CHAPITRE V Education physique
FORMATIO.N DU CORPS
Platon conseillait de prendre soin du corps comme de l'àme, afin que, semblables à deux coursiers vigoureux: attelés au même char, ils puissent l'un et l'autre concourir à le traîner avec une égale force. Nous dirons peu de chose des soins que réclame le corps. En général les parents ne les négligent pas, ils tombent plutôt dans l'excès contraire. Cependant, comme l'âme est unie au corps par les liens les plus étroits et que l'état de l'un influe singulièrement sur l'état de l'autre, il est indispensable d'entrer dans quelques détails.
Quand le corps est bien constitué, il suffit de le laisser se développer en liberté et de ne pas le traiter avec trop de mollesse. « A mesure que ses forces s'accroissent, endurcissez l'enfant, dit Montaigne, aux vicissitudes de l'air, à la sueur et au froid, au vent, au soleil et aux hasards qu'il lui faut mépriser ;
ôlez-lui toute délicatesse au vêtir et au coucher, au manger et au boire ; accoutumez-le à tout. » Sous prétexte d'empêcher leur enfant de souffrir du froid, des parents le chargent de vêlements. Ils ignorent que les enfants, étant dans une agitation continuelle et ayant le sang fort chaud, n'ont jamais froid qu'aux extrémités du corps et le supportent à merveille ; il est très rare de les entendre s'en plaindre. « Dans les villes, on étouffe les enfants à force de les tenir renfermés et vêtus. Ceux qui les gouvernent en sont encore à savoir que l'air chaud les affaiblit, leur donne la fièvre et les tue. »
A quoi l'auteur du Comte de Valmont ajoute : « Lavez l'enfant, baignez-le à l'eau chaude, à l'eau froide, en le faisant passer par degrés de Tune à l'autre. Préparez-le de bonne heure, par la force de l'habitude, à se mouiller les pieds sans péril, comme par l'usage on se lave les mains sans danger. Qu'il se lève de bon matin et prenne plutôt sur le soir tout le sommeil dont il a besoin ; que son corps s'exerce en liberté ; qu'il soit rarement assis ; qu'il marche souvent et sache faire un long trajet ; qu'il coure, qu'il saute, qu'il nage, qu'il danse, qu'il lutte sous vos yeux ; que ses exercices tendent à le rendre non seulement mieux fait, mais aussi plus fort et plus agile. »
Locke, qui s'est tant occupé de l'éducation, disait à peu près la même chose. « Laissons à la nature, écrivait-il, le soin de façonner le corps, comme elle le trouve à propos; par suite, pas de vêtements étroits ; la vie en plein air, au soleil; des enfants élevés comme
des paysans, aguerris au chaud et au froid, jouant tête nue, pieds nus, ou du moins, ce qui revient au même, avec des souliers si minces, que, lorsqu'ils mettent les pieds dans l'eau, elle passe à travers. » (Morère.)
Il est probable que la plupart des parents trouveront de pareils conseils absurdes, ou pour le moins impraticables. Mais si une mère trop faible, comme il y en a tant aujourd'hui, élève son enfant avec mollesse, pour de petites douceurs qu'elle lui procure dans le moment, elle lui prépare mille privations et mille peines dans tout le cours de sa vie. Elle le rend faible, délicat, susceptible des moindres impressions, sensible à l'excès, et incapable de supporter le poids de la fatigue, des maladies et des revers. Pour le sauver de quelques rhumes dans son enfance, elle lui prépare de loin des fluxions de poitrine, des pleurésies, des insolations, et la mort, étant grand. (J.-J. Rousseau.) Une dame du monde, grande, forte, bien constituée, avait été élevée si mollement qu'elle n'osait pas s'éloigner de son château, même pour quelques heures, sans emporter avec elle une masse de vêtements de rechange, tant elle était sensible aux moindres changements de température. Elle mourut, ayant à peine trente ans, victime de ses précautions exagérées. Qu'on se garde donc bien de laisser prendre à l'enfant des habitudes dont il aura à gémir et à souffrir toute sa vie. C'est cette molle éducation qui, à force de délicatesse et de soin, efféminé un enfant, le dispose à l'indolence, à la légèreté, qui n'en font dans la suite qu'un être méprisable et inutile.
