‹ L'hygiène sociale (volume 2)Chapitre 16 sur 21 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

J'arrive à la partie la plus délicate de mon exposé. C*est la première fois que la question que je vais aborder est portée devant un auditoire non médical. Elle est même considérée comme de celles qu'il est convenable de traiter par le silence, et je n'aurais aucune excuse pour l'avoir introduite dans cette série de leçons publiques, si elle n y apparaissait à un point de vue tout nouveau, et que je crois utile de faire connaître.

Pas plus ici que dans les pages qui précèdent, je n'apporte de documents de mon cru. Tout ce que je citerai est emprunté à des travaux publiés, et en particulier aux remarquables publications de mon maître et ami le professeur A. Fournier. Mais ce n'est pas au point de vue médical que je les envisagerai. Encore que les syphiliographes soient aussi préoccupés que les autres médecins des causes prochaines des maladies qu'ils soignent, ils sont obligés de considérer la maladie comme acquise, sans viser les conditions dans lesquelles elle a pu naître. Leur

sente en outre ce caractère particulier, qui nous oblige à lui faire une place à part, qu'elle n'alite pas son malade. Un syphilitique, un porteur de blennorrhagie peut contagionner à son aise, pendant toute la durée active de sa maladie, des dizaines, voire des centaines de personnes indemnes, et, s'ilya des répercussions ou des ricochets, devenir Torigine d'une série indéfinie de contagions nouvelles. Et rien parfois n'avertit ce malade qu'il est dangereux : rien ne l'avertit même dans des cas nombreux qu'il est malade. Bref, la syphilis se comporte comme une tuberculose invisible, comme un alcoolisme inoculable, et sa prévention ne peut ressembler à celle de ces maladies. Elle doit donc être étudiée à part.

C'est ici que se présente l'obstacle. Tout le monde sait en gros que la syphilis est une maladie redoutable. Il n'y a presque personne qui n'en ait vu ou su des cas dans sa famille ou parmi ses amis, mais on ne veut ni en parler ni en entendre parler. Il est convenu que c'est mmq maladie honteuse. L'origine de quelquesunes des contagions est en effet parfois tellement basse qu'elles n'éveillent aucun intérêt, et soulèvent même une sorte de répulsion. *( Tant pis, dit-on tout bas, et même parfois tout haut, tant pis pour ceux qui vont dans les lieux de débauche, où on est exposé à les rencontrer ; tant pis pour le chien qui retourne à son vomissement, ou au vomissement des^ autres, il n'a que ce qu'il mérite ! » Et il se trouve même de braves gens qui considèrent cette maladie comme une sorte de frein providentiel, mis aux excès de la chair, t Que l'homme qui s'abaisse jusqu'à « entrer dans une maison de débauche pour y satis*

« faire sa passion charnelle, puisse en rapporter une « maladie honteuse, nous ne trouvons pas cela mau- « vais^ et nous ne perdrons pas notre temps à nous « apitoyer sur son sort », et ailleurs, on trouve que la syphilis est un « mal parfois utile et salutaire », parce que c'est un a mal que Dieu a envoyé pour corrompre la chair luxurieuse ». Il faut respecter dans ses origines un zèle apostolique qui fait ainsi de la blennorrhagie et de la syphilis un supplice divin et un rouage d'aclion morale. Mais il faut regretter tout haut que de pareilles exagérations, disons de pareilles folies aient trouvé créance, car elles sont funestes au corps social tout entier. La lutte contre la syphilis n'est possible que si nous consentons à prendre ses malades pour des malheureux et non pour des coupables, comme on Ta trop souvent fait jusqu'ici.

Et d'ailleurs, à côté de ces prétendus coupables, quelle longue liste d'innocents il faudrait aussi croire massacrés aveuglément par une main divine, comme Font été ceux d'autrefois par une main que TEglise n'a cessé de maudire. Innocente en effet, n'estce pas, la femme à laquelle son mari rapporte la syphilis, quelle que soit du reste l'origine de cette syphilis. Et le nombre de ces femmes n'est pas petit. M. le Professeur A. Fournier en a fait le compte dans sa clientèle de ville. Sur cent femmes mariées infectées par les voies sexuelles, tout autre mode de contami-

Innocents enfin, dirai-je avec plus de conviction encore, tous ces jeunes cens, toutes ces jeunes filles qui s'exposent imprudemment à un péril sur lequel ils n'ont que des notions vag-ues, et que rien ne leur permet de soupçonner ; aussi innocents presque que les victimes que nous venons d'énumérer. Sait-on à quel âçe se contracte la syphilis. M. le docteur Ed. Fournier vient de faire à ce sujet une statistique très intéressante, pour laquelle il a utilisé les archives très bien tenues du cabinet de consultation de son père. Sur lo.ooo cas de syphilis observés dans la clien-

infecté : i® sa mère qui le nourrissait (chancre au sein); 2® sa sœur, â^ée de vingt ans, par l'intermédiaire d'une cuiller à bouche ; 3® une tante qui, venant d'accoucher, et ayant trop de lait, lui donna accidentellement le sein. Cette tante, à son tour, infecta : i^ son enfant nouveau- né qui succomba à la syphilis; 2® un de ses neveux, ég-alement nouveau-né, à qui elle donna accidentellement le sein. Ce dernier enfant infecta ultérieurement sa mère : Total 6 cas et 2 morts.

L'enfant B et l'enfant C infectent leur mère qui les nourrit, et celles-ci leurs maris. L'enfant C meurt de syphilis en décembre

L'enfant D meurt après avoir contagionné son petit frère par l'intermédiaire d'une cuiller commune, et sa mère qui infecte le père.

