‹ L'hypnotisme scientifique (volume 2)Chapitre 197 sur 208 · CHA.P1TR1Î VI · texte numérisé non relu

CHA.P1TR1Î VI

lette de la fenêtre ; un homme pénètre dans la chambre et se dirige rapidement vers la porte communicpiant avec la chambre de sa gouvernante. La jeune fille saute à bas de son lit, saisit une chaise et cherche à s’en faire un rempart ; l’homme lui dit : « Je vais me venger; » il se jette sur elle, lui arrache la chaise, la terrasse, lui arrache sa camisole de nuit, passe un mouchoir autour du cou de manière à empêcher sa victime de crier, il la garrotte et lui porte des coups violents sur la poitrine, il la mord au poignet droit; il veut se venger, dit-il, de ce qui lui est arrivé deux jours auparavant chez M. de M. « Depuis que je vous connais, dit-il, il y a quelque chose en vous qui m’a donné le désir de vous faire du mal. » Il saisit un instrument que la jeune fille croit être un couteau et lui en porte deux coups entre les jambes. L’excès de la douleur rend des forces à de M., elle pousse des cris qui sont entendus de Miss Allen ; celle-ci se lève. L’homme, entendant du bruit, dépose une lettre sur la commode et se retire par la fenêtre. « Tiens ferme ! » dit-il, s’adressant peut-être à un complice. Et il disparaît.

Miss Allen arrive et trouve sa jeune maltresse presque inanimée; elle n’avait d’autre vêtement que sa chemise; un mouchoir serré par un nœud coulant entourait son cou, une corde entourait sa taille. A côté d’elle, sur le carreau, se trouvaient deux ou trois taches de sang; sa camisole de nuit avait disparu.

M‘^“ de M. . . raconte à Miss Allen la scène qui vient de se passer, elle lui dit avoir cru reconnaître le lieutenant de La Roncière. Personne n’avait rien entendu. A son père, la jeune fille dit qu’elle n’avait pu reconnaître le criminel à cause de l’obscurité; à sa mère, elle affirme avoir reconnu La Roncière.

Le général et M““ de M. . ., avertis le lendemain, tiennent l’attentat secret, M““ de M. . . va au bal deux jours plus tard, elle y danse.

Les lettres menaçantes continuent d’arriver; la jeune fille sort un jour de son cabinet de toilette tenant à la main un billet qu’elle vient d’y trouver; elle délire : « Homme rouge! le papier!... On assassine mon père et ma mère, s écrie-

-t-elle. »

DISCUSSIONS ET OPINIONS PERSONNELLES

La justice s’en émeut, La Roncière est emprisonné, et les lettres signées de lui continuent d’arriver chez le général. M. de M... chargea Odilon Barrot et Berryer de défendre sa cause, La Roncière choisit comme avocat Chaix d’Est-Ange.

Odilon Barrot et Berryer enfermèrent Chaix d’Est-Ange dans le dilemme suivant : Où La Roncière est coupable, puisque M"“ de M. . . affirme l’avoir reconnu, ou bien il faut admettre un complot, tout un ensemble de machinations, en vue de perdre l’accusé.

Entre ces deux alternatives, il y en avait une troisième, c’est que de M... était hystérique, mais en 1835, on ignorait les caractères de la grande névrose; et en effet, dans le compte rendu du procès, on signale que de M. . . est sujette à des attaques de nerfs qui se prolongent pendant dix-huit heures. La Roncière fut condamné à dix ans de réclusion, il subit sa peine en entier; de M. . . devint une des clientes les plus assidues de Charcot.

Je pense avec Liégeois, Legrand du Saulle, Brouardel et bien d’autres, que le capitaine La Roncière était innocent; tout dans le récit de de M. . . concorde à prouver l’innocence du prévenu; elle seule a vu et entendu quelque chose; la gouvernante qui dormait à côté, la porte de communication étant ouverte, ne s’est éveillée que par les gémissements de la victime; la porte de communication était restée ouverte, quoi qu’en ait dit la jeune fille; puis, après l’arrestation du lieutenant, les lettres continuent d’arriver, M”® de M... est hystérique, somnambule, elle devient plus tard une des meilleures clientes de Charcot. Enfin dans quel but La Roncière aurait-il persécuté de M . . . ?

