CHAPITRE II
PSYCHOTHÉRAPIE
Tous les auteurs s’accordent aujourd’hui à reconnaître l'importance de la psychothérapie dans le traitement de l’asthénie nerveuse. Et cependant ce sujet a été presque toujours sacrifié dans les traités ou les monographies. Nous pensons avec Strümpel, avec Bouveret, que l’action morale exercée par le médecin et le milieu sur le neurasthénique, constitue un des plus puissants agents thérapeutiques que l’on puisse mettre en œuvre.
Cette manière de voir, que nous exprimions dans la première édition de cet ouvrage, a été depuis reprise et développée, peut-être même avec quelque exagération, par divers auteurs1. C'est ainsi que Dubois (de Berne) est allé jusqu’à soutenir non seulement que la psychothérapie constituait la méthode de traitement applicable à toutes les psy-
I. Dubois (de Berne), toc. cil. — Jean Camus et Pli. Pogniez, Isolement et psychothérapie, avec préface de J. Déjerine, Alcan, Paris, 1904.
chonévroses sans exception, opinion à laquelle il nous est impossible de souscrire, mais encore que son emploi dispense dans la neurasthénie de recourir à toute autre thérapeutique. Nous ne saurions nous ranger à celte manière de voir exclusive, à laquelle, d’ailleurs, Dubois lui-mème et Déjerine, qui l'a adoptée, ne sont pas strictement fidèles puisqu’ils associent à la psychothérapie le repos et le régime.
Nous estimons qu’en thérapeutique rien n'est fâcheux comme le système. La psychothérapie n’est pas plus que l’électricité ou la douche une panacée applicable à tout, et on n'aboutirait qu'à la compromettre si l'on se proposait de l'employer sous une forme toujours identique dans tous les cas de psychonévroses sans distinction. J'ai insisté plus haut sur la nécessité qu'il y a, avant d'instituer le traitement d’une affection nerveuse, à établir d’abord un diagnostic différentiel précis. Telle médication psychique qui réussit à merveille dans telle de ces affections, échoue radicalement dans telle autre. La mélancolie ne se traite pas comme la folie du doute, ni celle-ci comme l'hystérie, ni l’hystérie comme la neurasthénie dont elle se rapproche pourtant par certains côtés, avec laquelle du moins elle s’associe souvent
11 y a plus : c'est presque énoncer une vérité
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banale de dire que la même thérapeutique n'est pas applicable à toutes les formes d’une même affection et qu’en ce qui concerne notamment la neurasthénie, il est indispensable d’adapter les méthodes ou au moins les procédés de traitement aux particularités de chaque cas.
Ces réserves faites, nous estimons que s’il est une affection nerveuse où la psychothérapie rend des services c’est, après l’hystérie, la neurasthénie.
Non pas que nous considérions, à l’exemple do quelques auteurs, l’affection comme purement mentale. Nous l’avons définie une maladie do fatigue, et nous pensons qu’elle consiste dans un affaiblissement de la force nerveuse. Mais si la neurasthénie n'est pas, tant s’en faut, une maladie exclusivement, ni même surtout psychique, c’est une maladie à l'origine et au cours de laquelle le psychisme joue cependant un rôle multiple et important. Il tient dans son étiologie la place prépondérante puisque, comme nous l’avons indiqué, les causes les plus communes de la neurasthénie sont d'ordre moral : émotions, soucis, chagrins, préoccupations d’affaires. 11 occupe aussi une large place dans la symptomatologie, d’abord parce que la fatigue intéresse les fonctions psychiques proprement dites (mémoire, volonté, émotivité) au même litre que les autres fonctions nerveuses,
ensuite et surtout parce qu'il intervient pour fixer dans l’esprit certaines images qui constituent dès lors des troubles permanents et durables même quand la cause initiale qui les a engendrées a disparu. Tel phénomène local qui, au début, relève de l’asthénie nerveuse pure (atonie gastrointestinale, amyosthénie localisée, topoalgie, etc. , peut à la longue, par l’habitude acquise, faire partie intégrante du psychisme. D'ailleurs, de même que dans les affections organiques (tabes, sclérose en plaques), l’esprit surajoute assez souvent aux troubles qui relèvent directement de la lésion ceux qu’engendre l’appréhension, la crainte, l'autosuggestion, de même, dans la neurasthénie, il amplifie parfois le tableau au delà des phénomènes qui dépendent exclusivement de la fatigue. On conçoit dès lors que la thérapeutique ne puisse négliger son rôle et doive au contraire en tenir un grand compte, .soit qu’il s’agisse d'éloigner, par l’isolement par exemple, les impressions sensorielles ou les associations d’idées susceptibles de rappeler les émotions ou les préoccupations qui ont été à l'origine de l’affection, soit qu'on cherche à stimuler l’énergie défaillante de la volonté, soit que, par une sorte de rééducation, on vise à faire disparaître de mauvaises habitudes acquises et à aider l’esprit à rectifier certaines perceptions erronées.
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C'est là, en matière de neurasthénie, le rôle de la psychothérapie.
