‹ L'hystérieChapitre 7 sur 31 · U PSYCHOLOGIE U · texte numérisé non relu

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regardait des bateaux qui passaient sur l'eau. La conversation était agréable et douce, comme l'air qu'on respirait. Tout à coup cet homme, dont les accès n'avaient jamais éclaté jusque-là que dans la vie murée, est ému par un mot et entre en fureur. 11 arrache le peigne de sa femme, défait sa chevelure, la roule autour de ses bras et traîne sa victime sur le sable de la terrasse. On frissonne, on l'entoure, on cherche à le calmer : c'est elle qui le calme. « Vous ignoriez tout « cela, vous, mes amis, quoiqu'il y ait déjà dix ans « que cela dure. Vous me plaignez, et vous avez rai- « son ; mais plaignez-moi du présent bien plutôt que « du passé ; car mon plus grand malheur est celui qui « m'arrive aujourd'hui : c'est que vous connaissiez ce « que j'étais si heureuse de vous cacher. Ce que vous « venez de voir, je le subis régulièrement deux ou « trois fois par semaine. »

« Le martyre de cette pauvre femme, jeune encore, ne s'est prolongé que deux ans après celte scène. Les accès se rapprochèrent et acquirent une telle violence qu'il fallut placer son mari dans une maison de santé, où il mourut d'une méningite.

« S'il est facile, dit le même auteur dans un autre endroit, de reconnaître certaines hystériques à leurs excentricités, il en est d'autres dont l'examen offre plus de difficultés et qui ne sont ni plus raisonnables, ni moins dangereuses. Elles ne tuent pas, il est vrai, mais elles font mourir en détail ceux au milieu desquels elles vivent. Beaucoup d'entre elles ressemblent à des personnes sensées, ont les formes les plus sédui-

santés, sont charmantes dont le monde où elles aiment à briller. Douées d'empire sur elles-mêmes, elles répondent exactement aux questions qu'on leur fait et ne se laissent pénétrer et deviner que dans la vie intime. C'est pour la famille qu'elles réservent, les unes leurs caprices et leurs exigences, d'autres leur orgueil blessant, un certain nombre leurs fureurs. Qui pourrait jamais croire aux persécutions et aux violences de celles qui montrent, dans leurs relations, tant de politesse et de douceur? Il est lel mari à qui l'on adresse des hommages flatteurs sur le caractère aimable de sa femme, et qui, en réalité, ne reçoit de la part de cette femme élégante dont le discours est si châtié dans les salons qu'elle fréquente, que des injures exprimées dans le langage le plus grossier, quelquefois le plus obscène. Le malheureux, qui n'a pu en croire ses oreilles les premières fois qu'elles ont été blessées par de pareilles attaques, s'applique de tous ses efforts à laisser ignorer sa souffrance. Il n'existe pas de vertu plus méritoire que celle-là ; mais la tâche devient tôt ou tard au-dessus de ses forces. Nous avons connu un homme d'une haute intelligence qui, brisé, abîmé par les fatigues de ce genre de combat, était tombé dans l'inertie ou dans une caducité apparente. » Toutefois les actes insolites des hystériques ne sont pas toujours tristes, fâcheux et dommageables ; il y a une contre-partie dont nous empruntons l'exposé au Dr Legrand duSaulle. « Des hystériques, dit-il, s'exaltent parfois en faveur des choses de la religion, se mettent à la tête des confréries, finissent par entrer

dans des congrégations et par prononcer des ratm définitifs. D'autres, tout en restant dans le monde, épousent bruyamment toutes les bonnes œuvres de leur paroisse, quêtent pour les pauvres, travaillent pour les orphelins, visitent les malades, font des aumônes, sollicitent ardemment la bienfaisance d'autrui et font un grand nombre de démarches réellement sr.ouiables. et cela, tout en négligeant le soin de leur famille et des affames de leur maison. Ces femmes ont une bienfaisance pleine d'ostentation et de vantardise ; elles éprouvent le besoin de se mettre en scène, d'appeler l'attention sur leur zèle et leurs bonnes actions, de déployer une activité demi-tapageuse, de recevoir des compliments et de passer pour de grandes et vertueuses dames... Ces femmes vont et viennent, se multiplient, ont des inspirations d'une délicatesse charmante, pensent à tout au milieu de deuils privés ou des catastrophes publiques et affectent de ne recevoir qu'en rougissant les tributs d'admiration des affligés reconnaissants et des témoins attendris. Qu'une famille soit frappée dans son honneur, dans ses espérances les mieux fondées, dans sa fortune, son repos et son bonheur, et l'hystérique charitable, en pénétrant dans ce milieu désolé, aura des élans surprenants et des spontanéités émouvantes ; elle pleurera avec celuici, séchera les larmes de celui-là, réconfortera les plus accablés, ouvrira des horizons inattendus et consolera tout le monde... Vienne le calme, et tous ces beaux mouvements disparaîtront presque aussitôt. Essentiellement mobile et excessive en tout, l'hystérique n'est point bienfaisante à froid. La vertu véritable

se reconnaît an contraire à des signes absolument op posés à ceux qui viennent d'être décrits.

« L'hystérique charitable est susceptible d'accomplir des traits de courage qui sont cités et répétés ou qui deviennent môme légendaires... Le dévouement est devenu pour elle un besoin, et, sans s'en douter, elle joue pathologiquement le rôle de la vertu. Tout le monde s'y laisse prendre, et, pour l'exemple, c'est un bien. J'ai dans ce but demandé et obtenu une récompense publique pour u.ne hystérique, jadis séquestrée dans un établissement d'aliénées et dont aujourd'hui la bienfaisance, dans son quartier, est vraiment touchante. Elle conduit les infirmes et les malades aux consultations de certains médecins, dans les hôpitaux; elle porte du bouillon et du vin aux femmes en couche, du très bon lait aux nouveau-nés ; elle vêtit des malheureux... elle distribue des médicaments, du linge, de la charpie, et n'a plus chez elle que le strict nécessaire à l'entretien de sa toilette personnelle, identiquement la même en toute saison. Je ne suis pas sûr qu'elle ail conservé cinq ou six chemises à son usage. Or, cette dame a des accidents hystériques multiples, se plaint sans cesse de sa santé, s'exalte au moindre motif, dort très mal, et est sérieusement malade.

<( La femme hystérique est donc comme un instrument à deux fins, qui peut servir et s'exalter pour le bien comme pour le mal. Mais il faut à tout prix qu'elle sorte des sentiers battus et de la ligne droite et monotone que chacun s'évertue à suivre pendant la vie. » (Lkgrand du Saulle.)

L'hvstérie sans convulsions est certainement de

beaucoup la plus fréquente parmi les femmes des classes supérieures de la société ; nous la rencontrons à chaque pas, dit Legrand du Saulle, dans le monde parisien. Les troubles organiques sont fort légers et fort peu prononcés. Ce sont des fourmillements aux extrémités, des sensations de froid, des palpitations, des migraines, assez souvent des crampes, un sentiment d'oppression et une gêne considérable de la respiration.

Ce sont ces malades du second degré qui causent habituellement le plus d'ennuis et d'embarras dans les familles ou dans les communautés. L'hystérique qui a des crises épileptiformes, qui perd connaissance et délire plus ou moins longtemps, est bien forcée de reconnaître, quand elle revient à son état normal, qu'à certains moments elle n'est plus maîtresse d'ellemême, et qu'elle ne sait plus ce qu'elle fait. Il n'en est pas de même de l'hystérique au deuxième degré. Ne se sentant pas malade et se croyant au contraire douée d'une intelligence supérieure, elle ne veut écouler personne, n'agit qu'à sa tête, et, emportée par son imagination et l'impulsion du moment, elle se livre à toutes sortes d'excentricités et d'extravagances qui font la désolation de ses proches et le tourment des personnes obligées de vivre avec elle.

Il y a encore dans les crises légères d'hystérie d'autres aberrations mentales très graves, nous y reviendrons quand nous parlerons des désordres intellectuels causés par la grande hystérie.

IÏI l'hystérie kn état de crise grave avec convulsions

La crise avec convulsions, qu'on désigne assez communément sous le nom & attaque, est en général regardée comme le phénomène capital, quoiqu'il ne soit pas le plus commun et qu'il ne fasse pas nécessairement partie du cortège symptomatique de l'hystérie. « Les attaques de convulsions hystériques, dit Briquet, ne se rencontrent pas chez toutes les personnes atteintes d'hystérie ; il en est qui éprouvent pendant un temps fort long tous les accidents de cette maladie, quelquefois à un degré assez élevé, sans jamais avoir d'attaques. » — « Les femmes y sont beaucoup plus sujettes que les hommes ; sur soixante-neuf femmes hystériques dont nous avons recueilli les observations, cinquante-six ont des attaques convulsives, tandis que sept hommes seulement, sur trente et un malades, ont été atteints. » (Pitres.)

