyants, avec rougeur érysipélateuse de la face. La langue est saburrale et la gorge d’un rouge vif,sans exsudat;
rien aux poumons.
Le lendemain, la rougeur érysipélateuse de la face avait disparu, le catarrhe oculaire s'était amendé ; la gorge était toujours rouge ; les syncopes et les vomissements persistaient à intervalles irréguliers. En plus de ces symptômes, il était apparu une myalgie des plus pénibles, localisée aux muscles du cou, des bras et des jambes. Il existait, en outre, un peu d’ictère au niveau des conjonctives; les urines étaient peu
abondantes.
Le surlendemain, 7 novembre, apparition d’un ictère généralisé, avec foie indolore et à peine augmenté de volume; pas de splénomégalie; urines rares et nettement hématiques.
Dans les jours qui suivent, les symptômes persistent, les
urines sont de moins en moins abondantes ; il y a de l'agita--
tion, des maux de tête; on est forcé de sonder le malade et on ramène 5 à 600 grammes d'urine,
Le 12 novembre, le malade est transféré d'urgence à l'Hôpital Pasteur où l'on fera le diagnostic de spirochétose ictéro-hémorragique.
Là, le médecin traitant s’enquit si le jeune malade n'avait pas été se livrer à l'exercice de la natation dans les jours qui avaient précédé sa maladie. 11 apprit que, lorsque le 5 novembre il fit appeler le D' Levassort il était fatigué et mal à l'aise depuis huit à dix jours; le malade était ailé se baigner à la piscine vers le 25 octobre et y était demeuré longtemps, ayant fait un match de 600 mètres. Dans sa cabine, il s'était trouvé mal et ses camarades avaient dû le ramener à son domicile. Après plusieurs rechutes, il a quitté l'hôpital le
18 janvier dernier.
Ce cas de spirochétose ictéro-hémorragique consécutif à l'eau contaminée d’une piscine n’est pas isolé. M. le D' Louis Martin, directeur de l'Hôpital Pasteur, en a signalé un autre cas à cette époque, traité, comme. le précédent, au dit hôpital. M. le D' Levassort, dans sa communication, mentionne deux autres cas semblables traités à Lariboisière dont on rattache l’origine à l’eau d’une même piscine.
Au cours de la discussion qui a suivi l'exposé de cette observation, M. Marcel Labbé rapporta que les Allemands avaient déjà signalé des épidémies d’ictère infectieux survenues chez des jeunes gens et des soldats qui se baignaient dans les piscines.
es da =
Tous ceux qui ont eü l’occasion de soigner de tels malades ont été ananimes à incriminer l’eau de cettaines piscinés publiques. Ceci n’est pas pour nous étonnér après cé que nous avons dit sur les inconvénients inhérents au fonctionnemént actüel de ces établissements : hétérogénéité de la clientèle, trop grande afluence dés baigreurs et leur malpropreté, inobservation des règlements, manque de surveillance, renouvellement trop peu fréquent dé l’eau, font que les bassins de natation deviennent de véritables bouillons dé culture.