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De V Intelligence , 7^ édit.,p

PSYCHOLOGIE DE S. TH. D'AQUIX ET HYPXOSE. 3il

de mes lecteurs en pareil cas et qui a tant de charme, j'observai les voyageurs, — essayant dedeviner le tempérament de chacun, son caractère, sa profession, ses préoccupations et ses projets. L'un d'eux attira plus particulièrement mon attention. C'était un jeune homme d'une vingtaine d'années, petit mais bien proportionné, ayant un visage régulier et avenant, la peau fine et rosée, les yeux bleus, la barbe et les cheveux un peu roux, la démarche légèrement embarrassée. Après quelques instants, mon jugement était porté : tempérament nervosanguin, caractère sensible et doux, doit être honnête et rangé; profession, probablement ébéniste... A ce moment arrive le train de Perrache : je m'installe dans un vagon de troisième classe, à la place du milieu. A peine étaisje assis que mon jeune homme arrive et se met à ma gauche. Décidément, j'avais bien deviné que c'était un brave garçon. En face de lui dormait profondément un gros personnage que je reconnus tout de suite, aux signes que l'on sait, pour un cocher de bonne maison. C'était toute notre compagnie. Le train se met en marche. A peine quelques instants s'étaient-ils écoulés, que mon voisin commence à s'agiter d'une façon singulière ; par instant il tressaille, sursaute, et passe convulsivement la main sur ses genoux, sa poitrine et son dos. Puis, voilà qu'il arrête fixement le regard sur un point de la couverture dont le cocher, toujours endormi, était enveloppé, avance les deux mains comme pour saisir quelque chose, les retire, les avance de nouveau... J'essaie d'éveiller le dormeur. Le jeune homme s'en aperçoit, et devient immobile. Visiblement il est hanté par une

idée importune et essaie de faire diversion, en regardant l^ar la portière, ce qui, visiblement aussi, le calme. Mais une buée épaisse est sur les vitres, qui empêche de voir. De nouveau, il est repris par son idée, et la scène de tout à l'heure recommence de plus belle. Je presse vigoureusement le pied du cocher, qui enfin se réveille, et tous deux, le cocher avec des yeux flambants de colère, nous regardons le pauvre jeune homme. Il demeure coi. Mais bientôt l'idée revient, et sentant qu'il ne peut plus se contenir et que nous l'observons : « Ah ! dit-il, c'est qu'il m'arrive là, dans le dos, une foule de petits sauvages qui me dévorent ! » Sur ce, le cocher fait de la tête un geste de pitié et se rendort. Moi qui avais compris que je me trouvais en foce d'un monomaniaque, je me mis à l'observer avec grande attention ; et de temps en temps, quand il était le plus agité, je me retournais vivement, lui lançant un regard sévère. L'effet était toujours quelques instants de calme, où il reprenait possession de lui-même. Ce regard brusque et presque menaçant d'un inconnu, au costume pour lui étrange, produisait chez ce malheureux une sensation vive qui, pour quelques moments, avait la prépondérance sur son idée fixe et le délivrait de son hallucination. Mais la sensation s'évanouissant, l'image redevenait pour lui la réalité, et de nouveau il voyait les petits sauvages sortir de la couverture du cocher, lui monter sur les genoux et la poitrine, pour venir mordre à même son dos. Il m'eût été difficile de rencontrer un plus beau cas de l'application de cette loi de la nécessité des sensations antagonistes et rectificatives dont parlait déjà saint Thomas, et je

me proposais bien de continuer mes expériences, mais nous arrivâmes à la première station, et le jeune homme descendit pour ne plus reparaître.

Donc les objets que nous représente notre imagination seront pris pour autant d'objets réels, si notre raison, par son contrôle, ou quelqu'un de nos sens, ne dissipe l'illusion.