Il y a alors un ensemble de phénomènes qui font ressembler l'hystérie à l'épilepsie, avec laquelle on l'a longtemps confondue, et qui lui ont fait donner par le Dr Gharcot le nom àlujstérie épilepti 'forme. Des études plus approfondies ont démontré que ces deux alïections, qui peuvent quelquefois coexister dans un même individu, ont chacune leurs caractères spéciaux, par lesquels on discerne ce qui appartient à l'une et

ce qui appartient à l'autre, non seulement comme attaque, mais comme début et comme terminaison.

« C'est ainsi que dans la grande majorité des cas, il faudra attribuer à l'épilepsie les accès qui se montrent pendant la nuit ouïe malin au réveil, l'hystérique ayant ses attaques presque tous les jours dans l'aprèsmidi ou dans la soirée. L'hystérie convulsive débute généralement dans un âge moins précoce que l'épilepsie : ses aocèa ont rarement la même continuité désespérante que ceux du mal caduc. Mais en matière d'hystérie , il faut toujours compter avec les exceptions.

« Ordinairement l'épileptique tombe tout d'une masse, en poussant un cri, et cela le plus souvent sans cause provocatrice appréciable. Il est des hystériques chez lesquels l'attaque débute aussi de celte façon, mais ce qui est la règle dans l'épilepsie est l'extrême exception dans l'hystérie, dont l'attaque est précédée presque toujours des phénomènes prémvnôtoiires ei de Vaura. Cette dernière avec sa boule, sa sensation de strangulation, ses symptômes céphaliques, est tout à fait particulière à l'hystérie. Il n'existe pas de cri, à proprement parler, au début de l'attaque ; en revanche, dans les périodes consécutives, le malade pousse souvent de véritables rugissements sur la signification desquels il n'y a pas à se tromper.

« La première période de la grande attaque hystérique a été dite épileptoîde, parce que véritablement, avec ses phases toniques et clowniques. elle est dans son ensemble très difficilement différenciante de l'accès d'épilepsie. Mais si l'ensemble est le même, les

détails sont bien différents. La morsure de la langue esl aussi fréquente dans l'accès d'épilepsie qu'elle est exceptionnellement rare dans l'attaque d'hystérie : pour notre part, nous n'en connaissons pas d'observations précises. Dans les deux cas, il vient de l'écume à la bouche : ce phénomène est toutefois beaucoup plus fréquent dans l'épilepsie : l'abondance de l'écume y est bien plus grande ; de plus celle-ci est teintée de sang, par suite de la morsure de la langue. Gomme il existe parfois au courant de l'attaque d'hystérie des contractures très violentes de la langue, cet organe peut porter sur des chicots, être légèrement éraillé et saigner ; il faut se méfier de ces particularités, qui pourraient faire songer à un accès d'épilepsie, et examiner soigneusement la langue et la bouche du malade... L'accès d'épilepsie dure quelques minutes, cinq à dix au plus, tandis que l'attaque d'hystérie, d'égale intensité, se développe et ne dure pas moins de vingt minutes à une demi-heure...

« Enfin lorsque l'accès d'épilepsie est terminé, même lorsqu'il a été de courte durée, le sujet est plongé dans l'abrutissement, il ignore tout ce qui s est passé : il souffre de la tète, d'une violente courbature du tronc et des membres qui persistera parfois plusieurs jours, il cherche un sommeil réparateur; tandis que l'hystérique, même après une attaque de grande violence, se souvient, sinon de tout ce qui a eu lieu, au moins de beaucoup de particularités relatives à son paroxysme . Dans tous les cas, son esprit est libre : il peut reprendre immédiatement ses occupations habituelles.

h II en est même qui, au sortir de l'attaque, éprou-

vent un véritable soulagement. Les symptômes avantcoureurs avaient été si pénibles qu'ils se sentent maintenant délivrés d'une angoisse douloureuse qui les obsédait quelquefois depuis quelques jours. Beaucoup de nos malades nous ont affirmé spontanément qu'ils ne se sentaient jamais mieux moralement et physiquement que pendant les jours qui suivaient les attaques. Il semble que le paroxysme ait permis au système nerveux d'effectuer une sorte de décharge qui lui a été bienfaisante. » (Gilles de La Tourette.)

Ce sentiment de bien-être consécutif à l'attaque avait été déjà noté par Briquet, mais il semble en faire l'apanage presque exclusif des attaques à forme de spasmes, de toutes à la vérité de beaucoup les plus douloureuses. « Il est certain, dit-il, qu'ordinairement après le brisement qui suit immédiatement l'attaque spasmodique, les femmes hystériques se sentent plus

"es, ont les membres plus dispos et l'esprit moins occupé qu'avant l'attaque. »

D'après Grasset, ordinairement l'hystérie ne devient pas épileptiforme, le plus souvent elle l'est d'emblée dès la première attaque.

Nous n'entreprendrons pas de décrire les différents genres d'attaques, depuis l'absence momentanée pendant laquelle la malade laisse tomber l'ouvrage ou l'objet qu'elle tient à la main, et perd de vue, pour un court instant, ce qui se passe autour d'elle, jusqu'à ces grandes crises où, privée de connaissance, elle pousse des cris, en proie à des mouvements désordonnés et à des convulsions effravantes. Nous nous

contenterons d'indiquer les phénomènes les plus ordinaires de l'attaque.

La grande attaque d'hystérie ne surprend pas, elle est toujours précédée, quelquefois pendant plusieurs jours, d'un cortège de phénomènes permettant aux malades de prévoir le moment où elles vont tomber en attaques. Ces signes précurseurs sont nombreux et variés : ils trahissent le trouble de l'économie tout entière. (P. Richer.)

<( Gen... a des attaques environ tous les mois. Elle est prévenue, parfois huit jours à l'avance, d'abord par une irritabilité extrême, des besoins de remuer, des envies de mal faire, des idées de suicide, et par des hallucinations. Trois ou quatre jours avant l'attaque, elle ressent de très vives douleurs dans l'abdomen, elle ne mange plus, quelquefois elle vomit et ne peut plus garder aucune nourriture. Elle éprouve dans tous les membres des inquiétudes, des engourdissements. Elle est triste, abattue ; elle sent que ses attaques vont la reprendre, et elle en conçoit le plus profond chagrin. Son visage altéré exprime la soufrance et l'angoisse. Elle éprouve un malaise général qui empêche tout travail, et des idées noires envahissent son esprit. Elle est prise de frayeurs soudaines, sans en connaître la cause. Elle ne dort pas ; des hallucinations la tourmentent pendant la nuit ; elle voit des rats noirs et des chats auxquels elle fait la chasse. Elle a des étoutïements, de la suffocation, de violentes palpitations cardiaques; ses oreilles sifflent ; elle entend comme un wagon qui passe ; ses tempes battent ;

on dirait qu'on assèae des coups de marteau sur cette région, et le sommet de la tête est le siège d'une vive douleur. Ces phénomènes douloureux reviennent par s ses jambes tremblent et fléchissent; elle est prise par moments de secousses générales qui la font sauter sur sa chaise. Ces secousses et ces soubresauts sont très souvent les précurseurs de l'attaque épilepti forme. » P. Rjcher .

Dans l'hystérie avec convulsions, on distingue habituellement les symptômes qui caractérisent la maladie et les phases ou périodes pendant lesquelles elle accomplit son évolution.

On compte ordinairement quatre symptômes :

1° Uaiira, qui est comme le prodrome ou l'annonce de l'attaque. Quelquefois, plusieurs jours avant la crise, la malade, comme elle le dit elle-même, se trouve changée : elle est incapable de se livrer à un travail assidu quel qu'il soit ; elle néglige ses occupations habituelles et dédaigne les distractions. Les souvenirs de son passé, et surtout ceux qui l'impressionnent péniblement, reviennent en foule à son esprit, elle ne peut s'en distraire. Les contrariétés du présent ralïecteut vivement, et les circonstances les plus insignifiantes prennent à ses yeux une importance exagérée. Parfois elle tombe dans une mélancolie profonde qui peut aller jusqu'au désespoir. (P. Richku. )

Il n'est pas dillicile aux personnes qui ont l'habitude de la fréquenter de prévoir l'imminence des attaques. Tout dans son extérieur trahit le trouble de son esprit ;

sa mise, habituellement empreinte d'une certaine recherche, est négligée ; elle abandonne jusqu'aux soins élémentaires de propreté. On Ja voit, les cheveux épars, la figure défaite, demeurer absorbée dans des réflexions sans fin ; ou bien, son regard perdu fixe un point dans l'espace, et l'expression changeante de sa physionomie trahit la présence d'hallucinations, dont nous aurons à parler dans un instant. Ces accès de tristesse ou de mélancolie alternent avec des moments de folle gaieté, dont la cause est tout aussi insaisissable. La malade se livre à toutes sortes d'enfantillages, et un rien excite chez elle un rire inextinguible.

