L HYSTÉRIQUE EX ÉTAT DE CRISES LÉGÈRES OU SAXS CONVULSIONS
Au deuxième degré, tous les symptômes que nous venons de décrire s'accentuent d'une manière sensible;
les troubles physiques ou psychiques sont de plus en plus marqués, et on peut dire qu'ils varient jusqu'à l'infini : depuis la simple agitation jusqu'à la perte du sentiment et à l'évanouissement. A la suite d'une indisposition quelconque, d'une contrariété, d'une inquiétude, d'un changement de température, parfois par un temps d'orage, le plus souvent sans cause appréciable, l'hystérique éprouve un besoin de s'étendre, de s'étirer, de marcher, de changer de position ; elle ressent tantôt une chaleur brûlante ou un froid glacial aux mains, tantôt des frissons vagues, des battements de cœur et des spasmes. Elle a parfois des absences momentanées pendant lesquelles elle laisse tomber l'ouvrage ou l'objet qu'elle a à la main, et perd de vue, pour un court instant, ce qui se passe autour d'elle. Enfin, mais assez rarement et toujours sous le coup d'une émotion morale, elle éprouve subitement de la constriclion à la gorge, quelques vertiges et un peu de rougeur à la face : après quoi elle tombe sans connaissance, pâle, inanimée et sans mouvement ; les membres restent flasques et le pouls très faible. Après quelques minutes, la connaissance revient, sans troubles particuliers et sans convulsions.
s; pr> — Troubles, organiques-.
« Un des phénomènes les plus saisissants de l'hystérie dit Grasset, est certainement la perversion de la sensibilité, ou Xanalghic, comme disent les médecins.
L'immense majorité des hystériques ont tous un côté du- corps insensible. Généralement, c'est le côté gauche qui est sujet à cette insensibilité, rarement le droit. On peut, sans provoquer la plus légère souffrance, enfoncer des aiguilles dans les chairs, au front, aux bras, aux mains. Ces derniers organes peuvent même être transpercés de part en part sans que l'hystérique s'en ressente le moins du monde Une des femmes de la Salpêtrière s'est coupé le bout du sein par pure fantaisie, et sans éprouver la moindre douleur. Ce phénomène est d'autant plus remarquable qu'il appartient à l'état normal de l'hystérique, où la malade est complètement maîtresse d'elle-même. Ainsi donc une femme qui marche, agit, parle, se nourrit comme toute autre, peut cependant être contusionnée, blessée, sans rien éprouver qu'une sensation de résistance et de pression ; car elle a ce privilège que le tact subsiste sans la sensibilité à la douleur. La même main qui a le toucher assez délicat pour manier des aiguilles peut être brûlée sans qu'aucune sensation désagréable se reflète sur le visage de l'hystérique. » (P. Habîi.)
« Dans tous les cas d'hystérie, dit Gendren, depuis le début de la maladie jusqu'à la terminaison, il existe un état d'insensibilité générale ou partielle. Au plus léger degré, l'insensibilité n'occupe que certaines régions de la peau ; au plus haut degré, elle occupe toute la surface tégumentaire et celles des membranes muqueuses accessibles à nos moyens d'investigation. »
C'est ce qu'affirme aussi le Dr Grasset. « A un degré plus avancé, dit-il, non seulement la peau, mais les
muqueuses et même les muscles sont frappés. Les membres sont insensibles dans toute leur épaisseur. » Bien mieux, la circulation du sang se fait si mal dans ces points absolument insensibles, que, lorsqu'on les blesse, il n'en sort pas une goutte de sang. Et ce qu'il y a de plus singulier, c'est que, très souvent, la malade ne se doute pas elle-même de cet état d'insensibilité.
Briquet raconte l'histoire d'une hystérique qui avait perdu l'ouïe et la vue du côté gauche ; elle n'avait plus ni odorat ni goût ; elle ne distinguait pas la saveur des aliments qu'elle prenait. Son insensibilité était si profonde, qu'en lui bandant les yeux on pouvait l'enlever de son lit, la déposer presque nue sur le carreau, puis la replacer sur son lit, sans qu'elle eût la moindre idée de ce qui s'était passé. Elle comparait la sensation qu'elle éprouvait ordinairement à ce que devait éprouver une personne suspendue en l'air par un ballon. (Legrand dl" Saille.)
Quelquefois le corps entier est insensible. Le Dr Regnard a vu une jeune fille de dix-neuf ans qui, dans un moment de chagrin, avait réussi à se jeter d'un quatrième étage : elle se cassa les deux cuisses. Pendant qu'on la transportait à l'infirmerie, elle riait sur le brancard et s'amusait elle-même à déplacer les fragments osseux brisés. (Moreau.)
Il y en a qui ne sont insensibles qu'au froid et à la chaleur. Ces malades perçoivent les contacts ; ils souffrent quand on les pince ou quand on les pique, mais on peut les brûler profondément sans qu'ils en aient conscience ; ils ne sentent pas les excitalions thermi-
ques. Voici un jeune homme hystérique : on peut plonger son pied gauche dans de l'eau glacée ou dans de l'eau très chaude sans qu'il en soit impressionné.
« Quoique l'insensibilité soit un symptôme très fréquent de l'hystérie, dit le Dr Pitres, ce n'est pas un symptôme constant. Elle existe dans la plupart des cas (95 sur 100), mais non dans tous. Elle peut faire complètement défaut chez quelques malades atteints d'accidents hystériques non douteux. »
Toute perturbation vive de l'économie peut être la cause occasionnelle de l'apparition 'de l'insensibilité. Une jeune fille devint tout à coup insensible d'une partie du corps en apprenant la mort de sa mère. En revanche, nous savons que l'insensibilité n'est pas un symptôme fixe et immuable. L'insensibilité suit quelquefois d'une manière très régulière les diverses phases de la maladie ; elle s'étend quand les autres accidents s'aggravent ; elle s'atténue et disparait quand ils s'apaisent.