Cette jeune fille a tout simplement été victime de ses hallucinations; les recherches récentes sur l’hystérie prouvent la possibilité de telles simulations : « Il faut les voir à l’œuvre (les hystériques), dit Richet, c’est-à-dire jetées au milieu du monde extérieur, fécond en excitations de toutes sortes, afin de comprendre à quelles extravagances , pour ne pas dire plus, elles peuvent se liver. Le plus souvent, elles forment toute une série de fables pour tromper la justice. Celle-ci se

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lacère avec des ciseaux et prétend qu’on lui a fait des blessures, etc. »

Une jeune lingôre de vingt ans, enceinte de huit mois, prétendait avoir été victime d’un odieux attentat.

(( Je fus, disait-elle, envoyée par ma mère malade, chez le médecin qui d’habitude la soignait. J’étais moi-même atteinte de chlorose, et, plusieurs fois, le médecin m’avait auscultée et palpée; je suivais, d’après ses conseils, un traitement fortifiant. Cette fois, à peine me vit-il entrer dans son cabinet, qu’il en ferma la porte au verrou; il me prit dans ses bras, me jeta sur un divan, et je demeurai tout étourdie. Je ne sais ce qui se passa, car j’étais troublée et presque évanouie, d’ailleurs son action fut rapide. Je fus quelque temps à me remettre, et sans m’être rendu un compte exact de cette scène, je demeurai inquiète. Je revis le médecin plusieurs fois depuis; mais il ne fut plus question de rien. »

« Ce récit, dit Gilles de la Tourette, est invraisemblable sur tous les points. Une lingère de Paris, âgée de vingt ans, peut être modeste et sage; mais que penser de cette excessive naïveté, de cette ignorance si complète du mal? Si l’on admet d’ailleurs cette ignorance, on ne peut accepter ce demi-évanouissement qui permet une perception incomplète des faits. Il faut ajouter que cette jeune fille n’avait jamais eu de syncope devant témoin. Elle ne parla jamais à sa mère, ou à toute autre personne de cet événement, et elle revint voir le médecin plusieurs fois sans qu’il ait, dit-elle, renouvelé ses entreprises. Ce récit, disons-nous, ne mérite aucune créance. »

La jeune lingère fut reconnue vierge, mais le fait d’une vierge enceinte n’étant pas sans précédent, il n’excluait pas la grossesse; en efîet, la jeune femme accoucha à terme. Tardieu fut chargé par la justice de cette délicate affaire et le juge

rendit une ordonnance de non-lieu.

« Je suis demeuré convaincu, dit Gilles de la Tourette, que la jeune fille avait subi volontairement des caresses lascives qui n’avaient pas été poussées assez loin pour qu’elle en fût alarmée au point de vue des conséquences qui en pourraient résulter • Que forte de ces précautions, sûre d’être vierge, elle

DISCUSSIONS ET OPINIONS PERSONNELLES

ne crut pas d’abord à sa grossesse; qu’eufin, désabusée, elle imagina une fable pour se disculper. >>

Sans être aussi sceptique que cet auteur quant à la vertu possible d’une lingère, je crois avec lui que le demi-évanouissement décrit par la jeune fille ne doit nullement être rapporté •à une influence hypnotique; à ce compte, toutes les femmes un peu lascives se trouveraient dans les bras d’un homme fascinées et irresponsables. La plupart des femmes pourraient se prétendre violées parce qu’au moment de l’accomplissement du coït, elles sont inconscientes.

Voici encore une affaire dans le même genre : une jeune fille mineure s’enfuit avec son amant, elle revient une quinzaine de jours plus tard et prétend que son amant l’a endormie et qu’elle ne s’est réveillée que quinze jours après, à Bologne, en Italie. Or, dans l’intervalle^ elle avait écrit elle-même deux lettres à sa famille, disant que son départ était bien volontaire; le juge rendit une ordonnance de non-lieu.

En un an on vit au Palais, à Paris, quatre cas de telle simulation ; « Il est à craindre, dit Gilles de la Tourette, en pareille matière, que bientôt la principale mission de la justice ne soit plus de rechercher les coupables, mais bien de protéger les innocents. »

On comprend l’importance d’une telle simulation, qui amènerait, si elle restait inconnue,, la condamnation d’un innocent; mieux vaudrait mille fois que le juge ignore la possibilité du viol des somnambules, s’il ne connaît en même temps la possibilité et la fréquence des dépositions imaginaires dont sont capables les hystériques.

Supposons donc qu’une jeune fille vienne se plaindre d’avoir été violée pendant le sommeil hypnotique, comment pourraiton déterminer si l’accusation est fondée?

