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TROUBLES PSYCHIQUES DANS LES CRISES HYSTÉRIQUES AVEC CONVULSIONS

Quelque graves que soient les troubles organiques causés par l'hystérie épilepliforme ou grande hystérie, ils ne sont rien en comparaison des désordres que cette affection produit dans les facultés intellectuelles. On a déjà vu combien, dans leur état ordinaire ou dans les crises légères, les hystériques sont impressionnables, susceptibles, exigeantes, capricieuses, irascibles, vaniteuses, bizarres, dissimulées, jalouses, emportées. Mais, au demeurant, la perversité chez la malade n'aboutit guère à d'autres résultats qu'à la rendre plus ou moins importune à ses amis et à ses proches.

Habituellement, clans le cours d'un accès de délire, le langage n'est pas moins bizarre, fantasque, désordonné que ne sont les actes. Si les faits et gestes se succèdent sans ordre, sans motif, si le mobile qui les inspire est impossible à découvrir, de même les mots se suivent souvent incompréhensibles, sans souci aucun de la logique du discours ou de l'intelligence de la phrase.

Parfois certaines malades traversent des périodes de tristesse profonde. Alors elles cherchent à s'isoler dans leur chambre ou dans leur cellule. La mélancolie chez l'hystérique est presque toujours le résultat d'idées fixes, d'appréhensions singulières, de craintes sans fondement, se rattachant à des romans, plus ou moins fantastiques, que l'imagination bâtit de toutes pièces. Marié cite le cas d'une jeune hystérique qui, deux mois après la cessation d'un accès intense, voyait incessamment devant elle la figure de la mort, et cette apparition, dont elle reconnaissait parfaitement la nature, la jetait dans un trouble et un malaise moral insurmontables. On en voit revêtir des vêtements de deuil. Gen... se plaisait à mettre sur sa tète un long voile noir et à se dire la fiancée de la mort. Il n'est pas rare de les voir alors montrer une certaine tendance au suicide.

C'est que l'hystérie a fait des progrès ; le trouble cérébral est plus marqué ; ce sont encore les mêmes symptômes que précédemment, mais plus prononcés, la mobilité de l'humeur devient insupportable. L'hystérique éprouve davantage le besoin de se rendre intéressante et d'attirer sur elle l'attention publique. Elle

ourdit volontiers des intrigues et exécute des tromperies plus ou moins habilement calculées. Friande d'esclandres, elle se complaît dans la médisance et n'épargne pas plus ses parents et ses amis que les indifférente. Le dérangement des facultés cérébrales peut atteindre un degré tel. que, sans être encore une aliénée dans toute l'étendue du mot, l'hystérique devient, si l'on n'y prend garde, un danger pour ceux qui l'entourent et pour le milieu dans lequel elle vit. Le besoin de réclame et de tapage devient tellement impérieux que la malade ne recule pas devant les mensonges les plus éhontés, les plus abominables calomnies, et va jusqu'à la dénonciation, rendant de faux témoignages, prêtant de faux serments, écrivant des lettres anonymes. Elle se dit victime d'attentats monstrueux, accuse, avec une inconcevable audace et sans hésitation, les personnes les plus recommandables et les plus innocentes, affiche des menaces de suicide ou d'homicide, ourdit avec une habileté étonnante les plus étranges complots et se livre aux plus infernales machinations. Il faut qu'elle mente, qu'elle trompe, qu'elle compromette ceux qui vivent autour d'elle, cherchant à nuire et n'y réussissant que trop souvent.

Le Dr Trélat en rapporte des traits épouvantables : « Mme B... a été plusieurs fois internée à la Salpêtrière. Elle y était connue sous le nom de la Baronne et y avait chaque fois laissé d'effrayants souvenirs. Son nom était suivi de cette annotation, écrite de la main d'un des administrateurs, M. Pélegot : Esprit 'infernal \ capable des pins grands méfaits. Et, en effet, ajoute le D' Trélat, je ne connais pas d'exemple

d'une vie plus malfaisante, plus nuisible à la société », et il raconte en détail les désordres de cette existence licencieuse. Nous ne nous y arrêterons pas : ce qui touche à sa fille est beaucoup plus intéressant pour notre sujet.

« Cette personne, dit le Dr Trélat, qui sait et parle plusieurs langues, qui dessine parfaitement et est bonne musicienne, mène alternativement une existence régulière ou la vie la plus désordonnée et la plus perverse. Quand elle est dans sa phase régulière, elle se présente dans un pensionnat de demoiselles : « Ma- « dame, dit-elle à la directrice, avez-vous besoin d'une « sous-maitresse? » Si on lui répond négativement : « Peut-être, ajoute-t-elle, eussé-je pu vous être utile; « je sais l'allemand et l'italien ; je dessine et je suis « musicienne. » Et elle dit vrai ; et tout cela est exprimé avec une si grande douceur, avec une modestie si attirante, que, si l'on ne peut lui donner de l'emploi dans la maison où elle s'est présentée, on la recommande dans d'autres établissements. Aussitôt que la période de calme est passée, elle se livre au libertinage le plus effréné, aux vols les plus habilement conçus. Elle descend d'un brillant équipage chez un horloger, chez un bijoutier, et se fait apporter des montres, des diamants dans uu appartement à double porte qu'elle vient de louer, et sous le prétexte de les montrer à sa mère, couchée, dit-elle, dans la chambre voisine, elle disparait avec sa proie, laissant dans le salon ou dans l'antichambre le marchand, étonné de ne voir revenir personne.

« Quelquefois le retour à la vie tranquille se fait

sous une autre forme. M'lc B..., bien renseignée sur le caractère religieux et sur les pratiques de dévotion de plusieurs grandes dames du faubourg Saint-Germain, se présente chez l'une d'elles : « Madame, j'ai b eu le malheur de ne recevoir qu'une éducation et « une instruction mondaines. On n'a ouvert ni mon « cœur ni mon esprit aux lumières de la religion ; je « sens le vide et le malheur de cette situation. Youlez- « vous, Madame, être mon guide et mon appui dans « la voie que je commence à entrevoir? Je ne suis « point baptisée, Madame, voulez-vous être ma mar- « raine? » — On est prévenu par un pareil langage : on reconnaît promptemenl la valeur intellectuelle de celle qui parle. Gomment se défier d'une personne qui s'exprime si bien, qui a tant d'instruction et qui montre de pareilles dispositions à recevoir les lumières de la foi? — On accueille avec bonté celte demande ; on confie la catéchumène à l'une des plus dignes Sœurs de charité, à la supérieure d'un bureau de bienfaisance qui consent à lui donner les premiers enseignements. « Mlle B... s'agenouille au tribunal de la pénitence, et aussitôt elle calomnie, elle diffame l'ecclésiastique qui vient de l'entendre. En même temps, elle dit à la supérieure qu'elle a une communication grave à lui faire, et elle rapporte sur les mœurs des religieuses de la communauté des choses qui font frémir. Tout cela est dit avec une telle apparence de candeur et de sincérité, qu'au premier moment la bonne supérieure ne peut croire ni à la culpabilité des accusées ni à la perversité de la délatrice, et l'inquiétude et la défiance

régnent, pendant quelque temps, dans celte pieuse maison dont rien jusque-là n'avait troublé la paix.