« Alix S... est entrée pour la première fois à l'hôpital en 1881, à la suite d'une tentative de suicide. Elle n'avait alors qu'une plaque d'insensibilité sur la joue gauche, plaque qui avait complètement disparu quand elle sortit du service. Pendant les années 1883 et 1884, son existence fut traversée par des épreuves cruelles. Elle eut des chagrins et des soucis de toutes sortes. Les attaques convulsives devinrent très fréquentes, et la plaque d'insensibilité de la joue s'étendit à tout le côté gauche du corps. En 1885, son sort s'améliora, les accidents hystériques s'atténuèrent, l'in-
sensibilité disparut même tout ù fait. Il y a quelques mois, à la suite de nouveaux chagrins, Alix S... a eu quelques attaques convulsives violentes, et, en explorant la sensibilité cutanée, nous avons constaté un large état d'insensibilité occupant tout le membre supérieur gauche. Enfin, ces jours-ci (1891), elle est venue ce matin nous consulter pour un léger mal de gorge ; nous avons examiné la sensibilité, et nous n'avons plus trouvé trace d'insensibilité. » (Pitres )
« Cette insensibilité, dit Briquet, peut ne durer que quelques mois et se dissiper, soit d'elle-même, soit sous l'influence d'un traitement général. D'autres fois, elle peut durer des années sans aucune modification, el ee qu'il y a de plus curieux, c'est que, même dans ce cas, on peut souvent la faire cesser presque instantanément sous l'influence de stimulants spéciaux appliqués à la peau. Enfin, de quelque manière que les choses se passent, il est extrêmement rare que celle insensibilité ne finisse pas par se dissiper, car on en trouve rarement des traces chez les femmes âgées, autrefois prises d'hystérie. »
Le phénomène de l'insensibilité générale ou partielle, quoique très fréquent chez les hystériques, a donné lieu dans les temps anciens aux plus déplorables erreurs. Jusqu'à la fin du siècle dernier, on a confondu la grande hystérie, ou l'hystérie épileptiforme, swee l'épilepsie. Or, on avait jadis sur l'épilepsie les idées les plus singulières et les plus erronées. Les anciens la regardaient comme un mal entraordinaire et qui n'avait rien de naturel, comme une marque de
la colère du ciel. Aussi l'appelait-on : haut mal, mal caduc, mal sacré, mal divin, mal de Saint-Jean. « L'esprit humain est ainsi fait, dit Pitres, que Tinconnu le trouble et l'irrite. 11 veut connaître le pourquoi et le comment des phénomènes qu'il constate. L'incertitude prolongée l'impatiente, et s'il ne parvient pas assez tôt à découvrir des lois qui le fixent, il abandonne les voies scientifiques et tombe dans les interprétations mystiques ou dans le scepticisme systématique. C'est ce qui est arrivé autrefois.
« Gomme on ne comprenait pas ces symptômes étranges, apparaissant brusquement, jetant les perturbations les plus profondes dans les fonctions motrices, sensitivesou psychiques, et guérissant tout à coup sans laisser de traces, on s'imagina alors que l'intervention directe du diable pourrait bien en être la cause, et, pendant tout le moyen âge, l'hystérie fut considérée comme' une maladie d'origine surnaturelle, et l'insensibilité comme la marque infaillible de la possession diabolique. A celte époque, et sous l'influence de ces doctrines, l'hystérie conduisait tout droit au bûcher.
« Autrefois, lorsqu'une personne était accusée du crime de sorcellerie, les magistrats chargés de l'instruction commençaient par accumuler les preuves morales de la possession démoniaque ; ils interrogeaient le prévenu sur sa famille, sur son passé. Ils s'efforçaient par tous les moyens possibles de lui faire avouer les rapports avec Satan. Enfin, avant de prononcer leur sentence, ils procédaient à la recherche de la marque des sorciers. On désignait alors sous le nom
Je la marque des sorciers, ou de stigmata diaboli,
des parties du corps au niveau desquelles la sensibilité était abolie ou tellement émoussée qu'on y pouvait enfoncer des épingles sans que le sujet en ressentit aucune douleur.
« Dans l'intervalle des attaques, Albertine M... jouit en apparence d'une bonne santé. Elle présente cependant quelques troubles permanents qui suffiraient à démontrer, en dehors de toute autre manifestation, que c'est une hystérique : elle est à demi sensible et à demi paralysée du côté gauche. L'insensibilité porte à la fois sur la sensibilité générale et sur les sens spéciaux : la paralysie est surtout marquée au membre supérieur gauche, dont la force est moitié moins grande que celle du membre supérieur droit.
« On trouve sur Albertine toutes les formes des zones hystérogénes. Sous les seins, elle présente deux zones spasmogènes dont la pression détermine l'attaque convulsive. Au niveau des creux du jarret et des plis du coude, aussi bien à droite qu'à gauche, existent des zones hypnogènes dont la pression provoque le sommeil hypnotique. Enfin l'ovaire gauche joue le rôle de zone f rénal rice : sa pression arrête l'attaque convulsive au milieu même de son évolution et elle dissipe le sommeil hypnotique provoqué, à quelque phase qu'il se trouve. Tels sont les phénomènes permanents qui s'observent chez Albertine. Leur ensemble est plus que suffisant pour constater le sigillum hysteriœ, qu'on aurait probablement interprété autrefois comme le sigillum diaboli, et dont la simple con-
statation aurait pu faire passer Albertine en jugement et la faire condamner au bûcher pour le crime de sorcelerie et de commerce illicite avec le diable. » (Pitres.)
« Les démonologistes et les magistrats attachaient une grande importance à la constatation de ces régions insensibles. « Je crois, dit Pierre deLancre, conseil- « 1er au Parlement de Bordeaux, que la marque que « Satan imprime à ses suppôts est de grande considé- « ration pour le jugement du crime de sorcellerie. » Les médecins partageaient sur ce point les erreurs et les superstitions de l'époque ; ils s'employaient même de leur mieux à la propager. Dans une brochure publiée au commencement du xvne siècle, Jacques Fontaine, conseiller et médecin ordinaire du Roi et premier professeur en son Université de Bourbon, en la ville d'Aix, cherche à démontrer que « le maling esprit marque « tous les sorciers et que nul n'est marqué des mar- « ques qu'on trouve ordinairement, sans consente- « ment. Les marques, dit-il, sont les preuves les plus « assurées de sorcellerie, comme immuables et qui ne « sont subjectes au soupçon de fausseté ». En homme habitué aux difficultés du diagnostic, il ajoute : « La « paralysie et la ladrerie rendent les parties du corps « insensibles, mais si l'on vient à piquer ces parties, « il s'en écoule du sang, tandis que, quand on pique « les marques, elles ne rendent aucune humeur. »
« Depuis que la critique historique et les progrès de la science sont parvenus à démontrer que la plupart des prétendues sorcières du moyen âge n'étaient que de vulgaires hystériques, on comprend très bien
comment l'insensibilité cutanée était si fréquente chez les personnes accusées du crime de sorcellerie. Mais ce qui doit rester pour nous un sujet d'étonnement et d'humiliation, c'est que, pendant plusieurs siècles, les médecins aient ignoré l'existence ou méconnu la valeur, au point de vue médical, d'un symptôme banal, vulgaire, facile à observer, et que, par le fait de leur ignorance, ils soient devenus les propagateurs de superstitions absurdes et les complices de cruautés abominables. »
Nous aurions bien quelques observations à faire sur ce passage du D1 Pitres ; nous nous contenterons d'une simple remarque : c'est que, de son propre aveu, ce n'est pas l'Église qu'il faut accuser de ces cruautés, comme on ne le fait que trop souvent, mais les magistrats civils, qui cependant ne condamnaient les accusés qu'après de longues et minutieuses informations, et sur les témoignages et les affirmations réitérées des médecins les plus célèbres et réputés les plus savants de leur temps.