Il faudra d abord examiner la plaignante et déterminer si elle est ou non hystérique; après avoir constaté ce point, on doit s’assurer si la plaignante est hypnotisable; pour arriver à déterminer ceci, on ne devra négliger aucun des moyens liypnogènes connus, l’un d’entre eux réussissant quelquefois là où d autres n amènent aucun résultat. Il ne suffit pas de constater

CITAPITIVE VI.

(|uc le sujet est hypnotisable pour en déduire la ])ossibilité du viol, il faut encore que ce sujet présente le somnambulisme véritable, avec perte de la conscience et de la sensibilité. Dans aucun cas, on ne peut violer une femme en état sornnambuloïde.

Dans le cas où l’on aurait affaire à une hystérique bien caractérisée, non hypnotisable, il faudrait conclure immédiatement à la simulation; si d’autre part on se trouvait en présence d’une plaignante non hystérique, présentant facilement le somnambulisme véritable, il serait fort probable que l’accusation serait fondée; mais si la plaignante était à la fois hystérique et hypnotisable, le problème serait bien plus difficile à résoudre; on pourrait dans ce cas interroger la personne en somnambulisme, on obtiendrait peut-être de la sorte quelques renseignements, toutes restrictions faites, d’ailleurs, quant à la possibilité du mensonge. Dans ce dernier cas, on devra se tenir sur ses gardes, on ne parviendra à démêler la vérité qu’en examinant attentivement tous les détails de l’affaire sans jamais oublier que la plainte émane d’une hystérique, par conséquent d’une simulatrice possible.

Un des caractères les plus importants de la déposition des simulatrices, c’est qu’elles ont assisté à l’acte auquel le sommeil ne leur permettait pas de résister; la femme qui a vraiment été violée en somnambulisme, ne se rappelle généralement de rien de ce qui se rapporte au coït, elle s’aperçoit qu’elle est enceinte, elle a remarqué qu’après son sommeil elle était mouillée aux parties, que ces dernières étaient douloureuses, elle n’assiste pas à l’acte comme la simulatrice le prétend.

Je crois qu’en déterminant les différents points dont je viens de parler, et qu’en combinant les conclusions de cet examen médical avec celles de l’interrogatoire de la plaignante, on arrivera presque toujours à déterminer l’exactitude de l’accusation. Il faudra certainement beaucoup d’attention et beaucoup de bon sens pour arriver à des conclusions justes, mais le magistrat et le médecin au courant de la science sauront y arriver.

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Tout ce que je viens de dire se rapporte au viol; supposons maintenant que Ton arrête un voleur, un criminel, et que celui-ci, pour se disculper, allègue qu’il a subi une suggestion; comment arrivera-t-on à savoir la vérité?

Ici encore il faudra déterminer si le sujet est hypnotisable, et, dans l’affirmative, s’il est susceptible de présenter un état hypnotique assez profond pour que sa résistance n’ait pas pu se manifester. Ces deux points étant établis, on ne pourra pas encore en conclure que le criminel a agi sous l’influence d’une suggestion; pour être absolument sûr de son innocence, il faudra trouver l’auteur de la suggestion. A cet effet, on ne manquera pas d’interroger le criminel en somnambulisme.

J’ai montré précédemment que souvent, dans les états somnambuliques véritables, ainsi que dans les états plus profonds, les sujets ne se rappellent pas des faits écoulés pendant un sommeil antérieur; ce n’est donc que dans certains cas que Ton pourra obtenir des éclaircissements du criminel.

Et encore, dira-t-on. peut-être, l’hypnotiseur habile aura eu soin de suggérer Tarnnésie au réveil, de telle sorte que, dans aucun cas, le sujet ne pourra le dénoncer.

Heureusement, il n’en est pas toujours ainsi, j’ai établi plus haut qu’un somnambule peut, malgré la défense de son hypnotiseur, se rappeler pendant le sommeil ce qui s'est passé pendant un sommeil antérieur; grâce à ce fait, il arrivera que le somnambule puisse dénoncer le véritable coupable.

Il faut avouer que si Ton ne devait compter que sur ces exceptions pour arriver à la découverte de la vérité, on n’aboutirait que relativement rarement à punir le coupable.

Aussi Liégeois a-t-il cherché le moyen de faire dénoncer le coupable par le somnambule, il a réussi si souvent dans ses expériences, qu’il croit tenir un moyen presque assuré de déjouer la suggestion de l’amnésie. Ce procédé consiste à faire dénoncer l’auteur de la suggestion, non pas directement, mais indirectement, par des actes dont il ne comprendra pas la signification, ou même par des démarches auxquelles on donne une apparence de protection et de défense pour le criminel lui-même.