« Les médecins, dit M. de Laprade, constatent chaque jour, surtout dans la population cultivée, l'effrayante multiplication des maladies nerveuses et des nombreuses variétés de la névrose. Les névralgies, les rhumatismes, les paralysies, les ramollissements de la moelle et du cerveau sont infiniment plus fréquents qu'autrefois. La principale cause de cet épuisement du système nerveux provient de la surexcitation qu'on lui imprime aux dépens de la vie musculaire... L'exercice musculaire, le grand air, le repos d'esprit, sont indispensables pour maintenir l'équilibre entre la vie cérébrale et la vie organique. C'est surtout dans l'enfance et dans l'adolescence que le système nerveux doit être ménagé et les organes fortifiés par l'exercice des membres et la vie au grand air.- Tous les hommes de science que nous avons consultés contresigneraient cette sentence de l'éminent hygiéniste Fonsasrive : l'humanité s'en va par le cerveau ; elle peut être sauvée parles muscles ; mais il n'y a pas de temps à perdre. »
* Les enfants se plaisent à être toujours en mouvement. On a beau les menacer s'ils ne restent pas tranquilles, ils ne peuvent demeurer en place. Si on les y oblige, ils souffrent plus de cette contrainte que de toute autre peine. Aussi est-ce une très forte punition des fautes qu'ils commettent que de les obliger h rester assis ou dans un endroit où ils ne pourront remuer. Mais quelle faute c'est de ne rien vouloir souf frir des enfants et, sans motifs graves, de les condamner à une immobilité et à un silence insupportables
pour eux! « Laissez-les donc jouer, disait autrefois Fénelon avec une certaine vivacité à ces parents, à ces instituteurs impatients qui reprochent toujours aux enfants de faire trop de bruit, mais ne comprenez-vous pas que cet âge a besoin avant tout de brait, d'espace, de soleil, de mouvement? Il suffit de les voir pour le comprendre ; c'est leur nature, c'est leur vie. »
Laissez-les libres de jouer comme ils l'entendent, sans vous mettre en peine de leur procurer de nouveaux amusements ; ils en inventent assez d'euxmêmes, il suffit de les laisser faire. Vouloir, même par bonté et afin qu'ils s'amusent davantage, leur imposer certains jeux, c'est s'exposer à s'entendre dire, comme il arriva à M*p ûupanloup : h Si vous saviez comme ça nous ennuie de nous amuser comme ça ! » Un divertissement imposé n'est plus un plaisir. Voyez les enfants de deux à trois ans ; s'ils ne sont pas accoutumés à être l'objet d'attentions incessantes, ils se suffiront à eux-mêmes, pendant des heures entières, avec des jouets très simples. (Dcpaxloup.)
Mais si les amusements, les jeux, l'agitation, le mouvement, les exercices du corps sont indispensables pour fortifier la santé de l'enfant, il faut bien se garder, quand il arrive à l'adolescence, de lui permettre des divertissements qui ne sont pas de son âge et qui ne conviennent qu'à des hommes faits, il perdrait bientôt le goût de l'élude et d'une vie tranquille. Nous avons connu un jeune homme bien né, intelligent, d'un bon naturel, mais un peu gâté par sa mère,
comme la plupart des fils uniques. Il avait à peine treize ans que déjà il avait voiture, cheval, fusil et chiens ; il passait le temps des vacances à la chasse, aux courses ou dans des réunions mondaines. Aussi était-ce pour lui un vrai supplice quand, au mois d'octobre, il lui fallait quitter cette existence mouvementée pour se renfermer dans une classe. Bientôt la vie du collège lui devint insupportable. Incapable d'aucune application soutenue, il n'était pas encore en rhétorique qu'il renonça à continuer ses études pour se livrer en toute liberté à ses divertissements favoris. Il était tombé dans l'excès, et s'il s'était fait un corps robuste, il avait trop négligé le côté de l'intelligence.