Cote à côte avec l'insensibilité, se voit parfois une sensibilité plus ou moins intense, depuis une simple impression douloureuse à certains moments, notamment en temps d'orage, jusqu'à l'intolérance de toute pression du doigt. Si dans le premier cas aucune excitation, si violente qu'elle soit, ne peut faire souffrir l'hystérique, dans le second, toute excitation, si légère soit-elle, donne lieu à des souffrances plus ou moins vives. « 11 est peu d'hystériques qui ne signalent, parmi les symptômes les plus pénibles de leur maladie, des
douleurs sourdes ou lancinantes, superficielles ou profondes, siégeant sur les différentes parties du corps, sur la tête, la colonne vertébrale, les membres, l'abdomen, les entrailles. Les souffrances déterminées par cette extrême sensibilité sont très variables. Tantôt ce sont des sensations pénibles et sourdes de construction profonde, de courbature, de brisement, tantôt des douleurs lancinantes ou térébrantes d'une violence excessive. » (Pitres.) — « D'autres fois, la patiente éprouve par tout le corps la sensation de brûlure, ou de piqûre, et sa situation peut être des plus pénibles. On voit de ces malheureuses qui ne peuvent se servir de leurs mains, ni marcher, ni s'asseoir, ni se coucher, sans éprouver d'horribles souffrances. Parfois les sens se mettent de la partie : l'œil ne peut supporter la lumière ; le moindre son excite péniblement l'ouïe ; les odeurs impressionnent désagréablement l'odorat. » (Legrand du Saulle. Il y a des malades qui ne peuvent toucher certains métaux sans éprouver une commotion violente et une très vive souffrance. Quelquefois celte sensibilité excessive est circonscrite à certains points, tandis que l'insensibilité se trouve sur d'autres points, ou bien les deux phénomènes alternent dans la même région.
« En général, ces douleurs sont modérées quand les organes sont en repos, et même elles s'apaisent complètement pendant la nuit... Elles sont souvent très instables. D'un instant à l'autre elles peuvent se déplacer ou se dissiper, sans cause connue ou sous l'influence des causes les plus banales. Mais dans d'autres
cas, elles ont une désespérante fixité et restent immuables pendant des semaines, des mois ou des années, quels que soient les traitements dirigés contre elles. » (Pitres.)
Dans ces circonstances, les sens peuvent acquérir une finesse extraordinaire. Certains malades peuvent lire ayant les paupières abaissées ; d'autres distinguent, à une grande distance, des sons et des bruits qu'à l'état normal on serait incapable de percevoir. Braid a constaté que, dans une personne hypnotisée, la puissance auditive était à peu près douze fois ce qu'elle est à l'état normal : au lieu de n'entendre le tic-tac d'une montre qu'à une distance de 3 pieds, elle l'entendait même à une distance de 3o pieds. L'odorat s'exalte aussi tellement que, dans un cas, Braid s'est assuré que l'odeur d'une rose était sentie à une distance de 46 pieds.
Les impressions du loucher sont parfois exagérées d'une manière extraordinaire, et pourtant, de cette extrême irritabilité des sens, le patient peut tomber tout d'un coup dans un état de rigidité musculaire, avec une torpeur si grande qu'il n'entend plus le bruit le plus intense, qu'il ne sent plus les odeurs les plus vives, ni le froid, ni la chaleur.
Cette extrême sensibilité des organes peut rendre très douloureux l'exercice des sens. « Il n'est pas de praticien, dit Abadie, qui n'ait eu à soigner des femmes se plaignant de ne pouvoir fixer un objet pendant quelques instants sans éprouver de violents maux de tête, qui s'exaspèrent à la moindre lecture.
D'autres fois, on constate une diminution de la vue qui fait disparaître certaines couleurs, ou ne laisse plus voir les objets que sous une forme noirâtre. L'hystérique peut même être frappée de cette espèce de cécité qu'on appelle amaurose, qui ne provient point d'une lésion organique, mais du défaut de fonctionnement de l'appareil nerveux, survenant subitement et disparaissant de même. »
La plupart des auteurs signalent aussi les douleurs dans les jointures qui, d'après eux, seraient très fréquentes, surtout au genou. « Je n'hésite pas à déclarer, dit Brodie, que, dans les classes élevées de la société, quatre cinquièmes des femmes qui se plaignent d'affections articulaires sont des hystériques. » Cette opinion est également soutenue par Paget.
Les différents mouvements du corps et des membres peuvent être altérés des façons les plus diverses. Quelquefois l'organisme est agité par une trépidation continue ; dans d'autres occasions, une paralysie opiniâtre soustrait les membres à l'action libre de la volonté. Un jour, une femme se réveille paralysée de tout un côté du corps, quelquefois d'un membre seulement, quelquefois des deux jambes. Tout mouvement lui est impossible. Les muscles sont flasques, la malade ne souffre pas. Un autre jour, subitement encore, elle s'aperçoit que tout est fini ; la guérison est complète. La maladie aura duré de quelques heures à des années. (Moreau.)
§ II. — Troubles psychiques.
Si des troubles organiques on passe aux troubles psychiques, on reconnaît de suite que ces derniers ne sont ni moins nombreux ni moins variés. Ils peuvent être plus ou moins intenses, plus ou moins durables, et arriver jusqu'à une vraie folie, passant par tous les degrés, depuis les simples manies, les vains caprices et les fantaisies bizarres jusqu'aux plus extrêmes désordres et au déchaînement des passions les plus violentes.
« 11 faut, dit Charcot, prendre l'hystérie pour ce qu'elle est, c'est-à-dire pour une maladie psychique par excellence. » Dans ces conditions, on comprend qu'il doive forcément exister un état mental hystérique, faisant partie, à l'instar des symptômes permanents, du fond commun de la névrose. (Gilles de la Tourette.)
Or, un des premiers besoins de l'hystérique, même dans son état normal, dans l'état de calme, c'est de se faire remarquer, d'attirer l'attention, de poser, d'inspirer de l'élonnement ou de la pitié. De là une tendance extrême à la simulation et aux exagérations les plus extraordinaires, et, dans les moments de crises, ces fâcheuses dispositions se montrent encore bien davantage. (Grasset.)