(P. RlCHER.)

Lesp..., au moment d'être malade, se sent envahir par une contracture générale qui immobilise tout le corps dans la situation qu'il occupe, quand elle survient. La malade entend encore tout ce qui se passe autour d'elle, mais elle ne peut parler ni faire aucun mouvement. Lesp... n'est prévenue qu'un quart d'heure avant l'accès. Elle éprouve alors des envies de rire ou le plus souvent des envies de pleurer. Elle se sent envahie par des idées tristes, et le souvenir des événements passés revient avec tant de vivacité à sa mémoire, qu'elle se figure voir les personnes et les lieux qui en ont été le théâtre. Elle n'est cependant pas complètement distraite du monde extérieur, car elle entend encore ce qui se passe autour d'elle ; mais elle ne peut plus ni remuer ni parler; elle se trouve immobilisée et comme maintenue dans la situation qu'elle occupait par une force supérieure à sa volonté

Bientôt l'obnubilalion de l'intelligence devient complète, et l'attaque éclate. (P. Richer.)

Le D1 Pitres distingue trois stades ou espèces d'aura :

« a Aura psychique. Ce sont presque toujours les troubles psychiques qui ouvrent la scène. Les malades deviennent inquiets, maussades, tristes. Ils se sentent tout drôles, tout changés. Ils recherchent la solitude : ils ont envie de pleurer sans motifs ou de rire sans raison. Souvent les événements tristes de leur vie passée leur reviennent à l'esprit et les obsèdent. Quelquefois ils éprouvent le besoin de faire de l'exercice, de dépenser leurs forces ; ils marchent de long en large sans but défini, ou bien ils se livrent avec frénésie à des travaux manuels.

« b) Aura sensitive. Ce stade est caractérisé par l'apparition de douleurs souvent très vives, siégeant dans différents points du corps. Ce sont tantôt des élancements dans les membres ou des sensations de constations violentes à la base du thorax ou aux seins ; tantôt des serrements à la gorge ou des langueurs d'estomac : parfois des hoquets incoercibles, des bâillements répétés, des borborygmes bruyants.

« c) Aura abdominale Quelques instants seulement avant le début des convulsions, certains sujets sentent très distinctement une boule de la grosseur d'un œuf de poule qui, partant de la profondeur de l'un des flancs, s'agite dans l'abdomen, s'élève vers la région épigaslrique, où elle cause un malaise indéfinissable, et remonte à la gorge, où elle détermine

une sensation de strangulation des plus pénibles. » (Pitres.)

Ces prodromes peuvent manquer, comme aussi ils peuvent durer quelques heures et môme quelques jours. « Ils consistent, dit Grasset, dans un malaise indéfinissable : inquiétude, impatience, impossibilité de faire un travail continu ou de rester en place. La femme pleure et rit sans cause, malgré elle ; l'appétit et la digestion sont troublés. Il y a des bâillements, des soupirs, de la douleur d'entrailles. Le malaise est tel quelquefois, que la femme désire l'attaque, qui lui rend une santé complète. »

Gomme ces phénomènes, qui durent parfois fort peu, de quelques minutes à quelques heures, et dont l'intensité est fort variable, peuvent se prolonger pendant plusieurs jours, les nuits se ressentent singulièrement du trouble mental qui existe pendant la veille. C'est surtout pendant cette période que les rêves et les cauchemars tourmentent le sommeil. Ce ne sont que visions d'animaux fantastiques, de chutes dans des précipices, etc.

« 11 n'est pas douteux pour nous, ajoute le Dr Gilles de La Tourette, que l'ensemble de ces changements dans le caractère puisse constituer chez certains sujets X équivalent psychique d'une crise qui bornera là ses effets. De temps en temps certaines femmes ont leurs nerfs, comme on dit vulgairement; elles se montrent tristes, maussades, impatientes; un rien les irrite; elles deviennent méchantes, insupportables à tout le monde, trouvant que tout va mal, grondant, querellant

sans cesse ; puis elles rient ou pleurent avec la même facilité, vont, viennent, sortent, rentrent avec une allure désordonnée. Ces phénomènes prodromiques ont remplacé l'attaque, ou, si l'on aime mieux, l'ont constituée tout entière. »

2° La boule hystérique est ainsi appelée parce que la malade éprouve la sensation d'un corps rond comme d'une boule qui, partant de l'abdomen, monte jusqu'au cou, où elle provoque un sentiment de constriction très pénible, à en juger par les mouvements que fait la malade pour se débarrasser avec ses mains comme d'un corps étranger qui gêne sa respiration. Puis, après ces quelques moments d'extrême angoisse, cette boule semble redescendre du cou à l'abdomen. Ce va-et-vient s'opère souvent plusieurs fois dans l'espace d'une heure, et c'est un des symptômes les plus ordinaires et les plus caractéristiques de l'hystérie.

3° Le clou hystérique est une douleur très vive, lancinante, exacerbante, autour d'un point déterminé du crâne, comme si un clou y était enfoncé. « Il occupe en général, dit Briquet, une étendue très limitée, depuis la largeur de l'ongle jusqu'à celle d'une pièce de 5 centimes. La douleur qu'il produit est extrêmement violente, et souvent elle est portée à un tel point que les malades gémissent ou poussent les hauts cris et sont privés de sommeil... Cette douleur est fixe et ne se déplace pas. La durée est parfois de plusieurs jours : on l'a vue aller jusqu'à trois semaines ou un mois. Le

clou hystérique s'accompagne fréquemment de frissonnements, de vomissements, de troubles digestifs, et quelquefois de fièvre. »

La céphalalgie est un phénomène très commun dans le cours de l'hystérie, et c'est un symptôme important à bien connaître. Elle précède assez souvent les autres manifestations de l'hystérie, et chez les petites filles peut en être un symptôme prémonitoire. Tantôt elle occupe une moitié de la tête, tantôt elle se circonscrit à un point bien limité, situé soit au sommet du crâne, soit à la région temporale. (Li-gra>'d du Saulle.)

Toutefois ce point douloureux, que le Dp Gharcot appelle la zone hysUrogène, parce qu'en appuyant sur ce point on peut, à volonté, produire ou faire cesser une crise hystérique, ne se trouve pas toujours à la tête ; il existe quelquefois entre les épaules, à la poitrine ou ailleurs, mais toujours très circonscrit et ne dépassant guère un ou deux centimètres de diamètre.

Les zones hystérogènes sont souvent cutanées, à fleur de peau, au point que la plus légère excitation suffit à provoquer l'attaque. Pitres parle d'une dame qui devait prendre les plus grandes précautions pour mettre ou enlever ses bas, tant la peau des jambes était douée d'une exquise sensibilité hystérique. D'autres étaient réduites à s'abstenir de coiffure ou à ne se peigner qu'avec mille précautions, pour éviter le frôlement des zones du cuir chevelu.

Les zones hystérogènes ne sont pas en tout temps également excitables. Elles le sont d'autant plus que l'attaque convulsive est plus imminente. Il semble que

la malade qui est sur le point d'avoir des attaques soit comparable à une bouteille de Leyde, dont le moindre choc va occasionner la décharge. En effet, lorsque les convulsions ont eu lieu et que la malade, si Ton veut bien me permettre cette expression, se trouve en quelque sorte déchargée, les zones hystérogènes s'amoindrissent ou même disparaissent complètement, momentanément toutefois, dans des circonstances encore mal définies et dont le mode d'action nous échappe absolument.

« L'action des zones hystérogènes ne se borne pas à provoquer les attaques. Ce qu'elles font, elles peuvent le défaire. Elles sont comme des armes à la fois offensives et défensives, servant à porter les coups ou à les parer. Une première excitation occasionne les convulsions, une seconde amène l'arrêt immédiat de ces mêmes convulsions. A peine les convulsions ontelles débuté, qu'une pression un peu plus forte les arrête instantanément. Quelle que soit la raison de cette double action opposée d'une même cause, le fait est là qui s'impose; il est indéniable... J'ajouterai qu'en général l'excitation qui arrête la convulsion doit être plus forte que celle qui la détermine. Un frottement même léger réussit souvent dans le premier cas ; dans le second, il faut donner la préférence à la pression. » (P. Richer.)

