‹ L'hypnotisme francChapitre 166 sur 240 · Ibid., I. II. q. 100, a. S · texte numérisé non relu

Ibid., I. II. q. 100, a. S

dire qu'il endormait les gens, lui enlever une vilaine idée qui la faisait bien souffrir, elle et tous les siens. C'était le malheur qui lui avait donné cette idée, qu'elle n'aurait jamais eue sans cela... Et elle racontait sa triste histoire :

Elle était fille d'un père qui s'était volontairement noyé. — Mariée de bonne heure, elle se voyait devant elle un bel avenir : mais voilà que, quinze jours après le mariage, son mari, victime d'un affreux accident, tombe dans la rivière, et meurt noyé lui aussi. Bien grand fut

son chagrin enfin elle put résister. Quelque temps

plus tard elle se remariait à un mécanicien du chemin de fer : elle eut trois années d'une existence heureuse; mais hélas ! au bout de ce temps, une maladie venait lui enlever son second mari. — Pour le coup, c'était trop fort... Elle crut qu'elle ne pourrait plus jamais goûter aucun bonheur... elle fut envahie par la tristesse... perdit tout courage... devint incapable de s'occuper à rien... négligea tout, jusqu'aux soins de toilette les plus indispensables, surtout se sentit prise par cette horrible idée de suicide, qu'elle supplie ^I. Liégeois de lui enlever : car la pensée d'en finir avec une vie si misérable, sans but, la poursuit partout; et elle ne peut passer près d'une rivière sans que quelque chose de presque irrésistible la pousse à s'y jeter... Elle a essayé de tout, mais rien ne peut faire passer cela... ; ses parents ne vivent plus, car ils craignent d'apprendre à chaque instant qu'elle s'est détruite...; elle sait que c'est mal, elle en est désolée, mais c'est plus fort qu'elle...

Emu d'un tel récit et voyant la médecine ordinaire

impuissante, M. Liégeois ne crut pas devoir repousser la prière de la malheureuse femme. Il s'entendit avec M. le D*" Liébeault, et tous deux convinrent de la soumettre au traitement hypnotique. Pendant deux mois ils l'hypnotisèrent environ cinquante fois.

Le résultat du traitement fut celui qu'on va lire dans le compte rendu des deux opérateurs, que M. Liégeois a eu l'extrême obligeance de me communiquer, ainsi que la lettre qui va suivre :

c( Très rapidement la situation s'améliora d'une façon vî*aiment remarquable. La jeune femme se sentit plus calme, son esprit s'apaisa, son système nerveux fut moins excité; elle reprit le goût du travail, et eut de nouveau de sa personne les soins convenables. — L'idée de mettre fin à ses jours, d'abord affaiblie et atténuée, finit par disparaître entièrement. — La femme X., chez laquelle pourtant s'était peut-être manifestée une certaine hérédité, finit par guérir complètement. — En deux mois, sa santé devint tellement meilleure qu'elle gagna, en poids, 8 kilog. 500. ))

Après quatre ans passés sa guérison se maintient ; et à chaque premier de l'an, la pauvre femme, qui a quitté Nancy pour aller habiter Paris, écrit à ses deux bienfaiteurs, pour les rassurer sur son état en même temps que pour leur réitérer l'expression de sa profonde reconnaissance. Mes lecteurs me sauront peut-être gré de leur mettre sous les yeux une de ces lettres, naïve et incorrecte, mais à laquelle je me ferais scrupule de rien changer :

Paris, 20 décembre 1894.

Monsieur,

Je suis heureuse du jour de l'an afin de vous offrir mes vœux et souhaits les plus sincères, car à vous Monsieur si bon vous ne pouvez vivre assez longtemps, pour répandre desbienfaits autour de vous, comme vous en avez répandu dans ma famille par ma guérison.

Je ne puis assez vous remercier et vous dire combien je vous suis reconnaissante au sujet de toujours cette vilaine maladie qui m'a fait tant souffi-ire, et tous les miens aussi, depuis deux ans que je suis guérie, je n'ai plus rien ressentie, au contraire, je suis embellie et fraîche que toutes les personnes qui m'entourent envient ma fraîcheur. On ne me donnerait pas trente-huit ans et pourtant je les ai eu hier, A qui la grâce, à M. Liégeois et M. Liébauit. A vous toute ma sympathie et toute ma reconnaissance acceptez la d'un cœur qui vous aime sincèrement. Mon frère se joint à moi pour vous exprimer ces plus tendres souhaits et vous présente ces respects les plus humbles. Cette année, je serais plus heureuses que l'année qui vient de s'écouler, j'aurai le bonheur de vous voir. J'irai à Nancy si rien ne me survient et sûrement j'irai vous revoir de grand cœur et vous redire encore combien je suis contente d'être guérie et vous renouveler mes remerciements les plus tendres.

Au revoir Monsieur, votre très humble et dévouée.

Vve T. Marie V., 17 rue M., Paris.

Et l'on devrait admettre que cette femme en se faisant hypnotiser, dans l'afifreuse situation oii elle se trouvait, a posé un acte immoral, et que MM. Liégeois et Liébauit, en l'hypnotisant, ont péché contre la loi naturelle ?

L'HYPXOTISME PERMIS QUELQUEFOIS. 303

Je déclare tout de suite que je n'en crois absolument rien.

Mais il faut juger le cas d'après les principes.

a Nul homme prudent ne peut consentir à une perte» s'il ne doit trouver une compensation dans quelque bien égal ou supérieur à celui dont il se prive ' . » Tel est le principe que pose saint Thomas voulant résoudre la question : si l'homme en certaines circonstances dont il parle, peut se permettre tel acte d'où suive la perte mo« mentanée de l'usage de sa raison, a rationis jactura accidit ». Cela est permis, dit le saint docteur, si une compensation doit avoir lieu ; autrement, non, a ialis... electio non pofesf esse ordinata, nisi ])er recompensahonem aliquorum- ». Puisque nous avons un cas tout à fait analogue à résoudre , raisonnons d'après le même principe. Cette femme obsédée par l'idée de suicide, qu'a-telle perdu, en se faisant hypnotiser ? Quel avantage compensateur devait-il lui en revenir ?

Ce qu'elle a perdu, cela a été l'usage parfait de sa raison et de sa liberté environ cinq heures par semaine, pendant deux mois.

C'a été encore la faculté de rêver à sa guise pendant ce sommeil artificiel de cinq heures. Car pendant tout ce temps, l'on n'a cessé de représenter à son imagination cet acte de se jeter à la rivière comme ce qu'il y a de plus

1. Nullus sapiens débet jacturam aliquamsustinere, nisi pro aliqiia recompensatione alicujus œqualis vel mêlions boni. Sum. theoL. Supplem., q. 49, a. 1.

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