Enfin l'enfant E infecte d'abord sa nourrice, puis son frère de lait par l'intermédiaire d'une cuiller commune, puis sa mère qui, venant d'accoucher d'un nouvel enfant, donnait le sein à son premier né pour favoriser la sécrétion du lait, cette mère donne à son tour la syphilis à son dernier né et à son mari. Total : cinq contaminations vaccinales, dix-huit contaminations par ricochet, et quatre morts du fait de ce porte-vaccin syphilitique.

tèle masculine de la ville, 7.000 soit 70 0/0 étaient des fruits de jeunesse, et 800 avaient été contractés avant 20 ans. Dans la clientèle féminine, c'est bien pis : 20 0/0 des femmes contaminées le sont avant 19 ans *. La contagion est encore plus précoce dans la clientèle d'hôpital, où elle atteint le chiffre moyen de 4o 0/0 avant 19 ans. Eh bien ! je le demande avec le professeur Fournier, qui a averti ces jeunes hommes ou ces jeunes filles du danger couru ? A quel moment de leur éducation ont-ils rencontré sur ce sujet un conseil précis. Ah sans doute, on a fait ce qu'on a pu pour éveiller leur conscience morale. La mère, le prêtre, l'instituteur se sont relayés pour cette tâche auguste. Ils ont parlé de dignité, de pudeur, ils ont éveillé le plus qu'ils ont pu, chez les jeunes filles, le sentiment de répulsion, même de crainte. Le prêtre, la mère ont parlé de péché... et elles croient, les pauvrettes, que ce péché est comme les autres, un

^ Voici les chiffres précis. Ils ont leur valeur en raison du nombre des cas, et de la sûreté de l'information. Sur mille cas de syphilis masculine ou féminine, il y en a eu :

Hommes

Femmes

Contractés à

la i4* année. . . .

i5« année. . . .

i6« année. . ..

17e année

i8« année. . . .

ig« année. ...

ao« année

io4

La femme est contaminée plus jeune, lorsqu'elle Test, et c'est â Vàge de 20 ans que se trouve pour elle le maximum de fréquence de contaminations syphilitiques. L'homme commence plus tard, et c'est à 23 ans que la contag'ion est la plus fréquente chez lui.

de ceux dont on se déleste au confessionnal, avec une protestation de remords, et un bout de prière. Et eux, les pauvrets, qui ne savent guère sur ces questions que ce que leur apprennent les conversations entre camarades, ils plaisantent au sujet du danger et mettent même parfois quelque forfanterie à s'y exposer. Et je dis que quand ces jeunes étourneaux, qui ignorent ce qu'il peut y avoir de douleurs dans un baiser, tombent dans l'éternel piège de la nature, ils sont tout aussi innocents qu'Adam, qui avait un bon maître^ et qui pourtant a failli.

Notons même qu'ils sont plus excusables, car, enfin, Adam n'avait aucun mauvais exemple sous les yeux. Or, nous savons tous que l'éducation morale de la famille est parfois singulièrement déprimante, surtout dans de certaines classes, et je ne dis pas que ce soient toujours les dernières. Et puis^ quand elle a applaudi la mère qui fait bien son devoir, et payé le prêtre et l'instituteur qu'elle charge de prêcher la morale religieuse ou laïque, la société a soin de combattre l'effet de ces exemples ou de ces enseigne*ments par tout ce qu'elle permet d'étaler le long des murs, ou de promener sur le trottoir. Je neveux pas commencer un prêche. Je reconnais qu'il est difficile d'empêcher quelques-uns des abus dont je me plains* Je demande seulement qu'on me dise, qu-and un jeune homme ou une jeune fille s'abandonnent à une caresse dangereuse, si la société a fait ce qu'elle a pu pour les en détourner. Ses intentions étaient peut-être bonnes, mais quand il a fallu en venir au fait et préciser, une sotte pudeur Ta retenue et elle a laissé ses enfants sans viatique.

veille des noces, par un coup de pistolet du fiancé, chez qui les préoccupations, les écarts de régime, ont réveillé la maladie dormante, et qui effrayé de ces responsabilités nouvelles, s'en évade par la mort. Mais supposons notre malade marié, conscient du péril qui le menace, lui, sa femme et ses enfants : il se surveille minutieusement : eh bien, il arrive parfois que cela ne suffit pas, et que un beau jour, il -découvre avec terreur qu'il vient de commettre un crime. Le condamneriez -vous si vous étiez membre d'un jury criminel pouvant connaître de ces questions ? Pas plus que vous ne condamneriez un meurtrier qui ne l'aurait été qu'en jouant imprudemment avec un revolver. Tous deux avaient tort d'avoir une arme chargée avec détente facile. Mais aucun d'eux n^est vraiment coupable.

J'accorde que tout ne se passe pas toujours ainsi, <lans les conditions atténuantes que je viens d'indiquer. A côté du mari timoré, il n'est pas difficile de trouver le mari indifférent ou inconscient qui n'hésite pas devant le crime, qui en a pris d'avance son parti, et, entre les deux, tous les intermédiaires. Les derniers de la liste sont coupables, sans en être malheureux ; mais convenez que dans les premiers, et en général dans les groupes énumérés plus haut, il y a beaucoup plus de malheureux que de coupables.

Il faut donc renoncer au préjugé qui a fait créer le mot de maladies honteuses, et qui commande le

silence autour de ce fléau des familles et de Thumanité. Car c'est ici que nous retrouvons ce silence dont nous avons constaté les funestes eff'ets tant à propos de l'anémie des mineurs que de la tuberculose. Il n'a pas toujours les mêmes origines. Dans Tankylostomiase, c'était l'ignorance des mineurs, et Je désir des médecins des compagnies minières de ne pas se faire d'afl^aires. Dans la tuberculose, c'était l'indéracinable conviction au sujet de l'hérédité de la maladie, et la déchéance dont elle frappait les enfants de qui l'avait eue. Dans la syphilis, c'est son mauvais renom. Même les plus innocents de ceux <}ui en sont atteints la cachent, parfois même hésitent à en parler à leur médecin, vont chercher à Paris ou dans une grande ville des conseils hâtifs et forcément incomplets, comme venant d'un spécialiste qui ne les connaît pas. Encore, ces conseils, ils les suivent peu ou mal, parce que même la médication risque de dévoiler ce qu'ils veulent tenir à Tabri de tous les yeux. Comme conséquence, ici comme ailleurs, la maladie couverte par ce silence progresse de plus en plus. S'il fallait se fier aux apparences, et si chacun n'en savait ou n'en avait des exemples sous les yeux, on pourrait croire la syphilis absente. Pour savoir à quel degré elle est répandue, il faut s'adresser aux spécialistes, pour lesquels il n'y a pas de secret, et lorsqu'on les interroge à ce sujet, ils répondent par des chiffres qui étonnent. Quinze pour cent, dit l'un, vingt pour cent, dit l'autre, ce qui revient à dire qu'on compte un syphilitique sur 5 à 6 personnes. , J'ai même entendu un éminent syphiliographe me répondre : un sur trois.