4° Les convulsions. « Quelquefois, dit Sydenham, l'affection hystérique produit des convulsions horribles et qui ressemblent à l'épilepsie. Le ventre et la poi-

trine se gonflent et gênent la respiration ; la malade fait de si grands efforts que, quoiqu'elle ait d'ailleurs assez peu de forces, tous les assistants suffisent à peine pour la tenir. Durant ce temps, elle crie sans prononcer de paroles distinctes et elle se frappe la poitrine. »

Les malades exécutent toutes les contorsions imaginables, gesticulant, se débattant, se roulant, se relevant, se frappant. Un mouvement qu'elles semblent affectionner, c'est celui du salut ; se redressant sur leur séant, elles portent le corps en avant, puis en arrière, comme une personne alitée qui voudrait saluer profondément un noble visiteur. Une des positions les plus habituelles que prennent alors les hystériques est l'arc de cercle. Dans cette singulière altitude, la malade, l'abdomen soulevé en l'air, ne repose plus que sur la tête et sur la pointe des pieds. La ièie parfois se rapproche tellement des talons que le front regarde le sol et sert de point d'appui antérieur.

Ainsi aura, boule hystérique, clou hystérique, convulsions, tels sont les principaux symptômes qui caractérisent la grande hystérie ou l'hystérie convulsive.

Si des symptômes on passe aux périodes de la maladie, les auteurs en distinguent ordinairement quatre, que, d'après le Dr Gharcot, ils appellent : la période épilepti forme, la période clownique, la période des attitudes passionnelles, la période du délire.

Quoique l'attaque puisse avoir lieu subitement, elle s'annonce le plus souvent, chez les personnes prédisposées, par un malaise général, tristesse, abattement,

nausées, trépidations, suffocations, sifflements dans les oreilles, palpitations du cœur. La malade entend tout à coup le son des cloches ; il se passe comme des roulements dans sa tète, elle voit tout tourner autour d'elle. Puis arrivent des gonflements de la gorge, des sensations d'étoutfement qui ne sont que des contractions spasmodiques de l'œsophage. La crise est imminente, cl la patiente le sent si bien, qu'elle déclare à ceux qui l'entourent qu'elle va être malade.

a) Période èpileptiforme. L'attaque présente un certain nombre de phases que M. l'abbé Moreau décrit ainsi méthodiquement d'après le Dr Gharcot. « L'hystérique, si elle est debout, tourne sur elle-même et tombe lourdement par terre en poussant un grand cri. Tous ses membres se raidissent, ses yeux se convulsent ; elle est agitée de petites secousses des pieds à la tête, et l'écume lui vient aux lèvres. Celte période se divise elle-même en deux phases. Dans la phase tonique, l'hystérique demeure absolument rigide, la bouche ouverte, les doigts crispés. Elle perd absolument connaissance. La contracture peut atteindre surtout les muscles postérieurs du tronc. On voit tout à coup le milieu du corps de la malade se soulever sur son lit, les pieds se rapprocher de la tête, de sorte que la malade reste comme l'arche d'un pont, et cela pendant des heures entières. La contracture est quelquefois localisée, à la face, à la langue ; alors la figure de l'hystérique offre quelque chose d'effrayant : ses traits sont convulsés ; sa langue, noire, desséchée, sort de sa bouche. Dans la phase clownique, les mem-

bres sont pris de secousses violentes toujours dans le même sens. L'hystérique se soulève brusquement, comme si un ressort la poussait ; son corps entier quitte terre ; elle est projetée en l'air, elle retombe, rebondit, quelquefois plus de vingt fois sans s'arrêter. Après une minute au plus, l'hystérique retombe épuisée, meurtrie. »

Plusieurs auteurs, entre autres MM. Legrand du Saulle, Pitres, etc., font de l'attaque une description un peu moins effrayante. Au moment où la crise commence, disent-ils, l'hystérique pousse un ou plusieurs cris, cris très différents du cri isolé, rauque, sinistre, de l'épileplique, qui annoncent la perte de la connaissance, ou elle prononce quelques paroles entrecoupées : « J'étouffe! J'étouffe! maman! inaman! », et elle tombe de son haut, si elle n'est soutenue. Toutefois, observe le Dr Legrand du Saulle, la chute qui suit le cri n'est pas aussi subite que dans l'épilepsie. La malade a le temps de choisir la place où elle va choir ; elle se fait rarement mal et n'est pas exposée, comme l'épileptique, à se brûler en tombant dans le feu. Gela s'explique, si l'on songe que, dans l'attaque d'hystérie commune, la perte de connaissance est rarement aussi complète que dans ce mal caduc et jamais aussi brusque. Quand l'attaque est légère, ajoute Grassel, la perte de connaissance n'est souvent qu'apparente. La malade voit et surtout entend tout ce qui se passe autour d'elle, sans pouvoir réagir ni le manifester; mais elle se rappelle ensuite tout ce qui s'est passé pendant l'accès. D'où ce précepte généralement

donné «le ne jamais rien dire, pendant une attaque d'hystérie, que l'on veuille cacher à la patiente.

Mais si la crise est grave, la perte de la connaissance est aussi complète que dans l'épilepsie. La malade ne sent plus rien, n'entend plus rien, ne peut plus agir spontanément, et, quand elle reprend connaissance, ne se rappelle plus rien de ce qui s'est passé en elle et autour d'elle. A ce moment-là, la suffocation est à son maximum, et l'aspect général exprime cette angoisse et cette souffrance que cause la perte ou la gêne extrême de la respiration et qui peut aller jusqu'à la menace de l'asphyxie. La figure est gonflée, injectée, très colorée ; elle garde cependant son expression habituelle, et en cela elle diffère de celle de l'épileptique, qui a un aspect particulièrement repoussant. Cette période est en général très courte, et bientôt surviennent les contractures musculaires et les convulsions.

b) Période du c/o>vnis?ne. La langue française a emprunté ce mot à la langue anglaise, qui a donné le nom de clowns aux bateleurs qui, dans les cirques, étonnent la foule par la singularité de leurs attitudes et la bizarrerie de leurs contorsions. Les allures des hystériques ne sont ni moins étranges ni moins désordonnées. Elles sont alors ordinairement d'un genre particulier. Les membres exécutent avec lenteur des mouvements fort étendus ; les bras remontent le long du corps et au-dessus de la tête. Mais la contracture existe, car le poignet est fléchi sur l'avant-bras, les poings tournés en dedans, les doigts fermés, le pouce

appliqué contre la paume de la main ; les pieds sont dans l'extension, et les orteils, repliés vers la plante, ont l'air d'être crochus ; le corps devient raide et immobile ou affecte souvent les altitudes les plus bizarres. Une fois établies, les contractures hystériques peuvent persister fort longtemps et se montrer rebelles à tous les traitements. Mais on les voit fréquemment céder tout à coup, alors qu'elles avaient résisté à tous les efforts dirigés contre elles, sous l'influence d'une émotion vive. Le Dr Charcot en a rapporté plusieurs exemples, entre autres celui d'une femme chez laquelle une contracture datant de sept ans disparut subitement à la suite d'une attaque.

Pendant les crises, outre les contractures et les convulsions, il se produit encore d'autres troubles organiques, tels que des palpitations cardiaques, des trépidations, de l'insensibilité, des paralysies qui apparaissent dans les conditions les plus variables. Plusieurs auteurs ont avancé à tort qu'elles sont toujours consécutives aux attaques. Or, il n'est pas rare de voir la paralysie se produire en dehors de la période d'attaques, et même chez les malades qui n'en ont jamais eu. Assez fréquemment, la condition déterminante est une émotion subite et vive. Briquet en a rapporté d'intéressants exemples. Une malade reçoit à l'improviste la nouvelle de la mort de sa mère ; à l'instant ses jambes tremblent, fléchissent sous elle, et on la relève paralysée. Une jeune fille, en montant le soir un escalier mal éclairé, est surprise par un homme déguisé qui se précipite sur elle ; saisie d'effroi, elle veut crier

et se sauver; mais elle chancelle, tombe, et on la rapporte paralysée dans sa chambre.

Les fatigues excessives et les marches forcées produisent les mêmes effets que la frayeur. Grasset cite le cas d'une jeune personne, modiste de son état, qui passait les nuits et faisait de grands excès de travail pour nourrir sa famille pauvre ; elle ressentit tout d'un coup une douleur entre les deux épaules et fut paralysée des deux bras.

Ces paralysies, quel que soit leur siège, affectent des caractères qui sont communs à toutes. Si elles ne s'établissent pas d'emblée, elles sont annoncées quelquefois par des fourmillements, des crampes, etc. Mais elles peuvent apparaître avec la brusquerie d'une paralysie consécutive à une hémorrhagie cérébrale. Quant à leur degré, il varie depuis le simple engourdissement, la lourdeur, jusqu'à la perte complète du mouvement.

