‹ L'hypnotisme scientifique (volume 2)Chapitre 143 sur 208 · II. — ÉI'AT DE LA MÉMOIRE · texte numérisé non relu

II. — ÉI'AT DE LA MÉMOIRE

Comme pour la sensibilité, nous devons envisager successivement l’état de la mémoire, sous rinflueuce pure et simple de l'hypnose eu dehors de toute suggestion, puis l’état de la mémoire modifiée par suggestion.

A. — État de la mémoire en dehors de toute suggestion.

La plupart des auteurs admettent l’existence d’une exaltation de la mémoire pendant le sommeil hypnotique. Sur quoi se basent-ils pour avancer cette opinion?

1“ Sur des faits analogues à celui rapporté par Richet : on récite des vers devant une somnambule, on l’éveille, elle n’en a conservé aucun souvenir; onia rendort, elle répète parfaitement les v'ers.

2“ Sur ce que les somnambules ne se rappellent pas au réveil ce qui s’est passé pendant leur sommeil et qu’endormies de nouveau elles en précisent les moindres détails.

Afin de discuter cette manière de voir, il faut distinguer la mémoire de conservation et la mémoire de rappel : la première est celle en vertu de laquelle un fait se grave dans notre cerveau et y reste latent, la seconde constitue la force nécessaire à évoquer le fait enmagasiué dans le cerveau.

ÎNous croyons souvent avoir oublié une chose alors qu’un effort intellectuel suffit pour nous la rappeler dans tous ses détails ; c’est que le souvenir était latent, emmagasiné par la mémoire de conservation ; ce qui manque pour que ce souvenir latent devienne un souvenir réel, c’était l’effort cérébral qui constitue la mémoire de rappel.

Dans le premier fait énoncé plus haut, laquelle de ces deux mémoires était exaltée ? La somnambule éveillée ne se rappelait pas les vers énoncés pendant son sommeil, mais rendormie elle les récitait parfaitement; on pourrait en conclure

CIIAIMTUK VI.

que lu mémoire de conservation était exaltée pendant le sommeil (puisque le sujet a pu emmagasiner des vers qui n’auraient pu être retenus A, l’état de veille) et que la mémoire de rappel était également exaltée (puisque le sujet a pu faire l’effort intellectuel de j'appel alors (pi’il ne le pouvait à l’état de veille).

La mémoire de qonservation était-elle réellement exaltée? ïNon, car on peut faire une expérience analogue concernant un fait accompli pendant la veille : si je demande, par exemple, A un individu quelconque, A brûle-pourpoint : « Qu’avez-vous fait tel jour, A telle heure, qu’avez-vous mangé ce jour-là? »; il est plus que probable qu’il ne pourra répondre. Si alors j’endors cet individu, et que je lui suggère de se rappeler ce qu’il a fait et ce qu’il a mangé A la date indiquée, il répondra souv'ent sans hésiter, il se rappellera parfaitement ce qu il ne pouvait se remémorer A l’état de veille.

Que s’est-il passé? Ai-je modifié en rien la mémoire de conservation? Non, je n ai pu qu’exalter, par suggestion, la mémoire de rappel. Il est évident que si le souvenir avait été efiacé du cerveau du sujet, je n’aurais pu le créer de toute pièce par suggestion; si j’ai' réussi, c’est que le souvenir était latent, emmagasiné, que le sujet croyait, à l’état de veille, l’avoir oublié parce qu’il ne pouvait faire l’effort intellectuel nécessaire pour rappeler ce souvenir.

Dans ce dernier cas la mémoire de conservation à l’état de veille ne doit-elle pas être considérée comme aussi développée que pendant le sommeil, dans le fait de Richet? Lvidemment oui, et pour ma part, je crois que les cas de ce genre ne suffisent pas A prouver une exaltation de la mémoiie.