façon d'autant plus redoutable que leur syphilis, à Tun ou à l'autre, ou même à tous deux, est plus jeune, plus voisine de sa période de début, plus mal traitée, plus grave. Dans les cas extrêmes, la mort survient déjà dans Tutérus, et c'est un avortement, très fréquent chez les femmes syphilitiques, chez lesquelles il atteint la proportion de 4o o/o ; c'est-à-dire que sur loo enfants conçus par ces femmes, soixante seulement viennent à terme. Parmi ces derniers il y en a qui sortent couverts de syphilides et qui vivent peu : quelques semaines. Parmi ceux qui viennent plus sains d'apparence, il y en a chez qui se révèle au bout de quelque temps ce que le professeur Fournier appelle si justement r inaptitude à la vie. Chétifs, malingres, comme ratatinés, s'endormant sur le sein, ils dépérissent peu à peu, et s'éteignent plutôt qu'ils ne meurent. Quelques-uns réussissent pourtant k prendre le des^ sus, comme on dit vulgairement ; mais ils restent faibles, jouets de toutes les maladies dont triomphent facilement des enfants plus vigoureux, exposés de préférence aux affections du système nerveux qui^ surexcité parfois sans être malade, a pu faire quelquefois d'eux des hommes de valeur. Enfin en remontant encore un échelon, on trouve ces enfants nerveux, mais bien portants, bien que d'aspect frêle, et d'apparence peu résistante, dont chacun a des exemples sous les yeux. Ceux-là ne sont pas exempts de toute tare. On peut dire qu'ils ont eu la syphilis, mais sous une forme très atténuée, et qu'ils en sont guéris. Ils semblent dans tous les cas revêtus d'une sorte d'immunité, et contractent la syphilis moins facilement que les autres. C'est par eux qu'on s'explique le mieux que la

syphilis, si répandue et si contagieuse, ne soit une maladie universelle nulle part, même dans les pays où elle est la plus commune; par eux aussi on comprend que dans les cas de vaccination d'un groupe d'enfants^ par un vaccin syphilitique, il y en ait presque toujours^ quelques-uns qui échappent à la contagion. Ces fils ou filles de syphilitiques en voie de guérison, guéris eux-mêmes, arrêtent la race dans la voie de la dégénérescence, et peuvent, s'ils se marient sainement, la reconstituer et avoir des enfants mieux constitués qu'eux-mêmes. Mais ces enfants, s'ils se contagionnent, peuvent devenir le point de départ d'une dégénérescence nouvelle, qui peut ne pas s'arrêter en route, et aboutir à l'extinction de la famille ou de la race.

Ici je voudrais prier le lecteur de ne pas s'égarer en^ des jugements téméraires, et de ne pas conclure à la syphilis des parents quand il voit apparaître dans une famille quelques-unes de ces particularités que je viens de décrire. Beaucoup d'autres causes peuvent produire les mêmes résultats, et en particulier la tuberculose et l'alcoolisme, que nous avons appris à connaître dans les pages qui précèdent. C'est ainsi que tout ménage où il y a beaucoup de fausses couches n'est pas nécessairement un ménage syphilisé. Mais il n'en est pas moins assuré que la polymortalité des jeunes est un signe usuel pour le diagnostic de la syphilis d'un des parents. La statistique permet même de mesurer la part des responsabilités. C'est ainsi que l'hérédité paternelle, quand elle est seule,, se chiffre, d'après M. A. Fournier, par une mortalité de 28 0/0 ; l'hérédité maternelle comporte une mor-

talilé de 60 0/0, et la double hérédité une mortalité de 68 0/0 \

Cette puissance^ meurtrière de la syphilis des parents diminue avec le temps, surtout si la maladie est traitée comme il convient, et finit par s'eftacer. Mais elle peut retentir parfois dans une longue série de grossesses, dans lesquelles on retrouve successivement tous les types que nous avons dessinés plus haut.

Je pourrais tracer un tableau analogue au sujet de la blennhorragie. Les traits n'en seraient pas, il est vrai, absolument les mêmes. Cette maladie est plus insidieuse que la syphilis, en ce sens qu'aussi contagieuse, elle se dissimule davantage et peut davantage être dissimulée. Un mari qui peut s'en croire guéri,

* Les chiffres peuvent encore s'élever plus haut quand la syphilis chez la mère est de date récenle. Voici à ce sujet quelques lignes significatives du Pr A. Fournier.

« J*ai vu, de mes yeux, ceci : 90 femmes, contagionnées par leur mari, sont devenues enceintes dès Xa première année de leur syphilis. A quel résultat ont abouti ces 90 grossesses ?

5o se sont terminées par avorlement ou expulsion d'enfants morts-nés.

38 par naissance d'enfants qui se sont rapidement éteints,

et 2 (2 seulement !) par naissance d'enfants qui ont survécu.

