‹ L'hystérieChapitre 4 sur 31 · S A CL LE · texte numérisé non relu

S A CL LE

Dans le siècle dernier, Parent du Chàtelet regardait comme parfaitement démontré que les femmes de mauvaise vie, qui devraient y être particulièrement disposées, en sont très rarement atteintes. Legrand du Saulle enseigne absolument le contraire, et voici la raison qu'il en donne : « Les excès de toute nature, dit-il, auxquels se livrent ces malheureuses, l'abus des boissons alcooliques, les veilles, les mauvais traitements qu'elles ont à subir, constituent autant de conditions fâcheuses, susceptibles de préparer et de faire naître chez elles la névrose. » Il va même jusqu'à dire que « dans les couvents la névrose est très rare, notamment parmi les religieuses des hôpitaux et des écoles, soustraites par leurs conditions d'existence aux influences prédisposantes qu'engendrent dans le cloître l'absence des relations avec le dehors, les macérations et les méditations prolongées. Dans les maisons hospitalières, on rencontre, toutes proportions gardées, beaucoup plus d'hystériques parmi les femmes mariées ou vivant en concubinage que parmi les religieuses. »

D'après Briquet, chez les divers ordres de religieuses où la continence est de règle, « on ne voit éclater l'hystérie que dans le petit nombre de maisons où les religieuses sont livrées à la prière incessante, aux austérités et à la vie contemplative ». Sur ces paroles, Gilles de La Tourette, avec la passion qui le domine toutes les fois qu'il s'agit des institutions de l'Église, s'empresse de dire : « Briquet aurait pu ajouter que le fait seul de s'astreindre à ces pratiques de dévotion excessive, de s'enterrer, pour ainsi dire, en pleine vie, derrière les grilles d'un cloître, était attentatoire aux lois naturelles et dénotait chez les sujets une hérédité ncvropathique certaine. Point n'est besoin alors d'invoquer la privation de relations sexuelles, trop souvent indiquées à tort pour expliquer la genèse des épidémies d'hystérie dans les couvents. »

Le Dr Grasset et les médecins ordinaires des communautés ne sont pas aussi atfirmatifs que Briquet, et ils reconnaissent qu'aujourd'hui l'hystérie est assez fréquente dans les couvents, mais ils s'accordent avec lui pour reconnaître que c'est ailleurs que dans la continence qu'il faut aller chercher les causes de l'hystérie. C'est dans le genre d'éducation, dans les émotions dépressives, dans les chagrins de différentes natures, c'est surtout et avant tout dans la grande loi si funeste de l'hérédité nerveuse qu'on la découvrira.

Parmi ces causes, les unes agissent lentement et à distance ; elles préparent l'hystérie plutôt qu'elles ne l'engendrent; elles constituent ce que les auteurs appellent les causes prédisposantes ; les autres sont

plus étroitement liées au début même de la névrose, on les appelle causes déterminantes. La cause déterminante n'est souvent que l'occasion qui fait éclore la maladie, mais qui serait insuffisante pour l'engendrer sans le concours des conditions dites prédisposantes, dont l'influence est autrement puissante et dont le rôle est capital.

§ Ier. — Causes prédisposantes.

Les auteurs regardent principalement comme causes prédisposantes le sexe, l'âge, l'hérédité, les influences morales.

Le Sexk. — On a déjà vu que l'hystérie est surtout une maladie des femmes et n'atteint que très exceptionnellement les hommes. « Seulement, d'après Pitres, elle est plus précoce chez les femmes. Elle se développe chez elles entre onze et vingt-cinq ans, et chez les hommes entre vingt-six et quarante ans. Mais elle suit la même marche et produit les mêmes accidents chez les uns comme chez les autres. On a même remarqué que les hommes qui en sont atteints ont quelque chose de féminin dans leur constitution, dans leurs goûts, dans toute leur personne. » En 1878, le D'Charcot fut appelé en consultation auprès d'un jeune garçon atteint d'hystérie ; il fut tout d'abord frappé du caractère particulièrement féminin du malade ; il portait des bagues aux doigts et aimait à se parer et à jouer à des jeux de petites tilles ; au reste très intel-

ligent, remportant tous les prix de sa classe, mais d'un caractère inégal et emporté, impressionnable à l'excès et pleurant facilement.

