‹ L'hygiène sociale (volume 2)Chapitre 4 sur 21 · LA VARIOLE · texte numérisé non relu

LA VARIOLE

Il y a une maladie qui semble faite tout exprès pour nous servir de point de départ et amorcer nos études. Très grave autrefois, elle a fini par être contenue par la pratique de la vaccination. Sauf en cas d'épidémie, elle ne compte plus que très peu dans les préoccupations publiques et dans la mortalité générale. Ce qui la rend intéressante au point de vue auquel nous nous sommes placés, c'est qu'on peut la faire presque disparaître ; c'est que, par Inapplication de mesures à la fois très simples et très efficaces, certains gouvernements et certains groupes sociaux sont arrivés à s'exempter du tribut qu'ils lui payaient, tandis que d'autres continuent à passer servilement à la caisse. Il sera curieux de se demander pourquoi le problème de la suppression de la variole étant résolu, théoriquement et pratiquement, la solution n^est pas adoptée partout, et quelle est la divinité supérieure à laquelle nous sacrifions volontairement tant de victimes.

Nous avons perdu le souvenir de ce qu'était la variole

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A Naples on n'a pas abandonné cette pratique depuis i8o4- Elle est aujourd'hui très répandue, on inocule le cow-pox de génisse à génisse, et chacun des animaux inoculés fournit une assez abondante récolte de vaccin. La source du virus est donc intarissable.

En somme l'arme que nous nous sommes forgéscontre la variole approche delà perfection, si elle ne l'atteint pas. Mais une arme, quelle qu'elle soit^ ne vaut que par la façon dont elle est utilisée ou maniée. Voyons comment, de divers côtés, on a manié et on manie la vaccine.

Voici d'abord un exemple de ce qu'on en peut faire. L'Allemagne qui, pendant Tépidémie de variole provoquée et généralisée par la dernière guerre, avait perdu plus de loo.ooo hommes de 1870 à 1874, s'est dit à ce moment qu'il serait bon d'éviter de pareilles saignées. Elle a rendu la vaccination obligatoire, et, ce qui est plus difficile et plus méritoire, elle a tenu la main à la stricte observation de la loi, qui, promul* guée le 8 avril 1874, est devenue exécutoire pour tout l'Empire à dater du i*' avril 1875. Voici le bénéfice : de 1886 à 1898, la moyenne des décès annuels par variole est tombée dans tout l'Empire, qui comptait plus de 4^ millions d'habitants, à i3o par an. En 1895, il n'y a eu que 27 morts par variole, et le document qui rapporte ce chiffre ajoute triomphalement que si on compare la mortalité de cette année à la mortalité des autres pays d'Europe pendant la même

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publique en ajoute tous les ans un autre qui retombe en pluie sur les instituteurs. Tout cela c'est quelque chose. Mais le résultat est en proportion de TefFort, et Teffort n'est pas adéquat au but à atteindre.

Veut-on avoir une idée de cette disproportion? Il est facile d'en trouver une mesure, approximative il est vrai, mais suffisante. Il n'y a qu'à prendre la question par le côté numérique.

Nous venons de voir que TAllemagne a pratiquement vaincu la variole. Comment est-elle arrivée à ce résultat, et à quel prix ?

Il y a, fonctionnant à la surface de l'Empire, 23 « Instituts d'Etat pour la production de lymphe animale », dont voici les noms, avec à côté, le chiffre d'animaux inoculés en 1898, et le nombre de doses de vaccins expédiées cette même année :

Institut vaccinal Animaux inoculés Doses de vaccin envoyées

Konigsberg 98 264. 726

Berlin 61 255 . i36

Stettin 106 264.555

Oppein 84 262 . 499

Halle a. S 49 i65.i6o

Hannover 69 25o.3o5

Kassel 71 828 . 559

Cologne 119 368.655

Munich 78 4iû.200

Dresde 112 19-475

Leipzig 20 3 . 982

Bautzen 8 823

Stuttgard 91 82.04©

Institut vaccinal Animaux inoculés Doses de vaccin envoyées.

