CHAPITRE VI
II. Les vols commis pai* les somnamJ)ules au préjudice d’une tierce personne se subdivisent également en deu.v catégories, suivant que la suggestion est intra ou post-hypnotique ;
a. Les vols intra-hypnotiques suggérés, commis par les somnambules, sont facilement réalisables expérimentalement; il suffit de suggérer à un sujet automate de voler un objet à une personne quelconque pour voir aussitôt 1 ordre se réaliser. La résistance varie suivant le sujet, comme il a été dit à propos des vols suggérés commis au détriment du sujet même; ces vols ont d’ailleurs une importance lort peu considérable; on en comprend la possibilité théorique, mais ils ne peuvent avoir d’application pratique. Celui qui voudrait faire commettre un vol par un sujet endormi serait aussitôt décou-
vert.
b. Les vols post-hypnotiques suggérés, commis par des somnambules, sont beaucoup plus importants, ils comportent de nombreuses applications pratiques; qu’il me suffise de rappeler le fait rapporté par Yoisin à la Société d hypnologie
de Paris, en 1892.
Le vol post-hypnotique peut se réaliser dans de nombreuses circonstances, l’expérimentation en a été faite par beaucoup d’auteurs. En voici quelques exemples : Le professeur Pitres donne une pièce d’or à une malade nommée Albertine et lui recommande de ne pas se laisser voler; Albertine place la pièce dans son mouchoir et enfonce le mouchoir dans sa poche. A ce moment Pitres endort Albertine par la pression d’une zone hypnogène, il fait approcher une autre malade, Emma, il l’endort par la compression des glohes oculaires et lui dit . « Une fois que vous serez réveillée, vous vous dirigerez vers Albertine, qui est couchée au milieu de la salle, vous touillerez dans les poclies de sa robe jusqu’à ce que vous trouviez un mouchoir. Dans ce mouchoir, il y a une pièce d or. Quand vous aurez trouvé la pièce, vous me l’apporterez, après avoii replié le mouchoir et l’avoir replacé dans la poche d Alber ine. La*^ suggestion se réalise eu tous points ; « hmma, dit 1 itres n’a pafvolé sciemment, elle n’est pas coupable au sens moral du mot elle a été rinstriiment passif d’iiu acte delictiieuv
DISCUSSIONS ET OPINIONS PERSONNELLES
dont je suis seul responsable moralement et dont je devrais être seul responsable devant la justice.
J’endors Eudoxie M..., je lui dis : « A votre réveil, vous me volerez mon porte-monnaie qui se trouve dans ma poche droite, mais vous prendrez bien garde de ne pas vous faire voir; pour détourner mon attention, vous me montrerez un gros chien qui passera dans la rue. » Je réveille Eudoxie, elle se dirige vers la fenêtre' et me dit :
« Voyez donc ce gros chien^ qu’il est drôle.
— Où donc?
— Mais là, au milieu de la rue. »
En ce moment, je sens la main de la malade s’introduire délicatement dans ma poche et en ressortir aussitôt, je feins de ne m’apercevoir de rien.
Je me détourné vers Eudoxie, elle met la main derrière ^ le dos.
( « Qu’avez-vous fait?
— Rien.
— Que tenez-vous là dans la main?
— Tiens, un porte-monnaie. .
— C’est le mien, vous venez de me le prendre.
— Par exemple, me prenez-vous pour une voleuse? »
A ce moment, j’endors la jeune fdle.
« Qu’avez-vous fait?
— J’ai pris votre porte-monnaie parce que vous me l’avez' ordonné. »
J’ai essayé cette expérience avec Adrienne C. . . et Joséphine D. . ., mais la résistance de ces malades a été suffisante pour ne pas exécuter l’ordre.
Ces expériences confirment ce que j’ai dit de la résistance aux suggestions post-hypnotiques : ou bien le sujet est un automate parfait, on peut lui faire commettre le vol posthypnotique, ou bien il n’obéit qu’aux suggestions conformes à son sens moral et, dans ce cas, il est presque impossible de lui faire exécuter le vol, enfin il n’obéit à aucune suggestion
post-hypnotique, à plus forte raison pas à celles qui ne lui plaisent pas.
CHAPITRK VI.
l*om* les vols comme pour le viol, le criminel (|ui se sert de l’hypnotisme pour accomplir son délit ne peut s’assurer une impunité absolue; le sujet peut se souvenir, les personnes de son entourage peuvent remarquer certains faits, etc.
ni. — Les rapts d’enfants.
Le baron du Potet, dans son traité complet du magnétisme animal, rapporte le fait suivant extrait du Glaneur hiiidochinois, journal de Malacca du 2 juillet 1820 :
« La curiosité publique a été vivement excitée depuis quelques jours par la découverte d. une bande de voleurs d enfants des deux sexes. Cette découverte a été faite par le zèle d’un tisserand en soie, qui, en se promenant dans les rues du canton, reconnut l’ènfant de son maître, qui avait disparu depuis quelques jours. L’enfant tourna sur lui un regard stupide et refusa de le reconnaître.