Bernutz rapporte à peu près la même chose d'un jeune homme de vingt-trois à vingt-quatre ans qu'il avait observé personnellement. « Chez ce jeune homme, dit -il, d'une conduite irréprochable, mais d'une constitution chétive, d'une santé très délicate, de goûts et de caractère très singuliers, vivant presque continuellement avec sa mère profondément hystérique, les attaques survenaient presque toujours à la fin de l'après-midi, à la suite de recherches microscopiques prolongées. Les attaques, précédées d'un sentiment de suffocation, caractérisées par de? mouvements convulsifs désordonnés, absolument semblables à ceux qu'on observe chez les femmes hystériques, se terminaient par une crise de larmes et étaient presque toujours suivies par un accès de désespoir pendant lequel ce jeune homme semi-délirant, loin d'avoir des pensées lascives, passait en revue, en paroles rapides, l'hystérie de sa mère, la goutte de son père et toutes les causes de sa mauvaise santé qui l'entravait dans sa carrière... Quoique très intelligent, ce jeune homme n'est arrivé à rien. » (Bernutz.)

L'Age. — Quoique l'hystérie se montre quelquefois dès le jeune âge et qu'on l'ait observée dans des enfants de dix à douze ans, c'est surtout à l'époque de la puberté qu'elle se manifeste. Plus de la moitié des cas observés par Briquet avaient pris naissance de

dix à vingt ans ; elle est encore fréquente de vingt à trente ans: au delà elle va en diminuant progressivement à mesure qu'on s'éloigne de la puberté ; après le retour d'âge, c'est une exception. (Grasset.)

L'hystérie dans l'enfance n'est pas rare : nous en avons de nombreux exemples. Elle existe à des degrés variables, mais, le plus souvent, il n'est pas difficile de reconnaître, dès le jeune âge, certaines dispositions intellectuelles qui sont comme l'ébauche du caractère hystérique et qui se peignent sur les traits d'une physionomie éveillée, mobile, expressive, contrastant singulièrement avec la figure indifférente, inerte et sans expression des jeunes épileptiques. (Legrand du Sa! lle.

Douées d'une vive imagination et d'une intelligence remarquable, les jeunes hystériques se distinguent dans toutes les études, surtout dans la musique, le dessin, possèdent un talent naturel d'imitation et jouent d'instinct la comédie. D'autres fois turbulentes, querelleuses e! susceptibles, se fâchant avec leurs petites compagnes et vraiment indisciplinables, elles sont obligées de quitter leurs classes sans avoir reçu l'instruction la plus élémentaire. Mais cette turbulence cesse brusquement, à certains jours : elles sont prises alors, sans cause appréciable, d'une tristesse profonde et restent, pendant des journées entières, dans un mutisme obstiné. (J. Sinon.)

Elles ont une remarquable tendance aux idées tristes et moroses, et manifestent, au sujet de leur santé, des préoccupations peu habituelles au jeune

âge. Le plus souvent, cette tendance aux idées noires dans l'enfance est le symptôme précurseur de l'hystérie qui va naître dans un âge plus avancé. Les petites hystériques ont des insomnies et des cauchemars, des terreurs nocturnes, avec des hallucinations véritables. Elles accusent souvent de la migraine, des douleurs d'entrailles, des névralgies diverses ; elles ont des spasmes viscéraux passagers et multiples, qu'elles expriment par la sensation de corps étrangers à la gorge, de bêtes qu'elles ont dans le ventre, de vers qui montent ou qui descendent... Dans certains cas encore, on observe des palpitations, des tendances aux défaillances et aux syncopes, des pertes de connaissance incomplètes, que l'on confond trop souvent avec des accidents épileptiques, surtout s'il s'y ajoute, comme il arrive parfois, de véritables attaques convulsives. Huchard.)

Gomme ces enfants joignent au besoin de se plaindre un désir évident de se rendre intéressantes, en exagérant leurs souffrances, vraies ou imaginaires, il est parfois difficile de démêler le vrai du faux dans les symptômes qu'elles énumèrent. (Legraxd du Saulle.) Une petite fille de six ans, jalouse de son petit frère, se dit atteinte de douleurs de tête ; elle accuse du vertige, des douleurs névralgiques vagues ; elle refuse tout aliment, craint le moindre bruit, redoute l'impression de la lumière ; le pouls est accéléré au moment des visites... Au quatrième jour, on s'aperçoit de la supercherie ; on contraint la petite comédienne de se lever, de marcher et de manger, et tous ces symp-

tomes, qui avaient un moment éveillé quelques inquiétudes, disparaissent comme par enchantement. Or cette enfant est devenue jeune fille ; elle a maintenant seize ans et elle est assez souvent atteinte de spasmes, de mouvements convulsifs sur la nature hystérique desquels il n'est pas permis d'hésiter. (J. Simon.)

