CHAPITRE VI
son forfait, il faut encore et surtout que ce criminel puisse se ineltre à l’abri des poursuites judiciaires. Pourquoi l’assassin aurait-il recours ù. l’hypnotisme pour accomplir son forfait, s’il ne croit pas pouvoir par ce moyen échapper plus facilement à la justice?
Eh bien, je crois que le criminel a beaucoup plus de chances de ne pas être découvert en frappant lui-même sa victime; je crois que s’il voulait avoir recours à l’hypnotisme, il ue tarderait pas à tomber aux mains de la justice.
Cette opinion est celle de plusieurs auteurs : « Le magnétiseur, dit Gilles de la Tourette, serait sûr d’être arrêté.
« Que va faire l’hypnotisé? A l’heure fixe, tout à coup, une pensée jusqu’alors inconnue de lui, germe dans son cerveau : il doit tuer M. G... Il s’arme d’un poignard et, sans hésitation, l’assassine n’importe où il se trouve. Il ne connaît que l’ordre qui lui a été donné.
« Naturellement on l’arrête; car il ne faut pas parler ici de précautions suggérées ou prises par l’hypnotisé lui-même. lien prendra peut-être, mais lesquelles! Avant tout, si la suggestion a été acceptée, il faut qu’il poignarde l’individu qu’on lui a désigné, fùt-il en pleine rue, entouré de gendarmes ou de soldats. On ne lui sert plus sou crime tout préparé, comme dans un laboratoire, où tout est convenu d’avance et où l’on cherche, pour l’étude psychologique, à développer toute la spontanéité dont les hypnotisés sont susceptibles.
« Une fois arrêté, on l’interroge et que répond-il? Rien, ou plutôt il cherche bien à se disculper; mais de quelle façon? Il faut qu’il invente une fable de toutes pièces, et sans exalter la perspicacité des magistrats^ nous croyons qu’ils ne s’en laisseront pas longtemps imposer dans ces circonstances.
« Naturellement, on commence une enquête; on fouille dans le passé de l’assassin, on recherche ses relations, et, en vertu d’un vieil axiome, is fecit cui prodest, celui qui a armé la main du criminel ne tardera pas à être découvert. Et quel criminel? Un névropathe, un hystérique, dans l’immense majorité des cas, hypnotisé déjà un grand nombre de fois; car nous ne saurions trop le répéter, ce n’est pas, comme semble
DISCUSSIONS ET OPINIONS PEDSONNELLES
le croire M. Liégeois, « en regardant fixement quelqu’un à table, dans un salon, au théâtre^ dans un compartiment de chemin de fer, » qu’on lui suggérera de se faire l’exécuteur fidèle des rancunes d’autrui. Croit-on qu’il soit si facile de faire commettre un assassinat? Tout cela parait simple dans un laboratoire, où les poignards sont en carton^ et où les pistolets ne partent que dans l’imagination du sujet.
Ce n’est donc pas de but en blanc que le magnétiseur ourdira son crime; il devra soigneusement prendre ses précautions et s’arranger de telle sorte qu’un fil de sa trame ne soit pas rompu. »
« On a fait commettre à des somnambules, dit Émile Laurent, une foiile de crimes expérimentaux et personne ne doute qu’on puisse les amener à commettre des crimes véritables, à tirer ou à voler. Mais faut-il admettre aussi que l’auteur de la suggestion, par conséquent l’auteur véritable et responsable du crime, s’assurerait ainsi l’impunité ? Oh ! çà, c’est une tout autre question. Je crois au contraire que, dans l’immense majorité des cas, ce serait un excellent moyen pour se faire pincer. »
Je ne puis qu’approuver la manière de voir de Gilles de la 1 ourette et de Laurent ; je pense que l’hypnotiseur qui voudrait se servir d’un somnambule pour accomplir un assassinat serait presque certain d’être découvert.
Le sujet, en efïet, agissant automatiquement, ne prendra jamais assez de précautions pour ne pas être arrêté ; il tâchera peut-être qu on ne 1 aperçoive pas ; il choisira le moment propice, si on le lui a suggéré ; mais, en concentrant son attention sui la suggestion à accomplir, il commettra toujours quelque imprudence capitale. Les expériences des crimes suggérés à échéance montrent bien l’imprudence et l’impulsivité des sujets que 1 on veut transformer en criminels. Lorsque Voisin suggéra à un sujet de mettre le feu à la cabane construite à cet effet â. la Salpétrière, le somnambule se leva comme mu par un ressort et accomplit l’acte sans s’inquiéter de ceux (]ui le regardaient.