« En 1846, j'apprends que cette fdle, qui avait déjà subi plusieurs condamnations, était renfermée dans la prison de Saint-Lazare, condamnée à plusieurs années de détention pour les vols les plus audacieux. L'intérêt de mon observation me fait désirer de la voir. Je sollicite et j'obtiens l'autorisation d'aller jusqu'à elle. Je lui demande comment, avec l'intelligence et le savoir qu'elle possède, elle a pu se livrer à des actions si méchantes et si abjectes. — Elle me regarde, le sourire sur les lèvres, mais c'est un sourire de pitié; elle me répond à peine... Je persiste ; je l'impatiente et elle fait alors gronder à mes oreilles ces orgueilleuses paroles: « Monsieur, je paye ici une dette. Cette « dette payée, la société n'a plus rien à me demander, « et, en sortant de cette maison, je me redresse de « toute ma hauteur et je ne serai pas embarrassée « pour vivre en Angleterre, si ce n'est en France ou « en Allemagne, ou partout ailleurs. Je parle toutes « les langues de l'Europe, Monsieur. En situation « pareille, vous seriez peut-être plus embarrassé que « moi. » Paroles et audace effrayantes de la part d'un être animé d'un pareil esprit et doué d'une telle intelligence !

« Nous l'avons revue encore une fois, deux ans après l'achèvement de sa peine ; mais, tôt ou tard, le ciel est juste... : elle portait sur son visage les stigmates d'une maladie honteuse, et elle avait au front une énorme tumeur. »

Si la plupart des hystériques né commettent pas de grands crimes, il y en a cependant qui, tout en ayant conscience de ce qu'elles font, ne sont occupées qu'à préparer et à commettre de mauvaises actions, à briser et à détruire des objets précieux, en faisant planer sur d'autres le soupçon et l'accusation du mal. D'autres,, et quelquefois les mêmes, prennent irrésistiblement un vif plaisir à organiser des intrigues, à brouiller et à diviser ceux qui les entourent. On ne saurait croire jusqu'où peut aller l'habileté de ces hystériques à prévenir les causes qui pourraient s'opposer à la réussite de leurs projets. (Tmki.at.

Les hystériques, qui se font si souvent voleuses elles-mêmes, ne se font aucun scrupule d'accuser telle ou telle personne de leur entourage d'avoir dérobé des objets qu'elles ont eu soin de faire disparaître préalablement, ou qu'elles ont placés dans des conditions compromettantes pour celui qu'elles veulent accabler.

« Une pauvre servante, raconte Morel, était accusée de vol par sa maîtresse. J'eus des soupçons, parce que l'accusatrice avait déjà fait chasser plusieurs servantes pour le même fait, et que, dans la localité qu'elle habitai', elle avait troublé le repos des familles par des lettres anonymes contenant les choses les plus odieuses el les plus invraisemblables. Sur le rapport de l'expert, l'accusatrice, devenue accusée, fit les aveux les plus complets. Elle avoua avoir fait renvoyer cinq ou six servantes dans les effets desquelles elle avait caché des objets volés par elle à son mari. C'était une hystérique

au type héréditaire, et, ajoute Morel, chez ces femmes, les iusliucls sont tels qu'elles éprouvent un souverain bonheur à troubler le repos de leur entourage par leurs mensonges, leurs soupçons compromettants, et par des actes de la nature de celui que j'ai cité. » (Legrand du Saulle.)

« L'accusation que les hystériques portent, avec une prédilection toute particulière, contre les personnes auxquelles elles veulent nuire, soit par jalousie, soit par haine, soit par vanité féminine, c'est celle d'attentat aux mœurs. Naturellement, les plus exposés par leur profession à être en butte à de semblables imputations sont les médecins et les ecclésiastiques ; cela se conçoit, du reste, puisque les uns et les autres sont contraints par leurs devoirs sociaux à se trouver fréquemment seuls avec des hystériques.

« Ces dénonciations sont heureusement, dans un grand nombre de cas, faites avec un caractère assez évident d'imposture pour que nulle suite n'y soit donnée. Mais, par malheur, il est arrivé plus d'une fois que les accusés n'ont pu échapper à la trame serrée d'apparences accablantes dont une hystérique avait su les environner, et nous pourrions citer quelques lamentables méprises de la justice abusée.

« Marie X..., âgée de vingt-six ans, devait épouser Martin, qui, au dernier moment, revint sur ses intentions premières et refusa l'union. Marie X... était très nerveuse, avait souvent des mouvements convulsifs et de fréquentes syncopes. D'ailleurs, elle était douée d'une audace inouïe et d'un aplomb imperturbable. Vn

matin, tous les ceps furent coupés dans une vigne appartenant à un magistrat de Besancon. Marie aussitôt dénonça Martin et son frère, et les deux accusés furent condamnés. Au bout de quelques mois, Marie montrait des blessures et dénonçait, comme l'auteur de la violence, un des oncles de Martin : la cour d'assises condamnait l'accusé à cinq ans de réclusion. — Peu de temps après, nouvelles blessures, nouvelle accusation, dirigée cette fois encore contre un autre oncle de Martin. Un véritable toile se produisit dans le pays contre le prétendu coupable, qui fut assailli par des imprécations et par des huées et néanmoins acquitté par le tribunal. — Un jour, la vache de Marie est trouvée avec les pis coupés ; une autre fois, c'est le feu qui prend à sa maison. La pauvre fille devient dès lors l'objet de la commisération publique, l'héroïne de la contrée. On se presse autour d'elle, les secours et les généreuses aumônes viennent de toutes parts. Mais bientôt l'enthousiasme se calme. La mère de Marie court de village en village au-devant de la charité et des aumônes, qui ne viennent plus spontanément. Puis la défiance se manifeste, la malveillance fait place à l'enthousiasme. Marie est obligée de quitter le pays. Elle entre comme domestique chez un cabaretier de Gray, vole et est condamnée. Graciée à l'occasion d'un grand événement politique, elle revient dans son village, près d'Arbois, et épouse un vigneron. Un jour, elle est prise d'attaques d'hystérie, constatées par le Dr Bergeret. Quelque temps après, son mari meurt, et on suppose un empoisonnement qu'il est impossible

de démontrer; Marie fabrique un faux testament; découverte, elle est condamnée à la détention perpétuelle. » (Legrand du Saille.)

