‹ L'hystérieChapitre 5 sur 31 · RETTE · texte numérisé non relu

RETTE

« Les passions, dit Descuret, les maladies et la mort sont un triple héritage que les parents transmettent à leurs enfants avec la vie. Aucun des fils d'Adam n'a encore manqué à le recueillir. Les enfants sont-ils donc prédisposés au même genre de passions que les auteurs de leurs jours ? C'est une question que je ne balance pas à résoudre affirmativement. L'observation d'un grand nombre de faits n'a depuis longtemps laissé à cet égard aucun doute dans mon esprit. La colère, la peur, l'envie, la jalousie, le libertinage, la gourmandise et l'ivrognerie sont les passions dont j'ai vu le plus fréquemment la transmission héréditaire, surtout quand le père et la mère en étaient atteints tous deux. » (Descuret.)

« De l'avis de tous les observateurs, ajoute Bernutz, l'hérédité constitue une des causes prédisposantes les plus puissantes, et on peut lui attribuer le plus grand nombre des cas dans lesquels cette névrose se déclare dans la première enfance. »

« Les esprits forts, dit à cette occasion M. Gh. Ganivet, se sont-ils assez moqués de ce péché originel qui depuis le premier homme s'est transmis, à travers les âges, de génération en génération ! Et voilà que la matière est strictement soumise aux mêmes lois et qu'une lésion cérébrale, dont l'origine se perd à travers le nombre des aïeux, se propage de même et qu'un innocent transmet fatalement à un autre la tare morbide en germe chez lui dès le jour de la conception. »

C'est à Georget que revient le mérite d'avoir démontré que les femmes hystériques ont presque toujours parmi leurs proches parents des hystériques, des épileptiques, des aliénés, des hypocondriaques, des sourds-muets ou des aveugles de naissance, des originaux, des violents, des superstitieux, des débauchés ou encore des malades affectés de certaines lésions organiques. La moitié des mères atteintes d'hystérie la transmettent à leurs filles, parfois avec une régularité déplorable et une constance fâcheuse. M. Bernutz a vu une mère hystérique engendrer six filles hystériques. « La fille d'une mère hystérique avec attaques, dit Brichet, est un être généralement voué à la souffrance. Durant l'enfance, c'est le plus souvent un sujet grêle, chétif, toujours malingre, sans appétit, sujet aux douleurs de tête et ayant souvent la migraine ; à

seize ans. c'est une hystérique tourmentée par toutes les douleurs possibles ; à vingt ans, elle a des attaques : à vingt-cinq ans, elle a des membres ou une partie du corps insensibles; enfin, à quarante ans, elle devient souvent infirme ou idiote. » La jeune personne qui n'a dans sa famille qu'une sœur hystérique peut être beaucoup moins atteinte, mais il est rare qu'elle passe sa jeunesse sans payer quelque tribut à la maladie.

Les hystériques, dit Briquet, ont vingt-cinq pour cent de parents atteints de maladies nerveuses ou d'affections cérébrales, tandis que les sujets non hystériques en comptent à peine deux ou trois pour cent. D'après Amann, la proportion serait encore plus considérable, et sur cent hystériques qu'il a observés, soixante-seize avaient des prédispositions héréditaires.

Le D' Pitres partage le sentiment d' Amann. « Parmi les vingt-six ascendants directs et immédiats de nos treize malades, disait-il aux élèves qui suivaient sa clinique, vingt sur vingt-six étaient atteints d'accidents nerveux. »

La prédisposition par hérédité est la plus grave, et, suivant Legrand du Saulle, on l'observe dans près de la moitié des cas. A cette occasion, il raconte le fait

suivant : « M. X est un musicien de valeur et

un compositeur de talent, mais d'un caractère bizarre et emporté ; il a toujours eu une conduite excentrique et souvent déréglée. Marié à une femme belle, intelligente et instruite, il a eu quatre enfants, deux garçons et deux filles. L'aîné entre comme caissier chez un

ciant, vole son patron et est condamné aux galères, où il se trouve en ce moment. Le second, d'un caractère irritable et violent, a marché sur les traces de son frère et est tombé dans l'état le plus méprisable. Ses deux: filles étaient Tune et l'autre hystériques, l'aînée est morte ; la plus jeune, bien élevée, très instruite, musicienne de talent, a eu une vie assez accidentée. Douée d'une impressionnabilité excessive, elle est remarquable par la mobilité de son caractère et de son humeur. L'intelligence est vive, le raisonnement assez droit, mais elle est incapable de donner suite à un projet de longue portée. Placée dans la nécessité de subvenir elle-même à son existence, elle combine à merveille des plans de conduite assez compliqués, ourdit une intrigue avec habileté, mais change à chaque instant de ligne de vie. Plusieurs fois par semaine, même plusieurs fois par jour, la malade a des attaques convulsives dans lesquelles elle perd complètement connaissance. En résumé, dans cette malheureuse famille, quatre enfants ont été la victime des excès de leur père. Chez cet homme l'intelligence est vive, mais il existe une sorte de tare qui en fait un individu moralement vicié. Cette tare s'est transmise directement aux descendants. Chez les fils, elle s'est traduite par l'absence de sens moral, la propension au vol et au libertinage, et chez les filles elle a engendré l'hystérie. »

Georget, Briquet, Charcot, Grasset, s'accordent à reconnaître que cette névrose est une maladie héréditaire au premier chef. Toutefois cette prédisposition

n'est pas toujours, on le conçoit aisément, suivie d'effet. Pratiquement, elle est quelquefois fort difficile à établir, à raison des difficultés bien connues qui entravent habituellement l'enquête sur les antécédents de famille. D'ailleurs la prédisposition héréditaire reste parfois latente jusqu'au jour où quelque cause provocatrice fait apparaître l'hystérie ; mais elle se révèle souvent dès l'enfance par certains signes particuliers. Il n'est pas rare en effet d'observer, chez les jeunes sujets destinés à devenir plus tard hystériques, certains troubles nerveux, assurément sans gravité immédiate, mais dont la portée et la signification ne sauraient être contestées : ce sont des serrements de gorge, des étouffements, des crises de vomissements survenant sans causes appréciables ; ou bien à l'occasion d'émotions morales, de terreurs nocturnes, des crises de hoquet, certaines hémorrhagies nasales. Or, Charcot, Georget, Pitres, ont insisté avec raison sur la valeur pronostique de ces accidents qu'on retrouve dans le passé d'un grand nombre d'hystériques et qu'ils considèrent comme des symptômes avant-coureurs, au moins lointains, des grandes manifestations de la névrose. (Dutil.)

« Si nous envisageons l'hystérie chez les enfants, dit Gilles de La Tourette, nous voyons que c'est là surtout que l'hérédité prédomine. Sur quatre-vingts cas observés par Briquet chez des enfants de un à douze ans, il s'est trouvé cinquante-huit cas d'hystérie chez les parents, deux cas d'aliénation mentale, trois cas d'épilepsie. Et Peugniez, qui signale ces faits en y

ajoutant de nouvelles observations prises à la Salpêtrière, termine en disant : « L'hystérie infantile relève « de l'hérédité dans une proportion plus considérable c< encore que l'hystérie des adultes... Cette grande « loi de l'hérédité, si fatale pour les adultes, paraît « l'être encore davantage pour les enfants. »

L'alcoolisme. — Enfin, il est une cause héréditaire dont les anciens auteurs ne parlent presque pas et qui malheureusement est aujourd'hui une des plus fréquentes : c'est l'abus des liqueurs alcooliques. Tous les médecins constatent, en gémissant, la dégénérescence de la race française, jadis si forte et si vigoureuse, et tous l'attribuent pour une grande part à l'usage immodéré des boissons distillées. Et non seulement les hommes, mais, ce qui est triste à dire, un grand nombre de femmes, même dans les rangs élevés de la société, se livrent à cette funeste passion. « Qui sait, dit Jules Le Maître, si notre société actuelle ne trouvera pas sa fin dans la folie furieuse? Aujourd'hui, nous n'en sommes qu'au détraquement général ; mais c'est déjà très marqué. Une foule de causes concourent à cet effet, et la chimie, avec ses inventions mortelles, est une grande coupable. Depuis qu'elle a trouvé le moyen de fabriquer l'alcool, elle a nécessairement favorisé l'empoisonnement général, et la statistique terrible des asiles d'aliénés nous apprend, hélas! le chiffre toujours croissant de ses méfaits. »