Admettons que l'hypothèse se réalise et que, dans un moment de distraction profonde et d'absence totale occasionnées par telle cause qu'il tous plaira de supposer, les sens extérieurs et la raison ne veillent plus : qu'arrivera-1- il? Nous ressentirons alors ce que nous ressentirions à la vue des objets eux-mêmes, et nous tiendrons à l'égard des images exactement la même conduite que nous tenons à l'égard des objets, quand nous les avons en présence. Si donc des objets réels quand ils nous sont réellement présents, nous laissent indifférents, nous resterons indifférents de même alors qu'ils ne nous sont présents que par l'illusion ; mais si au contraire leur présence réelle nous cause de la sympathie, de l'attrait ou de l'aversion, du plaisir ou de l'effroi, leur présence illusoire produira en nous tous les mêmes sentiments. Que nos lecteurs veuillent bien se souvenir de quelques-uns de leurs songes, et analyser avec un peu de soin ces événements tout personnels, ils y trouveront la meilleure confirmation de ce que j'avance. Pour les y encourager, et, en attendant qu'ils aient fait ce travail, justifier ma doctrine, je demande la permission de conter un rêve, — celui-là à tout le moins bien

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authentique et d'une valeur démonstrative suffisante.

Le 22 février dernier, la caravane d'exploration de notre École Biblique de Jérusalem dont je faisais partie était campée dans l'oasis de Feiran, le plus beau, comme l'on sait, de la péninsule Sinaïtique. Nos tentes étaient plantées au bord du superbe cours d'eau qui le traverse, sur une épaisse couche de sable fin et pur. Quand, le soir arrivé, il fallut songer au repos, une idée me vint: ayant eu la maladresse les nuits précédentes de ne pas m'accommoder en perfection du lit de camp qui était à mon service, je résolus de coucher par terre, enveloppé dans ma couverture... L'objection se présenta bien à mon esprit qu'un serpent, une vipère, un scorpion pourrait venir me surprendre... « Mais, bah!... la saison n'est pas assez avancée, les nuits sont trop fraîches... » Je m'étends sur le sable. Deux heures s'étaient à peine écoulées quand, pendant mon sommeil, je sens un corps froid me passer sur le cou et s'enrouler autour... L^n serpent !... Le frisson me court dans les membres, je me redresse d'un bond, et vivement, de la main droite, je saisis l'horrible objet... En même temps je me réveille, et trouve que je serre entre les doigts... ma chaîne démontre, qui s'était détachée de la boutonnière, et, par suite de la position horizontale que j'occupais, avait doucement glissé sur la poitrine.

On le voit, l'image avait exactement produit ce qu'eût produit la réalité : j'avais eu peur, je m'étais redressé brusquement, j'avais saisi vivement ce que je croyais être un serpent véritable. Mais il noas faut donner la théorie psychologique thomiste qui explique tous ces phénomènes. La voici :

L'objet de notre volonté, sensible ou intellectuelle, qui aime ou qui déteste, qui recherche ou qui évite, c'est rétre conçu comme réel, et en même temps capable de nous procurer ou un avantage ou une nuisance'. En conséquence, aussi longtemps que l'imagination nous présente ses fantômes sans que nous jugions que les objets qu'elle nous montre sont réels et de nature à nous avantager ou à nous nuire, aucune émotion, aucun sentiment ne se produit en nous : imaginatio fonnœ, sine œstimatione conveinentis et nocivi non movet appetitum sensitivum^. Mais, dès l'instant qu'un tel jugement est porté, notre volonté s'émeut dans un sens ou dans un autre, et parfois si profondément, qu'elle détermine la contraction de quelques muscles, ou même le déplacement du corps entier. Par exemple, songez à un incendie. Tant que vous le considérerez dans votre imagination, simplement comme dans un tableau, vous ne ressentirez pas la moindre émotion ; mais qu'il vienne un moment, où dans l'illusion du rêve, vous estimiez qu'il est réel et qu'il vous menace, que votre maison flambe, que le feu envahit votre chambre, l'inquiétude, le malaise, la frayeur, vous prendront, et vous pourrez tenter de fuir. C'est ce qui arrive dans les cauchemars. Et saint Thomas va nous dire pourquoi, en nous dévoilant une de ces belles synthèses où il se complaît, et sm- lesquelles il aime à revenir : -( De même, dit-il, que les êtres, en vertu de la forme qui constitue leur nature,

1. Sum. Tlieolog., I, q. 82, a. 3. Qq. Disjmtat. De veritate, q. xxii, a. 11.

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