Comme toutes les manifestations de nature hystérique, les paralysies sont mobiles. Apparaissant souvent au moment où elles sont le moins prévues, elles quittent parfois avec facilité un groupe musculaire pour en envahir un autre, puis disparaissent pour, reparaître ensuite. On a vu, dans certains cas, la paralysie affecter successivement le bras, la jambe, le larynx. Briquet a observé une malade qui marchait, s'asseyait, puis, sans qu'aucune cause fut intervenue, était incapable de se lever. La durée de sa paralysie oscillait entre une demi-heure et six mois. Tout rentrait ensuite dans l'ordre ; mais un peu plus tard, la même série de phénomènes se reproduisait. (Legrand du Saulle.

11 existe un spasme respiratoire très fréquemment observé et connu sous le nom de toux hystérique. Cette toux ne se développe que dans le cours de l'hystérie confirmée, dont elle n'est jamais la manifestation primitive. Quelquefois elle s'établit spontanément, sans cause provocatrice. Assez souvent, au contraire, elle reconnaît des conditions déterminantes. C'est tantôt un simple effort, une fatigue, une émotion ; tantôt c'est la respiration d'une atmosphère trop chaude ou viciée par des vapeurs irritantes. Habituellement bruyante et sonore, ayant parfois un timbre rauque, la toux est très fatigante pour les malades et pour leur entourage. Elle est rarement continue et se produit sous forme d'accès, habituellement très rapprochés les uns des autres ; elle est précédée par une sensation de picotement, par une sorte de titillation à l'arrière-gorge. Elle cesse d'ordinaire pendant le sommeil. La toux hystérique est un des symptômes les plus tenaces de la névrose. Elle résiste souvent à tous les traitements, pendant plusieurs mois et même plusieurs années. Il n'est pas rare de la voir disparaître tout à coup à la suite d'une émotion.

Mais, le plus ordinairement, à la contracture succèdent bientôt des mouvements convulsifs qui ont parfois un aspect effrayant. Ces convulsions sont souvent très violentes. Les malades dans leur lit agitent leurs bras et leurs jambes, les portent à droite et à gauche, bousculent leurs couvertures, se lèvent brusquement sur leur séant pour se laisser retomber ensuite. Les mouvements acquièrent une énergie extraordinaire. Le

tronc et les membres fléchissent et se dressent alternativement avec une telle force que, si la malade est libre, elle fait des sauts, des bonds, des chutes épouvantables, et que cinq ou six personnes ont peine à la contenir, quand une seule suffirait hors du temps des attaques. (Georget.)

« Mmc M..., raconte le Dr Bergeret, est une femme grande, brune, très vive, dont les regards lancent des traits de flamme, et qui, depuis longtemps, est sujette à des attaques d'hystérie très fortes. Un jour, la crise nerveuse dont elle fut atteinte devint si violente, que les voisins, l'entendant crier, vinrent me chercher. Je n'ai jamais vu d'attaque d'hystérie aussi effroyable ; elle échappait à toutes les mains qui voulaient la contenir. Elle glissait dans son lit et se tordait comme un serpent, bondissait sur le parquet comme un chevreuil, se heurtant à tous les meubles sans paraître éprouver le moindre sentiment de douleur, s'emparant de tout ce qui lui tombait sous la main et le brisant sans pitié. Elle saisit un moment le pied d'une petite table d'acajou et l'agita comme un éventail avec une force surhumaine. »

C'est alors que, renversée en arrière, les hystériques forment l'arc de cercle, position qu'elles semblent affectionner, et exécutent toutes les contorsions imaginables. C'est ce que le Dr Hicher appelle la période des tours de force, qui exigent une souplesse, une agilité et une force musculaire bien faites pour étonner les spectateurs, et qui, pendant longtemps, avaient paru tellement au-dessus des forces de la nature,

qu'on ne pouvait les expliquer que par L'intervention

du démon.

Survient quelquefois une sorte de rage. La malade entre en furie contre elle-même ; elle cherche à se déchirer la figure, à s'arracher les cheveux ; elle pousse des cris lamentables, se frappe si violemment la poitrine avec son poing, qu'on est obligé d'interposer un coussin. La malade s'en prend aux personnes qui l'entourent ; elle cherche à frapper, à mordre. Si elle ne peut atteindre, elle déchire tout ce qui est à sa portée, ses draps, ses vêtements. Elle pousse alors de véritables cris de rage ou des hurlements de bête fauve. Elle frappe son lit de la tête en même temps que des poings, répétant ce mouvement jusqu'à satiété. Ces mouvements se prolongent souvent fort longtemps. J'ai vu une malade s'agiter ainsi pendant une demiheure. (P. RlCHER.)

Il est fort rare que les malades cherchent alors à se lever et à échapper aux personnes qui les maintiennent, mais il est très fréquent qu'elles tombent lourdement de leur lit. La durée de la période convulsive est très variable. Dans la majorité des cas, elle oscille entre dix et trente minutes ; mais elle peut être beaucoup plus longue.

Quand l'attaque a été de courte durée, les malades réparent tout de suite le désordre de leurs vêtements et reprennent, sans plus tarder, leurs occupations habituelles. Quand, au contraire, les convulsions ont été violentes et prolongées, elles éprouvent un grand sentiment de lassitude qui les oblige à se reposer pen-

dant quelques heures ; elles ne tombent cependant pas dans l'état de sommeil stertoreux qui succède habituellement aux accès épileptiques.

Dans les cas simples, qui sont de beaucoup les plus fréquents, les caractères des convulsions permettent de reconnaître, sans difficulté, la nature de la névrose provocatrice. Car rien ne ressemble moins à une attaque d'hystérie franche qu'un accès du vrai mal caduc.

(PlTRES.

c) Période des attitude* passionnelles. Bientôt les mouvements deviennent moins étendus, moins désordonnés, les convulsions cessent, la face est moins gonflée, l'oppression diminue. On pense que tout va rentrer dans Tordre et que la patiente ne tardera pas à reprendre connaissance ; c'est ce qui arrive en effet quelquefois. Mais, le plus souvent, tout à coup la face s'anime et reflète diverses impressions. La malade se met à rire d'un rire forcé, convulsif, involontaire. Les yeux eux-mêmes interviennent dans le jeu de la physionomie ; ils deviennent expressifs ; la figure respire la joie ou la terreur ; la patiente est sous le coup d'hallucinations gaies ou tristes ; elle fixe dans l'espace un objet imaginaire, et semble trouver à son hallucination un charme exquis ou éprouver une horreur profonde. (Legramj nr Saulle.) C'est la troisième période, dite des attitudes passionnelles.

Suivant Marc et Esquirol, les hallucinations consistent dans des sensations internes que les malades croient éprouver, bien qu'aucune cause extérieure n'agisse matériellement sur eux. Les illusions, au con-

traire, sont l'effet d'une action matérielle, mais que les sens perçoivent d'une manière fausse. Ainsi, celui qui croit entendre des voix parlant de lui ou lui adressant la parole, bien que le plus profond silence règne autour de lui, est un halluciné. Celui auquel il semble à tort que les aliments qu'il prend ont une saveur métallique, étrangère, est un illusionné. Or, les hallucinations et les illusions peuvent produire un délire passager et, par suite, les actes les plus déraisonnables. (Descuret.)

« Pendant cette période, dit P. Richer, les facultés intellectuelles sont actives, mais il y a toujours hallucination. Ainsi on voit parfois se produire toute la mimique de la peur ; les yeux hagards, grands ouverts et fixes, regardent dans le vide et semblent fixer un objet qui fascine et effraye la patiente ; d'autres fois, ce sera la colère; d'autres fois, c'est la volupté avec des mouvements obscènes et une expression cynique. L'attitude passionnelle manifeste toujours un sentiment, une action, une pensée. C'est dans cette période que la malade décrit des scènes lubriques, voit des fleurs, entend de la musique. Puis, passant à des idées plus sombres, voit un ennemi qui la poursuit, raconte une scène d'assassinat et voit le sang couler. »

« Dans la deuxième période, dit un auteur, les gestes, tout en exprimant la douleur, n'ont aucun but intentionnel; dans la troisième, au contraire, ils deviennent parlants. Il y a, entre les contorsions de la seconde période et les gestes de la troisième, la même différence qu'entre le cri et la parole ; la douleur nous

arrache des cris, mais ces cris, qui nous soulagent personnellement, n'ont pas, comme la parole, la mission de s'adresser à ceux qui nous entourent. Si certains mouvements deviennent indirectement les signes extérieurs des souffrances que nous éprouvons, il en est d'autres qui expriment directement par eux-mêmes notre volonté et nos affections. Ce sont des mouvements de ce genre qu'on observe dans la période des attitudes passionnelles, où la malade envoie des baisers, fait tantôt des gestes d'appel et tantôt des gestes de moquerie, de menace et de répulsion. C'est la traduction fidèle des rêves auxquels l'hystérique est sujette en ce moment, et dont elle conserve le souvenir au sortir de ses crises. Son imagination lui rappelle généralement les pensées qui lui ont fait une vive impression dans sa vie passée. »

En proie à des hallucinations, quelquefois gaies, plus souvent effrayantes, l'hystérique traduit par des gestes, par le jeu expressif de sa physionomie, soit les craintes qui l'obsèdent, soit la joie et le plaisir qu'elle éprouve ; tableau singulièrement animé dans quelques cas, auquel les poses plastiques prises par la malade communiquent un aspect des plus pittoresques. (Legrand di Saille.) Quoique ces rêves soient principalement exprimés par des mouvements, parfois, cependant, quelques paroles entrecoupées viennent accentuer la signification du geste et indiquer clairement quelle est l'image dont l'esprit de l'hystérique est alors occupé.