En exposant les causes et les symptômes de l'affection nous nous sommes efforcé de mettre en relief le rôle dévolu aux peines morales, aux passions tristes dans la pathogénie de la névrose, et l'importance de l'état de dépression mentale dans lequel vivent la plupart des neurasthéniques, qu'elle qu'ait été d'ailleurs la cause productrice de leur maladie. La déchéance de l’énergie psychique, de la volonté, la tendance au découragement, aux idées tristes, aux préoccupations hypocondriaques suscitées et entretenues parles sensations pénibles dont ils sont tourmentés, tels sont, avons-nous dit, les traits essentiels de la physionomie morale de ces malades. Nous avons insisté, comme il convenait, sur leur impressionnabilité, sur la facilité avec laquelle ils obéissent aux excitations diverses qui leur viennent soit d’eux-mêmes, soit de leur entourage, en un mot sur leur suggestibilité. Suggestionnables à l’état de veille, ils le sont en effet presque tous, bien qu'à des degrés variables. Conséquence directe de l’affaiblissement de leur personnalité morale, cette suggestibilité est assurément une condition fâcheuse, puisqu’elle les livre à peu près sans défense à l'influence le plus souvent déprimante qu’exercent sur leur esprit, leurs
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troubles fonctionnels et le milieu môme dans lequel leur maladie s'est développée. Mais, en revanche, elle permet au médecin d’agir d’une manière favorable sur l’état mental de ces sujets, de les réconforter moralement, de leur rendre le courage et la confiance qu’ils ont perdus en écartant de leur esprit les craintes, les idées tristes, les obsessions hypocondriaques qui ont engendré l’épuisement nerveux ou qui concourent pour une large part à son entretien.
Le traitement psychique des neurasthéniques ne consiste pas seulement dans l'influence morale réconfortante que le médecin est appelé à exercer sur le malade par ses paroles et par son attitude. Indépendamment de cette action directe du médecin sur le patient, il existe tout un ensemble d’influences psychiques dont la valeur thérapeutique n’est pas moindre et qu’il faut bien connaître : nous voulons parler des incitations suggestives que communique à l’esprit du malade la mise en œuvre des diverses mesures hygiéniques qui interviennent dans le traitement général de l’épuisement nerveux. L'isolement, le séjour à la campagne, sous un climat favorable, l’hydrothérapie, l'électricité, tous ces agents hygiéniques et thérapeutiques qui semblent s’adresser uniquement à l'état organique du patient , agissent aussi sur son étal mental. Nous ne préten-
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dons pas que les agents physiques, tels que l’eau ou l’électricité, par exemple, soient exclusivement redevables de leurs effets thérapeutiques à l’influence suggestive qu’ils exercent sur l’esprit des névropathes; mais il est certain que cette influence est considérable. C’est pourquoi nous devons ici envisager successivement :
1° L’action psychothérapique des différentes mesures d’hygiène que comprend le traitement général de la neurasthénie;
2° Le rôle psychothérapique du médecin.
1° Influence psychique des différentes mesures d’hygiène utilisées dans le traitement général de la neurasthénie ( Psychothérapie indirecte). — L'action bienfaisante qu’exerce sur le moral des neurasthéniques la mise en œuvre des différents moyens hygiéniques que nous envisagerons successivement dans les chapitres ultérieurs, est incon- * testable; elle constitue un appoint précieux dans le traitement psychique de cette catégorie de malades. L 'isolement, l'éloignement du milieu où s’est développé l’état névropathique, le séjour à la campagne, ou dans un établissement spécial, l’hydrothérapie, l’électricité, tous ces agents thérapeutiques n’influencenL pas seulement l’état somatique des patients; mais, par des procédés
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fort dissemblables, ils agissent aussi d’une manière favorable sur leur étal mental. On peut même affirmer que c’est à cette action morale qu’ils doivent la meilleure part de leur puissance curative.
En s'isolant de sa famille , en s'éloignant du milieu dans lequel sa neurasthénie s'est constituée, soit qu’il séjourne à la campagne dans un site agréable ou qu'il s’installe dans un établissement spécial, le malade surmené réalise aussitôt une réforme qui est particulièrement favorable au rétablissement de son équilibre moral. Il se soustrait aux excitations, aux causes de fatigue inhérentes à l’exercice de sa profession, quelquefois aux soucis, aux chagrins, ou bien aux excès de toutes sortes auxquels il était exposé dans le milieu social où il a vécu jusqu’alors; en un mot, il écarte ainsi de son esprit tous les facteurs de surmenage et de dépression morale qui ont engendré l'état névropathique ou concouru à l’entretenir. Il cesse d'avoir constamment présents aux yeux les choses et les êtres au milieu desquels il a longtemps souffert et auxquels se sont étroitement associés le souvenir et la pensée de ses troubles et de ses misères quotidiennes. En s’éloignant de son entourage habituel, le malade échappe encore aux soins souvent trop attentifs, aux questions incessantes dont l'accablent ses proches sur sa santé, sur tel ou tel symp-
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tôme de son mal; il s’évade en quelque sorte de cette atmosphère morale faite de sollicitude et de commisération et quelquefois aussi d’ironique indiffé rence, où se cultivent si bien sa dépression mentale et l'irritabilité de son caractère. En rompant brusquemment avec ses habitudes, le neurasthénique, s’il est soumis, en son nouveau séjour, à l’influence réconfortante d’un climat approprié, de la vie calme des champs, renouvelle en quelque sorte son imagerie mentale et ses préoccupations hypocondriaques tendent à s’effacer. La discipline du traitement qui lui est prescrit redresse peu à peu l’énergie de sa volonté. Une personnalité nouvelle commence à se substituer à l’ancienne. Si dès ce moment le médecin vient exercer sur son esprit une influence suggestive, réconfortante et habilement conduite, les conditions essentielles du traitement psychique de l’état neurasthénique se trouveront réalisées.
