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CHAPITRE IV De l'Education on général

L'enfant est composé d'un corps et d'une âme. Le corps a ses organes comme l'âme a ses facultés, et des soins qu'on leur donne, de la direction qu'on leur imprime et des habitudes qu'on leur laisse prendre, dépend en grande partie le bonheur de l'enfant pour le reste de ses jours ; car l'Esprit-Saint Ta dit : « L'homme suivra constamment la voie où il sera entré aux jours de son adolescence, et lors même qu'il aura vieilli il ne s'en écartera pas... Les dérèglements de la jeunesse pénétreront jusque dans la moelle de ses os et dormiront avec lui dans la poussière du tombeau. » Mais à qui incomberont ces soins délicats et incessants que réclame, dès le premier jour, l'enfant qui vient de naître? Pour s'en former une idée exacte, il faut distinguer dans la vie humaine différentes phases ou époques qui se succèdent les unes aux autres : l'enfance, l'adolescence, la jeunesse, l'âge viril, l'âge mûr, la vieillesse et la décrépitude. L'enfance s'étend de la naissance à la puberté, c'est-à-dire jusqu'à l'âge de treize à quatorze ans, et elle se partage en deux portions à peu près égales.

Tous les physiologistes et les moralistes s'accordent

à dire que les soins de la première enfance, de beaucoup les plus importants, au jugement de J.-J. Rousseau, sont presque exclusivement du domaine de la mère. Car qui mieux qu'une mère peut deviner et comprendre les besoins de son enfant? « Cette première éducation, donnée par une mère tendre et vertueuse, disait Napoléon III, a tout autant d'influence sur notre avenir que les qualités naturelles les plus précieuses. »

Sans doute, il ne faut pas le dissimuler, cette double éducation du corps et de l'âme, pour être bien faite, demande des soins innombrables. C'est pour une mère la tàcbe la plus multipliée et la plus laborieuse, pleine de détails minutieux et pénibles. Mais, si cette tâche lui impose parfois des fatigues et des sacrifices, elle en est bien dédommagée par le bonheur qu'elle goûte à chaque instant.

« Il y a dans la première enfance, dit un auteur anonyme, de ravissants mystères qu'une mère seule peut comprendre. Chaque jour, chaque heure amène une nouvelle jouissance. Ce que personne ne voit, une mère le voit ; ce que personne n'entend, une mère l'entend : un fil sympathique unit ses idées à celles de son enfant ; rien n'est encore développé dans ce jeune cerveau que déjà elle presse le travail de la pensée, et cherche à le rendre plus rapide. De là vient qu'on la voit parler à son enfant, rire avec lui, le mêler, pour ainsi dire, à tout ce qu'elle fait, et l'interroger comme si elle attendait une réponse...

« Les premiers mois de la première enfance, sans charmes pour les étrangers, se révèlent pour la mère

d'un si paissant intérêt, qu'elle arrive, presque sans s'en apercevoir, à un des plus doux moments de sa vie, lorsque l'intelligence jusque-là engourdie, s'éveillant peu à peu, avant môme que la parole vienne à son secours, amène le sourire sur les lèvres de son enfant et vient animer son regard; lorsqu'elle entend un premier mot sortir de sa bouche et qu'elle guide son premier pas. »

Est-il possible qu'une mère dédaigne toutes ces jouissances et que, sous prétexte de ménager sa santé, elle abandonne à une étrangère, indiscrète et souvent déréglée, le soin de son enfant? — « Elle oublie donc, dit Fénelon, que c'est l'âge où se font les impressions les plus profondes, et qui, par conséquent, a la plus grande influence sur tout l'avenir d'un enfant, dont l'âme est comme une terre vierge qui conserve toujours quelque chose des premières semences qu'on lui a confiées? »

Mais que dire d'une mère qui, pour se livrer avec plus de liberté aux plaisirs et aux folles joies du monde, néglige cette première éducation que rien ne peut suppléer? Un jour, un bon curé pressait une jeune mère de veiller avec plus de soin sur son enfant, et de ne pas le laisser vagabonder tout le jour avec d'autres enfants grossiers et de mœurs suspectes. — « Que voulez-vous? répondit la mère, c'est trop ennuyeux d'avoir constamment un gamin suspendu à sa robe. — Ah î répliqua le curé, cela vous ennuie de vous occuper de votre enfant? Eh bien! s'il ne vous fait pas verser toutes les larmes de vos yeux,

j'en serai étonné. » Il ne se trompait pas. A douze ans, Edmond, abandonné jusque-là à toutes ses fantaisies, n'écoulait plus personne ; à quatorze ans, il était devenu indomptable et se faisait renvoyer de tous les collèges ; à vingt ans, il battait son père et sa mère ; à vingt-cinq ans, il mourait épuisé par des excès de tout genre, après avoir ruiné ses parents, qui avaient aliéné une grande partie de leurs biens pour payer ses folies et lui épargner des condamnations infamantes.

