‹ L'hypnotisme francChapitre 169 sur 240 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

lement ses parents, mais encore ses amis et ses condisciples, trouvant moyen de dérober quelque chose partout où il était admis. Les humiliations, les avanies de toutes sortes que lui attirait cette façon d'agir, les inquiétudes que son avenir inspirait se devinent. L'on conjura M. Delbœuf d'essayer sur lui de l'hypnotisme. Le savant professeur y consentit ; et quelque temps après, parlant de ce jeune homme, il pouvaitécrire avec une légitime fierté : « Je l'ai guéri par l'hypnotisme, et je l'ai sauvé d'un déshonneur qui , dans l'espèce , aurait été immérité ^ . »

Dans ces deux cas, où était le moindre mal ?

Je laisserai nos lecteurs répondre, afin de venir vite à quelques autres faits que je désire encore soumettre à leurs réflexions.

En voici un qui aura ceci au moins de piquant, d'être cité pour la défense de l'hypnotisme, alors qu'il a été pour l'hypnotisme un échec. Je le raconte tel que je l'ai entendu de la bouche de M. le D' Ladame, le médecin hypnotiste bien connu de Genève. L'habile opérateur avait consenti à traiter par l'hypnose un homme de bonne famille adonné à la boisson. Ce malheureux, presque toujours ivre ou dans un état voisin de l'ivresse, avait fini par compromettre gravement sa santé, son honneur, sans parler de sa fortune. M. Ladame, avec beaucoup de patience ec de savoir-faire, l'hypnotisa un certain nombre de fois en lui donnant des suggestions appropriées; et, au bout de quelques semaines, il s'é-

1. L'ht/noptisme devant les Chambres législatives Belges, p. 48.

tait rendu maître de la mauvaise habitude. Pendant environ deux années, l'ancien buveur revenait de temps en temps se faire endormir et recevoir à nouveau la suggestion qui lui inspirait l'aversion pour l'alcool. Il fut sobre et exemplaire trois années durant : mais il ne persévéra pas davantage. Bientôt on le vit revenir peu à peu à ses habitudes d'intempérance, et tomber si bas que M. Ladame perdait tout espoir de le relever.

Yoilà bien un échec pour l'hypnotisme : il n'a pas procuré la guérison définitive. Malgré cela, j'ose encore poser la question : Où était ici le moindre mal ? Est-ce un moindre mal d'être hypnotisé cinquante heures, cent heures, si l'on veut, que de passer trois années, une grande partie du temps, ivre? ivre, c'est-à-dire raison, liberté, dignité perdues, avec la désolation et la misère dans la famille, le scandale donné à toute une population.

L'hypnotisme, ici encore, était certainement le moindre mal.

Mais où l'on ne pense même plus à poser la question, c'est quand on entend raconter ce que faisait le vénérable D' Ozanam, le frère du gi*and chrétien et de l'illustre écrivain que l'on sait. Il confiait à un ami, qui me l'a répété, que lorsqu'il lui arrivait, en exerçant son art à Paris, de rencontrer des jeunes gens abîmés dans le vice, au point d'avoir perdu toute énergie de réaction aussi bien que tout sens moral, il les hypnotisait, et arrivait souvent, par ce moyen, à les ramener à une vie correcte au point de vue des actes ; ce qui permettait ensuite de travailler avec succès à la guérison du corps et à celle de l'âme.

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Je ne parle que de désordres psychiques : pourtant je ne voudrais pas laisser croire que l'hypnose n'a rien à faire dans le domaine organique proprement dit. Entre mille guérisons^ que l'on pourrait citer, je choisis la suivante, dont j'emprunte le récit à M. le D"" Grossman, de Berhn :

<( Le peintre Knotel, un de nos illustrateurs les plus connus, avant de se présenter à ma clinique (commencement de septembre 1894) souffrait, depuis trois ans, au poignet droit, d'une inflammation du périoste, occasionnée, croit-il, par ses travaux excessifs de peinture. De bonne heure, il avait commencé un traitement médical, mais sans succès. Les douleurs, dès le commencement très violentes, ne voulaient pas céder. L'enflure se produisit, et la main devint tellement contrefaite qu'elle refusa tout service, et que Knotel dut s'essayer à peindre avec la main gauche. Tous les remèdes imaginables furent employés, les neuf derniers mois, par le professeur Sonnenburg, qui finit par lui mettre la main dans un appareil immobilisateur, mais avec un résultat nul. — Quand il vient me trouver, son poignet est enflé et difforme. La pression, les mouvements très limités qu'on lui imprime, provoquent de telles douleurs que le patient, un homme fort et robuste, pousse les hauts cris. Je l'endors sans peine. Je lui suggère qu'il n'a plus de douleurs, que son poignet est assez libre pour peindre. La suggestion réussit, et soit pendant le sommeil soit