« Parmi les traits du caractère hystérique, dit à son tour Legrand du Saulle, celui qui donne naissance à des actes insolites de la part de ces malades
est leur invincible besoin d'attirer l'attention et de faire parler d'elles. Elles y réussissent le plus souvent par des mensonges et des supercheries variées; elles simulent des maladies, des blessures reçues, des tentatives de violence exercées sur elles par des inconnus : elles iront jusqu'à se faire des mutilations réelles. Parfois, elles s'efforceront, à l'aide de simulations, de tirer vengeance de personnes qu'elles auront prises en haine, et elles accuseront formellement quelqu'un. Le plus souvent, leurs fausses déclarations n'ont rien de précis ni de personnel, elles n'obéissent dans ces cas qu'à leur perversion maladive. Leur esprit malicieux s'exercera par des mystifications, des supercheries de tout genre. Ces grandes comédiennes sans le savoir veulent à tout prix dramatiser la banalité de leur existence, accidenter le terre à terre de leur train journalier, et, suivant le milieu social qu'elles occupent, suivant le degré d'imagination et d'instruction qu'elles possèdent, elles déploient une habileté plus ou moins grande à machiner leurs tromperies, à ourdir une trame malicieuse. Telle ouvrière ou telle bourgeoise se contentera modestement de mystifier son entourage, mari, parents, médecin ; telle autre n'aspirera qu'à exciter la commisération de ses voisins, de sa maison, de son quartier ; telle religieuse voudra être le point de mire des préoecupatkms de la communauté ; telle malade d'hôpital cherchera à concentrer sur elle l'attention du chef de service et des élèves. Il est enfin telle hystérique, à hautes visées, dont l'ambition déréglée ne sera pas satisfaite à moins d'avoir ému l'opinion
publique : il lui faudra la réclame passionnée de la presse et le grand jour de la cour d'assises. »
« L'état mental des hystériques femmes, en dehors des travaux de l'école de la Salpêtrière, dit le Dr Gilles de La Tourette, a été aussi étudié particulièrement, depuis longtemps déjà, par Morel, Tardieu, Moreau de Tours, Lasègue et Legrand du Saulle. En 1882. Huchanl a apporté dans cette question l'appoint de ses observations personnelles. D'après ces auteurs, la femme hystérique présente un type extraordinairement complexe, d'une nature particulière, versatile à l'excès, remarquable par son esprit de duplicité, de mensonge, de simulation. Nature essentiellement perverse, l'hystérique ne cherche qu'à tromper ceux qui l'entourent, de même qu'elle a des impulsions qui la poussent à voler, à accuser sans cause, à incendier sans raison. » — « Un trait commun les caractérise, disait Tardieu, c'est la simulation instinctive, le besoin invétéré et incessant de mentir, sans intérêt, sans objet, uniquement pour mentir, et cela non seulement en paroles, mais même en actions, par une sorte de mise en scène où l'imagination joue le principal rôle, enfante les péripéties les plus inconcevables et les porte parfois aux extrémités les plus funestes. » — « Les jeunes hystériques, dit à son tour M. Jules Simon, pratiquent volontiers le mensonge et jouent d'instinct la comédie. »
Le D' Gilles de La Tourette, qui semble prendre plaisir à contredire les opinions de ses confrères, parfois en les exagérant, prétend que, « sur ce point, ces
docteurs se sont trompés, que toutes les hystériques ne sont pas d'un caractère bizarre et capricieux, d'effrontées menteuses, et que des femmes d'une vertu irréprochable sous tous les rapports et d une grande intelligence ne sont pas à l'abri de ces affections ». — C'est là un fait que personne ne conteste. Toutefois on ne peut nier que trop souvent la plupart des hystériques soutiennent avec opiniâtreté les choses les plus fausses. Gilles de La Tourette est bien obligé de le reconnaître. Voici l'explication qu'il en donne pour justifier son opinion : « Certainement, dit-il, il y a des simulateurs, et ces simulateurs peuvent être hystériques, mais leurs simulations ne sont pas, croyonsnous, les effets inévitables de l'hystérie. Le simulateur vrai, le véritable menteur, est un être raisonnant et actif, qui parle contre sa pensée, avec l'intention de tromper. L'hystérique qui simule n'est pas consciente de la simulation. Quand les possédées et les sorcières du moyen âge affirmaient devant les tribunaux qu'elles avaient été transportées au Sabbat sur un manche à balai, qu'elles y avaient eu commerce avec le diable, qu'elles y avaient rencontré telle ou telle personne, il est impossible d'admettre qu'elles imaginaient de toutes pièces, pour le plaisir de se rendre intéressantes ou de compromettre des innocents, une déposition qui devait avoir pour résultat de les faire condamner ellesmêmes au bûcher. Elles disaient en toute sincérité ce qu'elles croyaient avoir vu ou ressenti dans un moment d'hallucination sensorielle. L'hystérique est un être passif, une plaque photographique qui enregistre ses
impressions el les reproduit telles qu'elle les a reçues, parfois amplifiées cependant, mais toujours avec la bonne foi de l'inconscience. Son cerveau ne se prête pas à des combinaisons de longue durée, il est l'esclave de l'impression du moment. »
11 résulte de ce passage, ce nous semble, que le Dr Gilles de La Tourette n'est pas en si grand désaccord avec ses confrères qu'il le donne à entendre. Il prend le mot mensonge dans un sens rigoureux, les autres le prennent dans un sens large et l'appliquent à toute assertion fausse, sans examiner si celui qui l'émet est ou n'est pas dans la bonne foi. Voilà toute la différence.
Quoi qu'il en soit, il n'en est pas moins vrai, comme le soutiennent les auteurs cités plus haut, que, s'il y a des exceptions assez nombreuses, la plupart des hystériques sont d'un caractère romanesque, fantasque, versatile, dissimulé, difficile, et d'un commerce désagréable : qu'elles se laissent entraîner sans réflexion aux impressions du moment, et qu'elles prennent un malin plaisir à tromper el à mystifier leur entourage.