Mais on m’objectera que la mémoire de rappel était exaltée, oui, elle l’était, mais par suggestion, non pas spontanément; or, nous n’étudions ici que l’état de la mémoire des hypnotisés en’ dehors de toute suggestion, nous parlerons plus loin des modifications que cette faculté peut subir par la suggestion.

Les seconds faits énoncés par les auteurs A l’appui de la théorie de l’exaltation de la mémoire des hypnotisés sont-ils plus convaincants? Non, ils sont absolument analogues au

DISCUSSIONS KT OPINIONS PC RSONNULUKS

premier : les somnnmhules oublient au réveil ce qui s’est passé peudant leur sommeil, ils s’eu rappellent, au contraire, peüdaut uu sommeil ultérieur. Ils s’eu rappellent par suggestion, non pas spontanément, absolument comme un sujid se rappelle par suggestion une chose exécutée à l’état de veille, chose qu'il était incapable de se remémorer pcmdant la veilleici encore rien ne prouve une exaltation de la mémoire di; conservation, et la mémoire de rappel n’a été exaltée que par la suggestion.

D’ailleurs il n’est pas nécessaire d’endormir le sujet pour rappeler ces souvenirs; Bernheim et Delbœufout parfaitement démontré que, dans bien des cas, on peut par suggestion A. l’état de veille, faire renaître le souvenir des actes accomplis, des paroles prononcées pendant le sommeil.

Je crois donc pouvoir conclure que rien ne prouve l’exaltation sjjontanée de la mémoire des hypnotisés ; tout, au contraire, porte à faire croire que la mémoire, tant de conservation que de rappel, est semblable pendant l’hypnose à ce (ju'elje est à l’état de veille {U est bien entendu que c’est en dehors de toute suggestion).

Après avoir étudié l’état de la mémoire en elle-même chez les hypnotisés, nous devons comparer la mémoire du somnambule A celle de 1 individu éveillé.

La plupart des auteurs admettent que :

1“ Les personnes hypnotisées se rappellent dans l’état de

sommeil, tout ce qu’elles ont appris aiitérieurement lorsqu’elles ! étaient à l’état de veille. ^

2" Les personnes qui ont été hypnotisées ne conservent an evei aucun souvenu- de ce qu’elles ont lait ou appris pendant qu elles étaient en état de sommeil liypnotique

3" Les personnes en état de sommnnhulisine spontané on pro:„qué se souviennent de tout ce qu’elles ont a'ppri: so" :

.nlérieurs '>ypnotiqnes

Ces propositions reposent sur un grand nombre tie fdls l-rvés par différents auleurs ; alin de rester iidéle l'S'.e de conduite que j'ai ad pour l’étude des phénomènes

ni

CHA1MTHR VI.

liypnoü(incs, je ne pais me faire mie opinion que d’après mes expériences personnelles.

La première proposition est exacte ; dans les cas que j ai eu l’occasion d’oliserver, le sujet endormi se rappelait toujours ce qu’il avait appris antéi'ieurement à 1 état de veille.

Examinons maintenant la deuxième proposition ; les sujets ne conservent-ils au réveil aucun souvenir de ce qu’ils ont fait ou appris pendant qu’ils dormaient? Cette (piestion, résolue affirmativement par certains auteurs, doit être l’objet d’une distinction que l’on a trop négligée. Gomme je l’ai établi, le somnambulisme comprend une foule d’états intermédiaires le reliant à l’état de veille; pour tous ces états, le sujet ne se rappelle-t-il pas au réveil de ce qui s’est passé pendant le

sommeil ?

Les sujets qui ont manifesté les états somnambuloïdes se sont souvent rappelé ce qui s’est passé pendant le sommeil ; au contraire, les sujets qui ont manifesté des états somnambuliques véritables, avec perte de conscience ei de sensibilité, ont généralement présenté au réveil une amnésie complète de tout ce qui avait eu lieu pendant le sommeil. Ma division eu états somnambuloïdes et somnambuliques trouve ici encore sa raison d’être, et, indépendamment du caractère si important qui les différenciait déjà, à savoir la conservation ou l’absence de la conscience et de la sensibilité, je trouve, dans la réminiscence au réveil, des faits écoulés pendant le sommeil un phénomène capital qui sépare complètement ces deux ordres

d’états.