Le tisserand l’emmena de force chez son maître. Il restait toujours comme sous le charme de la stupidité ; mais on n eut pas plutôt appelé les prêtres de Bouddha, et pratiqué les cérémonies efficaces célébrées en pareille occasion, que le charme disparut et l’enfant, versant des larmes abondantes, reconnut son maître et son père. L’affaire et le miracle furent immédiatement communiqués au Gouvernement, qui fit cerner le rendez-vous des voleurs d’enfants. On ti’ouva six hommes et trois femmes qui faisaient ce métier depuis plus de vingt »ns : ils avaient enlevé pendant ce temps plusieurs milliers d enknts. Il n’en restait plus que dix dans la maison, tous sous 1 mtluence du même charme stupéfiant, qui disparut, comme celui jeté sur l’enfant du tisserand, par les prières et les ceremonies
du prêtre de Bouddha. » , . , n i
Le Esdaille, chirurgien de l’armée anglaise dans lut e,
rapporte le fait suivant : . . . f
‘. Dans les premiers jours ele juin 183S>, ,|e vis en traversan le ba7.ar de Thooghly, un rassemblement considérai, e devan le bureau de police, j’en demandai la cause; il nie bit répondu
niSCUSSlOISS ET OI'INIONS l'EUSONNELEES.
qii’ou venait d’arrêter un homme ({ui volait un enfant, et que les parties étaient dans le corps de garde. ^ Ce qu’entendant, j’entrai aussitôt, et je vis un garçon de dix à douze ans, assis sur les genoux d’un homme qu’on disait son libérateur. Il avait l’air hébété, à moitié stupide et un œil gonflé; c’est pourquoi j’ordonnai de le conduire à Chôpital. Alors on me montra l’accusé; il me dit qu'il était barbier^ et, à l’appui de son assertion, me présenta un paquet qui contenait ses outils. J’examinai très soigneusement ce paquet, mais je n’y trouvai rien autre chose que les instruments ordinaires d’un barbier.
« Le garçon reprit bientôt connaissance et me raconta, avec l’apparence de la plus grande bonne foi, et sans hésiter nullement le fait suivant, récit que je lui ai entendu répéter devant le magistrat et sans aucune variation.
« Il déclara qu’étant allé, le matin, dans un champ voisin de la maison, un étranger quitta le chemin pour venir à lui, et l’aborda en marmottant des charmes, lui prit la main et presque aussitôt lui passa l’autre transversalement devant les yeux. Là-dessus il perdit connaissance ; il se souvient seulement que cet étranger Vemmena, mais sans contrainte ; il se sentait obligé de le suivre.
« Quand il revint à lui, il était à la porte de Chandernagor, à deux milles du lieu où cet homme l’avait accosté. Il n’en savait pas davantage. »
Présumant qu’on l’interrogerait sur la possibilité d’un tel mode d’enlèvement, le D'' Esdaille fît des e.xpériences pour s éclairer, il conclut de ses recherches cjue l’on peut parfaitement se faire suivre par un individu cjuelconque en le mag’uétisant. Appelé devant le Tribunal, le D'^ Esdaille déclara qu’il croyait parfaitement possible un enlèvement pareil; mais les conseillers indigènes ne comprirent pas la chose, ils demandèrent de leur montrer qu’une personne peut se faire suivre d’une autre qui n’y consent pas. Le D‘‘ Esdaille fît alors trois expériences très concluantes :
« Je ne veux pas conclure, dit-il, de cette expérience que le bai’bier s est servi du mesmérisme pour emmener le garçon ; mais ça m a fourni 1 occasion de montrer à tous, que la chose est
CriAPITRE VI.
possible. Personne n’a été tenté de niei' publicpiement que j’ai enlevé ces hommes; avec les facilités (pie possèdent les barbiers du pays, je pourrais presque sûrement m’engager à voler en plein jour un homme, une femme ou un démon. Dès que je vis ces effets extrêmes du mesmérisme, je fus convaincu de l’égalité de sa puissance pour le bien comme pour le mal, et je n’en ai poussé si loin la démonstration que dans l’espoir d’attirer l’attention publique sur ses avantages et ses dangers. J’espère que le jour n’est pas loin où l’opinion publique flétrira tous ceux qui l’exerceront dans un but autre que l’utilité médicale ou l’investigation philosophique.
(( L’évidence du rapt était telle que le barbier, n’importe comment il l’avait effectué, fut condamné à neuf ans de travaux forcés, et son jugement confirmé par la Cour suprême. Mais le gouvernement, craignant que mes expériences n’eussent trop vivement impressionné les juges, gracia l’individu. »
11 est certain que les rapts d’enfants sont possibles dans ces conditions, d’autant plus que l’on a l’habitude de leur parler des sorciers et de leurs maléfices ; ces enfants, se trouvant en présence d’individus aux allures mystérieures, se laissent influencer très facilement. Dans notre pays, il est peu probable que l’on puisse rencontrer de tels rapts, mais le cas pourrait se présenter également ici, il faut que l’on soit prévenu.
Les rapts d’enfants rapportés par Esdaille et du Potet prouvent que l’hypnotiseur coupable n’est jamais sûr de l’impunité, il est néanmoins certain que dans de nombreux cas le vol peut réussir.