1 . M. le D'' Gros«man a écrit tout un livre sur les guérisons opérées par l'hypnose, sous ce titre : Die Bedeutung der hypnotîschen sugyedion oh Heihmtttel. Berlin, 1894.

après, quelques mouvements de la main deviennent possibles. Bientôt elle peut dessiner quelques traits à la plume. L'amélioration se poursuit, encore que l'enflure persiste. Après huit jours, le malade est congédié comme guéri : je lui renouvelle seulement, pendant quelque temps, la suggestion, pour prévenir une rechute. Jusqu'à ce jour (juillet 1895), laguérison se maintient, et Knutel peint avec sa main droite, aussi bien qu'il le fit jamais. (Observé en collaboration avec Freudenberg, Wegner ^). »

Je ne sais ce qu'en penseront nos lecteurs, mais, là encore, je ne puis arriver à comprendre que MM. Grossman et Knôtel, en agissant comme il vient d'être rapporté, aient péché contre la loi naturelle.

Un dernier trait. Il y a quelques mois, je revenais en chemin de fer, de Zurich; et, pour utiliser mon temps, je lisais la nouvelle édition (3^) que M. Forel venait de publier de son livre Der Hypnotismus. Dans le compartiment où j'étais, se trouvaient seulement deux voyageurs. Au bout d'un certain temps, l'un d'eux m'adressa la parole en ces termes : « Tous hsez là un livre. Monsieur, qui nous intéresse, car mon collègue et moi nous sommes médecins et professeurs (Ces messieurs sont en effet professeurs dans une des Facultés de médecine les plus célèbres d'Europe; celui qui parlait de la sorte est professeur de chirurgie) ; et, à l'occasion, nous employons volontiers l'hypnotisme. Tout récemment même, la semaine dernière, il m'a rendu un bon

1. Zcitsc?iri/t fur Jli/pnoiismus, 1805, p. ^ô'.», fall. III.

service. J'avais une opération très sérieuse à faire sur une personne fort délicate. La faiblesse extrême du sujet rendait l'emploi du chloroforme périlleux : je résolus de tenter l'hypnotisation. Je m'assurai, au préalable, que la personne était suffisamment suggestible, et, pour l'opérer, je l'endormis, en lui suggérant qu'elle ne ressentirait pas la moindre douleur. Tout réussit à souhait : l'opération dura vingt minutes, et, pendant comme après, la malade s'est très bien comportée. »

Hypnotisation, ou mort très probable.

Dans une telle extrémité, que dit la loi naturelle ? Que dit la raison ?

Si je ne m'abuse, les faits que je viens de rapporter autorisent à dire que l'hypnotisme n'est pas toujours défendu, mais qu'il est permis quelquefois.

Si donc l'on vient à démontrer que l'hypnose, considérée en elle-même et abstraction faite des circonstances, est mauvaise en soi et condamnée par la raison, nous nous rappellerons cette doctrine et ce texte de saint Thomas : a Quelquefois une simple circonstance introduit dans l'objet de l'acte humain, au regard de la raison, une différence essentielle, et donne à cet acte une nouvelle espèce ^ : » et nous dirons que, en certains cas, l'hypnose est légitimée et justifiée par les circonstances.

Mais tout ce que je viens d'établir ne nous avancera

1 . « Quaridoque circumstantia sumitur ut differentia essentialis objecti, secundum quod ad rationem comparatur, et tum potest dare speciem actui morali ». Sum. Theol.^ I. II, q. 18, a. 5, ad -4.

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pas beaucoup, si l'hypnotisme, comme les adversaires le soutiennent, est de provenance diabolique.

Le moment est donc venu de prouver qu'il s'explique par des causes naturelles : et c'est ce que je vais faire, s'il plaît à Dieu, en proposant la théorie psychologique de l'hypnose.

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