A ce propos nous devons avouer que nous avons été longtemps dans une grande erreur. Nous nous imagi-

nions que tous ceux qu'on appelle des alcooliques étaient des ivrognes invétérés ; un savant médecin du midi de la France nous a détrompés sur ce point. « Il y a des gens, nous disait-il, qui ne s'enivrent jamais et qui sont alcooliques au suprême degré ; tandis que d'autres qui s'enivrent assez souvent ne sont point alcooliques. Ainsi dans l'Anjou et dans certaines contrées où l'on récolte de petits vins blancs très agréables, on voit souvent des gens ivres ; mais les alcooliques y sont relativement rares ; tandis que dans le Nord et dans les provinces où l'on ne récolte pas de vin, mais où l'on boit beaucoup d'eau-de-vie, les alcooliques sont très nombreux. »

Aujourd'hui l'usage du café est répandu partout, et dans les villes il y a peu de familles, surtout dans la classe ouvrière, où l'on ne prenne, au moins une fois par jour, du café additionné d'eau-de-vie. Sans cette addition, dit-on, le café serait trop fade même pour la femme et les enfants, et la dose va toujours en augmentant. Par une économie mal entendue ou forcée, les ouvriers achètent au jour le jour, dans des débits de bas étages, des eaux-de-vie frelatées, fabriquées avec des grains avariés, des marcs de raisin, de la betterave, du riz, de la fécule de pommes de terre, et souvent avec des substances encore plus malsaines dont on est parvenu à corriger le mauvais goût par des mélanges et des compositions chimiques. Les ouvriers les plus sages se rassurent, parce qu'ils ne s'enivrent pas; mais l'alcool n'en produit pas moins son effet, d'autant plus rapidement qu'il est de plus mau-

vaise qualité. C'est un empoisonnement continu à petites doses, qui ne tarde pas à altérer les fonctions de la vie organique. L'abus habituel des boissons alcooliques trouble la digestion, éteint l'appétit, produit des aigreurs, des rapports acres et douloureux, une chaleur brûlante à l'épigastre. L'alcool agit chimiquement sur les parois de l'estomac ; il crispe ses tuniques ; de là des épaississements, des indurations qui, avec le concours d'une prédisposition spéciale, se convertissent en cancers. (A. Bossu.)

« L'empoisonnement alcoolique, dit le Dr Cruveilhier, exerce sur la santé des populations des ravages qui tendent à s'accroître de jour en jour et sur lesquels on ne saurait trop appeler l'attention. Ce qu'il y a de triste et de douloureux dans les effets de l'intoxication alcoolique, c'est qu'elle ne se borne pas à frapper les individus, mais atteint la race. » — « A la première génération, atteste le Dr Morel, apparaissent l'immoralité, la dépravation, les excès alcooliques et l'abrutissement moral; à la deuxième génération, l'ivrognerie héréditaire, les accès maniaques et la paralysie générale ; à la troisième génération, la monomanie, la mélancolie, le caractère bizarre, atrabilaire, la tendance au suicide ou à l'homicide ; à la quatrième enfin, quand il y en a une, ce qui est assez rare, la dégénérescence est complète, l'enfant naît imbécile ou idiot, ou le devient à l'adolescence. »

Ainsi s'éteignent, sans guérison possible, les familles alcooliques; c'est ce qu'attestent des faits nombreux incontestables et incontestés. « Encore, ajoute le Dr Du-

pouy, ne fait-on pas entrer en ligne de compte les fausses couches el les enfants mort-nés. Or, le dernier bulletin de statistique municipale enregistre la naissance de cent mort-nés à Paris dans la semaine du 21 au 28 avril 1893. Voilà la plus grande cause de la dépopulation de la France, qu'il serait facile de détruire par de bonnes lois et par de sévères règlements de police. »

Lors de la discussion sur les bouilleurs de cru et le régime des boissons, le 6 juin 1895, voici ce que le Dr Lannelongue disait à la Chambre des députés dans un discours qui fit une vive impression sur toute l'Assemblée : « La statistique donnée par le Dr Lonnet est doublement intéressante, parce qu'elle montre d'abord que des femmes aisées sont sujettes à l'alcoolisme : la voici : sur cent sept jeunes femmes, mortes avant vingt-neuf ans des suites de l'alcoolisme, huit ont été stériles. Des quatre-vingt-dix-neuf autres, il ne reste comme postérité que six enfants maladifs et estropiés. Et la contre-partie est vraiment remarquable, car ces mêmes femmes avaient eu vingt-huit enfants avant de s'abandonner aux excès alcooliques. Ces enfants sont vigoureux, et montrent ce qu'eussent été les autres, si les parents étaient restés sobres.

« Mais ce qui est encore plus grave, c'est la transmission héréditaire. Le buveur devenu alcoolique engendrera des enfants qui seront comme lui ; il produira des buveurs, soit garçons, soit filles. Et chose curieuse, les uns deviennent buveurs à l'âge même où leur père l'est devenu, d'autres le sont plus tôt. Et l'on ne peut

pas dire : c'est l'exemple de la famille, du milieu : non, ce n'est pas cela, car l'expérience a été faite. On a soustrait des enfants de buveurs à leurs parents, au milieu d'ivrognes où ils auraient pu vivre ; on les a placés dans des familles austères, et, à un âge déterminé, ils ont manifesté, comme les oiseaux manifestent l'intention d'émigrerà une certaine époque de l'année, l'intention, le désir, le besoin de boire.

« Par conséquent, l'ivrogne engendre l'ivrogne, le buveur engendre le buveur. Et que ceci ne vous étonne pas, c'est l'hérédité avec ses caractères, ses lois fatales, inexorables, auxquelles personne ne peut échapper. L'ivrogne fait souche d'ivrognes. Le premier est un arbre généalogique qui s'étend h deux, à trois ou quatre générations ; puis il s'éteint. C'est Darwin qui a, je crois, établi qu'à la troisième génération la descendance de l'ivrogne disparaissait.

« Et non seulement l'ivrogne abrège ses jours, mais il engendre des produits qui ont à leur tour une vie plus courte. Ce n'est pas encore assez ; personne n'ignore combien les produits de l'ivrogne s'éloignent du type normal : ce sont des nerveux, des hystériques, des débiles, des convulsifs ; il fabrique des Jdiots, des incomplets au physique et au moral. Les deux tiers des épileptiques sont, atTirme-t-on, des fds d'alcooliques, et souvent l'alcoolique engendre des lignées qui meurent en bas âge. Messieurs, avec l'hérédité telle que je viens de vous la signaler, vous ne serez pas étonnés de voir que la question de race soit engagée ; la famille est frappée au cœur, et tout y passera...

Mais que dire des liqueurs et des alcools appelés supérieurs, des amers et des apéritifs de toute espèce, des absinthes, des bitters, des essences et des extraits aromatiques des plantes qui tous sont bien autrement nuisibles ! L'alcool des pommes de terre est dix fois plus nuisible que l'alcool pur. Voici parmi les bouquets fréquemment employés pour les vins une huile remarquablement toxique : c'est le bouquet dit huile allemande, quatorze fois plus toxique que l'huile française. On la recherche, parce qu'il en faut une quantité moindre dans la fabrication du vin. Eh bien ! on fabrique avec cette huile allemande beaucoup de vins blancs de la consommation parisienne...

« Les liqueurs renferment plusieurs poisons, et chacun de ces poisons agit séparément sur l'animal et sur l'homme. Ce ne sont pas des contrepoisons placés à côté les uns des autres ; malheureusement, il n'y a pas non plus de ces liqueurs dans lesquelles l'alcool n'agira pas lorsque l'essence agit ; suivant la liqueur, il y a des effets qui ne se neutralisent pas, mais qui s'ajoutent. Ces substances se répandent principalement dans le système nerveux et elles se fixent sur ces cellules nerveuses : elles imprègnent ces cellules qui réagissent chacune dans le sens de leur aptitude physiologique...

« Le vin blanc, le fameux vin blanc, très souvent fabriqué avec des alcools d'industrie auxquels on ajoute des bouquets, des produits dangereux et des matières colorantes, est d'autant plus nuisible qu'on le boit à jeun. Entre un individu qui boit pendant l'ali-

menlation et celui qui boit à jeun le matin, à la première heure, avant son repas, de l'absinthe ou du vin blanc, il va une différence énorme. L'intoxication est infiniment plus grande dans ce dernier cas. Il est bon que ces choses soient dites et soient sues, parce qu'elles pourront, dans une certaine mesure, enrayer l'alcoolisme...