L 'isolement, c’est-à-dire le séjour dans un établissement spécial, et la séparation de la famille sont des éléments essentiels de la méthode systématique de Weir-Mitchell, méthode que nous exposerons plus loin en détail. Mais cette mesure d’hygiène morale doit quelquefois être imposée, soit séparément, soit associée à d’autres moyens hygiéniques dans diverses formes de l’épuisement
Ballet. — Hyg. du neurasth. ‘ 14
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nerveux; et nous devons ici indiquer brièvement dans quels cas elle nous paraît être tout à fait nécessaire. Il est clair qu’il est tout un groupe de neurasthéniques que l’on peut traiter et guérir en les laissant dans leur famille : tels sont par exemple ceux qui ont versé dans la forme légère de l'épuisement nerveux à la suite de fatigues corporelles excessives ou sous l'influence d’un surmenage intellectuel. Par contre, quelle qu'ait été la cause de la neurasthénie, l'isolement prolongé, la cessation de toute relation avec la famille doivent être formellement prescrits au malade lorsqu'il présente l’un des symptômes suivants : un abattement moral profond, de l’anorexie, des préoccupations hypocondriaques persistantes, des phobies, des crises d’anxiété; il en est de même lorsqu'aux troubles fondamentaux de l'épuisement nerveux sont venus s’ajouter une intoxication chronique, l’éthylisme, la morphinomanie, la chloralomanie, l’éthéromanie, etc. La déchéance morale, l'affaiblissement de la volonté qui accompagnent ou plutôt d’où procèdent ces symptômes constituent le caractère fondamental de ces états névropathiques, et ce sont précisément ces altérations de la personnalité qui réclament impérieusement l'isolelcment du sujet. D’une manière générale, le médecin doit encore exiger la séparation toutes les fois
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que, dans son enquête sur l’entourage du malade, il découvre du côté des personnes vivant dans l’intimité de celui-ci soit une tendresse exagérée, soit une indifférence désobligeante, une inintelligence irritante de ses malaises et de ses souffrances.
Il y a, avons-nous dit, dans l’ensemble des procédés hygiéniques ou thérapeutiques qui constituent habituellement le traitement de l’épuisement nerveux, un certain nombre d’agents physiques dont la mise en œuvre peut influencer de la manière la plus heureuse l’état mental des malades. Au premier rang de ces procédés thérapeutiques qui sont susceptibles d’agir indirectement sur l’esprit du patient se place Y Électricité avec ses divers modes d’application. Il est certain que l’électricité statique (bains, douches, frictions, etc.) ou les courants continus, ou bien la faradisation, ont quelquefois soit amélioré sensiblement l’état général de quelques neurasthéniques, soit amené la disparition de tel ou tel symptôme marquant. 11 est permis de penser que la plupart des succès que l’on compte à l'actif des méthodes électrothérapiques sont bien plus imputables à la disposition d'esprit dans laquelle les malades se sont soumis à ce genre de traitement, qu’aux modifications organiques qu’il a pu apporter dans leurs centres nerveux. Il y a en effet des sujets qui, pour
une raison ou pour une autre, sont convaicus d’avance de 1 efficacité « du traitement électrique <>; ils ont foi en lui. D’autres, de culture moyenne, sont vivement impressionnés par cet agent physique de nature pour eux mystérieuse et puissante. Chez ces sujets, pour ainsi dire préparés au miracle thérapeutique, l’étincelle ou l'effluve ont vite réalisé l’autosuggestion bienfaisante. Moebius1 estime que les quatre cinquièmes des succès obtenus par l’électrothérapie sont dus à l'action suggestive que ses pratiques exercent sur l’esprit des patients. Pour Eulenburg la proportion de cette catégorie de cas serait d'un cinquième seulement. Il nous paraît difficile d’établir en chiffres précis le bilan des succès électrothérapiques attribuables à l’action suggestive. Nous ne nions pas que l’électricité puisse rendre de réels services en dehors de toute influence morale, mais il nous semble, comme à beaucoup de bons observateurs, que son action psychothérapique est incontestable. Le devoir du médecin est donc de discerner justement les cas dans lesquels le malade est appelé à bénéficier de cet agent de suggestion indirecte et à l’appliquer alors avec tout le soin et tout le sérieux nécessaires.