Le sujet qui tiia le roi d’Angleterre, rue Bosquet, agit de même : à l’heure dite, il court accomplir l’acte suggéré sans
CnAPITlVE VI.
s’inquiéter de ceux qui l’observent ; il frappe le mannequin, puis il se réveille sans savoir ce qu’il a fait.
Le juge d’instruction ne manquerait pas d’ètre frappé d’un crime commis dans ces conditions, par une personne qui n’a jamais manifesté d’accès de folie. Pourquoi a-t-il commis ce crime? Il n’en sait rien ; tout à coup l’idée de tuerM. X. s’est présentée à son esprit, il lui aurait été impossible de résister à cette idée insensée. On fouillera dans la pensée du criminel, on apprendra qu’il n’a jamais dévié de la ligne droite, on connaîtra ses relations et l’on finira bien par mettre la main sur celui qui avait intérêt à faire commettre le crime.
Voilà pourquoi l’assassinat, l’empoisonnement suggérés sont des crimes de laboratoires ; voilà pourquoi on a pu les taxer de théoriques, comme étant impossibles en pratique.
Ces crimes, quoique sans exemple jusqu’à ce jour dans les annales judiciaires, doivent être connus des avocats , parce qu’ils sont possibles, et que, par cela même, il est probable qu’ils trouveront un jour ou l’autre une application pratique ; ensuite, parce qu’il faut que tout avocat soit à même de discuter, en connaissance de cause, les nombreux articles dont nous assaillent depuis quelque temps les journaux politiques.
Dg l’GxpGrtisG lïiédico-légalG dans les délits se rapportant
à l’hypnotisme.
Je dois maintenant dire quelques mots sur la manière dont on doit mener une enquête médico-légale, dans le cas où l’hypnotisme semble être intervenu dans la perpétration d un délit ou d’un crime ; sans vouloir atténuer plus qu’il ne convient les difficultés que présente une telle expertise, je ne puis.
discussions et opinions personnelles.
avec certains auteurs, en exagérer l’importance au point de considérer la recherche de la vérité comme impossible.
Tout d’abord, il faut que l’on cherche à écarter toute simulation ; il est arrivé plus d’une fois qu’une hystérique vienne se plaindre à la justice d’avoir été violée pendant son sommeil hypnotique, alors qu’il fut parfaitement démontré que la suggestion n’était pour rien dans le rapprochement sexuel ; c’est là une des conséquences du surchauffage produit chez ces esprits faibles par les publications, les conversations dont le thème habituel est l’hypnotisme.
Le mensonge et la simulation sont, en effet, des phénomènes caractéristiques de l’hystérie, non pas que les hystériques mentent et simulent pour le plaisir de le faire, mais parce que ces dégénérés croient avoir vu ou fait des choses imaginaires, ils sont le jouet d’illusions positives et rétroactives.
Je ne puis mieux dépeindre les illusions hystériques qu’en narrant un procès célèbre qui fit condamner un honnête homme ; je veux parler de l’affaire La Roncière, qui a eu non seulement en France, mais encore dans toute l’Europe un retentissement considérable. Ce drame se passa en 1834, dans la haute société de Saumur ; les avocats intervenant dans le débat portaient de grands noms, ce sont Odilon Barrot, Berryer et Chaix d’Est-Ange.
Le général de M. commandait à Saumur l’École de cavalerie ; de M., qui habitait ordinairement Paris, vint
rejoindre son mari avec son fils Robert, âgé de douze ans, sa fille Marie, âgée de seize ans, et une gouvernante anglaise. Miss Allen.
Dès son arrivée, M'*” de M. fut assaillie de lettres signées E. de R., ce qui fut interprété Émile de la Roncière ; ce nom était porté par un brillant officier de l’armée française, fils de général, et frère de 1 amiral qui a laisse un nom glorieux dans l’histoire de la marine française.
Une nuit, la jeune fille s’éveille au bruit d’un bris de vitres; écartant ses rideaux, elle voit, à la clarté de la lune, un bras passer par le carreau cassé et lever la poignée de l’espag’no-