« Dans les accidents occasionnés par l'absinthe, il y a d'abord l'empoisonnement par l'alcool, puis il y a celui que détermine l'essence d'absinthe : c'est une double intoxication que subit l'homme soumis au régime de cette boisson. A côté de ces absinthes apparaît le vulnéraire qui contient dix-huit substances, toutes possédant des principes nuisibles : les uns excitants, les autres stupéfiants, les autres épileptisants, agissant à la fois tumultueusement ou successivement. » (Dr Lannelongue, député, séance du 6 juin 189o.)

On comprend facilement que des enfants issus de parents dont le sang est brûlé par l'alcool sont fatalement voués à l'hystérie, à l'épilepsie et à la folie. Les auteurs en citent un grand nombre d'exemples. François D..., raconte Legrand du Saulle, peut passer, aux yeux de ceux qui ne connaissent pas ses antécédents, pour un véritable imbécile de naissance : sa tête est irrégulière, il la porte penchée sur la poitrine ; sa démarche est lente ; ses gestes automatiques ; sa figure exprime l'hébétude la plus complète, et Ton y chercherait en vain la manifestation d'une idée ou d'un sentiment. François D... appartient à une excellente famille d'ouvriers dont le chef s'est adonné de bonne

heure aux excès de boisson, et qui finit par mourir, après avoir passé par tous les degrés de l'alcoolisme chronique.

Cet individu eut sept enfants, dont voici la triste histoire. Les deux premiers moururent en bas âge, par suite de convulsions. Le troisième devint aliéné à l'âge de vingt-deux ans ; il avait montré assez d'intelligence dans l'exercice d'une profession industrielle, et il finit cependant par succomber dans l'état d'idiotisme. Le quatrième est celui dont nous écrivons l'histoire, et qui, après avoir acquis dans son industrie une certaine adresse qu'il ne put jamais dépasser, tomba dans une mélancolie profonde avec tendance au suicide, et passa presque sans transition à l'état où il est aujourd'hui. Un autre frère est bizarre, d'un caractère irritable et misanthropique ; il a rompu ses relations avec toute sa famille. Sa jeune sœur souffrit toute sa vie d'un état névropalhique avec prédominance des phénomènes hystériques, et sa raison s'est déjà plusieurs fois troublée d'une manière permanente. Enfin le dernier des enfants de cette malheureuse famille est un ouvrier d'une intelligence remarquable, mais d'un tempérament très mauvais; dans les accès de tristesse, qui sont très fréquents chez lui, il émet spontanément sur son avenir intellectuel les pronostics les plus désespérants.

Le Dr Gall parle d'une famille russe où le père et le grand-père avaient péri tous deux prématurément, victimes de leur penchant pour les liqueurs fortes ; le petit-fils, dès l'âge de cinq ans, manifestait le même

goût au plus haut degré. Un autre jeune homme, né dans les mêmes conditions, montre dès son enfance les instincts les plus cruels. C'est que, remarque M. Martin, le penchant à l'alcoolisme est transmis, non pas seulement sous forme d'ivrognerie, mais avec les plus tristes modifications : cruauté précoce, paresse, besoin de vagabondage, qui sont, d'après un célèbre aliéniste, le partage des enfants d'alcooliques. Une statistique américaine, citée par Despine, a montré qu'ils sont dix fois plus exposés que les autres à commettre des crimes et des délits.

Qui pourrait croire, après cela, qu'il y a des parents assez imprudents pour inspirer le goût des liqueurs fortes à de tout jeunes enfants? Dernièrement un vénérable ecclésiastique dînait chez un riche propriétaire à la campagne ; quelle ne fut pas sa surprise, au moment où l'on servait le café, de voir une petite fille de trois ans s'approcher de son père et tendre sa tasse pour avoir de l'eau-de-vie ! Et comme le prêtre se récriait : « Oh ! répondit le père en riant, elle aime beaucoup ce mélange, et jamais il ne lui a fait mal ! » Comment une pauvre enfant soumise à un pareil régime ne serait-elle pas hystérique à l'âge de vingt ans?

A ce propos, disons un mot de la femme alcoolique. Si l'ivrognerie est un vice honteux chez l'homme, il l'est incomparablement plus chez la femme. Y a-t-il au monde, se demande saint Jean Chrysostome, une infamie pareille à celle d'une femme ivre? Quelle peine et quelle honte pour un homme bien élevé d'avoir

une femme adonnée à la boisson ! Le premier magistral d'une grand ville du Nord, raconte M. Charpentier, s'aperçut un jour que sa femme prenait la funeste habitude de boire des liqueurs fortes. Quelques observations faites avec beaucoup de délicatesse ne la corrigèrent pas, seulement elles la rendirent plus attentive à cacher son penchant. Mais la contrainte qu'elle s'imposait fil bientôt de ce penchant une passion très vive. Ne pouvant toujours se procurer par elle-même les moyens de se satisfaire, elle finit par avoir recours à une de ses femmes, qui lui achetait secrètement de l'eau-de-vie.

Averti de ce désordre et rougissant de honte pour celle qui portait son nom et qu'il aimait d'ailleurs tendrement, le mari employa, sans aucun éclat, un moyen singulier pour la guérir. Il fait venir chez lui une pipe d'eau-de-vie, et la place dans un caveau où l'on pouvait aller sans être vu des domestiques de la maison; puis, montant chez sa femme, il lui dit avec gravité, en lui remettant la clef du caveau : « Madame, j'ai fait une ample provision de la liqueur que vous aimez, afin que désormais vous ne soyez plus obligée d'en faire acheter clandestinement par votre femme de chambre. Lorsque cette provision sera épuisée, avertissez-moi. Que je sois, du moins, le seul confident d'une passion qui vous déshonore et qui peut être du plus funeste exemple à ceux qui vous servent. » Ces mots, prononcés avec l'accent d'une profonde douleur, produisirent l'effet que le mari attendait : la dame, confuse, anéantie, n'ose d'abord lever les yeux, puis,

fondant en larmes, elle s'engage à renoncer pour toujours au penchant qui faisait sa honte. Elle tint parole et devint un modèle de sobriété.

Mais combien de femmes, même dans les classes élevées, n'ont pas le courage de résister à ce funeste penchant ! Une dame de la plus haute noblesse, restée veuve à Paris, à l'âge de quarante-cinq ans, n'était plus visible pour personne à partir d'une heure après midi; elle s'enivrait presque tous les jours à la fin de son déjeuner. Que de fois, dans le cours de notre longue vie, nous avons vu des hommes distingués, des avocats, des médecins, pleurer à chaudes larmes parce que leurs femmes, encore jeunes, avaient contracté cette honteuse habitude ! « Je ne peux pas sortir pour voir un malade, nous disait un médecin désolé, sans trouver, en rentrant, ma femme complètement ivre. » Au reste, faut-il beaucoup s'en étonner? Aujourd'hui, la plupart des mariages se font par calcul, par intérêt ou par passion ; ces unions sont rarement heureuses ; les époux n'ont ni les mêmes goûts ni les mêmes idées ; la division se met dans le ménage, et alors la femme cherche l'oubli de ses ennuis et de ses chagrins dans les fumées de l'ivresse, causée par l'alcool ou par la morphine.

Bientôt les facultés intellectuelles se confondent, la mémoire s'abolit, enfin l'hébétude et l'abrutissement viennent terminer ces tristes prodromes, tandis qu'apparaissent des accès passagers d'épilepsie qui dégénèrent bientôt en tremblement général, en paralysie, en hystérie, en manie et en démence. Nous avons déjà

tu ce que deviennent les enfants d'une telle mère. (Descurat.) Que pourrions-nous dire de plus fort pour décider les mères de famille à renoncer à l'usage des liqueurs fortes et des boissons alcoolisées ?