A <le très rares exceptions près, dit Briquet, il existe, dès la plus tendre enfance, une prédominance de l'élément affectif et un état spécial de susceptibilité chez les sujets destinés à devenir plus tard hystériques. Toutes les jeunes filles que j'ai observées étaient extrêmement impressionnables, très craintives; elles- avaient une peur extrême d'être grondées, et quand il leur arrivait de l'être, elles étouffaient, sanglotaient, fuyaient au loin ou se trouvaient mal. Un peu plus grandes, elles éprouvaient des sensations très vives pour la moindre chose ; elles pleuraient en entendant parler d'un sujet attendrissant ; extrêmement timides, elles s'effrayaient de tout et étaient peureuses à l'excès. »

Le Dr Pitres partage le même sentiment. « Je désire maintenant, disait-il à ses élèves, attirer votre attention sur la série des accidents nerveux que présentent souvent, pendant leur enfance, les sujets destinés à devenir plus lard hystériques. Ces accidents, dont le discernement est quelquefois difficile, ont été explicitement signalés par Georget, en 1824. « La plu- « part des hystériques, dit cet auteur, ont montré dès « le bas âge des dispositions aux affections convul- « sives, un caractère mélancolique, colère, emporté,

« impatient, susceptible; quelques-uns ont eu alors des <( attaques de catalepsie, des migraines, des serrements « de gosier, des étouffements. » L'observation clinique continue complètement les opinions émises par Georget. La plupart des malades prédisposés à l'hystérie et destinés à devenir franchement hystériques ont pendant leur enfance des accidents nerveux variés. Le nombre des accidents est même plus considérable que ne l'a indiqué Georget. A côté des attaques de catalepsie, des serrements de gorge, des étouffements explicitement signalés par cet observateur, il faut placer, si je ne me trompe, certaines variétés de toux sèche, quinteuse, arrivant par accès et persistant pendant des jours, des semaines ou des mois, malgré les traitements qu'on lui oppose. Les crises de vomissements survenant sans causes appréciables ou à l'occasion d'émotions morales; les crises de hoquet, les crises de palpitations de cœur, les terreurs nocturnes des enfants, les maux de tête des adolescents, ont vraisemblablement la même signification. — Certaines formes de congestion pulmonaire avec ou sans crachement de sang, certaines hémorrhagies, nasales ou gastriques, paraissent également devoir être rangées parmi les accidents nerveux de l'enfance, au même litre que les accès de somnambulisme spontané, les contractures ou les paralysies temporaires des membres, l'insensibilité d'une partie du corps, les névralgies et les douleurs articulaires d'apparence rhumatismale. Presque tous nos hystériques ont présenté quelquesuns de ces accidents, signes précurseurs de la névrose. »

Le D' Pitres ênumère ensuite les divers accidents arrivés, pendant leur enfance, aux malades qu'il avait dans sa clinique, au moment où il parlait, et qui peuvent se résumer, sous le rapport organique, en des convulsions, des saignements de nez, des hoquets, des vomissements incoercibles, des maux de tête persistants, une toux sèche, quinteuse, convulsive, ressemblant beaucoup à celle de la coqueluche, mais en différant par l'absence d'expectoration, des étoufïements avec la sensation d'une boule qui, partant du tlanc gauche, remontait vers le cou et les étranglait. Sous le rapport moral, la plupart avaient un caractère violent, emporté, acariâtre, taquin, intraitable; plusieurs entraient pour des riens dans des colères inconcevables, trépignaient, se roulaient par terre.

« Mais, ajoute Gilles de La Tourette, si l'impression est vive, elle est aussi très fugace. Une hygiène intellectuelle bien comprise, le simple développement des facultés cérébrales, triompheront d'accidents qui, chez l'adulte, resteraient à l'état de faits acquis. »

D'après Briquet, l'hystérie qui débute dans le bas âge dure toute la vie, à moins qu'au moment de la puberté ou du mariage il ne se produise un changement favorable. Quand la maladie fait son apparition de vingt-cinq à trente ans, elle a généralement une durée beaucoup moins longue. (Legrasd du Saullë.)