Et cette hécatombe d*enfants, où l'ai-je observée ? non pas à rhôpital, mais en ville et dans ma clientèle privée, c'est-à-dire dans des familles bourgeoises, ou même aristocratiques, sur des femmes jeunes, bien constituées et bien portantes pour la plupart, jouissant de tous les privilèges de l'hygiène et de la fortune ».

chiffre obtenu à celui qu'on trouverait de la même façon avec une famille saine. On voit de suite que ce travail n*est pas un exercice arithmétique, mais exige une enquête préalable que seul peut faire un médecin sur sa clientèle, ou une personne avertie sur sa famille ou ses plus intimes amis. Je publierai un jour^ si je réussis à la compléter, une enquête de cette nature portant sur cinq familles. D'ores et déjà j'y trouve ceci : c'est que le total des heures ou dea semaines vécues par les descendants d'un père ou d'une mère sains est à peu près le double du chiffre correspondant pour les descendants d'un père et d'une mère syphilitiques.

Un mal qui prend ces proportions n'est pas de ceux qui passent inaperçus ou dédaignés, et depuis long* temps toutes les nations chez lesquelles il sévit se sont préoccupées de le combattre, en essayant de guérir ceux qui en étaient atteints et de préserver ceux qui en étaient exempts. Je laisse décote, naturellement, la thérapeutique dans ce livre d'hygiène, non pourtant sans faire remarquer que dans l'espèce la thérapeutique est préventive, et qu'un syphilitique auquel un médecin a fait rapidement traverser la période aiguë pendant laquelle il est contagieux, devient au regard de la société un être inoffensif. C'est ainsi que tant de femmes, qui ont été syphilisées jeunes, peuvent à trente ans redevenir pratiquement saines au point de vue de la contagion, si elles ne le sont pas au

point de vue de la maternité. La majorité des prostituées est dans ce cas. Mais sans vouloir nier le bienfait préventif de la thérapeutique, il suffit de songer aux deux millions de nos compatriotes en phase active de la maladie pour voir que Teffort des médecins ne suffit pas.

Dans toutes les législations, il y a en outre des mesures préventives dont le caractère commun a toujours été, à toutes les époques, d'être extravagantes, parce que partout on a voulu y introduire de la morale, qui n^a rien à y faire, et cette fausse conception que ces maladies sont des maladies honteuses, et que ceux et surtout celles qui les propagent sont indignes de toute pitié. Avec de pareilles prémisses, on ne pouvait aboutir qu'à des sottises. Comme le public auquel s'adressent ces mesures préventives n'est pas, il faut le reconnaître, facile à manier, la répression a pris le pas sur la prévention, et c'est ainsi que nous en étions arrivés, il y a un siècle, à cette déportation arbitraire des femmes publiques, sur laquelle nous renseigne, d'une façon exacte, le roman de Manon Lescaut.

Aujourd'hui encore, il y a toute une catégorie de femmes hors la loi, qui peuvent être arrêtées, emprisonnées en dehors de toutes les formes de la justice, sans aucune des garanties que la loi assure à tous les citoyens. Elles sont devenues des choses, dont le public se sert quand il en a envie, car elles ont de la clientèle, et qu'il jette aux ordures quand il les a détériorées ou avilies. Bien plus, il trouve dans son pharisaïsme l'audace de traiter leur métier de honteux, comme s'il n'était pas aussi honteux d'acheter

que de vendre dans le trafic auquel elles se livrent; comme si, dans un fait beaucoup moins grave, Tachât de journaux ou de livres graveleux, le client qui encourage ce commerce n'était pas aussi méprisable que le libraire qui le fait.

Et il y a sur ce sujet quelque chose de plus extraordinaire encore : c'est TEtat rougissant de prendre acte de la prostitution, manifestant des pudeurs de jeune mariée quand il est question de la réglementer par voie législative, et fermant à son tour les yeux sur cette plaie dont il a abandonné le traitement aux empiriques.

Ce n'est pas par insouciance qu'il a lâché les rênes: il est bien trop amoureux d'autorité! Il s'est attaché au contraire de tout temps à tenir en laisse celte troupe indisciplinée. Mais c'est en vain qu'il a essayé de tout, qu'il est allé de l'extrême sévérité à la liberté absolue, en passant par tous les intermédiaires. Tous les modes de législation sont en ce moment-ci en présence et en comparaison sur les divers pays de l'Europe, et il n'y en a aucun qui paraisse nettement supérieur aux autres. Découragés, les Etats s'abandonnent, attendant un rayon d'en haut qui leur mon- Ire la véritable voie.

Ils suivent avec intérêt ce qui se publie, et surtout ce qui se dit dans ces grands Congrès internationaux pour la prophylaxie de la syphilis, dont on a pu espérer quelque chose, étant donné ce qu'ils réunis-

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. Eh bien oui, voilà le mal, c'est que toute réglemen* talion à ce sujet conserve le souvenir des préoccupations religieuses et de l'idée de péché, ou bien encore du pharisaïsme de nos mœurs publiques, duquel est sorti une morale d'Etat si différente parfois de la morale des particuliers. Dès qu'il est question de ces matières, tout le monde pontifie, tous les esprits se hérissonnent, et toutes les consciences, d'ordinaire très souples, deviennent inflexibles.

Chose singulière, cette passion apparaît aussi dans les Congrès internationaux dont je parlais tout à l'heure. A coup sûr, on ne se serait pas attendu à Vy retrouver. Ce sont là en général des personnes mûres, pour lesquelles la question n'est pas neuve. Il y a en abondance des médecins spécialistes, des hygiénistes, des philosophes, quelques-uns des évêques de la police des mœurs, tous gens pratiques, d'ordinaire posés, et peu enclins à l'emballement. Pourquoi n'aboutissent-ils qu'à échanger des paroles sans se convaincre ? C'est qu'ils apportent et conservent presque tous au congrès des passions et des principes.

Je sais bien qu'ils ont une autre prétention : celle d'apporter des faits, qu'ils résument sous forme de tableaux, de diagrammes et de statistiques. Je ne fais pas fi d'une statistique quand elle n'exige qu'un classement très simple et qu'elle est faite par quelqu'un très méticuleux et très désintéressé dans le résultat. Mais que peut-elle être quand elle est difficile, tout en nuances, et faite par quelqu'un qui ne se fait pas une opinion à l'aide de la statistique qu'il adressée, mais chez lequel l'opinion a précédé la statistique. Ixicon-

sciemment, instinctivement, il choisit ses faits, et ce qu'il y a de piquant, c'est qu'il s'étonne parfois de retrouver son opinion confirmée par son travail de statistique. On récolte ce qu'on sème. Ainsi faite, une statistique est une autre forme de l'opinion de son auteur : elle est seulement plus obscure et plus confuse.