Les Influences morales. — « Et cette vie fiévreuse, dit Charles Ganivet, que l'on mène partout, est-ce qu'elle est à compter pour rien? Et cette maladie de la vanité poussée jusqu'au paroxysme ; et ce besoin de paraître tellement accentué qu'il en devient morbide ; et cette course sans merci après la fortune immédiate, qui opère du haut en bas de l'échelle sociale avec une intensité sans pareille et qui fait que nul n'est satisfait de sa position, et que tant d'individus s'effondrent pour avoir rêvé des choses impossibles, couru après des chimères, pour aboutir finalement au suicide ou à la maison des fous, faut-il aussi les compter pour rien ? »

« Les influences morales, dit à son tour Legrand du Saulle, jouent certainement un rôle prépondérant dans la genèse de l'hystérie. Les émotions, les chagrins, les déceptions, toutes les causes susceptibles d'exciter fortement et surtout d'une façon continue le système nerveux, pourraient à elles seules déterminer, à un moment donné, cette rupture de l'équilibre de l'organisme qui constitue la maladie que nous étudions. A plus forte raison, ces causes agiront-elles sur un organisme prédisposé déjà à l'éclosion de la maladie par son âge ou les particularités des ses antécédents héréditaires. »

L'Éducation. — Quoi qu'on en ait dit, l'éducation, la position sociale, les professions n'ont d'action pour la production de l'hystérie qu'autant qu'elles surexcitent plus vivement les facultés de l'âme et les organes des sens, qu'elles substituent à une vie calme et régulière une existence agitée ; qu'elles exposent la femme à ces influences morales fâcheuses qui s'appellent le chagrin, la crainte, l'envie, la jalousie.

On peut, ce nous semble, appliquer à l'hystérie ce que dit Brière de Boismont de l'influence de la civilisation sur le développement de la folie, à laquelle elle confine souvent par tant de points. L'hystérie est d'autant plus fréquente et ses formes plus diverses, que les peuples sont plus civilisés, tandis qu'elle devient d'autant plus rare qu'ils sont moins éclairés. — Chez les premiers, l'hystérie est surtout due à l'action des causes morales ; chez les seconds, au contraire, les causes physiques y ont une plus grande part. — Chaque événement remarquable, chaque grande calamité publique augmente le nombre des névrosés. — Le rapport des personnes nerveuses à la population est d'autant plus considérable que les nations ont atteint un plus haut degré de civilisation, et cette augmentation suit le développement des facultés intellectuelles, des passions, de l'industrie, de la richesse ou de la misère. — La névrose étant étroitement liée à la civilisation et déterminée, en grande partie, par des causes morales, c'est aux moyens moraux qu'il faut principalement recourir pour le traitement.

Les peurs que l'on fait aux enfants pour les empê-

cher de mal faire peuvent être également la cause du / développement d'accidents hystériques. « Ce détestable mode d'éducation, dit avec raison Mosso, n'a pas encore disparu; on fait toujours peur aux enfants avec Croque-Mitaine, avec des histoires de monstres imaginaires, de loups-garous, de magiciens et de sorciers. A tout moment, on dit aux enfants : « Celui-ci va te « manger, celui-là va te mordre ; appelez le chien, « voici le ramoneur », et cent autres peurs qui leur font verser de grosses larmes et dénaturent leur gentil caractère en les troublant par d'incessantes menaces, par une torture qui les laisse timides et faibles ; ajoutez :. et qui n'est pas, chez bon nombre d'entre eux, sans influence sur le développement d'accidents nerveux de nature hystérique. » (G. de La T.)

« On peut faire la même remarque au sujet de cette fâcheuse habitude que l'on a, dans certains milieux, de bourrer à satiété l'esprit des enfants de contes fantastiques, dans lesquels les revenants et les sorciers jouent les principaux rôles. Le Dr Gharcot, relatant l'histoire d'une petite épidémie d'hystérie ayant sévi sur les trois enfants d'une même famille qu'on avait sottement associés à des pratiques réitérées de spiritisme, en conclut « qu'elle indique clairement tout le « danger, surtout chez les sujets prédisposés, des pra- <( tiques superstitieuses, lesquelles ont malheureuse- <( ment pour eux un si grand attrait, de celte tension « d'esprit si constante dans laquelle sont plongés ceux « qui s'adonnent aux pratiques du spiritisme, à la mise « en œuvre du merveilleux, pour lequel l'esprit des

« enfants est toujours si largement ouvert ». (G. de La T.)

Qui pourrait croire que Gilles de La Tourelte, d'après cela, ne craint pas d'assimiler les pratiques les plus touchantes de la religion aux pratiques superstitieuses du spiritisme? « L'époque de la première communion, dit-il, les pratiques religieuses répétées et quelquefois fatigantes auxquelles donne lieu cette cérémonie, jouent à ce point de vue un rôle funeste chez bien des enfants. »

Voilà plus de cinquante ans que nous disposons à leur première communion des enfants de toute condition, et nous sommes encore à voir un enfant qui ait eu à regretter ce jour, le plus heureux de la vie, au jugement de Napoléon. Ne faut-il pas avoir un parti pris bien arrêté d'attaquer en tout et partout la religion, pour faire de ce jour un jour funeste? Nous en appelons au témoignage de ceux qui ont eu le bonheur de faire leur première communion dans de bonnes dispositions. Quant aux autres, pour qui ce n'était qu'une vaine cérémonie, elle n'a pu évidemment leur causer de funestes impressions.

Le mode d'éducation a une influence incontestable, soit en rendant le système nerveux trop impressionnable, soit en multipliant les occasions d'impressions. Aussi la naissance et l'éducation dans les grandes villes disposent beaucoup plus à l'hystérie que la vie à la campagne. (Grasset.)

Bernulz partage le même sentiment : « L'hystérie, dit-il, est bien plus commune dans les villes qu'à la

campagne, abstraction faite de certaines contrées montagneuses, comme la Suisse, et elle acquiert son maximum de fréquence dans les grandes villes, surtout dans les moments où il y a un grand luxe et le relâchement des mœurs, comme sous Louis XV et dans l'époque actuelle. » Une éducation mal conduite, tant au point de vue physique qu'au point de vue moral, prédispose puissamment à l'hystérie. « Si nous supposons une enfant élevée à huit clos, insuffisamment adonnée aux exercices du corps que comporte son âge ; une enfant gâtée, à laquelle on passe tous ses caprices et toutes ses fantaisies; se livrant de bonne heure aux frivoles distractions qui sont de nature à surexciter ses sens, à la lecture des romans, à la culture excessive de la musique, nous aurons la clef de bien des faits. » — « Si votre fille lit des romans, disait Tissot, elle aura des attaques de nerfs à vingt ans. »

« Cependant une éducation trop dure, dit Briquet, conduit plus à l'hystérie qu'une éducation trop douce. — Le régime de vie dans laquelle l'alimentation est insuffisante conduit plus à l'hystérie qu'un régime trop succulent. — Les passions et les affections morales tristes sont les seules qui prédisposent à l'hystérie. »

La latitude et les climats paraissent sans influence. Les différences constatées entre les divers pays viennent plutôt des différences de mœurs et de genre de vie.

Quant à la position sociale, les auteurs n'y attachent pas grande importance. « Toutes les femmes, disait Duvernay, peuvent devenir hystériques, mais elles le

deviennent en proportion des peines qu'elles endurent, et bien évidemment les pauvres en endurent plus que les riches. » D'après Briquet, c'est dans les classes les plus pauvres et les plus riches que l'hystérie est le plus fréquente. « On se l'explique facilement, dilLegrand du Saulle. Aux. degrés inférieurs de l'échelle sociale, les privations, la misère, les chagrins et les ennuis de diverses natures surexcitent le système nerveux ; dans les hautes couches sociales, l'abus des plaisirs mondains, la vie lascive, les mille incitations qui résultent de la fréquentation des soirées, des bals, des représentations théâtrales, aboutissent au même résultat ; tandis que le fonctionnement du système nerveux est rarement troublé chez le bourgeois paisible et aisé. »

On a beaucoup parlé d'une constitution hystérique, et, jusqu'à une époque qui n'est pas très éloignée de nous, tous les auteurs qui se sont occupés de l'hystérie se sont attachés à la décrire. « Les femmes hystériques, dit Louyer-Villermay, ont un teint brun, très coloré, des yeux vifs et noirs, la bouche grande, les dénis blanches, les lèvres d'un rouge incarnat, les cheveux abondants, le système pileux bien fourni et couleur de jais. » Pour Sydenham et Lorry au contraire, l'hystérique est habituellement pâle, maigre, débilitée. C'est aussi l'avis de Copland. A qui se fier entre ces opinions contradictoires? Le plus sage est encore de ne croire personne... 11 suffit, en effet, d'avoir, sans parti pris, examiné un certain nombre de malades pour se convaincre qu'elles diffèrent profondément les unes

des autres par la taille, le poids, l'embonpoint, la coloration des cheveux et de la peau. (Legrand du Saille.)