Je conclus donc, pour la seconde proposition, que le souvenir an réveil, des tiiUs écoulés pendant le soinn.eil, se produit ordinairement dans certains états hypnotiques que } appelle

somnambuloïdes ; dans les phases pins profondes, l’amnésie

au réveil est la règle.

Ces données sont du reste conformes aux résultats de Bernbeim et de Delbœuf.

Pour la troisième proposition, mes résultats n on pas éic semblables A cens des autres auteurs : ici encore je . ms hime la distinction entre les états somnambuloïdes et les étals

DISCUSSIONS ET OPINIONS PERSONNELLES

somnambuliques ; pour les premiers, puisqu’il n’y a pas de perte de conscience et que les sujets se rappellent au réveil ce qui s’est passé pendant le sommeil, il est évident que si l’on recommence l’hypnotisation, le sujet se rappellera ce qui s’est passé pendant son sommeil précédent, comme il s’en rappellerait à l’état de veille. Dans les états somnambuliques véritables, mes sujets n’ont souvent pas pu se rappeler des faits écoulés pendant un sommeil antérieur.

B. — État de la mémoire modifiée par suggestion.

; On peut, par sug’g’estion, exalter considérablement la mémoire r de l’bypnotisé. Pour exalter la mémoire de conservation il j n’y aura qu’à affirmer au sujet qu’il retiendra tel fait, que ce I souvenir restera latent, inconscient jusqu’à telle époque éloignée ;

si l’on interrog'e alors le sujet, on pourra constater que la r| mémoire de conservation a été exaltée par suggestion.

^ Pour exalter la mémoire de rappel, il suffira de suggérer au I t sujet le rappel d’un fait plus ou moins éloigné accompli soit à : ■, l’état d’hypnose, soit à l’état de veille.

\ î Mais peut-on diminuer la mémoire de conservation ou de rappel,

• ^ en ordonnant à l’hypnotisé qu’un fait quelconque estcomplète- ' ■ ment sorti de sa mémoire, ipi’i! ne pourra s’en rappeler: peiit-

■ . on ainsi suggérer l’amnésie pour une chose perçue soit à l’état , de veille, soit à l’état de sommeil? Peut-on inférer, de ce que I i cette amnésie se réalise, que c’est bien réellement la ménioire

■ Y qui est atteinte?

1 Si, pai exemple, je fais commettre un crime par un somnambule, et si, lui ayant sugg'ére qu’il ne se rappellera pas ^ que je suis fauteur de la suggestion, ce sujet parait ne pas se rappeler mon nom, on aura beau l’interroger soit à l’état de veille, soit à l’état de somnambulisme, il ne sait rien; pourrat-on en conclure que sa mémoire est altérée par suggestion? Non, car si, selon l’ingénieux procédé de Liégeois, on fait une suggestion indirecte, on verra que ce sujet se rappelle parfaitement qui lui a fait la suggestion criminelle : si on lui dit,

CnAPlTRE VI.

par exemple, « Des soupçons posent sur celui qui vous a lait cette suggestion, courez vite le dérendre, » il s’élancei'a vers ma demeure pour me délendre.

La mémoire de conservation était donc intacte ; était-ce sa mémoire de i-appel (jui était diminuée? Pas davantage, puisqu’il suffit d’une suggestion indirecte pour (pi’cllc se manileste dans toute sa force. Le sujet a tout simplement transformé la suggestion négative en suggestion positive : on lui a dit <pi’il ne^se rappellerait pas le nom de son hypnotiseur, il s’en rappelle, mais il sait qu’il ne peut le dénoncer.

Il semble donc qu’on ne peut diminuer ou abolir la mémoire par suggestion ; mais peut-on la pervertir?