L'Hérédité. — Dès le premier âge, l'enfant ne subit pas seulement l'action de ses parents et de ses proches, il a derrière lui une série très longue d'ascen-

dants qui lui ont transmis avec la vie un ensemble d'instin.cts, de sentiments, d'aptitudes, d'idées, inhérent, pour ainsi dire, à son sang et à tout son être. La plupart des éléments qui composent notre caractère sont plus anciens que nous ; ils existaient avant nous chez nos parents qui nous les ont transmis et qui les avaient eux-mêmes reçus de leurs ascendants. C'est un héritage qui passe de génération en génération par la loi de l'hérédité, dont une multitude de faits démontrent l'existence. Étudiez attentivement le caractère des enfants d'une famille qui vous est connue, ainsi que celui de leurs parents, et recueillez le plus de renseignements possibles sur leurs ancêtres : vous constaterez que les traits du caractère se sont transmis des uns aux autres comme les traits du visage, suivant des combinaisons variées. On dit parfois d'un enfant : c'est tout le portrait de son père, ou de sa mère, ou de son grand-père, etc. La ressemblance des traits du visage frappe tous les yeux : celle du moral n'échappe même pas au vulgaire; cette ressemblance tient évidemment à l'hérédité.

L'histoire nous offre un grand nombre de cas où apparaît nettement son influence sur le caractère. « Le physique, ce père du moral, dit Voltaire, transmet le même caractère du père au fils, pendant des siècles. Les Appius furent toujours fiers et inflexibles, les Gâtons toujours sévères. Toute la lignée des Guises fut audacieuse, téméraire, factieuse, pétrie du plus insolent orgueil et de la politesse la plus séduisante. Depuis François de Guise jusqu'à celui qui, seul, sans

être attendu, alla se mettre à la tète du peuple de Naples, tous furent d'une figure, d'un courage et d'un esprit au-dessus du commun des hommes. J'ai vu les portraits en pied de François de Guise, du Balafré et de son fils : leur taille est de 6 pieds, mêmes traits, même courage, même audace sur le front, dans les yeux et dans l'attitude... L'étude des quatre Césars, Tibère. Caligula, Claude, Néron, faite par Wiedemeister, au point de vue de l'hérédité morbide, était facile; buis vices prodigieux éclatent dans Tacite et dans Suétone, qui en ont déjà signalé la transmission héréditaire... Les plus belles vertus sont elles-mêmes héréditaires, témoin cette famille des Lamoignon, dont l'un

s lerniers représentants a un rôle si noble dans notre histoire et que Fléchier appelle avec raison : « une de ces familles où Ton ne semble naître que « pour exercer la justice et la charité, où la vertu se « communique avec le sang, s'entretient par les con- « seils, s'exalte par les grands exemples ». Remarquons les dernières expressions de l'orateur chrétien, dans lesquelles les diverses influences de l'hérédité, de l'éducation, de l'imitation, sont distinguées avec beaucoup de justesse. » Martin.)

L hérédité, dont on ne saurait nier la puissance, joue dans l'hystérie, comme dans toutes les maladies mentales, un rôle absolument prépondérant. De toutes 3 luses prédisposantes à cette affection, il n'v en a pas de plus ordinaire et de plus fréquente. Les névroses ont de la tendance à se perpétuer de génération en génération, tantôt directement, tantôt indirec-

— alternent. L'influence héréditaire est tout aussi manifeste dans l'hystérie masculine que dans l'hystérie féminine. Le D1' Batault a constaté que sur trente et un hystériques hommes, vingt-six appartenaient incontestablement, de par leurs antécédents héréditaires, à la famille névropathique. On peut dire de l'hystérie ce qu'Hippocrate disait de l'épilepsie : « Elle a son principe dans l'hérédité, comme toutes les autres maladies : car si des parents phlegmatiques mettent au monde des enfants phlegmatiques ; les bilieux des enfants bilieux ; les phtisiques des enfants phtisiques, rien n'empêche que les parents qui sont atteints de l'hystérie aient des enfants qui en soient également atteints. » Et cette notion de l'hérédité s'est perpétuée d'âge en âge à travers les siècles. (Gilles de La Tou-

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