Les prédispositions à l'hystérie jouent un rôle capital sur la durée et l'intensité de l'affection. En effet, tandis que chez les non-prédisposées l'époque de l'apparition de la maladie est en moyenne vingt-deux ans, chez les prédisposées, elle apparaît de quatorze à dix-huit ans. La durée des crises est plus courte chez les premières, et l'intensité moindre. Il y a encore d'autres causes prédisposantes provenant de diverses maladies, nous n'avons pas à nous en occuper ici.

Nous verrons plus loin comment on peut enrayer et même annihiler les causes prédisposantes.

§ IL — Les causes déterminantes.

Les causes déterminantes ne présentent qu'un intérêt secondaire, parce qu'elles sont de minime importance. Elles font souvent défaut et il arrive couramment qu'il soit impossible, en face de l'hystérie confirmée, de trouver, en dehors de la prédisposition, aucune explication légitime. La prédisposition est tout. Gomme nous l'avons déjà vu, la maladie ne naît pas inopinément du jour au lendemain, sans avoir été le plus souvent préparée de longue main par l'éducation, par le milieu où l'on vit, par l'hérédité vicieuse. Aussi les causes qu'on appelle déterminantes sont plutôt l'occasion que la cause vraie de l'apparition des premiers symptômes de la névrose. C'est la goutte d'eau qui fait

déborder le vase déjà plein, l'étincelle qui met le feu aux poudres.

Parmi les causes déterminantes, les unes sont physiques, les autres morales. Les premières surviennent à la suite de diverses maladies, de blessures, de plaies, etc. Les secondes proviennent presque toujours d'émotions vives, inattendues, d'une contrariété, de l'indignation produite par une accusation injuste.

Gharcot cite, en particulier, l'exemple d'un homme qui devint hystérique à la vue du cadavre tout pantelant de son fils qui venait de tomber d'un échafaudage. M. Rendu cite le cas d'un étudiant en médecine qui présenta tous les signes de l'hystérie aussitôt après avoir appris que sa fiancée l'avait trompé. Leyden décrit les effets dus aux émotions violentes, depuis la simple pâleur du visage accompagnée d'un peu de tremblement des mains, jusqu'aux troubles graves qui peuvent quelquefois déterminer subitement la mort.

« Gomme nous l'avons déjà vu, parmi les émotions morales les plus vives, celles qui sont produites par la peur tiennent certainement la première place. Aussi n'est-il pas rare d'entendre dire aux hystériques que leur maladie leur est venue de la suite d'une peur. Peur de n'importe quelle nature : peur du soldat dans la bataille ; peur de l'enfant qui prend pendant la nuit les objets qui l'entourent pour des spectres ou des revenants, ou qui redoute l'issue d'un examen ; peur de l'individu qui rencontre sur son chemin un épileplique en proie à un accès. Et si la peur, comme toutes les émotions, est susceptible de déterminer l'apparition

des phénomènes hystériques, elle est aussi capable de les faire subitement disparaître. » (G. de La T.)

Le spectacle d'une attaque de nerfs, d'une crise d'épilepsie ou d'hystérie, est, à ce point de vue, l'une des causes qui agit le plus puissamment. Bailly raconte qu'un jour de première communion à l'église Saint- Roch, une jeune fdle fut prise tout à coup de convulsions hystériques pendant la messe ; dans l'espace d'une demi-heure, cinquante ou soixante femmes eurent des convulsions semblables. (Grasset.) On ne sera pas surpris de ce phénomène quand on connaîtra les effets de l'hystérie.

Signalons enfin, parmi les causes déterminantes de la névrose, les tentatives d'hypnotisation et les pratiques du spiritisme. Il est certain que le fait seul de se livrer à des manœuvres hypnotiques ou spirites sur un individu provoque chez celui-ci, dans la majorité des cas, une émotion morale souvent très vive faite d'appréhension ou d'espoir. Mais il existe quelque chose de plus : c'est que l'hystérie et l'hypnotisme sont deux affections, deux états morbides qui se rapprochent singulièrement l'un de l'autre, et que l'hypnotisme en particulier ne se développe que chez les individus prédisposés à la névrose. On comprend dès lors quelle influence exercent les tentatives d'hypnotisation sur la production des accidents hystériques et qu'elles constituent un des meilleurs agents provocateurs de l'hystérie et des convulsions qui se présentent souvent à la suite d'hypnotisations intempestives. Il suffit de se rappeler que la salle des Crises était l'accès-

soire obligé du traitement de Mesmer par le magnétisme.

« Que conclure de tout ce que nous venons de dire au point de vue pratique ? C'est que, chez les enfants quelque peu nerveux et impressionnables, l'éducation doit être surveillée avec beaucoup plus d'attention que chez les autres; on doit leur éviter les mauvais traitements, les frayeurs, se bien garder d'exalter leur imagination par la mise en œuvre du merveilleux et du surnaturel. Chez eux en effet tout cela peut provoquer un beau jour l'hystérie, car on ne peut nier que, dans les cas cités par Gharcot, il n'y ait, entre les pratiques spirites et l'éclosion de la névrose, un rapport intime de cause à effet. » (Gilles de La Tourette.)

L'hystérie est un affolement du système nerveux qui produit des effets physiques et des effets psychiques, ou, en d'autres termes, qui affecte les organes du corps et les facultés de L'âme.

Il y a dans le corps humain deux sortes de nerfs : les uns proviennent du cerveau et de la moelle épinière, et c'est par eux que l'âme exerce son action sur la vie animale, la vie extérieure ou de relation, et sur tous les sens ; les autres, constitués par de petits corps nerveux appelés ganglions, placés sur les côtés delà colonne vertébrale, forment une espèce de chaîne qui s'étend sans interruption delà base du crâne au sommet du sacrum : c'est le système ganglionnaire, qu'on appelle aussi le grand sympathique, parce qu'il fait sympathiser entre eux tous les viscères, au moyen de nombreux filets de communication qu'il leur transmet. Ce nerf se distribue principalement aux organes dont l'action n'est pas soumise à l'empire de la volonté, tels que le cœur, l'estomac, les intestins, le foie, etc. Il communique avec presque tous les nerfs du cerveau et avec tous ceux de la moelle épinière : sans lui, pas de nutrition ; sans le cerveau, pas de perceptions.

Bichat et d'autres célèbres physiologistes pensent que toutes les affections désordonnées, telles qu'il s'en produit dans l'hystérie, sont uniquement du domaine de la vie intérieure, régie par le système nerveux ganglionnaire ; Descartes, Gall, Broussais, soutiennent au contraire qu'elles ont exclusivement leur siège dans le cerveau. Nous ne prendrons pas sur nous de trancher une question aussi délicate, mais nous serions assez porté à croire, avec le Dr Descuret, que ces affections résident dans tout l'organisme et sont transmises, du corps à l'àme et de l'âme au corps, par l'intermédiaire des deux systèmes nerveux qu'elles ébranlent simultanément, avec cette différence que leur contre-coup, si je puis m'exprimer ainsi, va retentir de préférence, tantôt sur le centre cérébro-spinal, tantôt sur le système nerveux ganglionnaire.

