CHAPITRE XII
LA PSYCHOLOGIE DE SAIXT THOMAS D AQUIN ET l'hYPXOSE.
Je l'ai démontré dans les deux chapitres précédents, l'emploi de l'hypnotisme n'est pas toujours proscrit par la conscience ; il est permis quelquefois, ne serait-ce qu'à titre de moyen thérapeutique... à condition pourtant, je n'ai pas manqué de le dire, qu'il ne soit pas de provenance prétematurelle et diabolique. Mais l'hypnotisme n'est-il pas diabohque essentiellement? Peut-on, de bonne foi, expliquer les phénomènes étranges qui le caractérisent par les seules énergies connues de notre nature, sans blesser les principes et sans contredire les notions certaines de quelque science, divine ou humaine ?
C'est la question qu'il me faut résoudre maintenant, et à laquelle, pour ne pas laisser l'esprit de mes lecteurs en suspens, je réponds tout de suite : L'hypnotisme
FRAXC n'est pas, DE SOI, DIABOLIQUE.
Si je ne l'avais dit tant de fois déjà, dans le cours de cette étude, je me ferais un devoir de les avertir
que, par hypnotisme /;y^/?c, j'entends l'hypnotisme réduit aux procédés et aux phénomènes reconnus par tous les hypnotistes comme appartenant à l'hypnose, et que, par conséquent, je ne parle point et ne veux point parler ici du magnétisme, ni du spiritisme, ni de la télépathie, ni de l'occultisme. Mais tout cela est chose convenue depuis longtemps entre nous ; et mieux vaut, laissant les commentaires, aborder immédiatement la démonstration de ma thèse. Yoici cette démonstration, réduite à sa formule la plus simple :
Un fait, ou un ensemble de phénomènes, qui a dans la nature de l'homme sa raison d'être et sa cause suffisantes, n'est pas, de soi, préternaturel et diabolique.
Or, l'hypnotisme est un fait, ou un ensemble de phénomènes, qui a dans la nature de l'homme sa raison d'être et sa cause suffisantes.
Donc l'hypnotisme n'est pas, de soi, diabolique.
Évidemment, des deux propositions qui constituent les prémisses de cet argument, c'est la seconde seule qui a besoin d'être prouvée ; et on ne peut la prouver qu'en rappelant ce qui, dans les propriétés et les énergies de la nature de l'homme, paraît avoir rapport et proportion avec les phénomènes hypnotiques. Nous voilà par là même contraints de nous engager assez à fond dans l'anthropologie et de faire repasser sous nos yeux les notions principales de la dynamilogie humaine. Il n'y a pas une autre manière de traiter sérieusement notre sujet ; c'est pourquoi nous ne reculerons pas devant ce travail : j'aurai seulement soin de le restreindre à rindispensable. Pour beaucoup il sera intéressant
comme une exploration en pays nouveau, s'il est vrai, selon que nous l'affirment si souvent les philosophes, que l'homme est à lui-même, non ce qu'il y a de plus étranger, mais de moins connu ; et pour tous il y aura, je l'espère, quelque charme à poursui^Te la solution d'un des problèmes les plus attachants de l'heure présente, en faisant appel simultanément à la psychologie de saint Thomas et à la physiologie moderne.
L "homme possède les facultés et les propriétés les plus diverses ; il le doit à sa nature singulière et à la place qu'il occupe entre les êtres. Comme il n'est point seulement un corps, ni seulement un esprit, mais un esprit incarné, une nature mixte, un composé substantiel formé d'une portion de matière et d'une âme spirituelle, il nous montre réunies dans sa nature les puissances et les énergies que nous voyons séparées dans les deux mondes qui forment la grande division de l'univers, le monde des corps et le monde des esprits. L'homme est tout ensemble minéral, plante, animal, et en a les propriétés ; pour le connaître tel qu'il est, la physique, la chimie, la botanique, la zoologie, sont plus qu'utiles, indispensables \ Mais il est esprit aussi réel-
1. V. Nouvelle Bibliothèque di l'étudiant en médecine, publiée sous la direction de L. Testut, professeur à la Faculté de médecine de Lyon.
lemenb qu'il est corps, efc ses facultés intellectuelles sont indéniables, comme les nobles fonctions qui en procèdent et les démontrent.
L'on devine bien que, parmi cette pléiade de facultés, toutes n'ont pas un rôle de même ordre ni une importance égale dans la production ou les phénomènes de l'hypnose. Or, parmi celles qui manifestement y tiennent la plus grande place, il faut compter ces puissances que saint Thomas appelle les ce sens internes, sensus interiores ■>). Le saint Docteur a sur ce sujet une théorie d'une portée considérable et qu'il est d'autant plus nécessaire d'exposer clairement, que, depuis deux siècles, elle est plus ignorée. La voici :
L'homme perçoit deux catégories d'objets qui, comme tels, diffèrent totalement. Il perçoit des êtres matériels individuels et concrets, tel cheval attelé à telle voiture, tel arbre sur telle haie, ce brin d'herbe sur cette motte de terre ; mais il perçoit en même temps l'universel et l'immatériel pur ; car il possède les idées générales de cheval, d'arbre, de brin d'herbe, et raisonne sur la vérité, la sagesse, le droit, les relations des choses '. A ces deux catégories d'objets répondent deux catégories de facultés de perception : les sens, facultés organiques, l'intelligence ou la raison, faculté qui est en dehors et au-dessus de tout organe, puisque autrement elle ne saurait atteindre jusqu'à l'immatériel. Mais les sens eux-mêmes sont de deux sortes : les uns sont extérieurs.
1. Summa contra Geutiles, lib. II, c. GG : a: Contra ponentes intellectum et sensum esse idem. «
au moins par leurs appareils périphériques : ce sont la vue, Touïe, l'odorat, le goût et le toucher ; les autres sont totalement cachés dans la masse de l'encéphale et ne se révèlent que par leurs opérations, d'où leur nom de sens internes.
Il faut voir comment saint Thomas en établit du même coup l'existence et le nombre, en s'appuyant sur le rôle spécifique de chacun, tel que l'observation nous le révèle.
Il n'est pas un de nous qui ne remarque à toute heure que non seulement il voit, entend, palpe, savoure, mais encore qu'il compare entre elles ces diverses sensations, et les unit de manière à se former la représentation à la fois intégrale et une des objets. Ainsi je vois une source de montagne couler sous les mousses, limpide comme un cristal, j'entends son murmure, je savoure ses eaux et admire sa fraîcheur en y plongeant la main. Chacune de ces sensations particulières m'est donnée par un sens particulier ; mais d'où me vient, où se forme en moi la sensation totale de la source ? Je vois couler et j'entends chanter l'onde, et je constate lequel des deux, par exemple, m'est le plus agréable. Mais qui fait ce discernement en moi ? Ce doit être une faculté sensitive, puisqu'il s'agit de coordonner des sensations et de percevoir leurs différences : « cognoscere sensiljilia, in quantum sunt sensibilia, est sensiis '. » Et par ailleurs ce sens doit être ou l'un de nos cinq sens extérieurs, ou quelque sens interne. Or, ce n'est évidem-