Le fait suivant ne présente pas moins d'intérêt que le précédent. « Il y a dix-huit ans, raconte le Dr Legrand du Saulle, qui écrivait en 1882, Mme Sagrera, riche Espagnole, fille d'un père apoplectique et d'une mère mélancolique, donna lieu à une série de procès très regrettables. En proie à des attaques d'hystérie convulsives, cette dame était capricieuse, mobile, indifférente, loquace; elle tenait des conversations déplacées, racontait des histoires absurdes, se disputait avec ses domestiques, commettait des excentricités, avalait parfois des allumettes chimiques et se livrait dans sa correspondance à de véritables divagations.

« Transférée dans une maison de santé, à Barcelone, elle porta contre son mari, ses deux beaux-frères et trois médecins éminents les plus criminelles accusations. Ces six hommes furent poursuivis, renfermés dans les cachots de Valence et condamnés les uns à dix-huit, les autres à vingt années de prison. La peine fut commuée plus tard en celle de l'exil.

a Un cri de détresse poussé par l'une des victimes de cette grave erreur judiciaire se fit entendre jusqu'à Paris. Trois médecins éminents furent chargés par la société médico-psychologique d'étudier cette affaire. Après avoir examiné le dossier avec la plus grande attention, pendant plusieurs mois, et avoir eu ensemble de nombreuses conférences, ces docteurs rédigèrent enfin un rapport très net et extrêmement considérable,

concluant à Vêlai de folie hystérique de la dame espagnole et à l'innocence absolue des condamnés. A la suite de ce rapport, ces hommes furent graciés, réintégrés, réhabilités. L'un des médecins a même été investi depuis de très hautes fonctions officielles. »

Ceux qui, comme nous, étaient en état de lire les journaux, il y a cinquante ou soixante ans, peuvent se rappeler l'émotion extraordinaire que causa, dans la France entière, l'affaire La Roncière, dont on trouve les détails dans tous les recueils des causes célèbres.

Un jour, Marie de M..., âgée de seize ans, fille du commandant en chef de l'école de cavalerie deSaumur, accusa Emile de La Roncière. lieutenant de lanciers et fils d'un lieutenant-général, de s'être introduit dans sa chambre, au milieu de la nuit, et d'avoir cherché à lui faire violence. A la suite de divers incidents qu'il serait trop long de rapporter ici, le Parquet fut saisi de l'affaire. La Roncière fut emprisonné et, après une longue instruction, comparut devant la Cour d'assises. 11 avait pour défenseur M0 Chaix d'Est-Ange, un des premiers avocats du barreau de Paris. De leur côté, les parents de la jeune fdle s'étaient portés partie civile, et leur cause était soutenue par l'illustre Rem er et Odilon Rarrot. La haute situation des parties en cause, l'éloquence de leurs avocats, tout contribuait à provoquer au plus haut point l'attention publique. Vainement Me Chaix d'Est- Ange chercha à démontrer, d'après les faits constatés par l'instruction elle-même, que la jeune fille était affectée de mouvements nerveux

très prononcés, présentant à la fois les caractères de la catalepsie et du somnambulisme, et qu'elle n'en était pas à son coup d'essai en fait d'inventions aussi mensongères que romanesques : d'où il concluait que Marie de M... était peut-être une hallucinée, en proie en tout cas à une névrose, étrange sans doute, mais certaine. Sur quoi le Dr Legrand du Saulle ajoute : « Cette affection que Mc Chaix d'Est-Ange déclarait indéfinissable en 183o, tout en attestant sa réalité, nous la connaissons aujourd'hui : c'est l'hystérie. »

Par malheur pour l'accusé, il avait de fâcheux antécédents : des incartades de jeunesse l'avaient brouillé avec sa famille; l'opinion publique était tout à fait prévenue contre lui et émue de pitié en faveur de la prétendue victime. Le jury, subissant à son insu ce courant d'opinion, subjugué d'ailleurs par l'éloquence entraînante de Berryer, déclara La Roncière coupable, et la Cour le condamna à dix ans de réclusion qu'il subit à Glairvaux. Pendant ce temps, la science avait marché, et quatorze ans après, sur le rapport d'Odilon Barrol lui-même, alors garde des Sceaux, qui avait contribué à celle condamnation, La Roncière fut réhabilité. Dans cette circonstance, la justice s'était trompée. (EiEGRAND DU SaI'LLE.)

« A côté de l'hystérique perverse, calomniatrice, dangereuse, il y a, dit le Dr Legrand du Saulle, l'hystérique inoffensive, non moins malade, non moins profondément atteinte dans ses facultés cérébrales, mais chez laquelle le dérangement intellectuel prend une tournure particulière, et consiste dans une piété exa-

gérée et dans une dévotion sans borne, aboutissant à l'extase. Celle-ci, au lieu de la frapper, comme l'autre, d'une peine excessive, à l'abri de laquelle son étrange état mental devait la placer, on la canonise ! Au lieu de l'envoyer en prison, on lui confère l'auréole! Erreur dans les deux cas : la seconde n'est, hélas ! pas plus une sainte que la première n'est une criminelle vulgaire... Bien des saintes et des bienheureuses n'étaient autre chose que de simples hystériques. »

Nous avons cité ce passage de M. Legrand du Saullc pour montrer dans quelles grossières erreurs peuvent tomber des gens qui se donnent cependant pour savants, quand ils parlent de la religion. « On voit, nous disait à cette occasion un médecin, aussi bon chrétien qu'habile praticien, que Legrand du Saullc n'a pas la moindre idée de la sainteté et des conditions requises pour la canonisation des saints. Quant aux personnes d'une piété exagérée, qui négligent les devoirs les plus essentiels de leur étal pour se livrer à des pratiques singulières de dévotion, loin de les vénérer comme des saintes, les gens sensés les regardent comme des folles ou des cerveaux mal équilibrés. Il n'y a que des ignorants ou des gens sans jugement qui :se laissent tromper par leur conduite bizarre. » / Enfin, au dernier degré, les désordres cérébraux observés chez les hystériques ne consistent pas seulement dans une perversion des facultés affectives et dans des singularités intellectuelles significatives. A la bizarrerie de caractère, à la mobilité de l'humeur, à une tendance maladive qui porte l'hystérique à recher-

chéY le bruit, à occuper de sa personnalité le monde qui l'entoure, s'ajoute un trouble profond des fonctions intellectuelles, on a affaire au véritable délire, à la folie.

Les désordres cérébraux qui constituent la folie hystérique s'accompagnent souvent des symptômes de troubles organiques que nous avons précédemment décrits : insensibilité générale ou partielle, contractures, convulsions, etc., qui constituent les grandes attaques et qui coïncident fréquemment, en effet, avec la folie hystérique. (Legrand du Saulle.)

