LES PREMIERS PAS
(Ar c’henta kammed)
« Les enfants de nos campagnes sont lents à
marcher seuls, retard qui provient de l’espèce d’abandon où ces petits êtres languissent dans leur berceau jusqu’au dixième ou onzième mois. Un enfant breton, vers cet âge, est ordinairement confié à la garde d’une jeune mendiante de cinq à six ans, qui ne peut servir à autre chose, et n'a que la force nécessaire pour asseoir sur ses bras le nourrisson encore débile dont la tête se penche de faiblesse vers les genoux, et parfois même y touche. Cette charge ne tardant guère à fatiguer la petite porteuse, elle s’en débarrasse en la déposant au hasard, quelquefois sur un fumier, souvent sur le sol humide, et puis court jouer sans plus s’en occuper. Vers le douzième mois, on a recours aux lisières qu'a proscrites plus d'un philanthrope, comme accoutumant à se jeter en avant dans une attitude où la poitrine devient le centre sur lequel porte le poids du corps. Ces lisières, tenues et dirigées par les mains d’une gardienne aussi étourdie, occasionnent à l'enfant des saccades qui, en multipliant les chutes, lui ôteraient de son audace naturelle, s’il ne profitait des moments où l’insouciante conductrice l’abandonne à lui-même
pour faire l'essai de ses forces. C’est alors qu'on peut le voir ramper, se soulever avec efforts, tomber et se relever pour retomber encore. Ces exercices répétés pendant quelque temps rendent à ses jeunes membres l'énergie que leur avaient fait perdre les longues entraves du maillot, et, plus vigoureux dès qu’il est plus libre, il se trouve bientôt capable de faire ses premiers pas. C’est par suite d’une liberté semblable que les petits nègres commencent dès le second mois à se traîner sur les genoux et sur les mains, et peuvent marcher seuls de très bonne heure ; leur agilité précoce démontre combien cette liberté leur est salutaire. »
Le disciple de Rousseau se prononce une fois de plus, chez Mareschal, pour la liberté précoce des mouvements. On trouve la même théorie au xvi° siècle chez Rabelais qui était médecin et qui, en matière d'éducation physique, comme en beaucoup d’autres choses, fut un précurseur remarquablement prévoyant. Mais du xvi° au xix° siècle, la médecine et l'hygiène ont lamentablement piétiné. Il à fallu la révolution médicale, qui a coïncidé avec la Révolution française, pour ramener les esprits à une plus juste compréhension des choses de la nature.
LA FONTAINE SALUTAIRE (Ar vammen iec’hedus)
« Bien que le ent qui aiguise d'appétit, et la.
tempérance qui empêche d'en abuser, soient sans
contredit les deux meilleurs médecins de l'homme, “ il est malheureusement une foule de maladies indi- gènes ou d'importation étrangère qu'on ne saurait
combattre qu'avec les secours de l'art ; ces secours, | qui abondent dans nos villes, manquent entièrement à dans nos campagnes. On y rencontre quelquefois, il est vrai, de ces hommes nés observateurs, c'est pres-
que dire nés médecins, qui, à force RC ét:
de pratique, savent au bout de vingt ans ce que l’é-
tude leur eût appris en deux heures ; mais ces quasidocteurs, pour une ordonnance presque raisonnable, en donnent par centaines qui sont funestes ou ridicules. C’est presque toujours, non pas la science, mais la foi qui les inspire. La médecine merveilleuse doit avoir, en effet, plus de crédit que la médecine naturelle parmi ces Armoricains qui vivent au sein d'un monde fantastique : chez eux les miracles des saints ont continué les enchantements des fées.