Il ne faut donc pas s'étonner que, portant sur le même sujet, elles ge contredisent parfois absolument. Le spectacle de ces contradictions et de l'inanité des -discussions à leur sujet, a été tel au congrès de Bruxelles que le D*" Ehlers, de Copenhague, a pu dire sans soulever de protestations qu'il fallait renoncer à avoir recours aux statistiques, et que c'était peine perdue que de les dresser et de les discuter.

La statistique faisant défaut, et ayant découragé ceux qui pouvaient avoir confiance en elle, que reste-t-il? Pas grand chose. Il y a bien encore d'autres arguments qui se sont usés à force de servir : ce sont les exemples tirés de la législation des diverses nations. Vous voyez bien, disait celui-ci, que la liberté est préférable à tout, puisque l'Angleterre, qui avait essayé de la réglementation, vient d'y renoncer : à quoi un autre ripostait en citant un exemple opposé. A quoi les évêques de la police dont je parlais tout à l'heure auraient pu ajouter que, venant pieusement au Congrès pour s'instruire et tâcher de sortir d'indécision, ils étaient un peu surpris de se voir cités comme des autorités en la matière. Que signifie d'ailleurs cet argument, envisagé en lui-même. N'avons-nous pas vu l'Angleterre renoncer tout récemment à l'obligation de la vaccine ?

Et pourtant quelqu'un conteste-t-il encore sérieusement la puissance et Tefficacité du vaccin?

Vpilà pour les arguments agités dans ces Congrès. En dehors, tout Faspect d'un concile : des appels aux droits de l'homme et de la femme, à la morale, à une foule de beaux sentiments qu'il ne suffisait pas d'invoquer pour trouvet entre eux les transactions nécessaires, et, pour couronner le tout, un aveu d'impuissance, voilà le bilan un peu lamentable de ces Congrès.

Tout redeviendrait si simple si on consentait à laisser à leur place la morale, la religion et tous les préjugés qui sont nés pendant des siècles de leur mélange avec une question d'hygiène, si on renonçait en un mot à faire de la police des mœurs pour faire de la police sanitaire. Apprenez donc à dire que pour vous, Etat ou police, celle qui se vend est exactement au même niveau que celle qui se donne, et que vous n'avez rien à y voir. Rendez donc au droit commun toutes ces malheureuses qui exploitent une denrée qui a cours, et qui rencontre ou même sollicite des acheteurs. Je conviens que ce commerce ne comporte pas beaucoup de grandeur morale, bien qu'il ne ravale pas au dernier degré toutes les femmes qui s'y livrent. Je ne parle que de la marchande, parce qu'il est convenu^ n'est-ce pas, qu'il ne ravale pas du tout l'acheteur et ne lui enlève rien de ce qu'il mérite dans l'estime publique. Dites donc encore que ces femmes

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demande seulement qu'on veuille bien reconnaître sa valeur hygiénique. Revenant alors au cas de toutes <;elles qui font marchandise de leur corps, à quelque ^tage de la société qu'elles appartiennent, je demande seulement que la liberté d'aller et de venir, que je leur laisse, leur soit retirée au moment où elles portent et promènent, en l'offrant à tous, une fleur empoisonnée. La société n'a-t-elle pas le droit de dire à la femme : j'ai pu me désintéresser des conséquences imprévues d'un marché privé : je n'en ai plus le droit du moment que, de votre fait, le marché devient public. A ce moment, vous surtout, femme, vous devenez dangereuse. Je veille sur le pharmacien, vis-à-vis duquel ses diplômes me donnent déjà une garantie, pour qu'il ne mêle pas imprudemment des poisons à ses médicaments. Je lui impose une surveillance permanente : je me donne le même droit sur vous. De temps en temps, un certain nombre de personnes de mon choix vont visiter son officine : voici une liste de médecins dans lesquels j'ai confiance pour prononcer sur vous : choisissez celui que vous voudrez. Mais je ne vous laisserai le droit de circuler et d'offrir votre marchandise sur la voie publique que tant que je saurai par eux qu'elle n'est pas frelatée et que vous n'êtes pas en pouvoir de nuire. Vous pourrez vous livrer en toute liberté à votre métier, et personne ne pourra vous arrêter pour cela tant <ju'à mes inspecteurs, aux clients s'ils vous le demandent, vous pourrez présenter un certificat qui témoigne de votre état de santé, et datant au plus d'une huitaine. Sitôt qu'il vous déclarera malade, nous ne vous permettrons plus de sortir, et je vous en préviens,

nous vous traquerons de notre mieux. Seulement, comme au fond, nous avons vis-à-vis de vous plus de crainte que de colère, comme toute société doit, une fois son devoir de protection rempli, se montrer humaine et compatissante, je vous conduirai, si vous y consentez, non pas à la prison que vous connaissez bien, et d'où, malgré le progrès des mœurs, n'a pas disparu la pensée d'exercer sur vous des sévices personnels, mais dans un hôpital où vous serez traitée en malade. Je sais bien que vous pourrez encore y voir une prison, parce que nous ne pourrons vous en laisser sortir que quand vous serez guérie. Mais que voulez-vous ? Ce n'est pas notre faute si en vous la marchandise avariée sur laquelle la société a barre se confond avec votre personne, et si nous ne pouvons pas la séquestrer sans vous séquestrer aussi.