Pour en revenir à notre sujet, nous disons avec M&r Dupanloup que sans une constitution forte l'homme le plus intelligent et le plus laborieux est réduit à l'impuissance. Triste jouet des maladies, il se trouve arrêté à chaque pas dans la carrière. Les lettres, les sciences, les arts, les métiers les plus humbles comme les professions les plus élevées, rien n'est possible sans le concours d'une bonne santé.
L'éducation physique a pour but de conserver, d'affermir ou de réparer cette santé si précieuse, et voilà pourquoi elle ne doit être ni trop molle, ni trop dure. Une éducation molle rend délicat et énerve le corps, loin de le fortifier ; mais, d'un autre côté, une éducation physique trop dure ou négligée aurait les plus graves et les plus funestes inconvénients.
D'après M^r Dupanloup, si expert dans ces questions, plusieurs choses contribuent à une bonne santé.
1° Le bon air. — Les médecins expérimentés n'hésitent pas à dire que le bon air est la première condition delà bonne santé et de la vie, même avant la bonne nourriture : Aer pabulum vitœ. En effet, c'est le bon air qui fait le bon sang, qui nourrit et fortifie les organes, tandis que le mauvais air corrompt la meilleure nourriture. On remarque que les enfants élevés à la campagne sont généralement plus forts et plus robustes que les enfants des villes. Mais enfin, si la nécessité oblige les parents à demeurer en ville, qu'ils occupent, autant que possible, une maison tournée à une exposition favorable et bien aérée, que les appartements soient assez vastes, que l'enfant y respire un air pur, fréquemment et constamment renouvelé.
2° La nourriture. — Quand l'enfant a atteint l'âge d'environ deux ans, il est temps qu'on l'habitue à manger à des heures réglées. Quatre ou cinq repas par jour sont bien suffisants. Ce n'est pas un mal qu'il éprouve le sentiment de la faim : ce qu'il mangera lui paraîtra meilleur, et la digestion s'en fera mieux. Ne le laissez pas obéir au moindre désir ni au premier caprice.
Il est bon aussi d'accoutumer les enfants à ne pas choisir leurs mets et à n'avoir de répugnance pourau-
eun. Une femme d 'une grande vertu, MmeAcarie, exigeait que ses enfants ne dissent jamais leur goût. Une de ses filles, qui n'avait que dix ans, fit un jour paraître un peu de dégoût pour un mets qu'on avait servi : sa mère lui en fit donner pendant quinze jours. L'enfant fut si bien guérie de sa délicatesse, que dans la suite aucune nourriture ne lui déplut. Sa seconde fille aimait beaucoup les fruits : pour lui apprendre à se réprimer, sa mère lui redemandait quelquefois ceux qu'elle venait de lui donner, ou, si elle s'apercevait qu'elle les mangeait trop vile, elle les faisait enlever en souriant. (Charpentier.)
Il faut que la nourriture soit saine et abondante, sans profusion toutefois et sans vaine délicatesse. Il ne doit s'y trouver rien de recherché ni de haut goût. ;DiPAM.on>.y « La nourriture la plus simple, dit M. Charpentier, est celle qui convient le mieux à l'enfant. Au lieu de cela, que fait-on généralement, surtout chez les classes aisées de la société ? On habitue les enfants à manger des friandises tant que dure la journée ; aux heures des repas, on les gorge d'une multitude de mets irritants, on surexcite leur cerveau, en leur donnant du vin pur, des liqueurs, du café. On blase ainsi de bonne heure leur palais ; on leur crée un appétit et des goûts factices; puis, quand on a fortement développé ce penchant qu'ils ont naturellement pour le plaisir de manger ; quand, par une nourriture excessive, on a fatigué leur estomac, on se plaint des nombreuses indispositions qui les affectent; on a des enfants faibles, malingres, d'une santé déli-
cate. — Pères et mères de famille, accoutumez donc vos enfants à des aliments simples et communs, l'appélil leur tiendra lieu de tout assaisonnement. Le pain sec et l'eau valent mieux que les gâteaux et les sucreries. Ne les laissez pas longtemps à table ; ne les faites pas assister, tout le temps, à des repas prolongés ; enfin que vos leçons et vos exemples leur fassent contracter les habitudes de la sobriété. Vous aurez ainsi des enfants dont la santé robuste fera votre joie.