Si pendant la deuxième période les forces physiques sont décuplées, pendant la troisième les actes

psychiques ont une intensité extrême. Les souvenirs obsèdent l'esprit avec une intensité et une netteté des plus remarquables : phénomène curieux de reviviscence mentale. Certains malades, par exemple, prononcent des phrases tout entières dans une langue étrangère oubliée depuis longtemps à l'état de veille... C'est pendant l'exaltation psychique de cette période de l'attaque que les prêtres des idoles interrogeaient les sibylles de l'antiquité, et leur faisaient rendre leurs oracles. L'attaque développait au suprême degré les qualités naturelles de ces femmes certainement hystériques, choisies parmi les plus intelligentes, dirigées dès l'enfance vers leur métier de prêtresses et au courant de tous les événements du jour.

L'hallucination porte alors au plus haut degré l'acuité d'esprit des hystériques. C'est pendant l'attaque qu'elles répondent avec le plus de tact et de finesse aux questions, parfois très délicates, qu'on leur pose, et qu'elles seraient souvent incapables d'interpréter à l'état de veille. Il est bien entendu que l'attaque ne leur donne ni la faculté de prévision, ni celle de deviner les songes, ni de retrouver les objets perdus ; elle les met seulement dans un état d'exaltation cérébrale, leur permettant de mieux leurrer encore les imbéciles qui viennent les consulter. (Gilles de La Tourette.)

« Les hallucinations qui terminent souvent l'attaque ou qui la constituent en partie, dit Gilles de La Tourette, ont une si grande influence sur l'état mental des hystériques, qu'il nous faut y insister quelque peu. Elles ont parfois une telle intensité, qu'elles donnent,

au sortir de l'attaque, l'illusion du fait accompli. Nous avons vu un de nos malades, un homme, l'attaque terminée, se lever brusquement, ouvrir les fenêtres et chasser le chat noir, purement immatériel, qui venait de le tourmenter et le tourmentait encore sur son lit. C'est le rêve de l'attaque qui peut produire directement les troubles psychiques, une paralysie, si le malade a cru tomber dans un précipice, et aussi ces ecchymoses spontanées dont nous avons ailleurs esquissé l'histoire.

« Il est à remarquer que ces hallucinations qui accompagnent l'attaque peuvent s'adresser à tous les sens, mais plus particulièrement au sens de la vue...

« La vision n'est pas immobile ; elle apparaît en marchant dans un certain sens et dans une direction qui est toujours la même. Les chats, les rats, etc., courent, en passant devant la malade, de gauche à droite ou de droite à gauche, suivant que l'insensibilité d'une partie du corps siège à gauche ou à droite. Le plus souvent le fantôme passe aux côtés de la malade ; il vient de derrière elle pour s'évanouir en avant, et cela du côté insensible. Sainte Thérèse avait le plus souvent des hallucinations du côté gauche. » Assimiler les visions de sainte Thérèse aux rêves des hystériques, voilà où Gilles de La Tourelle voulait en venir; voilà où tendent ses suppositions gratuites, ses hypothèses chimériques et ses assertions dénuées de toutes preuves. Il va développer cette idée.

« Si ces hallucinations s'effectuaient uniquement sous t'influence de l'attaque, les phénomènes qu'elles

entraînent et qui ont une si grande place dans L'état mental des hystériques seraient d'une facile interprétation. Mais il est loin d'en être ainsi, par ce fait qu'il est des hystériques chez lesquelles les attaques sont dés espacées, et d'autres chez lesquelles l'attaque fait complètement défaut. Aussi nous faut-il tenir désormais le plus grand compte d'une autre série de faits, se succédant, pour ainsi dire, sans relâche, et qui pèsent du plus grand poids sur l'état mental de l'hystérique : nous voulons parler des cauchemars et des rêves, déjà expressément notés par Sydenham. « La « nuit, dit-il, qui est pour les autres hommes un temps « de repos et de tranquillité, devient pour les malades h dont nous parlons, de même que pour les supersti- « tieux, une occasion de mille chagrins et de mille « craintes, à cause des rêves qu'ils font et qui roulent « ordinairement sur des morts et des revenants... » Avant de s'endormir tout à fait, les hystériques s'assoupissent et se réveillent en sursaut à diverses reprises ; elles ont des secousses, des sensations de fourmillements, des impatiences, principalement dans la moitié du corps qui est insensible. Dans cette période, intermédiaire à la veille et au sommeil, elles ont quelquefois des hallucinations, s'imaginent qu'on leur cause, croient voir des personnes, des têtes bizarres autour de leur lit. »

« Suzanne Y..., raconte P. Richer, a une série d'attaques épilepliformes. A la suite, la malade est saisie de crainte, se cache la figure dans l'oreiller. Bientôt elle se redresse, et, se penchant sur le bord de

son lit, L'œil fixé à terre, elle est victime d'une hallucination effrayante qu'elle traduit en ces termes : « Oh! « la terre qui s'ouvre, des têtes sortent... ce sont des « fantômes... Tiens.'... Oh! ces tètes affreuses! ces « grimaces qu'elles font!... Je ne veux pas qu'il me « touche, celui-ci... (Après un instant de silence.) Eh « bien! approche... qu'il ose... (air de défi). Oh! « pour sûr que ce n'est pas vrai... si... c'est bien des « fantômes!... Oh (long mouvement de surprise et « d'effroi)! ces bêtes qui viennent près de moi!... Des « crapauds ! ah ! maman, ils viennent sur moi ! Vive « frayeur, elle se retire, se cache sous ses couvertures.) « Je n'aime pas ça, des crapauds... c'est sale, pouah! « des crapauds ! On voit des singes, des crapauds, de « tout dans cette maison. »

« Les tableaux les plus changeants passent devant leurs yeux, tour à tour gais ou tristes, le plus souvent tristes ; elles ont, comme dans le rêve de l'attaque, des visions d'animaux fantastiques, d'animaux rouges ou gris, suivant les couleurs qu'elles possèdent encore; effrayées dans leur sommeil, elles s'agitent et, parfois, tombent à bas de leur lit. Même dans ces cas, et nous en avons des exemples par-devers nous, elles ne se réveillent pas toujours, car, étant donné l'insensibilité qui existe si souvent, les chutes ne sont pas toujours douloureusement senties. »

« Une jeune fille de dix-neuf ans, à hérédité nerveuse très chargée, appelait, le 9 décembre 1889, notre attention sur une rougeur, siégeant à la face interne du tibia droit, qu'elle avait remarquée, le ma-

tin même, en vaquant aux soins de sa toilette. La veille au soir, à la suite d'une vive contrariété, elle avait eu une crise de larmes; son sommeil avait été entrecoupé par des rêves terrifiants, ce qui lui arrivait souvent, d'ailleurs, et, vers le matin, elle avait ressenti une vive douleur à la face interne de la jambe droite. Elle fut toute surprise, en s'habillant, de constater à cet endroit une tache de forme ovalaire, à grand diamètre vertical, mesurant environ o centimètres de longueur sur 3 centimètres de largeur.

« A quelles causes fallait-il attribuer le développement de cette hémorrhagie sous-cutanée qui, les jours suivants, jusqu'à sa disparition, passa par toutes les nuances ordinairement observées en pareil cas ? La malade affirmait ne s'être pas heurtée ; elle était sûre que l'ecchymose n'existait pas le soir, au moment du coucher ; il était non moins certain qu'il n'y avait pas eu, pendant la nuit, d'attaque convulsive. Nous n'hésitâmes pas, pour notre part, à mettre sur le compte d'un rêve dont, à la vérité, nous ne possédions pas tous les éléments d'appréciation, étant donné la perte du souvenir au réveil, l'apparition de cette ecchymose, connaissant l'influence que possède le moral sur le physique de ces malades.