« Les faits de simulation se rencontrent à chaque pas dans l'histoire de l'hystérie, dit le Dr Gharcot, et l'on se surprend quelquefois à admirer la sagacité ou la ténacité inouïe que les femmes qui sont sous le coup de la giande névrose mettent en œuvre pour tromper... surtout lorsque la victime de l'imposture doit être un médecin. » Chomel, qui ne voulait plus s'occuper des hystériques parce qu'il était trop souvent trompé par elles, aimait à rappeler l'histoire suivante :
Une malade entre dans son service, présentant des phénomènes nerveux dont la bizarrerie et l'étrangeté l'intéressent vivement : il rédige soigneusement son observation, prend des notes, reste près d'elle pendant plus d'une heure, puis, quand l'interrogatoire lui semble épuisé, il lui demande si elle n'a plus rien à dire : « Oui, Monsieur, répond-elle, c'est que dans tout ce que je vous ai conté il n'y a pas un mot de vrai. »
« Rien ne leur plaît plus, écrit M. Charles Richet, que d'induire en erreur ceux qui les interrogent. Ce sont surtout ceux qui s'intéressent à elles qu'elles trompent avec le plus de plaisir. » — « Voici le fait dont j'ai été le témoin, raconte M. l'abbé Meric : nous étions dans la salle des femmes hystériques de l'hôpital de Nancy. Le Dr Bernheim passait de l'une à l'autre et les endormait avec une facilité merveilleuse, d'un simple geste, d'un seul mot. Je laisse le docteur avancer de quelques pas et, m'approchant d'une malade endormie, je passe vivement mon chapeau devant ses yeux fermés, je produis un violent courant d'air et je m'éloigne en feignant de ne pas voir. Elle pousse un léger cri, soupire profondément, ouvre les yeux, regarde le docteur occupé un peu plus loin, puis, croyant sans doute que personne ne l'avait vue, elle compose son maintien, ferme les yeux et simule un profond sommeil. En cet état, elle obéit ensuite avec une parfaite exactitude à toutes les suggestions : elle voit tout ce que l'on veut, elle fait tout ce qu'on lui commande, elle a toutes les hallucinations qu'on veut bien lui donner. Je gardais le silence, mais je savais bien
qu'elle n'était pas hypnotisée, qu'elle n'était ni endormie ni somnambule, et qu'elle jouait un rôle aux dépens de la curiosité des assistants. »
L'aventure arrivée au Dr Luys, à la Charité, a fait le tour de la presse médicale. 11 avait un sujet remarquable, M"e Esther, dont il obtenait des effets merveilleux. Mllc Esther avoua un jour qu'elle simulait le sommeil : elle trouvait le métier excellent, chaque séance lui rapportait un louis.
Les hystériques manquent donc absolument de franchise. Elles sont toutes plus ou moins menteuses; moins peut-être pour faire un mensonge que pour en forger d'inutiles, car elles ont l'amour de la tromperie. Rien ne leur plaît plus que d'induire en erreur ceux qui les interpellent, de raconter des histoires absolument fausses qui n'ont pas même l'excuse de la vraisemblance, ou de rapporter ce qu'elles ont fait avec une multitude de détails faux. Ces gros mensonges sont dits audacieusement, crûment, et avec un sangfroid qui déconcerte. (De Fonvielle.)
« On en a vu tenir en échec, pendant de longues années, les tribunaux, les médecins, leur famille, sur un échafaudage de mensonges emboîtés avec un art inouï les uns dans les autres. Elles sont essentiellement menteuses, et c'est là le vrai critérium de* la femme hystérique. » (M. l'abbé Moreau.)
« Impressionnable à l'excès, l'hystérique a des colères sans raison et aussi des joies sans motifs. Dans les moments de crise un peu forte, sans aller toutefois jusqu'aux convulsions, elle éprouve un constant besoin de
quereller, de chicaner, qui rend souvent la vie difficile à ceux qui vivent dans sa société habituelle. Présomptueuse, ne voulant ressembler à personne, cherchant par tous les moyens à faire parler d'elle, elle prémédite des choses étranges, soulève des incidents ridicules et formule les propositions les plus déraisonnables, ne reculant devant rien, ni devant rhypocrisiefet le mensonge, ni devant le dérèglement et le cynisme. Elle invente des mystifications de Tordre le plus inattendu, et se prête à leur exécution ; n'a de respect pour rien, est avide de l'extraordinaire, prend plaisir à être pour tout le monde un sujet d'étonnement, imagine pour elle-même le genre de vie le plus anormal, se met en révolte ouverte avec tous les usages reçus, impose avec audace ses caprices les plus malséants, combat toutes les traditions et tente de leur substituer ses idées et ses procédés. Plus on remarque ses singularités, et plus elle se sent entraînée à accomplir des étrangetés nouvelles; l'attention publique est pour elle une prime d'encouragement. » (Legrasd du Saille.)
« Mme X..., rapporte Esquirol, parle au premier venu contre son mari, l'accuse de mille torts qu'il n'a pas. Inconsidérée dans ses propos, elle révèle des secrets qu'une femme tient ordinairement cachés ; imprudente dans ses démarches, elle s'expose à de justes soupçons. Son mari, ses parents, veulent-ils lui faire quelques représentations, elle se fâche et prétend qu'on la calomnie... Elle raconte aux uns et aux autres mille faits controuvés, cherchant à répandre le mécontentement, la mésintelligence et le désordre. Il semble que
le démon du mal inspire ses paroles el ses actions... Si elle est en société, elle se compose avec tant de soin que les plus prévenus reviennent sur son compte. Elle prend part à la conversation, adresse des choses obligeantes et des flatteries aux personnes dont elle a dit du mal la veille ou dans la matinée même, o
« Une autre hystérique croit avoir une intelligence supérieure et être victime de l'ignorance de son mari qui, n'entendant rien aux affaires, aurait été ruiné sans elle. Elle le contrarie, l'injurie et finit parle prendre en aversion. Ses affaires, son ménage, ses enfants sont négligés. Elle va, vient en tous lieux, fatiguant tout le monde par sa loquacité et par ses prétentions. Elle répète même à des étrangers ses plaintes, ses projets, ses espérances. Mécontente de tout ce qui est chez elle, elle annonce l'intention de faire maison nette, déplace tout, fait "des dépenses exagérées et même ridicules. Son aversion pour son mari augmente, elle veut déserter la maison conjugale.
« Placée dans une maison de santé, elle parle de la supériorité de son intelligence et de sa capacité ; traite avec dédain les autres pensionnaires, les chefs, les employés, les serviteurs de la maison, se plaint de tout... Elle écrit au préfet de police, aux magistrats, à des avocats, des lettres dont la rédaction trompe les personnes auxquelles elles sont adressées. »
On voit des hystériques qui sont d'une force rare dans la discussion, qui ont le don de la réplique et cherchent constamment à faire briller leur esprit. « Il est de ces malades, dit Guislain, qui sont capables de
désarçonner des logiciens solides : leurs controverses sont parfois on ne peut plus spirituelles. Je me rappelle une dame qui était un vrai tourment pour moi, comme pour toutes les personnes de l'établissement. Chaque fois qu'une discussion s'engageait, j'avais à lutter contre ses assauts d'esprit. Toutes mes réponses étaient passées au creuset de l'analyse, et cela, avec une profondeur de vues qui étonnait tout le monde. »
C'est sans doute à son système nerveux, plus sensible que consistant, que la femme est redevable de cette finesse de tact, de cette pénétration d'esprit qui lui fait rapidement saisir une infinité de nuances qui échappent à l'homme. Mais cette exquise perception, s'attachant surtout aux dernières sensations, lui fait facilement oublier les premières et l'empêche de saisir les rapports de l'ensemble. Aussi, plus capable de sentir que de raisonner, elle excelle dans les choses où dominent la grâce et le sentiment ; rarement elle s'élève aux conceptions du génie. (Desclret.)