CIIAIMÏIIK VI.

Oü lui dira : quand vous verrez outrer « l’auteur quel qu’il soit de la suggestion^ » vous ne pourrez vous einpôcher de dormir pendant deux minutes.

On lui inspirera l’idée de se rendre chez l’auteur de la suggestion pour le protéger contre les agents de la force publique, de le prendre dans ses bras, de le couvrir de sou corps, ou bien de le prévenir par lettre que des soupçons s’élèvent contre lui, qu’il doit prendre des précautions.

Par ces subterfuges, on arrivera quelqmdbis à connaître le nom de l’auteur de la suggestion criminelle, malgré l’amnésie suggérée. Je crois, ^cependant, avec Bonjean, que dans bien des cas, un hypnotiseur habile pourra prévoir ces suggestions indirectes et se mettre à l’abri des poursuites judiciaires.

Résumons ce qui vient d’ètre dit à propos d’un criminel pris en flagrant délit et qui alléguerait pour se disculper l’intervention d’une suggestion; il faut tout d’abord déterminer .si le sujet est hypnotisable, il faut ensuite s’assurer qu’il peut manifester un sommeil assez profond pour ne pas avoir pu résister à la suggestion, il faut enfin trouver 1 auteur de la suggestion criminelle; A, cet effet, on interrogera le sujet en somnambulisme, il pourra se rappeler le nom du vrai coupable, malgré l’amnésie suggérée, dans le cas ou il ne le pourrait spontanément, on parviendra souvent à faire dénoncer 1 hypnotiseur par des questions et des suggestions indirectes.

Mais il est toute une catégorie d’individus qui ne pourront donner à la justice aucun éclaircissement, ce sont ceux qui ne se rappellent jamais, pendant leur sommeil, des faits écoulés pendant un sommeil antérieur. Ces sujets existent, et bien qu’aucun auteur n’en ait signalé l’existence, je puis affirmer, pour en avoir rencontré plusieurs, qu’ils ne sont pas d une rareté exceptionnelle. On aura beau les interroger de toutes les manières possibles, ils ne pourront répondre, le souvenir n’existant plus dans leur cerveau; dans ces cas la justice devra chercher à connaître les relations de l’accusé; en se basant d’une part sur l’axiome : is fecit qui prodest, en s’enquerant des antécédents et de la moralité des personnes qui se trouvent

DISCUSSIONS ET OPINIONS PERSONNELLES

en relation avec le sujet, je crois quelle ne tardera pas à mettre la main sur l’hypnotiseur malhonnête.

Les quelques mots que je viens de dire sur la manière dont la justice peut arriver à reconnaître si un délit a été commis sous l’influence de la sug-gestion, et quel est l’auteur de cette sugg-estion, paraîtront peut-être trop sommaires : c’est qu’il est bien difficile de décrire en une méthode générale la manière de conduire les recherches dans tous les cas particuliers qui pourraient se présenter. Chaque cas particulier nécessite une conduite spéciale, en jurisprudence comme en médecine; de même qu’il est impossible de décrire un traitement applicable à tous les individus atteints d’une maladie, de même, il est impossible de tracer une ligne de conduite unique applicable à tous les procès se rapportant à l’hypnotisme. On peut établir des points de repère qui serviront de guides, mais on ne peut schématiser et ériger en méthode la conduite du médecin ou du juge dans les procès dont nous parlons.

Les points de repère que j’indique suffiront, je pense, dans la plupart des cas, à la découverte de la vérité, si, bien entendu, le juge autant que le médecin expert possèdent ce que l’on

peut appeler le professionnel et des connaissances scientifiques suffisantes.

Il est un dernier point qui, bien que ne se rapportant pas directement au sujet que je traite en ce moment, ne peut être passé sous silence depuis les événements de l’affaire de Jongh.

Peut-on obtenir, d’un prévenu, plongé en somnambulisme, aveu de son crime, ou la dénonciation de ses complices ?

« y aurait là, dit Liégeois, une sorte de piège tendu au malheureux qui se débat sous le poids des charges accumulées contre lui; sa situation est déjà assez terrible, elle doit trop affaiblir les moyens de défense auxquels il pourrait recourir pour qu on y ajoute cette sorte de torture morale. Je ne puis reconnaître à la justice le droit d’annihiler la volonté du prévenu en supprimant son libre arbitre. >,

Cette solution donnée en 1885 a été acceptée par tous les U eurs je partage en tous points la manière de voir de Liégeois, Il y aurait dans l’aveu arraché au coupable, quelque

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