« Les stigmates ainsi produits ne sont pas toujours apparents, mais leur réalité douloureuse, purement psychique d'ailleurs, n'en existe pas moins, ainsi que le montre le passage suivant, emprunté à la Vie de sainte Thérèse, écrite par elle-même, « dans laquelle, « dit M. le professeur Charcot, cette femme de génie,

aYtc une subtilité d'analyse vraiment merveilleuse, m nous fait pénétrer dans l'intimité de son mal ».

« Quelquefois, dit-elle, la douleur se fait sentir à un tel excès qu'on n'est plus capable ni de prière ni de quoi que ce soit. Le corps en perd tout mouvement : il est tellement saisi qu'on ne peut remuer ni les pieds ni les mains. Tant que le corps est dans le ravissement, il reste comme mort, et souvent dans une impuissance absolue d'agir. Il conserve l'attitude dans laquelle il a été surpris. Ainsi il reste sur pied ou assis, les mains ouvertes ou fermées, en un mot dans l'état où le ravissement l'a trouvé. Parfois cependant, si l'on est debout, les genoux fléchissent ; on tombe sur soi-même, en proie à un tel transport, que l'on peut à peine respirer. On laisse seulement échapper quelques soupirs très faibles en apparence, parce que toute la force extérieure manque, mais très vifs par l'intensité de la douleur qui les arrache.

« Tandis que j'étais dans cet état, voici une vision dont le Seigneur daigna me favoriser à diverses reprises. J'apercevais près de moi, du côté gauche, un ange sous une forme corporelle. Il est extrêmement rare que je les voie ainsi. Quoique j'aie très souvent le bonheur de jouir de la présence des anges, je ne les vois que par une vision intellectuelle... Dans celle-ci. le Seigneur voulut que l'ange se montrât sous une forme sensible aux yeux de mon âme. Il n'était point grand, mais petit et très beau; à son visage enflammé, on reconnaissait un de ces espriis d'une très haute hiérarchie, qui ne sont, ce semble,

que flamme et amour. Il était apparemment de ceux qu'on nomme chérubins, car ils ne disent pas leurs noms. Mais je vois bien que, dans le ciel, il y a une si grande différence de certains anges à d'autres, et de ceux-ci à d'autres, que je ne saurais dire. Je voyais dans les mains de cet ange un long dard qui était d'or et dont la pointe en fer avait à l'extrémité un peu de feu. De temps en temps, il le plongeait au travers de mon cœur et l'enfonçait jusqu'aux entrailles ! en le retirant, il semblait me les emporter avec ce dard et me laissait tout embrasée d'amour de Dieu.

« La douleur de cette blessure était si vive qu'elle m'arrachait ces faibles soupirs dont je parlais naguère ; mais cet indicible martyre me faisait goûter, en même temps, les plus suaves délices; aussi je ne pouvais ni en désirer la fin, ni trouver de bonheur hors de Dieu. Ce n'est pas une souffrance corporelle, mais toute spirituelle, quoique le corps ne laisse pas d'y participer à un haut degré. »

Pour le D* Gilles de La Tourette comme pour M. Gharcot, cette vision n'est qu'une hallucination de malade. Il faut que ces messieurs comptent beaucoup sur l'ignorance de leurs lecteurs.

Ainsi une tache apparaît sous la peau d'une jeune fille, Gilles de La Tourette n'hésite pas à l'attribuera l'effet d'un rêve, sans en donner la moindre preuve, sans citer d'autres faits semblables, et quoiqu'on puisse l'expliquer de beaucoup d'autres manières. Puis il en tire la conséquence que les révélations de sainte Thérèse provenaient aussi de rêves et de cauchemars.

Ainsi cette femme d'une intelligence si vive, d'un jugement si droit, d'une volonté si ferme, d'une prudence si admirable dans ses entreprises, d'une constance si inébranlable dans ses résolutions, que Gharcol luimême l'appelle une femme de génie, était la dupe de son imagination ! Peut-on agir avec plus de légèreté et de témérité? Ainsi, en célébrant dans tout leur Ordre, avec l'approbation de l'Église, la fête de la Transverbération du cœur de sainte Thérèse, les Carmes et les Carmélites honorent une hallucination de malade ! C'est ainsi qu'une certaine école cherche à rendre ridicules et méprisables les enseignements de l'Église. Ce qu'il y a de plus triste à dire, c'est que ces docteurs appuient leur opinion sur le témoignage d'un religieux. « On sait, ajoute en note Gilles de La Touretle, que sainte Thérèse était une hystérique extatique, ainsi que l'a démontré, corroborant ainsi l'opinion médicale, le P. Hahn, de la Compagnie de Jésus, dans un ouvrage couronné dans un concours par un jury nommé par l'évêque de Salamanque. Nous devons ajouter qu'un autre Jésuite, le P. de San, a essaye de réfuter les idées émises par son collègue. » Mais ce que le Dr Gilles de La Tourette ne dit pas, et qu'il ignorait sans doute, c'est qu'il a été démontré que cet ouvrage n'avait jamais été couronné ; que, bien loin de le couronner, la commission de Salamanque avait signalé son peu de valeur théologique et déclaré que, d'après son opinion, sainte Thérèse n'était pas hystérique ; c'est que, si l'on a accordé au P. Hahn une médaille d'or, restée sans emploi, ce n'était pas qu'on

eût trouvé son travail meilleur que ceux de ses concurrents, qui, au contraire, l'avaient emporté sur le sien, mais pour reconnaître sa bonne volonté et la peine considérable qu'il avait prise ; c'est qu'enfin l'ouvrage du P. Hahn a été solidement réfuté, sévèrement condamné et mis à l'index. « Voilà comment, avec de pareilles assertions, nous écrivait un éminent professeur de théologie, on scandalise les âmes pieuses et on ébranle la foi dans les âmes faibles et ignorantes. »

Le D' Gilles de La Tourette a-t-il reconnu lui-même que ses assertions ne reposaient pas sur un fondement bien solide? Toujours est-il que dans le second volume de son traité de Y Hystérie, qui a paru dans le courant de l'année dernière (1895), il revient très longuement sur ce sujet. Après avoir rappelé que dans son premier volume il avait étudié les stigmata diaboli, dont, au moyen âge, on croyait marqués les possédés, et qui consistaient surtout en des places d'insensibilité à la douleur où le démon était censé avoir apposé sa griffe, il ajoute :

« Dans le sens mystique du mot, les stigmates se rapportaient à des phénomènes de nature hystérique, à des lésions cutanées, rappelant par leur localisation les plaies de Jésus crucifié. C'est ainsi que nous noterons sur saint François d'Assise et sur Louise Lateau l'empreinte sanglante de la couronne d'épines, la trace des clous aux pieds et aux mains, et aussi la plaie béante du côté. Avec l'aide de ce que nous savons aujourd'hui sur l'état mental des hystériques et grâce à des expériences précises, il nous sera facile, croyons-

nous, d'interpréter la réalité de ces phénomènes, considérés longtemps comme d'essence miraculeuse. »

D'après ce docteur. « les hallucinations qui terminent souvent l'attaque ont parfois une telle intensité qu'elles donnent, au sortir de l'attaque, l'illusion du fait accompli et qu'elles peuvent produire directement les troubles les plus étonnants. C'est ainsi que Sœur Jeanne des Anges et Madeleine Buvent avaient le corps déchiré, livide, noir, plombé, après des atlaques où le diable les avait rouées de coups imaginaires. »

Nous ne suivrons pas le D' Gilles de La Tourette dans l'exposé des phénomènes extraordinaires qui se produisent chez les hystériques pendant l'attaque et qu'il cite à l'appui de son opinion : nous nous arrêterons seulement aux deux faits sur lesquels il insiste particulièrement : les stigmates de saint François d'Assise et ceux de Louise Lateau. Et même, quant à celte dernière, nous n'en dirons que deux mots. Chez elle, la production des stigmates du jeudi au vendredi de chaque semaine pendant plusieurs années est un fait incontestable et admis par tous les hommes de bonne foi. Mais cette production était-elle l'effet d'une hallucination hystérique, comme le prétend le docteur, ou l'effet d'une intervention extra-naturelle, et, dans ce dernier cas, était-ce l'effet d'une intervention divine ou d'une intervention diabolique ? On a beaucoup examiné, beaucoup discuté, beaucoup écrit pour et contre, sans que jamais la question ait été tranchée définitivement dans un sens ou dans l'autre. Peu à peu le silence se fit autour de Louise Lateau, et, quand elle mourut,

sa mort ne fit aucune impression : on ne s'en occupait plus. Il est inutile, ce nous semble, de discuter sur un fait dont la cause est restée douteuse.