Ces phénomènes, toutefois, n'en sont pas un accompagnement obligé. Gomme l'a justement remarqué Briquet, le délire peut être le fait dominant et constituer en quelque sorte à lui seul toute l'hystérie. Morel va même plus loin. D'après lui, la folie hystérique a d'autant plus de chances de s'établir que les autres phénomènes morbides propres à la maladie sont moins saillants. « Dans les nombreuses observations de folie hystérique que je possède, dit-il, il a suffi de quelques crises qui se sont produites dans le jeune âge pour faire naitre une fatale prédisposition à délirer ultérieurement, dans le sens des actes extravagants que je viens de signaler comme formant un des caractères essentiels de la folie hystérique. Rien n'est plus variable que les conditions dans lesquelles elle se développe ; l'âge auquel elle apparaît, les causes prédisposantes et immédiates qui en facilitent ou en provoquent l'éclosion, les conditions du milieu qui sont propres à l'engendrer et à lui imprimer telle ou telle

allure, sont variables à l'infini... Si la folie hystérique se montre surtout dans sa jeunesse, il est possible cependant de la rencontrer à un âge avancé. Morel en a rapporté un exemple remarquable.

« Je fus un jour, dit-il, appelé dans un couvent où l'on recevait quelques femmes malades comme pensionnaires. Parmi elles se trouvait une vieille demoiselle de soixante-cinq ans qui avait mis toute la communauté en émoi par des cris et des vociférations. Je la trouvai blottie dans un coin de sa chambre, les cheveux épars, et à peu près nue ; elle quittait sa position pour sauter sur les meubles, grimpait après les murs, et demandait à grands cris que l'on chassât le diable qu'elle avait dans le corps. Je la fis transporter à l'asile des aliénés, où des grands bains, des antispasmodiques et quelques potions ramenèrent le calme dans l'étal nerveux de celle hystérique, qui avait déjà eu plusieurs accès semblables de folie. La première allaque avait eu lieu à la suite d'un mariage manqué, et, depuis, celle demoiselle était toujours restée souffrante, névropalhique et soumise à de véritables accès hystériques. »

Le plus souvent, le trait dominant du délire consiste dans des manies désordonnées. La malade surprise, quelquefois au milieu d'une période de santé relative et de calme, d'autres fois à la suite d'une attaque ou d'une série d'attaques, se livre aux actes les plus déraisonnables, tout à coup, sans motif, par une sorte de spontanéité qui n'est pas l'un des caractères les moins intéressants du désordre moral.

u Mmo Mi.*, raconte Legrand du Saulle, a une tante aliénée ; un de ses oncles s'est suicidé, et le fils de ce dernier s'est brûlé la cervelle pour un motif des plus futiles. Ainsi héréditairement prédisposée, elle eut des convulsions dés son enfance, une impressionnabilité incroyable jusqu'à l'âge de la puberté, qui fut marquée par des troubles nerveux graves, sous forme d'attaques,, de spasmes, etc.. Pendant une période de quelques années, elle se montra d'une douceur de caractère et d'une égalité d'humeur que tout le monde admirait. Elle se maria, et peu de temps après on vil éclater de nouveaux accès convulsifs, suivis de troubles durables de l'intelligence que des médecins consultés n'hésitèrent pas à rapporter à l'hystérie, et qui s'aggravèrent sous l'empire d'hallucinations; elle se plaignit de maux de tète intenses.

« Elle était dans cet état, lorsque, en 1843, elle déroba, une première fois, des objets de la valeur la plus minime, rubans, dentelles, épingles, que le lendemain elle porta ostensiblement dans une réunion publique. A quelque temps de là, elle commit un vol dans des circonstances analogues. A Paris, où elle alla sur ces entrefaites, elle se montra extravagante, incohérente dans ses propos, en contradiction avec elle-même, prêchant l'économie et se laissant aller à des prodigalités inutiles.

« Six mois après, elle commet un vol pour lequel elle est poursuivie. C'est après une nuit d'insomnie pendant laquelle elle s'est plainte de maux de tête, de soif, d'inquiétude dans tous les membres, qu'elle est

obsédée du désir de soustraire quelque chose. Elle se lève à 7 heures du malin, se rend au magasin où elle a l'habitude de faire ses achats, et, apercevant une pièce d'alpaga, elle s'en empare, non sans résister quelque temps à cette tentation fatale, ni sans éprouver de terribles angoisses. A peine est-elle sortie du magasin, après avoir caché le larcin sous son manteau, qu'elle est poursuivie par l'idée de restituer ce qu'elle vient de dérober. Elle revient sur ses pas, hésite, tremble, et finalement retourne chez elle. Là, elle invite deux l'ingères à lui confectionner une robe avec cette étoffe, bien qu'elles fussent à même d'en reconnaître la provenance. Croyant son vol découvert, elle supplie les intéressés de lui garder le secret, revient à plusieurs fois chez eux pour s'assurer de leur silence, et, malgré leurs promesses formelles à cet égard, se montre de plus en plus tourmentée. En môme temps, elle se livre à des pratiques religieuses avec un redoublement d'ardeur... Apprenant que des poursuites sont dirigées contre elle, elle essaye d'attenter à ses jours. » L'appréciation Je ces faits dans leur ensemble ne laisse aucun doute dans l'esprit du médecin expert. « En effet, MmeM... avait toujours fait preuve, dans ses moments lucides, d'une moralité absolue. Sa bonté, sa générosité, l'élévation de son caractère, étaient reconnus de tout le monde. Elle jouissait de la considération générale et se trouvait dans une position de fortune qui la mettait bien au-dessus du besoin... Pour sacrifier ainsi, en un moment, sa dignité personnelle, la tranquillité et l'honneur de ses enfants, qu'elle affcc-

tionnait beaucoup, et commettre enfin des vols de si peu de valeur et si peu dissimulés, il fallait qu'elle fût soumise à une impulsion maladive plus forte que sa volonté. Elle était donc irresponsable. »

Il ne faut pas cependant s'attendre à rencontrer chez les hystériques ces impulsions irrésistibles, très fréquemment observées dans l'épilepsie, et qui poussent souvent les malades, avec une extrême violence, aux plus redoutables méfaits. Sans doute il n'est pas rare que la volonté, si profondément atteinte dans l'hystérie, fléchisse et laisse libre carrière à cette singulière tendance qui porte les hystériques à commettre des extravagances. Mais tout se borne le plus souvent à des actes ridicules. Il est assez rare que les choses aillent jusqu'au crime, comme nous l'avons déjà dit. Il s'agit là d'un besoin invincible d'étreindre violemment des objets, de frapper, de déchirer des vêlements, de mordre ou tout simplement d'injurier, de chercher querelle, de taquiner, d'exciter l'impatience ou la colère ; ou bien, c'est une étrange propension à proférer, au milieu d'une conversation d'ailleurs sensée et convenable, des mots absurdes et grossiers, des paroles obscènes ou impies. (Legrand du Saille.) Le Dr Rosiau a vu une demoiselle hystérique fort pieuse qui, assez fréquemment et toujours involontairement, laissait échapper des blasphèmes dont elle était elle-même scandalisée. Le Dr Itard parle d'une dame qui, au milieu d'une conversation qui l'intéressait vivement, tout à coup, sans pouvoir s'en empêcher, interrompait ce qu'elle disait ou ce qu'elle écoulait, par des cris

bizarres et par des mots encore plus extraordinaires qui faisaient un contraste déplorable avec son esprit et ses manières distinguées. Ces mots étaient, pour la plupart, des jurements grossiers, des épithètes obscènes, et. ce qui n'était pas moins embarrassant pour les auditeurs que pour elle, l'expression crue des jugements ou des opinions peu favorables qu'elle portait sur quelques-unes des personnes présentes.

