C. — LES SUGGESTIONS CRIMINELLES
Dès 1866, Liébault avait indiqué la possibilité de faire com-
mettre des crimes à des somnambules. « On peut poser en.
principe, disait-il, qu'une personne, mise en somnambulisme,
est à la merci de celui qui l’a mise en cet état Que d'abus
graves de toutes sortes il peut sortir de là ! Ce que j'avance résulte, pour moi, d'expériences que je tentais sur une jeune fille très intelligente et qui, en état de sommeil profond, était la plus revêche et la plus indépendante de caractère que
(1) LiéGrois. Loc. cit., p. 421.
sé à os
jeusse rencontrée. Cependant je parvins toujours à m'en rendre maître. J'ai pu faire naître dans son esprit les résolutions les plus criminelles, j'ai surexcité des passions à un degré extrême ; ainsi, il m'est arrivé de la mettre en colère contre quelqu'un et de la précipiter à sa rencontre le couteau à la
. main ; jai déplacé en elle le sentiment de l’amitié, et avec le
même instrument tranchant, je l’ai envoyée poignarder sa meilleure amie qu'elle croyait voir devant elle, d’après mon affirmation ; le couteau alla s’émousser contre un mur. Je suis parvenu à déterminer une autre jeune fille, moins endormie, à aller tuer sa mère, et elle s’y dirigea, en pleurant il est vrai. Eh quoi? un homme sain d'esprit jusqu'alors entend uné voix qui, pendant la nuit, lui répète : tue la femme, tue tes enfants : il y va, poussé par un mouvement irrésistible, et un somnambule, toujours disposé à recevoir des hallucinations, ne serait pas capable d'un même entrainement involontaire ?
«J'ai l'intime conviction, d’après d’autres expériences encore, “qu'un somnambule même auquel on aura suggéré de commettre des actions mauvaises après son réveil, les exécutera sous
lPinfluence de l’idée fixe imposée ; le plus sage deviendra immo-
ral, le plus chaste impudique ! Si l'on a forcé de cette façon
mine femme publique à abandonner son infâme métier, pourquoi “ne pervertirait-on pas, pour l'avenir et par le même moyen, la
fille la plus vertueuse ? L’endormeur peut plus encore, suggé-
rer à son somnambule, non seulement d’être médisant, calom- —niateur, voleur, débauché, etc., pour une époque ultérieure au
sommeil, mais il peut l’employer, par exemple, à accomplir pour lui des actes de. vengeance personnelle, et ce pauvre rêveur, oublieux d’une telle incitation au crime, agira pour le compte d’autrui comme pour le sien, entrainé qu'il sera par
… l'idée irrésistible et fixe qu'on lui aura imposéel Quand le
crime sera commis, quel est le médecin légiste qui viendra éclairer la justice et faire soupçonner d'innocence un homme qui aura gardé toutes les apparences de la raison, et qui, convaincu
…. de sa mauvaise action, avouera de bonne foi l'avoir accomplie
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de son propre mouvement. »
Il semble que les idées exprimées par Liébault avec tant de
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précision, eussent dû appeler l'attention des criminalistes sur cette question. Et cependant personne n’osa reprendre ces données. Ce n’est que vingt ans plus tard que Liégeois confirma les expériences de Liébault ; en 1884, M. Liégeois, professeur
à la Faculté de droit de Nancy, lisait à l'Académie des sciences
morales et politiques, un mémoire dans lequel il relatait quelques intéressantes expériences de suggestions criminelles, il en déduisait les conclusions suivantes :
« Toute personne, mise en état de somnambulisme, devient, entre les mains de l’éexpérimentateur, un pur automate, tant sous le rapport moral que sous le rapport physique.
» Ce n’est même pas assez dire que de la comparer à l’argile, que le potier pétrit à sa guise et revêt des formes les plus variées; souvent en effet, le somnambule semble se porter de lui-même au-devant des désirs de la personne qui l'a endormi.... Idées développées spontanément ou acquises par l'éducation, sentiments ou tendances. sympathies ou répulsions, amour ou haine, préjugés ou passions : tout cela peut être en un moment, modifié, transformé, bouleversé...
» À quel point l'automatisme est complet, jusqu’à quel degré il porte l’inconscience et la docicilté du sujet, on ne peut s’en faire une idée juste quand on n’a été témoin d'aucun fait...
