A. Mauiy, le Sommeil et les lîCces, p
cédant, tout leur obéissant à l'œil; les fusils se levant, s'abaissant, se chargeant, s'épaulant, partant, à une seule de leurs paroles. Les sergents, ah! quels hommes!... Il s'est bien promis qu'une fois au service, coûte que coûte il aiTiverait au grade... Ce sont toutes ces images, tous ces souvenirs, toutes ces aspirations depuis Tongtemps accumulées dans cette âme naïve, "qui ont surgi dans la sensibilité de notre jeune homme, quand :^I. Bernheim lui a dit : « Vous êtes sergent. » Il se trouve par rapport à cette image, non pas dans un état d'indifférence, mais dans un état passionnel d'une intensité profonde... Aussi l'imagination vivement actionnée éclaire à pleine lumière toutes celles de ses images qui ont coutume d'accompagner celle de sergent, les images du geste, de la démarche, de la physionomie, du laugage, celle du peloton de soldats, etc. : et comme rien ne les contredit, elles sont prises pour autant de réahtés; et notre homme ne doutant pas d'être vrai sergent, se démène, parle et commande en vrai sergent.
Inutile de répéter toutes ces explications pour faire voir comment M. Bernheim lui suggérant l'image du retour à son fauteuil, ce mouvement, que l'habitude lui a rendu si facile, s'exécute sans résistance, ou comment le docteur lui affirmant ensuite que la tisane qu'il lui présente est un petit verre d'eau-de-vie très forte, il boit en toussotant. Tout au plus serait-il opportun de rappeler au lecteur que, suivant l'observation rapportée dans la première partie de ce chapitre, l'homme, dans le somnambuHsme naturel ou artificiel, est insen-
sible aux objets étrangers à ses préoccupations. Sergent et tisane sont deux images qui ne forment pas couple, dans le cerveau de notre homme ; par exemple, sergent et petit verre d'eau-de-vie, c'est autre chose : et voilà comment il croit à l'eau -de- vie et ne reconnaît point la tisane.
Mais ne nous arrêtons pas davantage à ces phénomènes d'interprétation trop aisée; d'autant plus que M. Bernheim nous en réserve de plus curieux. Pendant que nous dissertions, il a hypnotisé un autre malade , un employé de chemin de fer d'une quarantaine d'années qui a failli s'empoisonner en buvant du lait de chaux, et dont le système nerveux, après cet accident, est plus endommagé encore peut-être que l'estomac. « Non, non, lui dit-il, vous ne pouvez plus marcher..., vous ne pouvez plus faire un seul pas... vous ne pouvez pas davantage prononcer mon nom... vous ne le pouvez plus... cela vous est impossible... essayez, vous ne le ferez pas... vous ne pouvez pas le faire. » Et, en effet, le pauvre homme, malgré le désir qu'il a de se mouvoir et de nommer M. Bernheim, reste cloué sur place et ne réussit pas à prononcer le nom du docteur, qui poursuit : « Ce sera bien mieux tout à l'heure : je vais sortir deux minutes, et, quand je rentrerai, X... ne me veiTa plus, il lui sera absolument impossible de me voir. »
Il nous faudra peut-être, à nous, bien plus de deux minutes pour expliquer cette immobilité et ce mutisme
que nous venons de voir produits d'une si étrange façon. Et qui sait même si nous pourrons y réussir? Essayons toujours.
J'ai dit que le sujet a été mis en sommeil hypnotique. Nous devons donc nous attendre, suivant ce qui a été déjà établi : l'' à ce que ses sens ne manifestent pas une activité ordonnée, mais plus ou moins incohérente ; 2" à ce que sa raison n'exerce plus son contrôle régulier. Mais cette remarque, si vraie et si importante qu'elle soit, nous avance peu. Ce qu'il nous faudrait, ce serait connaître les conditions psychologiques nécessaires pour qu'un homme puisse prononcer un mot, ou exécuter un mouvement volontaire. Ces conditions connues, nous trouverions peut-être qu'il en manque l'une ou l'autre à X., et nous comprendrions dès lors pourquoi il demeure immobile et partiellement muet.
Aristote, Albert le Grand et saint Thomas, avec leur analyse d'une finesse et d'une exactitude merveilleuses, vont nous permettre d'établir ces conditions.
(( Dans les mouvements volontaires que nous exécutons, dit saint Thomas, ce qui donne l'impulsion initiale, c'est le bien actuel désiré, tel que l'intelligence ou l'imagination le montre, « In motu animalis movens quod non moveiur, est honiim aduaJe apjjefihon irrout est intellecturn vel imaginât um )> ^ D'après ce texte, qui résume toute la théorie, trois conditions sont requises pour qu'un mouvement volontaire s'effectue : la première, c'est que le mouvement à exécuter soit représenté