Cependant, si les hystériques ont plus de tendance livrer à des actes excentriques et désordonnés qu'à commettre des délits sérieux ou des crimes, il n'en est pas moins vrai que le vol, l'incendie et les attentats criminels les plus invraisemblables et les plus imprévus sonl quelquefois L'œuvre de ces malades.

Tue jeune fille douce, docile, n'ayant jamais donné lieu à la moindre plainte de la part de ses maîtres, après avoir travaillé dans les champs avec une de ses compagnes qu'elle aime beaucoup, lui cherche tout à coup dispute et, quand la pauvre enfant ne lui répond que par des paroles inoffensives, se précipite sur elle et la frappe de son couteau, de sa faucille et de son sabot, jusqu'à ce qu'elle soit morte. Alors elle fuit à travers les champs, sans s'apercevoir que ses mains et ses vêlements sont ensanglantés.

Traduite devant la cour d'assises et interpellée de compléter sa défense, elle répond qu'elle était malade, le jour du malheur, que le sang lui avait monté à la trie qu'elle ne savait ce qu'elle faisait. — Il faut qu'on sache que cette jeune fdle qui a tué son amie, un an auparavant, à la nuit tombante, avait annoncé la subite

résolution de quitter ses maîtres: elle partit, sans qu'on pût la retenir, courant la campagne deux jours et deux nuits, couchant derrière les haies, et ne rentra que le troisième jour, sans indiquer le motif de son absence ni de son retour. — Elle n'en fut pas moins condamnée aux travaux forcés à perpétuité, à l'exposition et à la flétrissure. (Thklat.)

« Alberline M.... rapporte le Dr Pitres, est âgée de vingt-huit ans. C'est une enfant trouvée ; par conséquent, nous ignorons quelle part doit être faite à l'hérédité dans l'origine des troubles nerveux dont elle est atteinte. Élevée à l'hospice des Enfants trouvés de Bordeaux, elle est entrée à liège de dix-neuf ans, comme cuisinière, chez un certain M. A.... où elle est restée trois ans, souvent tracassée par son maître et se querellant fréquemment avec lui.

« Un jour, à la suite d'une querelle plus violente que les autres, elle résolut d'en finir. Elle acheta un pistolet, le chargea de deux balles : « Une pour lui, dît— « elle, l'autre pour moi », et revint à la maison bien décidée à tuer son maître et à se tuer elle-même. Mais quelques paroles aimables de M. A... suffirent pour ébranler ses résolutions. On se réconcilia. Toutefois l'émotion avait été très vive, et Alberline eut, le jour même, la première grande attaque convulsive.

« L'idée du suicide, d'une rupture tragique, à propos de querelles sans importance, le changement brusque de résolutions paraissant définitivement arrêtées, sont des faits communs chez les hystériques. Il en est peu qui n'aient, une fois ou l'autre, taché de se suicider. Je

vous en montrerai trois dans le service qui ont fait des tentatives de ce genre pour des raisons futiles en apparence. » (Pitres.)

Chez les hystériques, la tendance au suicide est assez fréquente ; elle apparaît tout à coup, sans se rattacher à rien ; c'est une secousse, une sorte de vertige accidentel, une impulsion, dans toute l'acception du mot, qui fait explosion avec une soudaineté effrayante. Le Dr More! rapporte qu'une jeune fdle de dix-neuf ans, devenue hystérique sous l'influence du dépit que lui causa un mariage ajourné, au milieu d'une crise formidable causée par un caprice de sa mère, se mit à délirer avec fureur, s'échappa des mains de ceux qui l'entouraient et se dirigea rapidement vers une fenêtre ouverte qu'elle aurait franchie, si l'on n'était parvenu heureusement à empêcher ce suicide.

Legrand du Saulle parle d'une autre malade qui, à différentes reprises, a cherché à s'empoisonner avec des allumettes chimiques, à s'étrangler avec un cordon de sonnette, et qui manifeste toujours le désir de se donner la mort.

Mmc J..., raconte le Dr Taguet, a toujours eu une imagination exaltée, amie du mystère et du merveilleux. Etant en pension, elle n'hésite pas à commettre un sacrilège pour faire parler d'elle. Elle enfonce le tabernacle de la chapelle et s'empare de l'hostie. Mais, en ce moment, un pas résonne sur les dalles, son cœur l'abandonne, elle perd connaissance et roule sur les marches de l'autel. L'affection nerveuse dont elle est atteinte semble dater de celte époque. Depuis ce

temps, elle se laisse aller aux emportements de son imagination et à des tentatives réitérées de suicide.

« Une jeune fille, raconte M. Delasiauve, d'une intelligence vive, qu'une éducation soignée et de nombreux voyages ont développée, a cherché à se donner la mort, en se jetant dans la Seine et en essayant de s'étrangler. Rien d'uniforme dans sa manière d'être ; elle est tantôt triste, tantôt gaie avec excès ; elle bavarde, chante et est turbulente ; ou bien morne et fâcheuse, elle s'irrite, s'accuse, se désespère... Elle se confine dans sa cellule, se tapit dans son lit, déborde en imprécations et, si la surveillance fait défaut, elle accomplit sur elle-même les mutilations les plus affreuses. Quelquefois elle se cache, fait la morte, ou simule de se pendre; d'autres fois elle se plaint de tout et de tous, cherche des molifs de querelle, injurie, éclate en sanglots, se roule sur les dalles, se frappe la tête contre les murs. Une fois, elle se blesse le poignet, en brisant les vitres de sa fenêtre ; une autre fois, elle se déchire le cou avec ses mains. Dans un accès de rage effrénée, elle s'arrache, avec un morceau de verre ou avec ses dents, les chairs de l'avant-bras et se fait une plaie énorme. »

« En 1852, raconte encore Legrand du Saulle, j'ai connu, à la maison de Gharenton, une jeune demoiselle anglaise, hystérique très exaltée, qui, à l'âge de onze ans, avait essayé de se couper la gorge avec un rasoir et qui ne cherchait même pas à en dissimuler les horribles cicatrices. Bien résolue à en finir avec la vie, il était évident que la malade recommencerait ses

tentatives de suicide. Aussi, lorsque sa famille demanda sa sortie, M. Galmeil, mon chef de service, dut s'y opposer formellement. L'ambassadeur d'Angleterre intervint auprès du préfet de police, et toutes les ditïicultés furent levées. Deux mois après, Miss W... avait pu prendre sur ses deux soeurs un tel ascendant qu'elle les décida à mourir avec elle : les trois jeunes filles s'asphyxièrent. »

Pour notre part, rapporte à son tour le Dr Gilles de La Tourette, nous avons connu une hystérique qui, un jour, s'introduisit furtivement dans un laboratoire de chimie, et y déroba un tlacon de cyanure de potassium ; elle alla ensuite se mettre au lit, où on la trouva morte quelques instants après : le flacon vide était resté près d'elle.