Gannstadt 21 28.215

Carlsruhe 82 11 7 .909

Darmstadt i4 77.180

Scheverin 25 88.6i4

Weimar 28 28.178

Bernbur^ 4^ 22.421

Lubeck 9 45o ?

Hambourg 4^ 100.000

Strasbourg 7 80.000

Metz i5 51.910

Ce qui fait un total de 1.200 animaux inoculés, et d^au moins trois millions deux cent mille doses de vaccin envoyées soit aux médecins officiels des services, soit aux autres médecins, soit aux médecins militaires pour les vaccinations dans Tarmée. Je dis au moins, parce que toutes les doses envoyées ne se ressemblent pas. Il y en a qui peuvent servir pour 4o personnes, d'autres pour une dizaine, et sur cette distinction, ces statistiques ne sont pas claires. Qu'avons-nous à mettre en France, en regard de ces chiffres? L'Académie de médecine n'équivaut qu'à Tun des grands instituts d'Allemagne ; en dehors d'elle et de quelques minuscules instituts de province, je ne vois que Tlnstitut vaccinal de MM. Ghambon et Ménard, qui utilise environ 4oo génisses par an. Mais, bien que soutenu par l'Assistance publique, cet Institut est une œuvre privée, et fait légitimement payer la lymphe qu'il fournit. Quand on veut propager la vaccination, il faut la gratuité.

Veut-on savoir maintenant les dépenses de l'organisation allemande. Je n'entrerai pas dans le détail, qui varie naturellement d'un Institut à l'autre. Celui

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Trois notions essentielles me semblent ressortir de tout ce qui précède. La première est que dans un pays qui est aussi peu un pays d^autorité que le nôtre, la coercition est impossible tant que l'opinion publique n'est pas éclairée, et qu'il est vain qu'une loi commande quand elle ne sait pas se faire obéir. La seconde est qu'une loi sanitaire a d'autant moins de chances d'être obéie qu'elle contient plus de prescriptions vagues et douteuses, irritantes quand elles deviennent obligatoires. On ne peut pas légiférer sur ces matières comme sur les articles du Code civil, qui est un tissu de conventions plus ou moins respectables. Une loi sanitaire doit être un reflet de la science du moment, et n^a pas le droit d'affirmer et de contraindre quand la science reste douteuse. Enfin, en troisième lieu, de toutes les autorités auxquelles on peut confier l'exécution d'une loi indécise et imprécise, celle du préfet est la dernière à qui on doive s'adresser. Le préfet est un agent politique : tous ses actes, surtout ceux qui ne sont pas automatiques et qui comportent réflexion et choix, paraissent à tort ou à raison dictés par l'intérêt politique, et c'est un véritable paradoxe que de charger un pareil agent des intérêts de l'hygiène, qui exige un efl*ort de tous dans l'intérêt de tous et sans acception de partis. Je dois dire, un peu à notre décharge, que ce paradoxe n'est pas vieux. Nous avons vu que la surveillance des vaccinations avait été confiée aux préfets.

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dies la lumière sera faite, et que Téducation des esprits aura fait des progrès, elles pourront non seulement sans inconvénient, mais avec avantage, entrer dans les attributions du préfet et dans les préoccupalions gouvernementales. Un jour se préparera ainsi où tous ces efforts du côté de Thygiène commanderont l'unification des divers services de résistance, et la création naturelle de ce Ministère de la Santé publique dont nous parlions plus haut. Tout sera ainsi à sa vraie place, et on ne mettra plus la charrue avant les bœufs en demandant à la législation de précéder la science. On laissera aux savants le rôle d'éclaireurs, chargés de découvrir d'abord, puis d'indiquer au gros de l'armée les routes nouvelles dans lesquelles on pourra ensuite, si on veut, et quand elles seront aplanies, faire passer le char triomphal du préfet, ce qui veut dire que les savants doivent être déjà loin quand le préfet passe.

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