« De toutes les affections du système nerveux, dit Legrand du Sauile, l'hystérie est certainement celle qui revêt les aspects les plus variés et se traduit par les svmptômes les plus complexes. Elle n'est pas toujours identique à elle-même. Elle peut prendre le masque des maladies les plus diverses; d'après Sydenham, elle imite presque toutes les maladies qui arrivent au genre humain. » — « Aussi, ajoute Grasset, la description des symptômes de l'hystérie présente des difficultés énormes. Chaque cas, en effet, a son allure spéciale. Gomme beaucoup d'autres affections, d'ailleurs, elle a ses formes bénignes ou graves ; elle revêt des types différents suivant les cas. Néanmoins, qu'il s'agisse des vapeurs ou des spasmes, de l'hystérie la

plus légère ou de la grande hystérie, la maladie a des lois dont elle ne s'écarte guère. » L'état psychique spécial et les désordres intellectuels qui tiennent une place si large et si importante dans la névrose ne sont jamais seuls ; ils s'accompagnent toujours de troubles dans l'organisme plus ou moins accusés. Habituellement, la gravité de ces troubles correspond à la gravité des désordres de l'intelligence. Il est rare de voir l'hystérie bénigne, celle qui ne se traduit que par quelques spasmes, des douleurs vagues par exemple, s'accompagner de désordres intellectuels sérieux. Toutefois il ne faut pas croire qu'il y ait toujours une proportion constante entre les troubles organiques et les troubles psychiques. Il peut se faire que les phénomènes organiques soient peu prononcés, alors qu'apparaissent des désordres psychiques intenses. Pour Ibien comprendre les effets de l'hystérie, il est donc indispensable de la considérer au point de vue physique et au point de vue psychique : mais, pour ne pas entrer dans des détails qui nous entraîneraient trop loin, nous considérerons l'hystérique dans trois états ou à trois degrés différents : l°dans l'état normal et habituel ; 2° dans l'état de crise légère ; 3° dans l'état de crise grave, avec convulsions. Mais il ne faut pas oublier que la maladie peut passer d'un état à l'autre avec la plus .grande facilité; que la transition entre ces divers degrés est vraiment insensible, et qu'il est impossible d'établir entre eux une ligne de démarcation bien tranchée. C'est plutôt par la durée que par l'intensité des accidents qu'on peut les distinguer. ( Gras-

set.) C'est, en effet, un des caractères les plus saillants de l'hystérie de se modifier sous mille influences, de s'aggraver ou de s'atténuer suivant les circonstances. (Legrand du Saulle.)

l'hystérique dans son état normal ou état de calme

Au premier degré, les troubles physiques ou organiques sont peu prononcés et n'apparaissent guère au dehors. Toutefois l'hystérique, dans ses moments de calme et dans son état normal, est sujette à divers accidents. Quand l'hystérie se'Méveloppe chez un sujet jeune, l'enfant devient impressionnable, irritable; à la moindre émotion, il étouffe, suffoque, sanglote; il a des palpitations, de l'agitation, des tremblements. Plus tard, surviennent les migraines, les maux de tête ; l'appétit devient capricieux et la digestion pénible ; les douleurs s'accentuent à la partie supérieure de l'abdomen ou entre les épaules. (Grasset.) Il y a assez souvent des crampes, des fourmillements aux extrémités, des sensations de froid.

Mais ici, ce sont les troubles psychiques qui tiennent la place la plus importante. Pour s'en former une juste idée, il est bon de se rappeler quelques notions générales sur la nature de l'homme.

« Considéré sous le triple point de vue de l'hygiène, de la morale et de la religion, dit un auteur, l'homme

a des besoins à satisfaire el des devoirs à remplir ; aussi a-t-il reçu en partage la sensibilité, l'intelligence et la liberté, facultés précieuses qui l'avertissent de ses besoins, lui en montrent l'importance et le font recourir aux moyens qui doivent les contenir ou les satisfaire. Le savant auteur de la Législation primitive me paraît beaucoup trop flatter l'homme en le définissant : « Une intelligence servie par des organes. » Peintre sublime, mais infidèle, M. de Bonald s'est complu à représenter l'homme tel qu'il devrait être et non tel qu'il est. L'histoire de tous les temps ne nous montre, en effet, l'intelligence que comme une reine détrônée et devenue l'esclave des sens qu'elle était appelée à gouverner en souveraine... Pour tous les moralistes, l'homme est une intelligence unie à des organes, un animal doué de raison. Pour le philosophe chrétien, c'est une intelligence déchue luttant contre des organes... ou, si l'on aime mieux, c'est une lutte continuelle entre la chair et l'esprit. Cette lutte est toute la vie de l'homme, que l'Écriture appelle avec tant de raison un combat : Militia est vita hominis super terrain; magnifique pensée, rendue par un vers d'autant plus heureux qu'il nous montre en même temps la lutte glorieuse de l'homme contre ses passions et le prix réservé à ses généreux efforts :

La vie est un combat dont la palme est aux cieux.

(C. Delavigxe.)

« Les combats intérieurs de l'homme, cette lutte

— oïl —

incessante entre ses penchants et sa raison, ont conduit Pythagore et Platon à reconnaître dans notre âme deux parties : l'une forte et tranquille, assise dans la citadelle du cerveau comme dans un Olympe placé audessus des orages ; l'autre faible et farouche, agitée par les tempêtes des passions, et, comme la brute, se vautrant dans la fange des voluptés. » (Descuret.)

Cette division de la nature de l'homme en raisonnable et en irraisonnable a été suivie par saint Paul, par saint Augustin et plusieurs autres Pères de l'Église.

Au point de vue psychologique, on distingue trois facultés principales de l'àme : la sensibilité, l'intelligence et la volonté.

La Sensibilité est la faculté de sentir, c'est-à-dire la faculté d'éprouver du plaisir et de la douleur. C'est la faculté qui, dans chaque individu, entre la première -en exercice et qui survit à toutes les autres. L'enfant qui n'a encore ni intelligence ni volonté est déjà sensible à la douleur, comme il le fait voir par ses cris et par ses pleurs. Et quand, arrivé au terme de la vie, épuisé par l'âge et par la maladie , il n'aura plus qu'une ombre d'intelligence et de volonté, il sera encore sensible au bien-être et surtout à la souffrance.

On divise généralement la sensibilité, d'après la nature des faits qui agissent sur elle, en trois espèces : la sensibilité physique, la sensibilité intellectuelle, et la sensibilité morale.

1° La sensibilité physique comprend, avec les impressions sensibles de nos sens extérieurs, l'ouïe, la

vue, le lact, l'odorat et le goût, les plaisirs et les douleurs physiques qui en découlent, et qui sont causés par la satisfaction ou la contrariété des appétits ou des besoins de notre nature physique, tels que la faim, la soif, le sommeil, etc.

L'animal et l'enfant obéissent immédiatement à la stimulation du besoin ; l'homme, j'entends ici l'homme complet, n'agit et ne satisfait ce besoin qu'après avoir jugé s'il peut ou s'il doit le satisfaire. L'homme est donc conduit par deux guides, le besoin et la raison : l'un qui le sollicite et le presse, l'autre qui l'éclairé et le retient. (Descuret.)

2° La sensibilité intellectuelle comprend les joies intellectuelles ; les joies et les tristesses qui ont leur source dans la connaissance ou l'ignorance de la vérité, dans la vue du beau et du laid.

3° La sensibilité morale, qui comprend les sentiments qui ont leur source dans la connaissance du bien et du mal, dans nos actions bonnes ou mauvaises, dans le charme que produit le sentiment du devoir accompli ou dans les remords que produit le souvenir d'une faute commise.

A la sensibilité se rapportent nos appétits, nos inclinations, nos passions.

Bossuet et la plupart des moralistes chrétiens définissent les passions « des mouvements de l'àme, qui, touchée du plaisir ou de la douleur ressentie ou imaginée dans un objet, le poursuit ou s'en éloigne avec vivacité ». Aussi pense-t-il avec saint Augustin et le P. Senault que toutes les passions peuvent se réduire

à une seule qui est l'amour. Ainsi la haine qu'on a pour quelque objet ne vient que de l'amour qu'on a pour un autre ; le désir n'est qu'un amour qui s'étend au bien qu'il n'a pas, comme la joie est un amour qui s'attache au bien qu'il a ; l'audace est un amour qui entreprend ce qu'il y a de plus7 difficile pour posséder l'objet aimé ; l'espérance esi un amour qui se flatte de le posséder ; et le désespoir est un amour désolé de s'en voir privé à jamais/La colère est un amour irrité de ce qu'on veut lui ôter son bien et qui s'efforce de le défendre, etc.. Enfin ôtez l'amour, il n'y a plus de passions, et posez l'amour, vous les faites naître toutes. (Bosslet. ) D'après Descuret, quatre passions semblent se partager la vie de l'homme : la gourmandise dans l'enfance, l'amour dans la jeunesse, l'ambition dans l'âge mûr, et l'avarice dans la vieillesse. Ce qui a fait dire à Boileau :

Le temps, qui change tout, chauge aussi nos humeurs; Chaque âge a ses plaisirs, son esprit et ses mœurs.