Pinel parle de malades qui font les réponses les plus justes, les plus précises, lisent et écrivent comme si leur entendement était parfaitement sain ; « c'est que, dit Trélal, ces malades délirent dans leurs actes, mais ne délirent pas dans leurs paroles. Leur déraison n'est connue que dans leur intérieur et ne se fait pas jour au dehors. »
« Jusqu'au milieu de ses accès, continue Esquirol, Mme X... se contient en présence des étrangers et des personnes qu'elle veut convaincre de sa bonne santé intellectuelle et morale. Jamais elle ne dit un mot
déplacé ou inconvenant devant ces personnes. Tous ses propos et toutes ses actions sont motivés. Elle accable de sarcasmes et de dédains ceux qu'elle croit faibles, et cède dès qu'on lui oppose une résistance énergique. Elle dissimule, a recours au mensonge pour mieux tromper et arriver à ses fins. Elle souffle l'insubordination. C'est un fléau pour les établissements où elle est placée. »
N'étant ni raisonnable ni folle, l'hystérique appartient d'ordinaire à une famille de gens nerveux et convulsifs, d'apoplectiques, d'aliénés ou de suicidés...; surnuméraire permanente de l'aliénation, elle reste sur la frontière de la raison et de la folie, suscite sur son propre compte les opinions les plus divergentes. Incorrect rejeton d'une famille à tares pathologiques, elle représente à sa façon un passé morbide en voie de transformation. (Legra.nd du Saulle.)
A cette occasion, le Dr Gollin prétend qu'on attribue à tort à l'hystérie une foule de phénomènes qui proviennent de plusieurs autres causes et, en particulier, de la dégénérescence héréditaire. « L'hystérie, dit Gilles de La Tourette, qui partage ce sentiment, est un caput niortuum, une espèce de gouffre dans lequel on entasse tout ce qui semble étrange, tout ce que notre esprit, amateur des causes finales, ne peut expliquer. C'est surtout quand il s'agit de maladies mentales que se dessine cette tendance. Qu'une maladie étrange se présente, une déséquilibrée quelconque, une débile plus ou moins coquette, plus ou moins évaporée...; c'est une hystérique, dit-on, et il semble que l'on ait
tout dit. Bien souvent, on ne sait pas au juste ce que c'est que l'hystérie ; mais le mot est là, magique, incompréhensible pour la masse générale et qui explique tout. » Il sera bon de rappeler ce passage à M. Gilles de La Tourette, quand il prétendra expliquer tous les miracles par l'hystérie.
D'après ce même docteur, de même que maintenant on distingue nettement l'hystérie épileptiforme de l'épilepsie, avec laquelle on la confondait naguère, de même il faut aujourd'hui distinguer les phénomènes provenant de l'hystérie de ceux provenant de la dégénérescence physique ou mentale. Pour démontrer la vérité de son assertion, il rapporte le fait suivant :
« Nous avons, pendant près de deux ans, très minutieusement observé une femme aussi peu hystérique que possible, mais, par contre, dégénérée au maximum. Entrée à la Salpêtrière pour une contracture en voie de résolution, elle offrait le type le plus accompli du délire du toucher. Il lui était extrêmement difficile d'ouvrir une porte ornée d'un bouton de cuivre : non seulement elle éprouvait une angoisse intense, lorsqu'elle était forcée de mettre la main sur la plaque de métal, mais encore elle était prise, à ce moment (autre symptôme de dégénérescence), de sensations dans l'abdomen extraordinairement pénibles. Mettre une lettre à la poste était pour elle une opération des plus compliquées. Et les scrupules ! son cerveau en était hanté outre mesure ; nous en savons quelque chose ! »
Évidemment, tous les auteurs que nous avons consultés regarderaient cette malade comme une hysté-
rique ; le Dr Gilles de La Tourettc prétend que c'était une dégénérée : nous laissons aux médecins le soin d'apprécier l'utilité de cette distinction. Mais comme les symptômes de l'hystérie et les symptômes de la dégénérescence ont les plus grands rapports entre eux, qu'ils coexistent souvent ensemble et qu'il est même parfois très difficile de les distinguer les uns des autres, nous continuerons, à la suite des docteurs les plus autorisés, à les comprendre sous le nom générique de phénomènes hystériques.
Le Dr Jolïroy semble incliner vers cette opinion. « L'hystérie et la dégénérescence, dit-il, s'associent souvent, et celte fréquence autorise à soupçonner que l'hystérie est une modalité de cette dégénérescence. En parlant de cette communauté d'origine, il n'y aurait qu'un pas à franchir pour admettre la communauté de nature. Elles seraient l'une et l'autre des symptômes cliniques, héréditaires par leur origine et caractérisés par la pénétration des idées subconscientes dans le champ de la conscience amoindri ou effacé... D'où ces premières propositions, l'hystérie et la dégénérescence mentale se manifestent souvent sur le même malade. Elles ont toutes deux un facteur étiologique unique : l'hérédité. Elles se traduisent l'une et l'autre par nue altération analogue, sinon identique, du mécanisme mental. Ces prémisses une fois admises, on est en droit de conclure que l'hystérie est l'une des modalités de la dégénérescence mentale. »
D'ailleurs des personnes qui apportent en naissant la tare héréditaire de la névrose, dont les facultés
affectives sont tellement désordonnées, tellement troublées, tellement chancelantes et défaillantes que, selon l'expression duDr Huchard, elles ne savent pas, elles ne peuvent pas, elles ne veulent pas vouloir, ne sont-elles pas de véritables dégénérées ?
En ne perdant jamais de vue que le défaut d'équilibre dans les facultés de l'âme est la principale caractéristique de l'état mental des hystériques, que la volonté sans cesse défaillante de ces malades est impuissante à réprimer des impulsions passionnelles, aussi multiples que soudaines, aussi peu durables qu'intenses, on comprendra facilement que bien des existences sont émaillées d'actes excentriques et déraisonnables, semées d'aventures imprévues, en un mot assez mouvementées pour faire pâlir les créations des romanciers les plus inventifs. (Legraxd du Saulle.)