Depuis trois ou quatre mois, Corentin était brûlé par une fièvre opiniâtre ; sa mère ayant eu vainement récours, pour l'en délivrer, non à des re-
qui oeil ee 4e la Hévre Elle a, sui- vant l'usage, loué trois mendiants pour aller prier neuf, jours de suite auprès de la fontaine sacrée. Elle : Sy est rendue elle- -même, accompagnée de Soizic, et portant son fils sur ses bras. Nous voyons ici le petit j Ha paient tout nu, au moment où la servante va lui pas ser une chemise qu elle à trempée dans l’eau salutaire. L'enfant, aux approches du linge mouillé et froid, crie et cherche à l'éviter ; mais il faut que le vœu s 'accomplisse, et bon gré mal gré le jeune malade endossera la chemise imbibée de l'onde fébrifuge, heureux si, après n'avoir que souffert du mal, CA ne meurt pas du remède! La vieille mendiante | qui vient d'allumer aux pieds du saint une petite na bougie jaune, l’autre vieille qui. prie les mains join- ‘tes et enfin le pauvre qu’on voit à genoux en face de la statue, forment le trio de mendiants qu'a loué la mère de Corentin. Une femme, qui se lave le visage avec l’eau miraculeuse, est également malade de la fièvre. Cette ablution terminée, elle ira se plonger les pieds dans le petit bassin d'eau vive qui fournit au mendiant celle qu'il porte à ses yeux. L’écuelle, placée sur une pierre près de la niche sacrée, sollicite . et reçoit les offrandes des fidèles. Deux mendiants Ho qui passaient se sont également agenouillés, et ont
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soin de prononcer leurs prières à haute voix, afin qu’elles leur soient payées. »
Encore une curieuse scène qui relève en même temps de la médecine populaire et du folklore. P. Saintyves, dans son ouvrage Les Saints quérisseurs, a relevé de nombreuses pratiques d'un genre analogue à celui relaté par Mareschel. Après tout, ne peuton voir là l’origine semi-merveilleuse de la crinothérapie moderne ? Les « fontaines salutaires » n’étaient-elles pas en quelque sorte les eaux minérales des pauvres gens d'autrefois ?
Il semble que ce soit peu probable, étant donné les nombreuses pratiques de superstition et de maléfices qui existent encore de nos jours. Les « guérisseurs et charlatans » ont toujours joui dans nos campagnes et ont encore actuellement une notoriété qu'il est très difficile de combattre.
LE COMMENCEMENT DU SEVRAGE (An derou eus ann dizoun)
« On reproche aux nourrices des villes de sevrer trop tôt les enfants ; c’est le reproche opposé que
méritent celles de nos campagnes. L'époque convenable est indiquée par l'éruption des dents, et ici, on la retarde plus encore que là on ne la devance.
Corentin a vu éclore son quatrième printemps; aussi tient-il déjà sa place au bassin commun où ses maîtres et valets puisent la bouillie, soit d'avoine, soit de sarrazin, qui compose leur repas de midi, et tous les soirs on lui trempe, comme aux autres, sa petite écuellée de soupe; cependant il tette encore | Depuis longtemps sa mère, qui ne conserve plus de doutes sur une seconde grossesse, veut mettre fin à un allaitement qui l’épuise ; mais c’est une volonté de mère, toujours prête à céder devant celle de son fils. La famille, la servante, les valets ont résolu de forcer la trop facile nourrice à un sevrage que commandent l'intérêt de sa santé et celui de l'enfant qu'elle porte dans son sein ; cette grande conspiration domestique n’attendait qu'une occasion pour éclater : bientôt l’occasion désirée se présente. C’est le jour d’une lessive ; tous les hommes sont restés aux champs et toutes les femmes au lavoir. Corentin. est resté seul dans l'aire à battre, théâtre ordinaire de ses exploits enfantins. Après y avoir bien couru, sauté, joué, la fatigue qu'il éprouve et la soif qui s'y joint lui rappellent le sein de sa mère; il la cherche d’abord dans la maison, et puis parcourt, en l'appelant de toutes ses forces, les granges,
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les crèches et les hangars. Déjà la patience est près
de lui échapper, et ses petits sourcils se froncent,
quand le bruit des battoirs vient tout à coup frapper
son oreille ; c’est pour lui un trait de lumière. Ilse
saisit de l’escabelle, siège habituel de sa nourrice
quand elle lui donne le sein, et court, autant qu'il
peut courir avec le fardeau dont il s’est instinctivement chargé, vers les lieux où le bruit, qu'il s’arrete de temps en temps pour écouter, lui indique
qu’il trouvera ce qu'il cherche, La mère, qui n'a que trop entendu les mamm ! mamm ! répétés avec l'ac-
cent du besoin par son premier-né, est sortie de
l'eau, et se dispose, malgré vingt résolutions précé-
dentes, à satisfaire encore une fois, et une dernière fois, dit-elle, le nourrisson opiniâtre. Déjà elle a dé-
lacé sa camisole, et s’avance vers lui ; mais les fem-
mes s'opposent à ce nouvel acte de faiblesse maternelle. Une d'elles empêche le petit tyran d'appro-
cher, en le menaçant de son battoir, la plus vieille, pour le faire fuir, lui jette de l’eau avec la main, et une troisième lui montre, par dérision, une vache
enfoncée dans le marécage, en lui conseillant de s'adresser à elle. Le père de Corentin, qui travaillait dans un pré peu éloigné, attiré par cette rumeur
subite, s’est approché du lieu de la scène et, les bras
croisés et appuyés sur une barrière, sourit à l’'embarras de son fils, et s’applaudit intérieurement de