Heureuse donc la mère qui, comprenant mieux ses obligations, forme de bonne heure son enfant à la douceur, à la modération, et fait passer dans son cœur, avec le lait dont elle le nourrit, le germe de toutes les vertus dont chaque jour elle lui donnera l'exemple.

« Si peu que le naturel des enfants soit bon, dit Fénelon, on peut les rendre ainsi dociles, patients, fermes, gais, tranquilles ; au lieu que, si on néglige le premier âge, ils deviennent ardents et inquiets pour toute leur vie, leur sang se brûle, les habitudes se forment, le corps, encore tendre, et l'âme, qui n'a encore aucune pente vers aucun objet, se plient vers le mal ; il se fait comme une espèce de second péché originel qui est la source de mille désordres, quand ils sont plus grands. »

L'éducation a pour but d'affaiblir le penchant au mal et de fortifier le penchant au bien, et consiste bien moins, suivant Esquirol, dans ce que l'enfant apprend que dans les bonnes habitudes de l'esprit et

du cœur qu'il contracte. Aussi doit-elle commencer dès le berceau. « Sous le vain prétexte qu'un enfant n'est pas raisonnable, dit l'auteur du Comte de Valmont, il ne faut pas attendre l'âge où il devrait l'être pour lui apprendre à le devenir. C'est dès ses premiers jours et, pour ainsi dire, sur les genoux de sa mère, qu'il doit apprendre à connaître ce qui est bien et ce qui est mal. » Combien de fois une bonne mère, une mère pieuse, n'a-t-elle pas trouvé dans son cœur et dans les inspirations de sa piété, des secrets d'éducation, mille fois plus efficaces que toutes les théories des docteurs ! C'est au foyer domestique, c'est auprès de sa mère que l'enfant trouvera cette école de pureté, de justice, de bonté, de vertu, de sagesse, de douceur, et qu'il puisera les premiers éléments de toute sa vie intellectuelle et morale. (De pan loup.) Et pour peu qu'on l'observe attentivement, on est stupéfait du discernement exquis qu'une sorte d'instinct ou, disons mieux, une raison naissante sait faire entre ce qui est juste et raisonnable et ce qui est humeur ou caprice. Tant il est vrai, à en juger par ces premières étincelles de raison, qu'elle est susceptible de soins et de culture dès les premiers instants.

Donc former l'enfant, c'est l'accoutumer, dès le premier jour, à faire ce qu'il devra faire toute sa vie. C'est lui faire atteindre tout le développement, toute l'élévation, toute la force, toute la beauté dont les facultés physiques et intellectuelles, morales et religieuses, sont susceptibles. C'est donner à son corps la vigueur, la souplesse, l'agilité nécessaires au bon service de

l'âme : mais cela, on le comprend, c'est peu de chose encore; les païens eux-mêmes trouvaient que l'homme n'est vraiment beau que quand la beauté et la force de l'âme sont en harmonie avec la beauté et la force du corps : Mens sana in corpore sano.

Donc former l'homme, c'est encore, c'est surtout donner à son esprit toutes les belles connaissances, toutes les nobles doctrines qui seront l'ornement et la lumière de sa vie ; c'est faire acquérir à son intelligence toute sa force et toute son étendue; c'est développer en lui le jugement, le goût, la mémoire, par des exercices convenables. En un mol, former l'homme, c'est faire de l'enfant un homme, c'est-à-dire lui donner un corps sain et fort, un esprit pénétrant et exercé, une raison droite et ferme; c'est fortifier son caractère, affermir sa volonté, éclairer sa conscience et inspirer à son ciriir des sentiments généreux. D'où il résulte qu'il y a pour l'enfant une double formation : la formation du corps et la formation de l'âne : l'éducation physique et l'éducation morale.

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