Voici la manière dont Louis XIV et Fénelon traitaient le duc de Bourgogne et ses frères. Ces curieux détails ne seront pas sans intérêt, nous en sommes persuadé, pour la plupart de nos lecteurs.
a Ils vivent d'une manière très commune... Le matin, ils ne mangent que du pain sec et boivent un grand verre d'eau rougie ou d'eau pure, à leur choix. Trois fois par semaine on leur sert du ragoût, mais au dîner seulement. Les autres jours, ils ne mangent que du bœuf au diner, avec un poulet rôti ou une perdrix. Pour le souper, il est toujours égal : ils ont, ou un gigot de mouton, ou une longe de veau, ou un aloyau, avec quelque gibier sans ragoût.
« A leur collation, ils ne mangent, non plus que le matin, qu'un morceau de pain sec et boivent un verre d'eau. Ils boivent du vin à dîner et à souper ; mais deux coupes seulement. Jamais ils ne boivent ni bière, ni cidre, ni vin de liqueur, ni d'eaux rafraîchissantes d'aucune espèce. »
Combien de parents aujourd'hui trouveraient un pareil régime trop simple et trop sévère pour leurs enfants !
3° La vie réglée. — Une vie simple et laborieuse, uniforme et cependant variée, est une des conditions les plus importantes pour entretenir une bonne santé. Cet ordre importe surtout pour les repas, pour les études, pour le sommeil et pour les récréations. Les divers exercices, bien déterminés et toujours aux mêmes heures, donnent aux habitudes physiques, aux organes et à leurs fonctions, à tout le corps enfin, quelque chose de calme, de tranquille, de réglé, qui ménage les forces et affermit la santé, en éloignant tous les excès et en faisant trouver à chaque chose un charme constant et un plaisir sans cesse renouvelé. (D'upan-
LOOP.
4° Les exercices du corps. — Si la marche, la course, le saut, la lutte, en un mot la gymnastique sous toutes ses formes, sont très utiles aux enfants pour les rendre agiles, forts et robustes, on peut dire qu'ils sont indispensables pour tous ceux qui sont prédisposés aux maladies nerveuses, si l'on veut en atténuer les tristes effets. Nous avons vu tout à l'heure comment étaient nourris les enfants de France, les petits-fils de Louis XIV. Voici à quels durs exercices on avait cru devoir les accoutumer. « Ils sont tels, ajoute Fénelon, qu'aucun bourgeois de Paris ne voudrait permettre qu'on impose un pareil régime à ses enfants. » — « Jamais ils ne se couvrent quand ils sont dehors, à moins qu'ils ne soient à cheval ou qu'il ne pleuve. Car quelque chaud, quelque froid ou quelque vent qu'il fasse, ils sont presque toujours la tête nue, et ils y sont déjà tellement accoutumés, qu'ils
ne peuvent plus mettre leur chapeau et qu'ils n'en ressentent pas la moindre incommodité. Dans leurs promenades, qui arrivent régulièrement tous les jours, quelque temps qu'il fasse, ils marchent, ils courent tout autant qu'ils veulent et se mettent assez souvent en sueur, sans qu'on leur fasse jamais changer de chemise. Et jusqu'ici, grâce à Dieu, il ne leur est encore arrivé aucun accident ; ils sont, au contraire, d'un tempérament si robuste, qu'ils ne se plaignent jamais de la moindre incommodité. Il arrive quelquefois qu'ils sont enrhumés, mais ils n'en courent pas moins, à moins que leurs rhumes ne soient trop considérables, et l'on ne s'en embarrasse jamais. »
Des enfants soumis à un pareil régime, à moins d'accidents extraordinaires, ne seront jamais des hystériques, si à cette éducation physique on ajoute une bonne éducation morale.