Mais a cela près, nous en revenons avec vous au droit commun. Le jugement qui vous fera entrer dans la catégorie des personnes surveillées, parce qu'elles peuvent nuire, se fera en vertu d'une loi, et vous pourrez produire des témoignages et vous défendre. Une fois ce premier jugement prononcé, si vous vous surveillez, et si vous vous préservez de toute contagion, vous ne serez nullement inquiétée, tant que votre patente sera nette. Nous ne vous reprendrons en tutelle que si vous devenez impure, en conséquence d'un second jugement, celui du médecin, que chaque journée de séjour à Thôpital frappe d'appel, car ce n'est pas par plaisir qu'on vous y conserve, ni comme punition. Si le médecin s*est trompé, ou si vous êtes guérie, vous ressortirez de 3uite. Tout est donc de ce côté aussi régulier que

publiques. Le dernier tiers appartient à ce qu'on pourrait appeler la contagion familiale ou mieux encore la contagion privée. C'est la seule qui nous reste A envisager. Ici, si le problème est le même, la façon de l'envisager doit être différente. La variété des cas est infinie, et nous ne pouvons évidemmeat nous occuper de la transmission par les nourrices, les sages-femmes, etc. La transmission par le mariage ou dans le mariage étant la plus fréquente, c'est à elle que nous penserons surtout dans ce qui va suivre.

La mesure que nous venons de proposer au sujet de la contagion publique est une action publique^ puisqu'elle se résume en une réglementation et un projet de loi. J'ai dit plus haut que l'Etat n'avait pas à légiférer dans les nuages, et ne pouvait édicter et codifier que des mesures déjà entrées dans la conscience de tous : je crois que tout le monde saluerait avec plaisir l'introduction d'un peu plus d'humanité et de justice dans la lutte contre la prostitution ; car en ce moment, c'est la guerre ouverte, presque la guerre au couteau, et vous n'avez rien à demander, en fait de ménagements, à celles pour qui vous n'en avez d'aucune espèce. Un peu de paix sociale de ce côté tournerait au bénéfice de tous, et je crois que tout le monde est prêt à en signer le traité, en faisant au besoin fi de ses répugnances. Au sujet de la contagion privée, après avoir bien examiné, je n'ai trouvé

aucune large voie ouverte à Faction législative, et je suis au regret de me séparer sur ce point d'un écrivain courageux, le D' H. Cazalis, qui a eu le grand mérite de parler librement le premier, dans un livre destiné aux gens du monde, des sujets que j'ai traités^ dans les pages qui précèdent. Bien qu'il les ait traités en médecin, tandis que je fais surtout de l'hygiène sociale, j'ai eu le plaisir de me rencontrer souvent avec lui. Mais je n'ai pas autant que lui confiance dans la puissance de la loi, et je ne saurais souscrire à sa solution, qui consiste à proposer au Parlement un projet de loi ainsi formulé : le mariage est inter-^ dit aux malades affectés d'une maladie grave, transmissible à la femme et à l'enfant à venir. C'est le mariage défendu aux syphilitiques et aux blennorrhagiques.

Ce n'est pas que je sois en désaccord sur le fond avec M. le D^ Cazalis, et on va voir tout à l'heure que je crois à l'utilité de cette mesure. C'est que je crois aussi que dans l'état actuel de l'opinion publique, on ne peut pas l'imposer : elle se heurte à trop de difficultés. D'abord je ne vois pas bien l'Etat demandant au médecin du fiancé — ou de la fiancée — la violation du secret professionnel. Cette question est encore fort trouble, dans l'esprit du médecin et du public. Le silence du médecin est une garantie pour le malade. Mais quand le secret professionnel, considéré comme obligatoire, absolu^ permet au médecin de sanctionner par son silence le mariage d'un syphilitique à sa période contagieuse, ou d'un tuberculeux avéré, avec une jeune fille pure et saine, ce silence ressemble beaucoup à une complicité criminelle, et en est une^

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en réalité, non pas au point de vue déontologique, mais au point de vue social. En attendant que la lumière se fasse dans les esprits à ce sujet, il serait parfaitement vain de rendre obligatoire le certificat de santé dans un mariage. On aura toujours une pièce portant ce nom, et beaucoup plus menteuse encore que ne le sont les certificats de décès, ce qui n'est pas peu dire.

Et puis il y a un autre obstacle, dépendant, comme le premier, des mœurs courantes. L'Etat tient au mariage. Les mobiles dont il s'inspire pour cela ne sont pas des plus purs, car il se préoccupe beaucoup moins de la personne des futurs époux que de la préservation et de la transmission des biens qu'ils apportent en ménage. Ce sont ces biens qu'il entoure surtout de sa protection^ et c'est pour cela quMl se croit autorisé à traiter encore les candidats au ma" riage plutôt comme des contribuables que comme des êtres libres qui se présentent volontairement devant lui. Peut-être oublie-t-il un peu trop, dans ses exigences, que le mariage n'est ni une obligation ni un besoin. Mais je crois que s'il y mettait un nouvel obstacle et aussi gros, il diminuerait une clientèle à laquelle il tient. Or, la loi proposée par M. le D"" Cazalis ne pourrait s'appliquer aux unions libres.

Quand un pays croit avoir des raisons de se refuser à une action législative, il est inutile de ne rien édicter. Il faut d'abord faire la conquête de l'opinion. C'est ce que nous avons dit à toutes les pages de ce livre ; c'est ce que nous sommes obligés de répéter ici. Et nous revenons par là à notre point de départ. Si les maladies dont nous parlons se sont ainsi

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« Ici je sens une résistance : c'est bien difficile pour les jeunes g'ens, va-t-on dire : c'est cependant possible. Mais c'est impossible pour les jeunes filles». Je fais grâce des développements oratoires dont on peut entourer cette conclusion...