Les passions ne se développent pas toujours avec violence et rapidité. Aussi les Grecs exprimaient par le mot ava?it-passio/t l'état moral dans lequel le désir sollicite doucement l'âme dont il cherche à se rendre maître. C'est le moment où la raison peut et doit examiner attentivement si ce désir est louable ou non, et s'il n'y a pas plus d'avantage à le chasser qu'à le satisfaire.

Quelque mouvement de vaine gloire, d'égoïsme ou

de volupté est-il parvenu à agiter notre âme, si elle s'y arrête avec complaisance tout en le reconnaissant vicieux ; si elle s'y abandonne avec réflexion et volonté, la passion déjà formée augmente subitement d'énergie et ne tarde pas à nous pousser à des actes nuisibles et criminels.

Mais la passion devient plus insatiable, plus tyrannique à mesure qu'elle s'exerce : l'habitude la convertit bientôt en un besoin impérieux, et l'homme, véritable esclave, n'a plus pour guide qu'une raison faussée et corrompue qui lui cache et parvient même à lui faire aimer sa dégoûtante servitude. Dans ces trois périodes de développement qui souvent se confondent, on peut remarquer que les passions nous sollicitent d'une manière différente : dans la première, elles demandent ; dans la seconde, elles exigent; dans la troisième, elles contraignent.

C'est encore à la sensibilité que se rattache ce besoin d'émotions violentes qui envahit les peuples saturés de jouissances et blasés sur tous les plaisirs. Pour émouvoir les voluptueux Romains, il ne fallait rien moins que les sanglants combats de plusieurs centaines de gladiateurs entre eux ou contre des lions, des ours, des tigres et des panthères. Et de nos jours, ne voyons-nous pas des villes du midi de la France réclamer à grands cris et presque s'insurger pour conserver des courses de taureaux, tristes restes des jeux du paganisme, et repaître leurs yeux du dégoûtant spectacle de chevaux éventrés et des pauvres animaux lardés de coups d'épées? On le sait, l'enthou-

siasme n'a plus de bornes, quand le taureau a transpercé de ses cornes le toréador et l'a étendu sanglant sur l'arène. C'est ce besoin d'émotions violentes qui engage certains touristes à gravir les pics les plus élevés et à franchir les précipices les plus dangereux, où souvent ils trouvent la mort. C'est le besoin d'émotions violentes qui porte le petit bourgeois à entrer dans une ménagerie dans l'espoir inavoué de voir un jour ou l'autre quelque fauve dévorer son dompteur. Aussi un moraliste judicieux, M. de Levis, a-t-il remarqué que de tous les besoins factices le plus dangereux est celui des émotions.

Le cœur est le siège de la sensibilité et de nos affections. La joie le dilate, la douleur le resserre ; l'espoir le fait palpiter, le chagrin le consume. Le cœur est la source de toutes les plus nobles aspirations et de tous les grands dévouements qui honorent l'humanité. Le cœur apparaît à l'origine de notre existence; il est l'aurore de la vie ; à peine formé, il commence à battre, et chacun de ses battements mesure, comme l'aiguille de l'horloge, les moments fugitifs de notre frêle existence. Lorsque l'homme a parcouru le cycle de la vie, alors que le froid et l'insensibilité gagnent les autres membres, c'est le cœur qui livre le dernier combat contre la mort ; et lorsqu'il est vaincu et enchaîné, l'homme n'est plus qu'un cadavre. (Morkkk.)

L'ivu i.i.h;i:n<:k, le plus noble apanage de l'homme, est la faculté de connaître ce qui existe au dehors ou au- dedans de lui. Par les sens, nous connaissons le

monde extérieur ; par la conscience, nous connaissons les phénomènes psychologiques ; l'âme se connaît ellemême dans ses pensées, ses modifications, ses actes, et alors on appelle quelquefois la conscience sens intime : enfin c'est par la raison que nous atteignons les notions universelles, les vérités générales, l'absolu.

A l'intelligence se rattachent : la mémoire, qui conserve les connaissances acquises ; X imagination, qui représente sous une forme sensible les objets qui n'affectent pas actuellement les sens ; X attention, qui est une application de l'esprit à un objet pour le mieux connaître ; le raisonnement, le jugement, etc.

La Volonté est la puissance de l'âme par laquelle elle se détermine d'elle-même à rechercher ce qui lui convient et à agir d'une certaine manière, à faire une action ou à ne la pas faire ; ou, en d'autres termes, c'est la faculté de se diriger avec réflexion vers un but. (Berthaud.)

Quoique complètement distinctes, la sensibilité, l'intelligence et la volonté ne sont pas séparées ou isolées ; elles ne constituent pas dans l'âme trois parties différentes, car l'âme n'est pas composée de parties. « Toutes les facultés ne sont au fond que la même âme qui reçoit divers noms à cause de ses diverses opérations. » (Bossuet.) L'âme humaine est toujours simple, toujours une. C'est la même âme qui est sensible, intelligente et libre. C'est toujours le même moi qui sent, qui pense, qui veut. Ces facultés se combinent, se pénètrent et s'entremêlent sans se confondre,

et cela dans le même instant et dans le même fait. (Bénard.) « Elles se tiennent toutes, dit Malebranche, et souvent sont tellement subordonnées qu'il est impossible d'en bien expliquer quelqu'une sans dire quelque chose des autres. » (Berthaud.)

Pour maintenir Tordre et l'harmonie entre ces facultés, la volonté devrait se laisser diriger par l'intelligence et maintenir les appétits sensitifs dans de justes bornes. Malheureusement il n'en est pas toujours ainsi. Autant, en certaines circonstances, l'intelligence est vive, claire et ferme, autant la volonté est faible, incertaine et chancelante. Cette opposition entre les lumières de l'intelligence et les décisions de la volonté n'avait pas échappé aux païens, et Ovide mettait dans la bouche de Médée, la magicienne, ce vers si souvent cité :

Video meliora proboque,

Détériora sequor.

« Je vois le bien, je l'approuve, et je fais le mal. » — « Je ne fais pas le bien que je veux, s'écriait saint Paul, et je fais le mal que je ne veux pas et que je condamne. Je me plais dans la loi de Dieu, selon l'homme intérieur, mais je sens dans les membres de mon corps une autre loi qui combat contre la loi de mon esprit... Malheureux homme que je suis! qui me délivrera de ce corps de mort? »

C'est que, selon l'expression de Bossuet : « L'homme n'est plus qu'un reste de lui-même; une ombre de

ce qu'il était dans son origine ; un édifice ruiné qui dans ses masures renversées conserve encore quelque chose de la beauté, de la grandeur de sa première forme. 11 est tombé en ruines par sa volonté dépravée, mais qu'on remue ces ruines, on trouvera dans les restes de ce bâtiment renversé, et les traces des fondations, et l'idée du premier dessin, et les marques de l'architecte. »

Mais s'il y a tant de misères dans l'homme qui apparaît sain de corps et d'esprit, que sera-ce de celui dont toute l'économie est bouleversée par la maladie ? Or, l'hystérie porte le trouble dans les facultés de l'âme, en dominant et en exagérant la sensibilité, c'est-à-dire le goût des satisfactions sensibles. La sensibilité sollicite la volonté de se prêter à ses désirs, et la volonté, séduite par l'appât des plaisirs, influe à son tour sur l'intelligence. Lorsque l'intelligence seule dispute au sentiment une détermination de la volonté, elle est vaincue d'avance. Elle est même tellement subordonnée au sentiment, que celui-ci peut presque toujours compter sur sa simplicité, sur son empressement à lui fournir des excuses, des raisons, des théories de complaisance. Grâce à elle, l'égoïsme, la dureté, la faiblesse, la paresse, les défauts et les vices de toute sorte se justifient ingénieusement... Mais si le sentiment exige volontiers en sa faveur la collaboration de l'intelligence, il est sourd à sa voix lorsqu'elle lui est contraire. Les meilleures raisons n'arrêteront pas un homme que la passion emporte. Celui qui souffre dans un état social où il ne trouve point le

bien-être qu'il désire, que ce soit sa faute ou non, pourra se laisser séduire par de fausses doctrines qui flatteront son mécontentement et ses rancunes. Les plus claires, les plus irréfutables démonstrations de la science économique ne l'effleureront pas. Mais qu'il devienne subitement intéressé au maintien d'un ordre social qui le révoltait tout à l'heure, sa complaisante intelligence saura bientôt lui en démontrer la justice. iMahtin. N'est-ce pas ce que nous voyons tous les jours ?

