Binet. Loco cit., p
Î2 66 HYPNOTISME ET SLGGESTION
vie normale, peuvent manifester plusieurs personnalités distinctes; ce qui se divise doit être formé de plusieurs parties ; si une personnalité peut devenir double ou triple, c'est la preuve qu'elle est un composé, un groupement, une résultante de plusieurs éléments. » Comment concilier ces assertions rationnelles et contradictoires ^ ?
Ce que nous avons exposé dans le premier chapitre sur le polygone et son activité propre et individuelle et tout ce que les chapitres ultérieurs ont ajouté à la connaissance complète de ces centres du psychisme inférieur, nous montre que le polygone a une unité caractérisée, une individualité spécifiée par un psychisme, une mémoire, etc.
Donc, comme d'autre part l'individualité du centre O n'est pas discutable, on peut dire que (physiologiquement) la personne normale, fonctionnant suivant les lois ordinaires, est formée de deux individualités collaborant: l'individualité polygonale et l'individualité supérieure 0.
I. Ce chapitre était rédigé quand a paru l'article de Millioud sur le « Problème de la personnalité » (^Arch. de psychol., 1902, t. I, p. 38o). Il est évident que, dans cette question complexe, nous laissons ici entièrement de côté le « problème métaphysique » pour n'envisager que le « problème biologique » et une partie du « problème psychologique ». Gomme les associationnistes, au dire d'HoF^DI^G, nous étudions uniquement « ce qui est lié, mais non ce qui lie ». C'est le « problème de la personnalité apparente » que nous envisageons, problème qui s'impose à chacun, quelle que soit d'autre [)art sa doctrine sur le « problème delà personnalité réelle ».
ÉTUDE ANALYTIQUE DES SUGGESllONS 267
Cette dernière (0) forme à elle seule la personne humaine, la personne supérieure, morale, consciente et responsable. Mais le polygone forme une individualité, inférieure mais réelle, bien suffisante pour faire les personnalités morbides que nous avons étudiées : Factivité polygonale suffit pour faire un génélal ou un archevêque, toujours à la façon du sujet que Ton transforme ainsi.
Normalement, à l'état physiologique, ces deux personnalités (0 et polygonale) collaborent et s'intriquent dans leur activité au point de ne faire qu'un et d'être inséparables : c'est la personne normale.
A l'état pathologique ou dans certains états extraphysiologiques, cette association se rompt, la collaboration cesse, il y a désagrégation entre 0 et le polygone. Mors, chez le sujet, apparaissent, à la fois ou successivement, mais nettement séparées et distinctes, l'individualité du polygone et l'individualité de 0. C'est ce qu'on appelle le dédoublement de la personnalité. En réalité, ce n'est pas un dédoublement. C'est la séparation des deux individualités normalement intriquées et c'est l'apparition de l'individualité polygonale désagrégée, à côté de la personnalité 0, qui reste le moi identique et intangible.
L'état second deFélida est constitué par des périodes dans lesquelles elle vit polygonalement; et, par suite de la maladie (hystérie), cette vie polygonale est différente, comme aspect, caractère et mémoire, de la vie normale sans désagrégation.
La chose se passe de même dans le sonmambulisme spontané, l'automatisme ambulatoire... partout où il y a alternance et succession de deux personnali-
tés ; la personnalité complète nornnale et la personnalité polygonale désagrégée.
Ce n'est pas tout.
Quand le polygone est ainsi désagrégé et vit émancipé, si le sujet est en état de suggestibilité, le centre 0 du magnétiseur pourra à son gré modifier et transformer l'orientation générale de ce polygone, et alors nous aurons les transformations de personnalité dans les expériences de Richet. Si ce même polygone, toujours désagrégé, s'autosuggère ces transformations, nous aurons les expériences des médiums, comme celles de M""' Hugo d'Alésy.
Donc, dans la personne psychique normale il y a deux individualités, habituellement confondues dans un travail commun, mais que diverses circonstances peuvent séparer et désagréger : l'individualité supérieure 0, qui reste le Moi moral, libre et responsable et l'individualité inférieure polygonale qui n'a pas la même fixité et peut être modifiée et transformée de diverses manières.
De là, deux ordres de troubles de la personnalité : le dédoublement, qui est l'apparition, par désagrégation suspolygonale, de la personnalité ])olygonale à côté delà personnalité de 0, et les Iransformations, qui sont réellement des transformations de cette personnalité polygonale désagrégée et émancipée de son centre 0.
Il me semble que cette conception, qui découle tout naturellement de la doctrine développée dans ce livre et qui est simplement l'expression synthétisée des faits, lève la contradiction signalée plus haut et donne satisfaction aux philosophes et aux médecins.
Avec DupRAT, nous admettons que le moi n'est pas radicalement changé dans ces expériences : 0 reste intact, puisque nous ne nous occupons pas des aliénés.
Avec BiNET, nous admettons que la personnalité se divise, en ce sens que nous en voyons naître une ou plusieurs nouvelles, qui, pendant un temps plus ou moins long, peuvent occuper exclusivement la scène.
En même temps, comme Gyel\ nous admettons qu'on a confondu dans ces troubles de la personnalité des faits disparates, différents, et nous séparons les faits de dédoublement et d'alternance des faits de transformations.
11 est bien entendu que nous n'avons toujours pas la prétention de donner ainsi une explication complète du fond des choses. 11 reste toujours beaucoup d'obscurité dans ces questions : le mode de formation de l'unité dans ces groupements de neurones multiples, le mode d'action de l'hypnotiseur, sur cette unité polygonale... tout cela est encore obscur.
Mais il me semble que nous rapprochons les uns des autres des faits séparés et dont on ne voyait pas la connexion. Nous diminuons donc le nombre des obscurités. En tous cas, nous n'augmentons pas cette obscurité, comme on nous l'a reproché.
(( Ce centre 0, a dit Binet^, que devient- il dans les dédoublements de personnalité analogues à ceux de Félida, qui vit, pendant des mois, tantôt dans
î. Gyel. L'être subconscient, 1899, p. 35.