Impossible, dites-vous? Eh bien, je dis moi aussi, impossible! mais j'ajoute ; impossible à éviter! Ah si la fiancée pouvait encore à notre époque être l'Agnès^ la petite oie blanche d'autrefois, insouciante des mystères de la chair, ignorante de tout et d'elle-même I Mais vous avez eu la légitime ambition d'élever son esprit, et de lui apprendre à réfléchir sur ce qu'elle apprend. Et vous lui enseignez l'histoire, qui n'est guère une source de réflexions innocentes. Vous lui enseignez aussi l'histoire naturelle, où vous parlez inévitablement de fleurs sexuées et de la fécondation des plantes. Puis, quand vous faites de la physiologie^ vous tournez court, et vous poussez la discrétion, ou l'indiscrétion, jusqu'à leur faire étudier Tanatomie sur des mannequins asexués, ou daus des livres purgés d'images malséantes, dont sont exclues toutes notions sur ce qu'elles sentent vaguement de mystérieux dans leur être, et vous voulez que ce silence n'éveille pas leur curiosité, et qu'elles ne cherchent pas à deviner ce qu'on leur cache,.

Sans doute il en est beaucoup qui ne voat pas loin dans cette voie, qui se détournent de ce qu'elles y devinent comme elles se détournent instinctivement

son, et 20 o/o des femmes syphilisées sont dans ce cas. Quand cela arrive, tout le monde esquive les responsabilités, ment, fait Thypocrite, et on tâche de persuader à la jeune femme qu'il ny a aucun coupable, que tout ce qui lui arrive est naturel, mais

que pourtant il est sage de ne rien dire Cette

ignorance, ce silence au début et à la fin ne seraient^ ils pas uniquement des actes de connivence ou de lâcheté ?

Et dès que la femme a fait ce raisonnement, si bien justifié par les apparences, et parfois si vrai jusque dans ses conséquences les plus égoïstes et les plus immorales, voilà un ménage détruit. Et soyez convaincus qu'elles le feront de plus en plus, ce raisonnement, à mesure qu'elles apprendront combien on s'est moqué d'elles. Déjà les médecins, que la coutume rend aussi, malgré eux, complices du mari, vous disent de quel œil ironique on les poursuit parfois, quand ils tâchent de faire illusion à la femme sur les causes de son mal ^ L'heure approche d'une révolte

^ « Au reste, les femmes que l'on prétend abuser sont loin d'être toujours dupes. En réalité, nous les trompons moins souvent et moins complètement que nous ne le croyons, et surtout •que ne le croient leurs maris. Bien des fois déjà, pour ma seule ipart, je me suis aperçu que certaines de mes clientes, à qui j'avais cru donner le change sur la nature de leur maladie, savaient parfaitement à quoi s'en tenir à ce sujet. Seulement, vis-à-vis de moi, comme vis-à-vis de leur mari, elles acceptaient — parce qu'il leur plaisait de l'accepter — le. rôle de femmes abusées. Il n'est pas rare d'ailleurs que telles ou telles finissent par mettre à laiise le médecin chargé de les traiter, en lui faisant comprendre qu'elles sont au fait de la situation. « Ne vous donnez donc pas tant de peine, me disait un jour une de mes

toujours délaisse comme guérisseur. Nous lui avons toujours demandé uniquement d'être le metteur en mouvement d'un rouage d'hygiène sociale : c'est un changement de front qui s'impose, et auquel nous avons fait allusion en commençant. Le médecin, à prendre les choses par le côté économique, a été pendant longtemps une sorte de négociant vendant des ordonnances^ dont chacune résumait pour un cas particulier l'ensemble des connaissances acquises par le médecin tant en pathologie qu'en thérapeutique. Ce négociant avait boutique ouverte : entrait et sortait qui voulait ; sauf exceptions, on n'allait chez lui que lorsqu'on avait besoin de lui, et il ne connaissait pas plus ses clients que Tépicier ne connaît ses pratiques. On l'appelait quand on était malade, et on le priait, quelquefois peu courtoisement, de rester chez lui quand on était guéri.

Cette espèce de commerce est, comme les autres, menacé de deux côtés. En premier lieu, comme il a paru que le client n'avait besoin de voir son médecin que lorsqu'il se sentait malade, on a conclu qu'on pouvait se présenter devant un médecin quelconque, et à la moindre occasion, on court à Paris ou dans la grande ville voisine consulter quelque grand médecin qui ne vous a jamais vu, qui ne vous reverra jamais. C'est le système des grands magasins, dont les envois en province réduisent la clientèle du drapier ou de l'ëpicier du coin. D'un autre côté, les progrès incessants de la thérapeutique, de la sérothérapie surtout, permettent de juguler en quelques jours des maladies qui étaient autrefois des sources abondantes de visites. Bref, les médecins se plaignent, parce que la

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serait un organe social de premier ordre, et, interrogé à propos de tous les mariages, introduirait dans cet acte important des considérations et des garanties qui, en ce moment, font terriblement défaut. Dans les cas de tuberculose, pour laquelle il existe d'ordinaire des signes visibles, pour la syphilis, qui se tient plus cachée, on pourrait avoir, par voie directe ou détournée, des renseignements utiles, et beaucoup d'unions funestes pourraient être évitées.

Je dis par voie directe, car en vérité je ne vois pas du tout qu'elle soit fermée, et que, aux objurgations que j'attribuais tout à l'heure à sa fille, le père de famille ait le droit de répondre : ce que tu me demandes est impossible, ou ne se fait pas. C'est ici que je retrouve la proposition faite par M. le D" Cazalis. Un père légitimement inquiet au sujet de ces questions, a le droit absolu de répondre à toute ouverture de mariage, soit en demandant au fiancé sa parole d'honneur qu'il n'a eu aucune maladie vénérienne, soit, lorsqu'il ne le connaît pas ou n'a pas confiance, en exigeant la production d'un certificat témoignant que le prétendant n'a aucune tare cachée. Ce certificat devra être dressé, non par le médecin du jeune homme, vis-à-vis duquel, lorsqu'on ne le con* naît pas, on a droit de se tenir en défiance, mais par un médecin au choix du père, le médecin de la famille s'il en a un (et alors ce sera l'ami-médecin dont 'nous parlions plus haut), soit tout autre, de la localité ou d'une ville voisine. Cette combinaison sup-

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jeunes filles, au lieu de le passer sous silence, et le moment venu, de le masquer sous des fleurs. Cela peut se faire sans alarmer la moindre pudeur, sans effacer le velouté d'aucune âme. Tout est sain aux ^ains, disait M™® de Sévigné. Quant à celles, rares dans les hautes classes, fréquentes dans le peuple, et A ceux, beaucoup plus nombreux partout, qui ne le sont pas, et à qui vous n'apprendrez rien sur le fait, vous leur apprendrez beaucoup sur les conséquences, et vous leur rendrez service aussi. Une partie de Tattrait de ces choses est faite de leur inconnu et de leur mystère. Tirez-les de la caverne fallacieuse où vous les avez jusqu'ici tenues renfermées pour les étaler à 4a lumière discrète d'un enseignement public, et vous verrez dans quelle mesure disparaîtront les contagions diverses ayant une autre origine que la prostitution, celles que nous avons qualifiées d'innocentes. Quant aux autres, la réglementation dont nous avons parlé en aura encore plus rapidement raison.