» Nous tirerons de là cette conséquence, que toute conscience
a disparu chez l’hypnotisé qu’on a poussé à un acte criminel; il est, par suite, irresponsable et devrait être acquitté. Seul,
celui qui à donné la suggestion est coupable ; seul, il doit être poursuivi et puni: le somnambule à été pour lui un pur et simple instrument, comme le pistolet qui contient la balle ou le vase qui renferme le poison. »
M. Liégeois rapporte trois expériences concluantes, dont deux empoisonnements et un meurtre :
M. Liégeois présente à Th., sans l'avoir même préalablement endormi, une poudre blanche dont il ignore la nature. « Faites bien attention, lui dit-il, ce papier contient de l’arsenic. Vous allez tout à l'heure rentrer rue de..., chez votre tante, Mr° V... ici présente. Vous prendrez un verre d’eau ; vous y verserez l’arsenic, que vous ferez dissoudre avec soin ; puis
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vous présenterez le breuvage empoisonné à votre tante. »
(Oui, Monsieur, » Le sujet réalisa la suggestion, il ne se sou-
. vint de rien et on eut toutes les peines du monde à lui per-
suader qu’il avait voulu empoisonner sa tante.
Après avoir fait croire à Mme S... que le pistolet qu’il tenait en main était chargé, Liégeois lui suggéra de tuer M. M. d'un coup de pistolet : Mme S, s’avança sur M. M. et tira. Interrogée immédiatement par M. le commissaire central, elle avoua son crime avec une entière indifférence ; elle avait tiré sur M. M. parce qu'il ne lui plaisait pas. On pouvait l'arrêter, elle savait ce qui l'attendait; si on lui ôtait la vie, elleirait dans l’autre monde comme sa victime. On lui demanda si ce n'était pas
- M. Liégeois qui lui avait suggéré l’idée du crime, elle affirma —… que non, elle seule était coupable.
Après avoir fait dissoudre une poudre blanche dans de l’eau. M: Liégeois affirma à Mme C. que c'était de l’arsenic : « Voici M. D. qui a Soit, il va tout à l’heure demander à boire ; vous lui ofirirez ce breuvage. » « Oui, Monsieur. » Mais M. D. fit t une question que M. Liégeois n'avait pas prévue ; il demanda Ce que contenait le verre qu’on lui présentait, Mn° C. répondit avec candeur : « C'est de l’arsenic ! » M. Liégeois rectifia sa — suggestion : « Si l’on vous demande ce que contient le verre, vous direz que c'est de l'eau sucrée. » « C’est de l’eau sucrée, dit-elle. » M. M. absorba le contenu du verre. Interrogée par le commissaire central, Mn° C. ne se souvenait de rien.
«Nous avons, dit-il, provoqué par la suggestion, des suicides sous diflérentes formes et à échéances diverses. Quelques sujets, sur notre ordre, pendant l'état hypnotique, se sont tiré “des coups de revolver, soit immédiatement après le réveil, soit quelques heures après. D’autres se sont empoisonnés. S. L. a avalé, deux jours après la suggestion, un breuvage noirâtre 4 que nous avions fait couvrir de l'inscription poison sur éti- À quette rouge. Avant d'accomplir ce suicide présumé, elle avait eu soin d'écrire une lettre dans laquelle elle annonçait qu ’elle allait se donner la mort et qu’il ne fallait en accuser personne. « Le plus curieux fut que, lorsqu'elle eut ingurgité le poison, — qui n’était autre que de l’eau colorée, elle ressentit de violentes
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coliques dont nous eûmes toutes les peines du monde à la dissuader. »
Liégeois considère le viol des somnambules comme parfaitement réalisable, il croit même que l’on pourrait suggérer au sujet de prendre une part active à l’acte criminel. L’expérimentation prouve la possibilité de tels crimes : « Plusieurs fois, dit Liégeois, J'ai pu, chez M. Liébault, persuader à des jeunes filles parfaitement honnêtes, en présence de leur mère, d'une parente, d’une amie, qu’elles étaient mariées et que j'étais leur mari, elles acceptaient pleinement cette idée. »
L'une d'elles entra si bien dans son rôle qu’elle dit, une fois éveillée : « Que je suis donc contente, il y avait si longtemps que je désirais me marier ! » Puis se tournant vers Liégeois, elle ajouta : € Demain, nous nous lèverons tard, n'est-ce pas ? J'aime tant à rester au lit le matin. »
Liégeois croit les suggestions de vols très facilement réalisables ; il insiste surtout sur la facilité de faire faire des faux par les sujets. Voici une de ses expériences :
Il ':dit à Mis P.:-
« Je vous ai, vous le savez, prêté une somme de cinq cents francs ; vous allez me signer un billet qui constatera ma créance. |
-— Mais, Monsieur ; je ne vous dois rien et vous ne m'avez rien prêté. :
.— Votre mémoire vous sert mal, Mademoiselle; je vais préciser les circonstances du fait. Vous m'avez demandé cette somme et j'ai consenti volontiers à vous la prêter: je vous l’ai remise hier,ici même, en un rouleau de pièces de vingt francs.»
