‹ L'hystérieChapitre 10 sur 31 · LA MÈRE · texte numérisé non relu

LA MÈRE

La naissance d'un enfant est toujours un événement sérieux. Il n'est pas une mère qui ne veuille le bonheur de ce petit être encore sans intelligence et qui ne rêve pour lui un brillant avenir ; mais, chose déplorable, la plupart du temps elle n'a pas la moindre idée, ou tout au moins elle n'a qu'une idée confuse, de ce qu'elle doit faire pour lui assurer une existence heureuse. Elle est intelligente, instruite ; elle a lu une multitude de livres futiles, des centaines de romans peutêtre ; jamais elle n'a parcouru un livre sur l'éducation des enfants et sur les devoirs d'une mère. Fénelon a composé sur l'éducation des filles un petit traité, vrai chef-d'œuvre de raison, de grâce et d'esprit pratique, dont les préceptes conviennent aussi bien aux garçons du premier âge qu'aux jeunes filles. Toutes les mères

et les maîtresses devraient l'avoir lu et relu, de manière à le savoir par cœur ; et non seulement elles ne l'ont jamais lu, elles n'en connaissent pas même le titre. Il en est de même des ouvrages concernant l'éducation de la première enfance. Faut-il s'étonner après cela que la plupart des enfants soient si mal élevés et deviennent pour leurs parents une source d'ennuis et de chagrins, quand ils n'en font pas la honte et le désespoir?

Dès le berceau, l'enfant réclame de sa mère une vigilance continuelle. Que dis-je ? Il n'est pas encore né que déjà il doit être l'objet de son attention et de ses préoccupations. C'est une opinion généralement répandue parmi le peuple et qui ne paraît pas déraisonnable, que l'enfant reçoit le contre-coup de toutes les impressions physiques ou morales éprouvées par la mère pendant sa grossesse, et que les taches de formes et d'aspect variables, simulant une framboise, une fraise, de la groseille, etc., etc., qui se montrent parfois sur la figure, le cou ou sur d'autres parties du corps, ont quelque ressemblance avec des objets que la mère a passionnément désirés ou qui ont fait sur elle une forte impression pendant qu'elle était enceinte, De là le nom d'envies que le vulgaire leur donne. Beaucoup de médecins, il est vrai, soutiennent que cette opinion est erronée et que l'imagination n'est pour rien dans la production de ces taches. Toutefois il est à remarquer qu'aucun d'eux n'indique quelle en est la cause première.

Quoi qu'il en soit, tous admettent que les émotions

psychiques de la mère ont une grande influence sur l'âme de l'enfant. Or, la femme enceinte devient ordinairement très impressionnable; son caractère change parfois complètement, et elle se livre aux fantaisies les plus bizarres. Si elle n'a pas pris de bonne heure l'habitude de se dominer, si elle n'est pas soutenue par le sentiment de la religion et du devoir, elle devient souvent difficile, querelleuse, colère, violente, insupportable dans son intérieur. L'enfant héritera des passions de sa mère et en conservera toute sa vie les funestes influences. « Aussitôt qu'une femme s'aperçoit qu'elle est enceinte, elle doit donc, dit le Dr Bossu, s'abstenir de tout ce qui sort de la modération et de la prudence : point d'exercices fatigants, point d'émotions vives, ni de veilles prolongées. »

Celte observation n'avait point échappé aux anciens philosophes. Aristote insiste beaucoup sur le régime que les femmes doivent suivre pendant leur grossesse. Car les enfants, dit-il, ne ressentent pas moins les impressions de la mère qui les porte, que la qualité des fruits ne dépend de la terre qui les nourrit. Il veut qu'elles s'efforcent d'être calmes d'esprit, mais qu'elles se gardent bien de rester inactives. Gomme la promenade en public n'était guère en usage pour les femmes de son temps, il demande que le législateur ordonne aux femmes enceintes de se rendre chaque jour au temple, pour implorer les dieux qui président aux naissances. (Gompayré.)

Si un philosophe païen s'exprime ainsi, on ne sera pas surpris d'entendre M°r Dupanloup s'écrier : « Avec

quel respect religieux, avec quelle ineffable sollicitude, une femme chrétienne pense à cette jeune âme qui touche de si près à la sienne et à ce faible corps qui ne fait qu'un encore avec elle-même ! Quel amour et quels pieux ménagements pour celte nouvelle et seconde vie qu'elle sent en elle î Quelle gravité sainte, quelle délicatesse, quelle réserve, quelle sagesse, quel calme de toutes les passions, afin que la vie de cet enfant se forme sans secousse violente dans la profonde paix d'une âme tranquille, afin qu'un sang doux et pur circule dans ses veines, et qu'il soit ainsi prédisposé autant que possible à des mœurs paisibles et vertueuses! M

Si l'enfant qui n'est pas encore né exige tant de précautions de la part de sa mère,- à peine est-il sorti de son sein qu'elle doit redoubler de soins et de vigilance. Il serait bien à désirer qu'elle pût l'allaiter ellemême, c'est le premier devoir d'une mère saine de corps, d'esprit et de cœur ; c'est le vœu de la nature ; c'est le meilleur moyen pour elle-même de s'épargner presque sûrement toutes sortes d'accidents et de maladies, et pour son enfant de lui procurer l'aliment qui lui convient le mieux, parce que le lait de la mère est plus approprié à l'état de ses organes que le lait d'une femme étrangère, et ensuite parce que les soins maternels sont toujours plus empressés et plus soutenus que ceux d'une nourrice mercenaire.

C'est ce que faisait un jour observer un philosophe païen à une dame dont la fille venait d'accoucher et qui se disposait à fa i rc appeler une nourrice, sous prétexte de ménager la santé de sa fille. « Ah ! Ma-

dame, s'écria-t-il, laissez, je vous prie, à votre fille l'honneur d'être tout à fait la mère de son fils ; car c'est n'être mère qu'à moitié de mettre un enfant au monde et, après l'avoir porté neuf mois dans son sein, de l'écarter aussitôt loin de soi et de lui refuser son lait au moment même où, par ses premiers cris, il implore le secours de sa mère. »

Toutefois, si la mère était trop faible ou prédisposée à la phtisie pulmonaire, si elle était alcoolique ou sujette à des crises hystériques, de l'avis de tous les médecins, il ne faudrait pas hésiter à confier le nouveau-né à une bonne nourrice, dont le choix; mérite toute l'altenlion des parents.

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