Morel rapporte les faits suivants : une jeune hystérique dînait avec ses parents ; tout à coup elle quitte la table, et son absence prolongée ayant inquiété sa famille, on se met à sa recherche ; on la retrouve dans un bois voisin, occupée à accumuler les pierres pour en faire une espèce d'autel, disant qu'elle va se marier. Elle s'était couronnée de Heurs et avait ôlé ses vêtements. — Une autre quitte le bras de son père, dans une fête de village, et va se plonger dans un ruisseau fangeux. — Une grande et belle fille de vingt-quatre ans avait coutume, de temps en temps, de jeter son ouvrage violemment, se levait et ne s'apaisait que lorsqu'elle avait cassé quelques carreaux ou brisé des assiettes. Un jour, elle se leva de table, se saisit d'un
fase qù bouillait de l'eau, et la versa, sans la moindre émotion, dans le cou de son frère.
« Tour à tour douces et emportées, bienfaisantes et cruelles, impressionnables à l'excès, rarement maîtresses de leur premier mouvement, incapables de résister à des impulsions de la nature la plus opposée, elles présentent un défaut d'équilibre entre les facultés morales supérieures, la volonté, la conscience, et les facultés inférieures, instincts, passions, désirs. » (Moreau, de Tours.)
Par une étrange contradiction, leur sensibilité, exaltée au plus haut point pour les motifs les plus futiles, semble parfois cuirassée contre de véritables malheurs. Telle qui transforme en offense la plus légère plaisanterie et s'abandonne au désespoir pour une parole mal interprétée, assiste avec l'indifférence la plus complète à l'inconduite de son mari ou voit sans émotion sa fortune menacée.
Tous les changements d'humeur, de sentiment ou d'idées, se produisent chez les hystériques avec autant de rapidité que d'exagération ; chez elles, les impulsions ne sont pas, comme chez les épileptiques, privées absolument du contrôle de l'intelligence, mais elles sont vivement suivies de l'acte. Ces malades ont, à certains égards, le caractère enfantin, avec les affolements de désespoir, les explosions de gaieté bruyante , les grands élans d'affection, les attendrissements rapides et les brusques emportements pendant lesquels elles trépignent du pied, brisent les meubles et éprouvent L'irrésistible besoin de frapper. (Legrin» nu Saille.)
A la mobilité habituelle de leurs impressions, il est curieux d'opposer la constante persévérance, la fixité invariable avec laquelle, par une contradiction singulière, elles reviennent toujours à une même idée qu'elles ont imaginée tout d'abord, et à laquelle elles s'attachent, sans vouloir, comme on dit familièrement, en démordre. (Legrand du Saille.)
« Ces idées fixes qui constituent, suivant l'expression si ingénieuse d'Esquirol, une sorte de catalepsie, de suspension de l'intelligence, peuvent donner lieu à différents accidents chez les hystériques : ainsi nous avons vu que certaines malades refusent tout aliment, non pas seulement parce qu'elles ont perdu la sensation de la faim, mais aussi parce qu'elles s'imaginent que le travail digestif détermine des douleurs trop vives ; une autre se condamne à un mutisme absolu, parce que l'exercice de la voix détermine, dit-elle, un peu de douleur, et elle reste ainsi muette pendant des mois ; une troisième croit remarquer que la marche et la station provoquent des sensations douloureuses, et alors, pour les éviter, elle a résolu de ne plus marcher pendant une année ; une hystérique tient les yeux fermés pendant des journées entières, laissant tomber ou contractant convulsivement ses voiles palpébraux et se refusant absolument à les ouvrir. On pourrait citer un grand nombre de cas semblables où les hystériques se condamnent, de parti pris, par obstination, par une sorte d'opiniâtreté maladive, à ne plus manger, à ne plus marcher, à ne plus voir. Elles ont décidé ainsi, pendant des mois et même des années, de ne plus vivre
de la vie commune, presque calmes et indifférentes au milieu des émotions ou des tristesses de leur entourage : celui-ci a beau prier, supplier, insister, l'excès d'insistance appelle l'excès de résistance. » (Lasègue.) Il n'est pas rare de voir, dans ces circonstances, une hystérique prise subitement d'un désir irrésistible de commettre un vol. Dans le mois d'octobre 184o, une femme, dans une position aisée, dînait avec son mai'i, ses enfants et sa domestique, dans un restaurant du Palais-Royal. Elle fut surprise par un garçon au moment où elle cachait dans ses poches plusieurs couverts qui avaient servi au dîner. On ne soupçonna pas de complicité le mari qui, en ce moment, tournait le dos à sa femme et montrait, parla fenêtre, le jardin à ses enfants. Conduite immédiatement devant le commissaire de police, cette dame ne peut nier que les couverts ont été trouvés sur elle, mais elle ne peut expliquer pourquoi elle s'en est emparée. Des personnes graves viennent attester que la dame X... leur est connue par des antécédents trop honorables pour qu'on puisse admettre une pareille faute. Le Dr Bois de Loury, chargé de l'examiner, constate que, pendant son enfance, elle a été atteinte d'une affection grave du cerveau, accompagnée d'un violent délire et suivie d'une convalescence très longue. Depuis lors, elle a toujours été capricieuse et indomptable, d'un caractère vif et emporté. Aujourd'hui, quoique mariée, mère de deux enfants, ses sentiments n'ont rien perdu de leur exaltation. Il y a à peine deux ans, elle s'est donnée en spectacle dans la rue, ameutant les passants par
— doses cris pour un sujet des plus futiles : la bonne de ses enfants était un peu en retard... Juive très attachée h son culte, elle a assisté, il y a quelques jours, à l'abjuration de son frère, qui épousait une chrétienne; au moment de la cérémonie, elle est prise de spasmes nerveux et perd connaissance... Le lendemain, on la voit sortir, la figure bouleversée, la toilette en désordre, et c'est le soir de ce jour qu'elle commet son larcin. Devant le magistrat, elle déclare ne pas se souvenir de cet acte ; en même temps, survient une attaque nerveuse qui oblige de suspendre l'interrogatoire. Rappelant ces accidents nerveux si caractéristiques, et rapprochant de la situation honorable et aisée de cette dame le peu d'importance et la nature des objets volés (cinq couverts de maillechort), le Dr Bois de Loury n'hésite pas à mettre cette action sur le compte d'une aberration momentanée des facultés intellectuelles. Les poursuites sont arrêtées.
Alphonsine Ch..., âgée de vingt-quatre ans, n'étant point dans la misère et n'ayant nullement besoin d'argent, se sent tout à coup, au marché des Carmes, en proie à un grand tremblement, elle venait de voler deux porte-monnaie. Elle avoue le fait, se reconnaît coupable, n'essaye point à se disculper, pleure et se lamente, réclame son mari et ses enfants, et se livre au plus grand désespoir. Interrogée, elle rapporte qu'elle a été prise d'une impulsion irrésistible au vol, qu'elle savait bien qu'elle allait mal faire, qu'elle tentait de se raisonner, mais qu'il lui avait été impossible de résister. (Legra>d du Saulle.)