Toutefois si l'intelligence prête son concours aux actes commandés par la volonté, elle n'est cependant pas aveuglée, et, la plupart du temps, elle continue à voir les choses telles qu'elles sont. « Les facultés intellectuelles sont ordinairement intactes chez l'hystérique, surtout au premier degré... Le niveau en est plus ou moins élevé, mais, au demeurant, la compréhension, le discernement, sont là ce qu'ils sont chez les femmes bien portantes. Il n'est pas rare de voir, pendant certaines crises, la mémoire devenir plus vive, la parole plus facile, l'éloculion plus brillante, l'intelligence plus pénétrante. Elle est capable de s'élever aux sommets de l'art et de la poésie. Mais ces facultés sont mal équilibrées, elles manquent de frein, le jugement fait défaut.

Ce sont les modifications des facultés effectives qui occupent ici la principale place et dont le trouble se fait le plus vite apercevoir. Le caractère surtout est plus ou moins altéré. Qui ne sait combien les hystériques sont changeantes dans leurs sentiments : tantôt

en proie à une mélancolie qui leur fait verser des larmes amères et les fait éclater en reproches et en lamentations, tantôt prises d'accès de folle gaieté, le tout sans aucun motif qui puisse légitimer ces saillies aux yeux de la raison.

Voici le portrait d'une hystérique, d'après Legrand du Saulle : « C'est, dit-il, avant tout et par-dessus tout une excentrique. Or, la femme excentrique vit à l'étroit dans le monde des réalités correctes. Extrême en tout, exagérant tout sans motif, elle recherche volontiers les paradoxes, les doctrines malsaines et les théories risquées. Elle perçoit rapidement, a une certaine imagination, s'exprime avec facilité et ne manque pas, au besoin, de dispositions littéraires, poétiques ou artistiques. Presque toujours elle se plaint d'être méconnue dans son milieu social, de passer pour une originale, de n'être pas exactement appréciée. Mais ses dehors, plus ou moins brillants, sont sans valeur aucune ; son activité est mal coordonnée; son attention peut difficilement être fixée sur un objet sérieux ; son travail n'est ni régulier ni soutenu ; ses connaissances sont purement superficielles, et ses entreprises, modifiées aussitôt que commencées, ne peuvent jamais aboutir; ses lettres sont verbeuses et diffuses; elles renferment, la plupart du temps, des phrases sonores .et des épithètes retentissantes ; les digressions y abondent, ainsi que les mots soulignés ou écrits en gros caractères. »

Chaque excentrique a une dominante : celle-ci est orgueilleuse, celle-là jalouse ; cette autre hypocon-

driaque, mystique, fourbe ou essentiellement malhonnête, et capable de bien des choses.

L'hystérique est en général égoïste, fort préoccupée d'elle-même, désireuse d'attirer sur elle et sur ses faits et gestes l'attention de ceux qui l'entourent. Elle est d'une remarquable versatilité dans ses idées et ses sentiments, passant, d'un jour à l'autre, d'une heure ou d'une minute à l'autre, avec une incroyable rapidité, de la plus sombre tristesse à la joie la plus exubérante : « Elle se comporte, dit le Dr Richet, comme ces enfants que l'on fait rire aux éclats, alors qu'ils ont encore sur les joues les larmes qu'ils viennent de répandre. » Aussi Sydenham a pu dire avec justesse que « ce qu'il y a de plus constant chez les hystériques, c'est leur inconstance. Incapables d'une attention longtemps soutenue, elles manquent de suite dans les idées. Leur volonté est indécise, capricieuse et fantasque. » — « Hier, dit Huchard, elles étaient enjouées, aimables, gracieuses; aujourd'hui, elles sont de mauvaise humeur, irascibles et susceptibles, se fâchant de tout et de rien, indociles par système, taquines de partis pris, maussades par caprices ; mécontentes de leur sort, rien ne les intéresse, elles s'ennuient de tout. Elles éprouvent une antipathie très grande contre une personne qu'hier elles aimaient et estimaient, ou au contraire témoignent une sympathie incompréhensible à telle autre. Aussi poursuivent-elles de leur haine certaines personnes avec autant d'acharnement qu'elles avaient autrefois de persistance à les entourer d'affection. »

« Le caractère des hystériques, dit Briquet, présente quelque chose de spécial. Les six septièmes des femmes hystériques que j'ai observées étaient d'un caractère vif, elles étaient vives dans leurs mouvements ; un septième seulement se composait de personnes d'un aspect calme, ayant de la tenue dans les allures.

« On peut distinguer en trois classes la manière de sentir des femmes hystériques. La plus grande partie d'entre elles sont douées d'une extrême susceptibilité, s'offensant de tout, se piquant pour des riens, tout leur portant ombrage ; le reste se compose, à peu près en parties égales, de femmes emportées, violentes, intraitables, et de sujets doux, sensibles, de véritables souffre-douleur. Tels sont les traits moraux que présentent les hystériques ; ils ne sont pas nombreux, mais ils sont constants : ils portent sur les qualités affectives, et nullement sur les intellectuelles. »

Sans pouvoir en expliquer la cause, elles sont par moments d'une irritabilité extrême : tout les agace, tout les ennuie, tout leur déplaît, tout les impressionne ; elles éprouvent un continuel besoin de quereller, de chicaner, qui rend souvent la vie difficile à ceux qui vivent dans leur société habituelle : elles sont à charge à elles-mêmes et aux autres, ce qui parfois fait dire à leurs femmes de chambre : « Madame n'est pas commode aujourd'hui, elle a ses nerfs. »

Au demeurant, ces troubles tirent rarement à conséquence. Il s'agit de ce qu'on est convenu d'appeler une femme nerveuse, un esprit mal équilibré. Désa-

gréables surtout à ceux qui les entourent, ces malades, car ce sont bien déjà des malades, connaissent parfaitement la portée de leurs actes ; elles doivent donc porter la responsabilité pleine et entière de leurs faits et gestes, des actes délictueux qu'elles sont exposées à commettre, parce que chez elles il n'existe qu'un état de nervosisme modérément prononcé qui n'entrave en rien l'exercice de la liberté morale. Leur intelligence, complètement intacte, peut apprécier avec justesse la portée, la gravité, les conséquences de l'acte commis. D'autre part, les facultés affectives ne sont pas ici tellement troublées qu'il existe de ces impulsions irrésistibles qui, en provoquant des actes automatiques, comme aux degrés les plus prononcés de la névrose, atténuent ou même suppriment la culpabilité. La distinction n'est pas toujours facile, et les simulations sont fréquentes.

Emilie V... est âgée de vingt-quatre ans et habite chez ses parents. Atteinte d'hystérie, facilement impressionnable et irritable, elle s'excite et s'exalte à la moindre contrariété, est prise d'étouffements, de constrictions à la gorge, de pleurs immodérés et d'attaques convulsives. En toute chose, elle manque de sangfroid et de pondération, elle s'enthousiasme ou se désole. Elle a un sommeil souvent troublé, est sujette à des frayeurs, rêve, parle haut ou crie. Tout cet ensemble de phénomènes nerveux est compatible avec la raison, la liberté morale et la responsabilité. Emilie V... est atteinte d'une affection hystérique de faible intensité : elle est intelligente, elle n'est point aliénée :

elle est donc responsable de ses actes. (Legraxd di Saulle.)

Cet état habituel de surexcitation et ce caractère difficile et fantasque des hystériques au premier degré et dans leur état normal proviennent le plus souvent d'une mauvaise éducation. Ou on les a traitées avec trop de sévérité et on a aigri leur caractère, en les maltraitant et en les frappant ; ou, ce qui est beaucoup plus fréquent, on s'est montré trop indulgent pour leurs défauts, on a cédé à tous leurs caprices, elles se sont accoutumées à suivre sans réflexion la première impulsion venue, et plus tard elles ne peuvent plus supporter, sans s'irriter, la moindre contradiction. Nous verrons comment on peut réparer, jusqu'à un certain point, cette éducation déplorable. Disons dès maintenant avec le D1 Tardieu : « On ne saurait trop le répéter, c'est dans la mauvaise direction des goûts et des sentiments de leur enfance et de leur jeunesse que les femmes puisent cette funeste exaltation nerveuse qui dégénère si facilement en une véritable perversion morbide de la sensibilité et en une aiïection hystérique. »

Page 1