L’hallucination rétroactive prouve-t-elle une perversion de la mémoire de conservation ou de rappel? Je suggère, par exemple, à un sujet qu’eu passant hier telle rue, à telle heure, il a entendu tel individu raconter à un complice qu il était l’auteur du crime qui passionne en ce moment les esprits, réveillé, mon sujet affirme avoir vu et entendu ces individus, il précise, il décrit leur costume, leur physionomie, etc. ; mais cette hallucination suggérée constitue-t-elle une véritable perversion de la mémoire, c’est-à-dire ce souvenir fictif serat-il emmagasiné dans son cerveau en lieu et place du souvenir réel? Won, car si l’hypnotiseur criminel n’a pas suggéré l’amnésie, on pourra, en interrogeant le sujet en somnambulisme connaître la vérité, c’est donc que la suggestion n a pas perverti la mémoire réelle des choses, quelle n a pu déraciner les impressions recueillies par la mémoire de conservation ni empêcher la mémoire de rappel de se manifester.

Dans le cas où l’hypnotiseur aurait suggéré l’amnésie, la mémoire réelle des faits n’en serait pas encore véritablement pervertie ; on pourrait encore, par suggestion indirecte, prouver l’intégrité des deux mémoires de conservation et de rappe .

Je concilierai donc que l’on peut, par suggestion , exalter la mémoire des hypnotisés, mais quùY mon avis, la diiiiinu ion et la perversion de la mémoire sont plus apparentes quereelles, en allant au fond des choses, on constate que le lonctionnement intime de la mémoire s’exécute normalement malsie les suggestions contradictoires.

DISCUSSIONS ET OPINIONS PERSONNELLES

J’ai clil que le soiiiuambiile peut, dans certains cas, se rappeler spontanément an réveil des laits écoulés pendant le sommeil, j’ai dit également (pie lors([n’il ne s’en rappelle pas spontanément, on peut queUpiefois , par suggestion, provoquer cette réminiscence, enfin j’ai dit que très souvent le somnambule se rappelle pendant son sommeil ce qui s’est passé pendant ses sommeils antérieurs. Il semble résulter de ces trois propositions que l’on pourrait, dans bien des cas, soit à l’état de veille, soit à l’état de sommeil, obtenir du sujet la révélation des faits et gestes de son hypnotiseur. La justice pourrait dès lors être éclairée, et les dangers médico-légaux de l’hypnotisme en seraient singulièrement amoindris. Mais un hypnotiseur criminel, s’il est habile, ne se contentera pas de compter sur l’aide du hasard pour s’assurer l’impunité, il aura soin, avant de réveiller le somnambule, de lui suggérer l’amnésie complète.

Cette amnésie suggérée doit nous arrêter un instant, elle possède au point de vue juridique une importance effrayante. Si, en effet, le sujet auquel l’hypnotiseur a suggéré l’amnésie est incapable de se rappeler, soit spontanément, soit par suggestion, ce qui s’est passé pendant le sommeil, un criminel habile pourra toujours s’assurer l’impunité en usant de ce moyen; si, an contraire, le sujet peut, malgré l’ordre de l’hypnotiseur, se ressouvenir de certains faits, ou bien si, en endormant ce sujet, on peut obtenir de lui la révélation de ces faits, l’hypnotiseur criminel ne pourra être certain de l’impunité et l’hypnotisme Ini paraîtra un moyen peu sûr pour arriver à ses fins.

Deux questions se posent ponr résoudre cc problème :

1® Un somnambule peut-il, malgré la défense de son hypiMtiseur, se rappeler à l'état de veille, ce gui s'est passé pendant son sommeil?

2® Un somnambule peut-il, malgré la défense de son hypnotiseur, se rappeler pendant le sommeil ce gui s’est passé jiendant le sommeil antérieur?

1“ Pour résoudre la première de ces questions, il est nécessaire de rapporter quelques expériences.

CilAI'lTllE VI.