Sous l’action du regard de M. Liégeois, MI: P. hésita, elle M Chercha dans sa mémoire, elle se rappela sa dette et signa un billet ainsi conçu : : 4
« Je reconnais devoir à M. L. la somme de cinq cents francs, qu'il ma prêtée, et promets de la lui rembourser le 1‘ janvier 1894.
» Nancy, le 30 novembre 1883. we » Bon pour cinq cents francsi D SION UE: 90
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Mme P., mère de Mle P., dit à sa fille :
« Tu ne m'avais rien dit de cet emprunt. Qu’as-tu fait de l'argent que tu as reçu ? )»
Mile P. regarde M. Liégeois, qui dit aussitôt :
« C’est bien simple ; vous l’avez déposé à la caisse d’épargne ; ce dépôt est constaté par le livret n°... qui vous a été remis. »
Mile P. accepta cette explication et crut réellement qu’elle avait déposé les cinq cents francs à la caisse d'épargne.
Les faux témoignages sont aussi réalisables par suggestion ; pour prouver ce fait, M. Liégeois endort Mme T. à la clinique de M. Liébault. « À votre réveil, lui dit-il, vous verrez. entrer ici un individu de mauvaise mine qui viendra, sous prétexte de se faire soigner, mais en réalité pour faire quelque mauvais coup. Cet homme s’approchera de vous et vous proposera de vous céder, à vil prix, six coupons d'obligations du Trésor, Ces coupons ont été volés à Mme À. ; vous refuserez avec indignation et vous menacerez votre interlocuteur de le livrer à l’autorité publique. Alors ce misérable vous dira : « Puisque personne ne consent à m'acheter ces coupons, je n’en veux plus! » Et il les jettera là, sur ce meuble ; puis il s'en ira. Vous prendrez ces coupons, mais de peur qu’on vous accuse de complicité dans le vol, vous me les remettrez en dépôt en présence de témoins. Et le jour même, après être rentrée chez vous, vous irez
faire vos déclarations au bureau de police de Nancy. »
Me T. vit le criminel, elle l'entendit ; tout se passa comme Liégeois l’avait ordonné ; le même jour, elle alla faire sa déposition au bureau de police, où l’on n’avait rien remarqué de particulier à sa physionomie.
M. Focachon, ayant endormi la fille X., lui suggéra qu’elle lui avait volé un bracelet; après une légère résistance, elle accepta la suggestion. Alors M. Focachon lui dit :
« J'ai à me venger de quelqu'un. Voulez-vous m'aider ?
— Tout de suite.
— Vous savez que M. Z. est mon ennemi.
— Je crois bien.
— Alors vous allez le dénoncer. Aussitôt éveillée, vous écri-
rez au juge de paix de Charmes pour lui dire que vous avez été
262 CHAPITRE XIY
accusée ici du vol d’un bracelet, mais que vous êtes innocente ; que le coupable est M. Z. et que vous l’avez vu commettre ce vol.
— Mais ce sera faux, puisque c'est moi qui ai pris le bracelet.
— N'importe, vous écrirez cela.
— Soit, mais ce n’est pas vrai.
— Si, c’est vrai; car vous êtes une trop honnête fille pour avoir volé. Ce n’est pas vous... Vous entendez bien ! Ce n’est pas vous, je vous dis que ce n’est pas vous!
— Mais non, ce n’est pas moi.
— C'est M. Z. qui est le voleur! Vous l’avez vu.
— Oui, je l’ai vu, c’est lui.
— Vous allez écrire au juge de paix.
— Tout de suite! Il faut bien que je le dénonce. »
Dès son réveil, Mme T. écrivit ce qui suit :
« Charmes, le 5 odtobre.
» Monsieur le Juge de paix,
» Je viens m’acquitter d’un devoir. Ce matin, il a été volé chez M. Focachon, à l’heure d’une heure, un bracelet. J’aï été un moment accusée, mais bien injustement, je vous le jure, car Je suis tout à fait innocente. Le voleur, je dois vous le nommer, car je l'ai vu, c’est M. Z... Voilà comme cela s’est passé. Il s’est introduit dans le salon de M. Focachon à une heure, il est passé par la petite porte de la rue du Four et il a volé le bracelet de Mme Focachon, qui se trouvait dans une armoire, près
de la fenêtre. Je l’ai vu. Il l’a mis dans sa poche et ensuite il.
est parti.
» Je vous jure que cela est tel que je le déclare. Il est Le seul voleur et je suis toute disposée à l’avouer devant la justice. »
(Signature.)