Mme P... est âgée de vingt-quatre ans; elle a été atteinte, à treize ans, d'une fièvre typhoïde, et a commencé ensuite à présenter de très fréquents maux de tète et des absences très passagères de mémoire et même de lucidité. A de certaines époques, elle se trouvait portée à l'inaction, à la rêverie, à la mélancolie, à la misanthropie ; elle ne se possédait pas entièrement et vivait au hasard des impressions.
Au couvent, à Beaugency, elle a éprouvé des attaques graves d'hystérie, et le Dr Saint-Elme a noté chez elle des désordres de la sensibilité et du mouvement avec manifestations catalepliformes. Les crises convulsives étaient passagèrement suivies de pâleur, de demi-stupeur et de perte de souvenir. Poussée par une force irrésistible, elle a volé, une première fois, un coffret ; puis, une seconde fois, des titres au porteur, qu'elle a ensuite jetés dans le jardin du légitime possesseur de ces valeurs. A peine a-l-elle entre les mains les objets soustraits qu'elle n'en veut plus, désire autre chose, se sent inquiète, agitée, invinciblement portée à mal faire, et, malgré les apparences les plus raisonnables, on la voit se dépenser infructueusement dans une activité non justifiée ou stérile, ou bien rester dans l'abattement, pleurer sans motifs et assister en étrangère à tout ce qui se passe autour d'elle. (Le- &bjhd du Sallu..
On comprend jusqu'à quel point peuvent être fâcheux et déshonorants les faits accomplis par les hystériques ; mais si ces faits entraînent moralement des conséquences regrettables, ils ne conduisent pas, tous
au moins, à des entreprises extrêmement dommageables contre la sécurité, la propriété ou la vie d'autrui. Tandis que les épilepliques commettent ces violences soudaines et ces effroyables attentats qui ensanglantent la société et frappent de terreur toute une petite ville ou tout un quartier de Paris, les hystériques, au contraire, exemptes la plupart des impulsions terribles qui rentrent dans les symptômes des cas graves du mal caduc, se dépensent surtout en excentricités multiples et en délits divers. Mais ces délits deviennent heureusement moins nombreux au fur et à mesure que l'on s'approche du crime proprement dit. Des exceptions cependant existent, et plus d'une fois, comme on vient de le voir et comme on le verra encore, des hystériques se sont rendues coupables de vols, d'incendies et de meurtres.
Il est un autre caractère que l'on observe assez fréquemment chez les hystériques intellectuellement troublées. Quelques malades contrariées, irritées, jalouses, emportées, ne sachant à qui s'en prendre et accusant volontiers tout le monde, quittent leur maison à la hâte, en proie à une vive émotion, et se rendent chez une parente ou chez une amie. Elles y arrivent toutes bouleversées, loquaces et à demi tremblantes ; elles se plaignent à tort de leur mari, de leur belle-mère, d'un médecin, d'un prêtre ou d'une voisine ; elles trahissent toutes les intimités de leur ménage, font des confidences scabreuses ou mensongères, médisent sans mesure, calomnient à l'occasion et manquent rarement de faire étalage de leurs qualités, de leurs vertus et de
leurs mérites divers : elles onl trop de cœur, disentelles ; on ne les comprend pas ; elles sont bien malheureuses ! Les encouragements el les consolations ne se font point attendre. Le calme finit par renaître ; elles reprennent le chemin de leur demeure. An dîner de la famille ou de la soirée, elles sont prévenantes, gracieuses et enjouées; l'orage est dissipé.
Des regrets silencieux se produisent souvent le lendemain et provoquent un peu de taciturnité et de trisk'>sr. « J'ai fait une sottise hier, disait une malade, et j'ai bien peur que mes bavardages ne fassent du tort à mon mari ; mais je n'avais pas d'air, je sutïoqnais, j'étranglais; j'ai pris mon chapeau et mon ombrelle, et je suis allée dire tout ce que j'avais sur le cœur. Je voyais bien que je n'avais pas le sens commun, que je me perdais; mais cela me faisait tant de bien de parler à quelqu'un de sympathique ! J'aurais pu d'autant mieux m 'arrêter au milieu de toutes mes inconséquences, que Ion ne voulait entendre ni mes plaintes ni mes griefs ; mais j'avais mes nerfs et je n'étais pas fâchée de me venger. C'est déplorable, je le vois maintenant, et je crains bien que mon mari perde sa place. » (LfiGRAïiD ni Saille.)
D'une susceptibilité extrême, les hystériques s'olîensent de tout, et, sous l'impression de la colère, emploient toutes sortes de moyens pour se venger. Il en est un qui plonge les familles dans les plus pénibles angoisses : c'est quand l'hystérique quitte sa maison à la dérobée. Cette sortie précipitée et mystérieuse livre carrière à toutes les hypothèses. La famille attend,
échafaude suppositions sur suppositions, soupçons sur soupçons, craintes sur craintes, et les heures s'écoulent toujours. Enfin la malade rentre, ne donne parfois aucune explication, déclare qu'elle ne rendra aucun compte et qu'elle ne descendra à aucune justification. Chacun se tait ; les vraies douleurs sont muettes.
Ces fugues demi -conscientes et à la recherche d'aventures inspirées par l'exaltation, la colère, la jalousie, le désespoir.ou la haine, sont tentées quelquefois méchamment, dans le but de faire de la peine, de causer une grande inquiétude, de faire croire à de mauvais traitements ou simplement de donner une leçon à ceux dont on croit avoir à se plaindre. Parfois ce sont de jeunes filles appartenant au milieu élevé de la société qui vont tout à coup disparaître et séjourner plus ou moins longtemps loin de leurs familles. Le D' Legrand du Saulle en rapporte plusieurs exemples que nous ne pouvons citer ici par respect pour la classe de lecteurs à laquelle nous nous adressons. On ne peut s'imaginer jusqu'à quel point les hystériques remplissent d'amertume et de douleur la vie de leurs proches, qui font tous leurs efforts pour les cacher.
Le Dr Trélat en cite un exemple très touchant : « Nous avons connu, dit-il, un ménage où les emportements du mari, quoique d'une très grande fréquence, furent absolument ignorés pendant dix ans. Ils ne furent révélés que par le mari lui-même. Pendant la belle saison, quelques amis étaient allés diner à la campagne, chez les deux époux. Après le repas, on était assis sur la terrasse, en face de la rivière ; on
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