Tous les journaux du mois de mai 1895 ont rapporté le fait suivant : « Juliette L..., âgée de douze ans, demeurant chez ses parents, est d'un caractère très difficile ; elle ne peut supporter aucune observation et entre dans des colères épouvantables. Au moindre reproche que ses parents lui font, elle quitte la maison et s'en va toujours tout droit devant elle, A quatre reprises différentes elle a fui et n'a été retrouvée errant dans Paris que deux ou trois jours après. Mardi dans l'après-midi, Juliette était restée seule avec son jeune frère, âgé de six ans. Une discussion s'engagea entre les deux enfants, et, à un moment donné, la fillette, au comble de l'exaspération, quittait la maison de ses parents et se dirigeait vers la Seine. Arrivée place du Cbâtelet, elle descendit sur la berge, quai de

la Mégisserie, et, avant que des personnes qui se trouvaient là pussent s'y opposer, elle se jeta à l'eau.

« Un garde municipal qui se trouvait sur le ponton des bateaux-omnibus se jeta très courageusement à l'eau et put la ramener inanimée sur la berge. Conduite à l'Hôlel-Dieu, après avoir reçu des soins au poste de secours, Juliette a promis à ses parents, qui étaient venus la réclamer, de ne pas recommencer de tentative désespérée. » {Soleil, 30 mai.)

Gomme les hystériques échouent souvent dans l'accomplissement de ce funeste dessein, il y en a qui prétendent que ces tentatives de suicide ne sont pas sérieuses, que les hystériques n'ont pas d'autre but que d'attirer l'attention publique, de faire du bruit, d'inquiéter leur entourage, de contrister leurs amis, de torturer leurs parents, pour vaincre les résistances qu'on oppose à leurs désirs ; mais qu'elles s'arrangent toujours de manière à être empêchées de mettre leur projet à exécution. (Taguet.) « Un trait commun les caractérise, disait Tardieu, c'est la simulation instinctive, le besoin invétéré et incessant de mentir, sans but et sans objet, uniquement pour mentir. Une fois engagées sur cette pente, rien ne saurait les arrêter. L'hystérique ment dans la mort, comme elle ment dans toutes les circonstances de sa vie ; elle est dans son rôle. » Nous croyons avec Gilles de La Tourette que cette opinion est erronée, et les faits que nous venons de citer en sont la preuve. Il est vrai que, tout entière à son idée de suicide, l'hystérique ne dissimule pas son dessein, qu'elle en fait même parfois étalage, et

c'est, la plupart du temps, une des causes qui fait qu'on intervient pour l'empêcher. Mais ces idées de suicide ne sont pas toujours simulées, ni ces tentatives toujours vaines.

On sait que les magnétisations, trop souvent répétées, engendrent fréquemment l'hystérie chez les personnes nerveuses, déjà prédisposées. Une jeune servante sur laquelle son maître, grand amateur d'hypnotisme, avait fait de nombreuses expériences, finit par avoir des crises d'hystérie si multipliées, qu'elle fut obligée de quitter sa place et de rentrer dans son village. Dans une de ces crises, elle déclara qu'elle irait se jeter dans la Loire et que personne ne pourrait l'en empêcher. En effet, deux mois après, des paysans rencontrèrent celte infortunée et lui demandèrent où elle allait : « Je vais me noyer », répondit-elle. Ils prirent celte parole pour une plaisanterie, et ils la laissèrent aller. Mais elle avait dit vrai, et le lendemain on retirait son cadavre de la Loire. (Charpig>on\)

De plusieurs faits qu'il a observés, il ressort bien clairement pour le Dr Pitres que le suicide des hystériques est en général le résultat d'une détermination soudaine, irréfléchie, mais que rien n'autorise à le considérer comme une comédie grossière jouée par des simulatrices, pour se rendre intéressantes ou pour alarmer leur entourage.

« Si les tentatives de suicide faites par les hystériques n'entraînent pas plus souvent la mort, c'est parce qu'ordinairement elles ne sont pas préméditées. Les mélancoliques qui veulent mourir choisissent, long-

temps a l'avance, le moment et les moyens favorables à l'exécution de leur projet. L'hystérique ne réfléchit pas. Pour une contrariété futile, pour un chagrin qu'une personne mieux équilibrée supporterait courageusement, elle prend la résolution de se tuer, et aussitôt elle avale le poison qu'elle trouve sous la main ou se jette à l'eau. Le lendemain, elle est enchantée d'avoir échappé à la mort, elle rit de sa sottise, quitte à recommencer à la première occasion avec la même sincérité et la même imprévoyance dans le choix des moyens. Que faut-il penser des faits de ce genre? A mon avis, ils s'expliquent mieux par la puérilité du caractère que par le désir déjouer sciemment des comédies ridicules ou scélérates ; car les hystériques sont de grands enfants qui se déterminent d'après les sentiments fugaces, et qui passent, d'un instant à l'autre, de la gaieté à la tristesse, de la douceur à la violence, de l'amour à la haine, ou vice versa. » (Pitres.)

C'est surtout quand l'hystérique a pris quelqu'un en aversion qu'elle devient redoutable et cause les plus grands chagrins ; car elle a toutes les audaces. « Incapable de modifier ses vivacités passionnelles, dit Gilles de La Tourelle, elle peut tout oser pour faire réussir ses combinaisons, ses plans et ses machinations. Rien ne l'arrête. Si elle n'obtient pas ce qu'elle désire, on la voit porter contre les hommes les plus honorables et les plus innocents des accusations monstrueuses, et l'art avec lequel elle ourdit sa trame abuse trop souvent les supérieurs. » Nous avons vu précédemment que les attentats à la pudeur étaient le plus souvent

l'objet de ses plaintes et que les médecins el les ecclésiastiques, obligés, par leur état, de se trouver seuls avec elle, étaient surtout exposés à de semblables imputations. Legrand du Saulle en cite de nombreux exemples qui montrent de quoi sont capables des jeunes filles exaltées, et avec quelle réserve il faut accueillir le témoignage des hystériques, naturellement portées à tout exagérer, soit en bien ou en mal, et à prendre trop leurs hallucinations pour des réalités. Nous ne croyons pas devoir les rapporter ici, par considération pour la classe de personnes auxquelles nous nous adressons principalement.