Joséphine D., endonnic, présente le soinnamhulisnie véritable avec perte de la sensibilité ; au réveil elle se rappelle spontanément ce (pii s’est passé pendant son sommeil. Si je lui dis : « Marchez, asseyez-vous, vous avez une attaque de nerf, » elle marche, ‘s’assied, une crise se développe; mais, à son réveil, elle se souvient de tout.

Un jour je lui dis :

« Mettez mou chapeau sur votre tète. »

Elle rit.

« Voyons, obéissez. »

Elle obéit.

« Vous ne vous souviendrez pas de ce que vous avez fait, je vous le défends. »

Je la réveille, elle s’étouiie d’avoir mou chapeau sur la tète :

(( Mais c’est vous-mème qui l’y avez mis !

— Moi, par exemple, je ne ferais pas une chose pareille.

— Vous ne vous souvenez pas que, sur mon ordre, vous avez mis mon chapeau sur votre tète ?

— Pas du tout, du reste vous ne m’avez pas endormie. ')

Je n’ai pu suggérer à Joséphine que des actes peu importants, elle refusait de réaliser tout ordre contraire à ses sentiments instinctifs, soit qu’il blesse sou amour-propre, soit qu’il révolte son sens moral. L’amnésie suggestive n’en est que plus intéressante ; si elle se produit chez un sujet peu sensible aux suggestions, elle pourra d’autant plus facilement se réaliser chez les sujets très suggestibles, ü’ailleurs, dans les expériences que j’ai faites , l’amnésie suggérée a très souvent réussi, c’est-à-dire que, presque toujours, les somnambules qui d’habitude se rappelaient au réveil les faits écoulés pendant le sommeil, en perdaient tout souvenir si je leur suggérais l’amnésie.

Je ne puis cependant généraliser et admettre que cette amnésie suggestive est infaillible, j’ai été témoin de faits, exceptionnels il est vrai, mais réels, qui prouvent que quelquefois, malgré la défense de l’hypnotiseur, le somnambule peut se rappeler certains actes exécutés, certaines paroles prononcées pendant son sommeil.

DISCUSSIONS ET OPINIONS PERSONNELLES

Emma B. SC souvient spontanément, au réveil, de ce (jui s’est passé pendant son sommeil ; elle est très suggestible. Je lui dis : « il y a sur la table une montre et une chaîne en or; (piand je vous réveillerai, vous irez furtivement les prendre, sans que personne ne s’eu aperçoive, et vous me les donnerez; elles appartieunent à M. X..., mais je veux les lui prendre. Surtout, retenez que vous devez oublier que l’on vous a dit de commettre cet acte, vous le ferez de votre propre initiative. >>

Je réveille Emma, deux personnes sont présentes, elles feignent de s’occuper à feuilleter un livre; la somnambule s’approche lentement de la table, elle observe les deux témoins et, rapidement, elle prend les objets désignés, elle revient vers moi et me les donne, je les mets en poche.

Au bout de quelques instants, l’une des personnes présentes regarde à l’endroit où se trouvait la montre et dit :

« Tiens, j’avais mis ma montre et ma chaîne sur la table, où sont-elles donc?

— Je viens de voir Mademoiselle s’en emparer, dit le second témoin.

— Moi! dit Emma, me prenez-vous pour une voleuse?

— Cependant Monsieur a vu ce qu’il avance, dis-je.

— Je vous assure que je n’ai rien pris, fouillez-moi si vous en doutez.

— Songez bien à ce que vous dites. Mademoiselle, reprend le premier témoin, rappelez-vous : vous vous êtes approchée de la table, vous avez pris les objets en question et vous vous êtes dirigée vers Monsieur.

— Je me rappelle à présent^ dit-elle, oui, j’ai pris la montre et je l’ai donnée à Monsieur; mais je ne suis pas une voleuse, je n’ai agi ainsi que parce qu’on me l’avait ordonné pendant mon sommeil.