Ici, je m'arrête. Je pourrais entrer dans plus de d'étails et signaler d'autres moyens de défense du corps social contre le péril qu'il court de ce côté. Mais j'estime que c'est assez pour le moment d'avoir parlé de ces mesures générales. Il faut voir d'abord <juel accueil elles recevront du public, sans lequel toute législation est impuissante.

contrarier la colère divine; vis-à-vis de la maladie, en dehors de la thérapeutique, il ne restait comme recours que des pratiques d'exorcisme : prières, processions, pour ceux qui croyaient à l'intervention de la divinité, fumigations, feux dans la rue pour les autres, sacrifices humains pour les uns et pour les autres quand ils étaient apeurés.

Notre point de vue est aujourd'hui tout autre. Le malade est toujours un blessé^ et par là mérite toujours la sympathie et la pitié. Mais Tarme qui Ta blessé ne vient ni de Dieu ni d'un génie ; elle lui vient d'un autre malade, et il peut lui-même, sans le vouloir, blesser de la même façon d'autres hommes, surtout parmi ceux qui lui donnent leurs soins. On a donc le devoir de se mettre en garde contre lui, de le considérer momentanément comme fabriquant des produits dangereux, ou exerçant une industrie insalubre. Si on est arrivé trop tard pour l'empêcher de construire son usine, il faut user du droit qu'on a de l'empêcher d'écouler ses produits.

Ainsi comprise, l'hygiène n'est pas limitée à la prévention. Elle pénètre aussi, en droit, sur le terrain de la thérapeutique. Le droit qu'elle a d'imposer la vaccination comme moyen de prévention de la variole a pour conséquence le droit qu'elle aurait éventuellement d'ordonner par exemple l'emploi du sérum antidiphtérique contre le croup, si l'action thérapeutique de ce sérum était un jour aussi bien connue et reconnue que l'est aujourd'hui la valeur prophylactique du vaccin. On va, j'espère, voter bientôt l'obligation de la vaccine. J'espère vivre assez pour voir un article de loi ainsi conçu : « tout médecin auquel ses

deTéchec de toutes les lois d'hygiène (loi de i85o>suiP les logements insalubres, loi retentissante contre l'alcoolisme, loi de 1892 sur Texercice de la médecine et sur la déclaration obligatoire dans certain nombre de maladies contagieuses) est faite du reste pour me donner raison. C'est pour cela que je résiste de mon mieux à ce projet de loi nouveau, qui promet encore plus que les autres d'aboutir à un échec. Je lui en veux d'être une machine mal assise, complexe et visant à tout faire, c'est-à-dire d'être bâtie tout au rebours des machines industrielles, qui visent au contraire à être solidement plantées, simples et spécialisées. Telle qu'elle est en projet, on pourrait encore en tirer un travail médiocre, si on n'y avait pas introduit deux rouages de carton, le Maire et le Préfet.

Si on veut réussir, il faut changer de méthode, et revenir à la logique. A la base de tout, il y a la recherche et la découverte. Encourageons ceux qui la font, encourageons ceux aussi qui l'appliquent, qui essayent de voir si elle est viable, de la plier aux lieux et aux circonstances, de découvrir ceux de ses défauts dont on peut la purger, et aussi ceux qui sont irrémédiables. Encourageons les initiatives qui se produisent dans celte direction, celles surtout qui proviennent des associations, des groupes, qui s'appliquent à trouver, dans la solution générale, la solution particulière qui leur est la plus commode, la plus utile. En un mot réveillons ces bonnes volontés au lieu de les éteindre en nous substituant à elles. ElLes ont une flexibilité, une souplesse, une délicatesse que l'Etat n'aura jamdis, et j'ajoute qu'elles sont infiniment plus économiques.

CONCLUSION 27t

Pendant ce temps d'inertie apparente de TEtat, de travail actif des communautés et des individus, les^ notions d'hygiène feront leur chemin dans les esprits, et le jour viendra bientôt, plus rapide qu'on ne pense^ où la conversion se fera. Voyez combien elle a été rapide en Allemagne, au sujet de la tuberculose, depuis les caisses d'assurances, c'est-à-dire depuis l'initiative privée encouragée par TEtat. L'Etat ne songeait pas à la tuberculose en décrétant l'assurance obligatoire, mais il a encouragé l'esprit d'association ,^ et l'esprit d'association a fait miracle.

Travaillez de même à l^éveil des bonnes volontés^ qui deviennent si facilement des volontés, quand elles se sentent bien dirigées. Faites moins de lois, de ces lois auxquelles nous n'obéissons que lorsque nous le voulons, et faites plus de propagande. Aidez au mouvement en y travaillant depuis l'école, semez avant de vouloir récolter. Soyez tranquille, vous ne perdrez rien pour attendre, car vous hâtez ainsi le jour où votre intervention devenant possible, elle deviendra nécessaire, et vous verrez entrer ainsi graduellement dans votre domaine, au fur et à mesure qu'elles arriveront au niveau qu'atteint seule aujourd'hui la vaccine, toutes ces mesures hygiéniques sur lesquelles vous cherchez aujourd'hui à mettre préma* turément la main.

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