« Il ne faut pas perdre de vue, ajoute Legrand du Saulle, que la grande attaque d'hystérie est assez communément précédée ou suivie d'une période de délire plus ou moins prolongée. Durant cette période, l'hystérique ne s'appartient pas ; elle est dominée par des hallucinations, en proie quelquefois à des impulsions irrésistibles... C'est déjà de la folie passagère, transitoire, il est vrai, mais qui n'est pas moins la folie, entraînant à sa suite l'irresponsabilité des actes. »

« Le jeudi 27 juin 1893, rapporte le Soleil, la Cour d'assises de la Seine jugeait une ancienne fille de brasserie, Blanche Delort, qui, abandonnée par son mari, un sieur Rabet, à cause de son inconduite, lui avait tiré, le 2 janvier dernier, à Vincennes, un coup de revolver dont il mourut.

« L'affaire était déjà venue à la session précédente, mais une crise nerveuse de la prévenue, que le Dr Floquet déclare être une crise de grande hystérie, obligea

a Cour à renvoyer à une autre session les débats de ce procès.

« L'accusée, une petite femme au corps grêle el fluet, un paquet de nerfs, s'est bornée à nier la préméditation de son crime, prétendant qu'elle avait agi dans un moment d'atïolement, et que, d'ailleurs, elle ne se souvenait plus des circonstances exactes du drame.

« A son occasion, une intéressante question a été soulevée au cours du procès : celle de la responsabilité des hystériques.

« Dans l'intervalle de ses deux comparutions devant le jury, la femme Rabet a été soumise à l'examen de MM. les D,s Brouardel, Motet et Garnier, qui ont conclu à la responsabilité atténuée de l'aceusée. Ces éminents praticiens sont venus développer leurs conclusions à la barre, et ils ont expliqué que l'hystérie donne, en général, à la personne qui en est atteinte, une telle irritabilité qu'elle n'est plus capable de résister aux impulsions qui la sollicitent. « Suivant nous, « ont-ils ajouté, l'intelligence de la femme Rabet est « très bornée; il y a eu, en quelque sorte, arrêt dans (( le développement de ses facultés intellectuelles ; « mais elle n'est pas, à proprement parler, atteinte de « démence. »

« A peine avaient-ils terminé leurs explications que l'inculpée a été en proie à une nouvelle crise. Elle s'est roulée dans le banc des accusés, secouée de mouvements nerveux et de spasmes. 11 a fallu cinq gardes pour emporter son corps raidi, qui se tordait en arc de cercle.

« Une demi-heure après, la crise passée, les débats ont pu continuer.

« Après un réquisitoire modéré de M. l'avocat général Laffon et une éloquente plaidoirie de M0 Henri Robert, la femme Rabet a été acquittée.

« Elle est immédiatement reprise d'une crise d'hystérie. »

Mais, après les grandes crises d'hystérie, il n'est pas rare de voir la malade revenir à un état normal, ou à peu près normal, qui lui laisse la libre disposition de ses facultés. Celle hystérique, qui tout à l'heure, au moment de la crise nerveuse, était irresponsable au premier chef, dominé qu'était son esprit par les idées délirantes les plus étranges, raisonne maintenant, juge et apprécie les choses comme tout le monde. C'est que, comme l'a justement dit un auteur, « l'hystérie, qui touche si profondément aux facultés affectives, respecte l'intelligence ; la raison assiste à la ruine du cœur ». L'hystérique a souvent, le plus habituellement même, gardé une impressionnabilité excessive, une vivacité de sensation remarquable ; mais, au demeurant, le trouble des facultés intellectuelles est peu prononcé ; il ne l'est pas assez, à coup sûr, pour que l'hystérique ne jouisse pas d'un discernement suffisant pour guider sa conduite, et les facultés affectives, en dehors des crises, ne sont pas tellement troublées que la malade ne puisse opposer aux excitations du dehors, aux mauvais penchants, une suffisante résistance.

Ainsi, de ce qu'une femme est hystérique, il n'en

faut pas conclure qu'elle soit nécessairement irresponsable ; une même malade peut encore, suivant les heures, jouir de la responsabilité à peu près entière ou de l'irresponsabilité la plus absolue... Le plus souvent, l'hystérie entraîne avec elle une atténuation de culpabilité : c'est que, si les facultés intellectuelles, comme nous l'avons vu plus haut, conservent habituellement leur intégrité dans la névrose, le trouble des facultés affectives est, le plus ordinairement, poussé assez loin pour exercer une puissante influence dans l'accomplissement des actes incriminés. Chez la plupart des hystériques, la liberté n'est pas morte, mais elle est malade. 11 n'y a pas irresponsabilité absolue, mais la responsabilité est assez atténuée pour entraîner le bénéfice des circonstances atténuantes. (Legrakd du Saulle.)

Disons, en terminant ce chapitre, que l'hystérie peut évoluer d'une façon tout à fait irrégulière, se traduisant un jour par des manifestations graves, et présentant le lendemain une rémission plus ou moins prolongée, à la suite de laquelle réapparaissent les accidents pour disparaître ensuite de nouveau... Les intermissions peuvent se prolonger parfois fort longtemps. On en a vu qui avaient duré dix, quinze et même vingt ans. Puis les phénomènes disparus renaissaient tout à coup, sous l'influence des causes qui en avaient antérieurement déterminé l'apparition.

Rappelons enfin que, dans beaucoup de cas, il suffît d'une frayeur, d'une surprise, d'une contrariété, d'une émotion vive, pour amener une crise de grande hys-

térie ou d'hystérie épileptiforme chez une malade qui, jusqu'alors, n'avait présenté que quelques vapeurs, de légers spasmes, un peu d'insensibilité passagère. Le Dr Pitres en cite plusieurs exemples qui montrent avec quelle prudence et quelles. précautions il faut traiter les jeunes filles prédisposées à cette névrose.

« L'hystérie d'origine émotive, dit-il, est surtout fréquente chez les femmes. Les chagrins violents, les frayeurs, les contrariétés, les colères, les ébranlements psychiques, de quelque espèce qu'ils soient, peuvent, chez les sujets prédisposés, donner naissance à des accidents hystériques.

a Marie M... a fait ses débuts dans l'hystérie à la suite d'une violente frayeur. Elle avait alors dix-sept ans et habitait la campagne. Un montreur d'ours vint à passer dans le village ; elle alla voir les exercices et se faufila dans la foule des spectateurs jusqu'à ce qu'elle fût au premier rang. L'ours, en dansant, passa si près d'elle, que le museau glacé de l'animal frôla la joue de la jeune fille. Marie eut peur et s'enfuit précipitamment chez elle, et, à peine arrivée, tomba sans connaissance sur son lit, en proie à des convulsions et à une agitation délirante des plus vives. Depuis lors, les attaques se sont reproduites un grand nombre de fois, et toujours le délire qui les accompagne roule sur la frayeur causée par le contact de l'ours.