— Qui vous avait ordonné cela? dit le premier témoin.

— Monsieur, dit-elle en me désignant.

— Etes-vous bien sûre de ce que vous avancez?

— Parfaitement bien, je me souviens môme qu’il m’a défendu de me rappeler, je devais agir spontanément.

CIIAlMTttli VI.

— Vous Ôtes toile, dis-je, je ne vous ai jamais oi-doimé d'e voler.

— .le me l’appelle parrailemenl, Monsieur, de tout ee ipie vous m avez dit, et je suis certaine (pie la montre se trouve encore dans votre poche. »

J^mma se ra[)[)clait tont, malgré l’amnésie suggérée. Ces c^as sont assez rares, mais ils existent, ils montrent (jue l’on ne peut être exelnsif. Nous devons conclure à ces expérienees, qu’un somnambule peut, malqré la défense de son kypnoiiseur, se 7'ajjpeler spontanément à. l’état de veille ee qui s'est passé pendant son sornmeil.

2“ Le sujet est interrogé en somuamlHilisme.

Ou comprend àpi'iori (|ue, s’il est possible d’obtenir à l’état de veille, la révélation des faits écoulés pendant le sommeil, malgré la défense formelle de l’hypnotiseur, il sera également possible d’obtenir cette révélation du somnambule endormi.

L’expérimentation confirme ce raisonnement théorique.

Joséphine D. . ., dont je viens de parler, ne peut se rappeler à son réveil qu’elle a mis mon chapeau sur sa tète parce cpie je lui ai suggéré l’amnésie; si je l’eudors et que je lui dis :

« Qui a mis mon chapeau sur votre tète?

— Je ne sais pas.

— Rappelez-vous hien ?

— Je vous assure que je ne le sais pas.

— Mais c’est vous ({ui avez agi sous mon impulsion.

— Moi !... Jamais de la vie.

— Mais si, je vous ai endormie et je vous ai commandé de mettre mon chapeau sur votre tète.

— Je ne me rappelle de rien. »

Tel est le résultat hahituel ; généralement

amnesie sug-

gérée persiste malgré tout, mais il y a des exceptions qui prouvent comme tantôt que l’on ne peut être exclusif.

Ludoxie M. se souvient ordinairement, pendant son sommeil, des faits écoulés pendant un sommeil antérieur; un jour je lui dis :

(( 11 y a près de vous une personne qui dort, elle porte à la main gauche une hague ; je désire lui prendre cette bague,

DISCUSSIONS KT OPINIONS PUllSONNELLIîS.

VOUS allez la lui enlever doucement et vous me la donnerez; vous agirez de vous-même et je vous détends de vous souvenir f[ue c’est moi qui vous ai ordonné cet acte. »

Je réveille Eudoxie ; il y a, à c[uelques j>as d’elle, une autre somnambule (jui porte une bague à la main gauche ; elle se dirige vers cette dernière, prend la bague et me la donne.

Je réveille la somnambule volée, elle s’aperçoit que sa bague manque.

« Qui a pris la bague? est-ce vous^ Eudoxie?

— Moi ! non. »

Je l’endors.

« Qui a pris la bague?

— C’est moi.

— Pourquoi avez-vous commis ce vol?

— C’est vous qui me l’avez ordonné, j’ai obéi.

— Je vous avais pourtant ordonné de ne pas vous en rappeler.

— Je m’en rappelle cependant. »

De ces expériences nous devons conclure qu’un somnambule peut, malgré la défense de l' hypnotiseur , se rappeler pendant le sommeil ce qui s'est passé pendant un sommeil antérieur.

L’amnésie suggérée n’est donc jamais infaillible, un indice insignifiant, une question d’une personne de l’entourage, peut faire renaître, dans l’esprit du sujet, le tableau complet de ce qui s’est passé pendant son sommeil ; c’est là un fait très important au point de vue médico-légal : j’’aurai l’occasion d’y revenir.

Page 1