« Théophile S... a eu sa première attaque convulsive à seize ans. Elle était dans une maison d'éducation dirigée par des religieuses. Une de ses maîtresses étant morte, elle demanda à passer la nuit dans la

chambre mortuaire. Malgré l'émotion que lui causait le voisinage d'un cadavre, elle s'endormit profondément. Vers le milieu de la nuit, une religieuse lui frappa sur l'épaule. Théophile, croyant que c'était la morte qui venait la réveiller, poussa un grand cri, et eut sur-lechamp une grande attaque de nerfs qui ne dura pas moins de cinq à six heures.

« Marie A... était sur le point de faire sa première communion. Elle avait caché à son confesseur ses habitudes vicieuses. Au milieu d'un sermon dans lequel le prédicateur parlait avec véhémence des tourments de l'enfer, elle fut épouvantée par le souvenir de ses fautes, perdit connaissance, et eut, dans l'église même, sa première attaque convulsive.

« C'est à l'âge de seize ans que se montrèrent chez Elisabeth R... les premiers accidents hystériques sérieux. Voici dans quelles circonstances : Elisabeth assistait à une classe d'histoire et de géographie ; la maîtresse parlait des éruptions volcaniques : elle racontait comment les villes d'Herculanum et de Pompéï avaient été ensevelies sous les laves et les cendres. Un grand tableau placé dans le fond de la classe représentait le Vésuve vomissant des torrents de flammes; Elisabeth fut très émue et eut aussitôt des convulsions et du délire. Elle s'enfuit épouvantée, croyant voir du feu partout. Son agitation fut telle qu'on dut la placer, pendant quelque temps, dans un asile d'aliénés.

« Amélie H... était àçée de vinçt-un ans et jouissait, en apparence, d'une bonne santé, quand un jeune homme qu'elle aimait beaucoup la demanda en ma-

riage ; sa mère s'y opposa. Il en résulta une querelle violente entre la mère et la fille, querelle à l'occasion de laquelle Amélie eut une grande crise de nerfs suivie d'une paralysie du côté gauche, de vomissements de sang et d'une interminable série d'accidents hystériques.

« A peu près la même chose est arrivée à Alix S..., à l'âge de dix-sept ans.

« Jeanne M... avait vingt ans, quand ses parents la sommèrent d'épouser un jeune homme qu'elle n'aimait pas. Elle refusa obstinément. Pour vaincre sa résistance, on employa en vain la persuasion et la violence. Un jour, après une querelle bruyante, ses parents irrités la mirent à la porte de chez eux. Aussitôt après, Jeanne eut une attaque convulsive à grand fracas qui dura deux heures, et depuis lors elle a toujours été plus ou moins souffrante d'accidents hystériques variés.

« Dans tous les cas que je viens de citer, l'hystérie a débuté immédiatement après l'émotion. Quelquefois il y a entre la cause et l'effet un intervalle d'un ou plusieurs jours. A l'âge de quatorze ans, Anaïs L... était en apprentissage dans un magasin de nouveautés. Un dimanche matin, elle alla à l'église avec une de ses compagnes. Un homme, placé à son côté, tomba tout à coup foudroyé par une attaque d'apoplexie. Anaïs fut très émue par le spectacle de cette mort subite. Elle n'eut cependant aucun accident immédiat ; mais l'image du mort était sans cesse présente à son esprit : elle y pensait le jour, elle y rêvait la nuit. Le samedi suivant, à neuf heures du malin, en arrivant à son aie-

lier, elle éprouva un grand mal d'estomac, et sentit comme deux mains qui lui serraient la taille, au point de l'étouffer; puis elle perdit connaissance, en proie à des convulsions qui durèrent jusqu'à deux heures de l'après-midi. A partir de ce jour, des attaques analogues se sont reproduites à des intervalles variables, tantôt sans cause connue, tantôt sous l'influence d'une émotion ou d'une contrariété. » (Pitres.)

Dans toutes les agglomérations humaines, il y a un certain nombre de personnes nerveuses plus ou moins prédisposées à l'hystérie et susceptibles de devenir franchement hystériques, sous l'influence de causes accidentelles banales.

Lorsque plusieurs jeunes filles se trouvent réunies dans un pensionnat, un couvent, un atelier, une salle d'hôpital, il arrive assez souvent, si Tune d'elles vient à avoir des accidents hystériques, que plusieurs autres deviennent sujettes, immédiatement ou peu de temps après, à des accidents semblables à ceux qui ont frappé la première. Il n'est pas besoin, pour expliquer ces petites épidémies, d'invoquer la contagion : il suffît de se rappeler que la prédisposition à l'hystérie est commune, que, chez les sujets prédisposés, toute émotion morale peut donner lieu à l'explosion des symptômes de la névrose, et que la vue d'une malade en proie à des attaques convulsives ou à des accès de délire est, après tout, un spectacle assez émouvant pour frapper très vivement l'imagination des personnes qui en sont témoins.

« Au moyen âge, les idées religieuses absorbaient

tous les esprits. L'art fournissait partout l'expression plus ou moins terrifiante du démon... Aussi, à cette époque, la plupart des hystériques étaient des démoniaques : leurs délires, leurs hallucinations roulaient presque toujours sur des sujets religieux. Aujourd'hui, les idées dominantes sont d'une autre nature : les enlrainements du cœur, les affections contrariées tiennent beaucoup plus de place dans les préoccupations morales des jeunes filles que les sentiments mystiques. Les manifestations psychiques de l'hystérie se sont modifiées en conséquence. Mais il n'y a là qu'une différence apparente : la maladie est restée la même. » (Pures.)

On ne saurait trop le répéter, c'est dans la mauvaise direction des goûts et des sentiments de leur enfance et de leur jeunesse que les femmes prennent cette funeste exaltation nerveuse qui dégénère si facilement en une véritable perversion morbide de la sensibilité et en une affection hystérique. C'est pour [(revenir autant que possible ces fâcheux résultats que des personnages éminents et d'habiles médecins nous ont vivement engagé à indiquer la conduite à tenir avec les enfants du premier âge, c'est-à-dire depuis la naissance jusqu'à l'âge de douze à quatorze ans. Mais la matière est si vaste, et il y a tant de choses à dire sur ce sujet, que nous en sommes effrayé. C'est cependant ce que nous allons essayer de faire dans les chapitres suivants.

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