Pour ce qui est de saint François d'Assise, il en est tout autrement, et il est facile de démontrer que toute l'argumentation du D' Gilles de La Tourette repose sur ce qu'on appelait jadis une pétition de principe et qu'il pose en fait ce qui est en question.

Tous les faits cités par lui pour expliquer les stigmates de saint François appartiennent exclusivement à des personnes notoirement hystériques et proviennent de la névrose. Si donc notre saint n'était pas hystérique, toute l'argumentation du docteur tombe ou porte à faux : il l'a bien compris : aussi ne craint-il pas d'affirmer hautement que saint François était hystérique, mais il n'en donne aucune preuve. « La lecture de sa Vie, se contenle-t-il de dire, ne permet pas un seul instant de mettre en doute l'hystérie du saint personnage. » Il nous parait très regrettable qu'il n'ait pas cité quelque passage à l'appui de son assertion. Nous aussi, nous avons lu plusieurs fois, et dans divers auteurs, la vie du saint, et, parmi les faits merveilleux dont elle est remplie, nous n'en avons pas rencontré un seul d'où l'on puisse conclure qu'il était hystérique.

N'avons-nous pas raison de dire que toute l'argumentation du Dr Gilles de La Tourette repose sur une pétition de principe?

Ce n'est pas tout : les conséquences qu'il tire de la Vie du saint pour prouver qu'il était hystérique ne

nous paraissent pas concorder avec les principes qu'il a posés. Pour s'en convaincre, il suffît de lire son récit :

<< Ce fut pendant une de ses attaques d'extase qu'il vit descendre des hauteurs du ciel un séraphin aux six ailes de feu éblouissantes de clarté. L'ange vola d'un vol rapide tout près de lui et demeura suspendu dans les airs, et alors apparut entre ses ailes l'image de Jésus crucifié. A cette vue, l'âme de François fut saisie d'une stupeur indicible. La joie et la douleur le remplissaient tour à tour : la joie, parce qu'il avait en face de lui le Dieu de son cœur, le Dieu d'amour sous la forme du séraphin ; la douleur, parce que c'était Jésus souffrant avec les mains et les pieds attachés à la croix et le cœur percé de la lance... La vision disparut, mais elle laissa dans son cœur une ardeur merveilleuse et dans sa chair la trace non moins merveilleuse de l'empreinte divine. Tout aussitôt en effet, apparurent sur ses membres les cinq plaies qu'il venait d'adorer dans l'apparition. Ses mains et ses pieds semblaient transpercés par de gros clous dont la tète ronde et noire était fort visible, et dont la pointe longue et comme rabattue dépassait le dessus des mains et la plante des pieds. La plaie du côté, large et béante, laissait voir une cicatrice de couleur vermeille, dont le sang découlait souvent sur les vêtements du saint. »

Gilles de La Tourelte prétend que c'est l'hallucination hystérique et le rêve de l'attaque qui produisent ces effets physiques. Ainsi Sœur Marie des Anges s'imagine être battue par le démon, et aussitôt des ccchyis et des contusions apparaissent à l'endroit où

elle croit avoir été frappée. Mais dans le récit qu'on vient de lire, on ne voit pas que le saint, tout absorbé par le double sentiment de la joie et de la douleur, ait songé un seul instant à l'impression des stigmates dans ses membres. Ils ne sont donc pas l'effet de l'hallucination et du rêve : mais alors comment notre docleur expliquera-t-il leur apparition?

Il ajoute encore, d'après le récit de saint Bonaventure, qu'il ne contredit pas : « Lorsque saint François fut mort, on voyait dans ses mains et dans ses pieds des clous miraculeusement formés de sa chair, et qui étaient tellement adhérents, que, poussés d'un côté, ils avançaient de l'autre, comme des nerfs fort durs et d'une seule pièce. Rien n'empêchait plus de voir la plaie du côté, qu'il cachait avec soin pendant sa vie... Les clous avaient la couleur grisâtre du fer, mais la blessure du côté, avec sa couleur vermeille et ses bords repliés, ressemblait à une belle rose fraîchement épanouie... Sainte Glaire essaya d'arracher un des clous miraculeux pour le conserver comme une relique ; mais elle ne put y réussir. »

L'Église enseigne que tout fut miraculeux dans la production des stigmates de saint François d'Assise ; Gilles de La Tourette affirme que ce fut l'effet d'un rêve et d'une hallucination de malade. Pour notre compte, il nous est beaucoup plus facile de croire au miracle que de croire qu'un simple rêve a suffi pour produire instantanément des clous dans les pieds et dans les mains, et une plaie au côté qui continue de saigner pendant plus de deux ans, jusqu'à la mort du saint.

Pour revenir aux attitudes passionnelles dans

cette période, l'insensibilité, générale ou plus souvent partielle est poussée à un haut degré. La malade est insensible aux piqûres, aux: impressions visuelles, auditives et tactiles. Seule, la compression d'un point hyslérogène est capable de la rappeler à la connaissance du monde réel.

4° Période du délire. Les sens commencent à reprendre leurs fonctions ; la patiente voit confusément les objets ; mais, sous l'empire de l'exaltalion et de l'imagination, elle les interprète faussement, elle confond les personnes. En certains endroits qu'elle reconnaît, elle place des êtres imaginaires, généralement des animaux hideux et repoussants, des serpents, des rats, des crapauds. En proie au malaise, elle est plus portée à dire des injures qu'à faire des compliments : véritable cauchemar, mais où la parole est libre et les sens en partie actifs. L'hystérique répond aux paroles qu'on lui adresse; mais pas toujours sensément, parce qu'elle les adapte aux situations forgées par son imagination exaltée. Le délire est souvent religieux. Les patientes mettent volontiers de bons et de mauvais génies derrière leurs visions agréables ou désagréables. Quelquefois elles se croient transportées dans un monde imaginaire avec un prince charmant; les idées erotiques s'y mêlent assez souvent. (Gkasskï.

« On conçoit, dit P. Richer, que les troisième et quatrième périodes de l'attaque hystérique, prenant toutes deux leur origine dans des troubles de l'intelligence, puissent parfois se confondre, et que les limites de chaque période ne soient pas nettement tranchées.

Mais il n'en est pas moins vrai que chacune d'elles, lorsqu'elle est suffisamment développée, possède des caractères assez précis et assez spéciaux pour pouvoir la distinguer nettement.

« Si dans les deux cas il y a conception délirante, dans l'un, c'est le délire de la mémoire, dans l'autre, c'est le délire de l'action. Dans la quatrième période, la malade converse et raconte ; dans la quatrième, elle agit. Ici de la mimique, des attitudes variées; là des paroles, des discours. Si la quatrième période se parle, la troisième se joue. Les hallucinations sont la raison d'être, la condition nécessaire de la troisième période, les attitudes passionnelles n'en étant en quelque sorte que la traduction objective ; elles manquent le plus souvent dans la quatrième période, et sont remplacées par des illusions.

« Dans la troisième période, les hallucinations se reproduisent toujours d'une manière identique. Les altitudes passionnelles, en dehors des scènes de pure imagination, reproduisent les événements qui, par l'impression vive portée sur l'esprit de la malade, ont occasionné les premières attaques ou en ont favorisé le développement ; ces scènes, quelquefois gaies, mais le plus souvent terribles, reparaissent à chaque attaque sans jamais rien perdre de leur vivacité, et sont remdues par des gestes, des attitudes qui ne varient pas. Le délire de la quatrième période n'est pas aussi stéréotypé, aussi immuable ; il est varié à l'infini et porte sur les sujets les plus divers. S'il touche aux grandes émotions passées de la malade, c'est pour en parler

comme d'un fait éloigné, et non pour les faire revivre dans tous leurs détails, comme cela a lieu dans la troisième période. Mais le plus souvent ce délire de la fin puise son sujet dans les impressions journalières de la malade et dans les préoccupations de son esprit et de son cœur. L'abolition de la volonté rend même toute dissimulation impossible. Aussi la malade découvre-t-elle parfois ses plus secrètes pensées et fait-elle part de ses projets les mieux cachés.

« Dans la troisième période enfin, la malade est complètement distraite du monde extérieur et insensible à toutes les excitations. Elle ne voit rien, elle n'entend rien, elle ne sent rien. Rien de ce qui se passe en dehors d'elle ne saurait influencer son délire. Dans la quatrième période, sans avoir complètement recouvré ses sens, elle ne demeure pas aussi inaccessible aux influences du dehors. Elle est le jouet d'illusions. Elle entend, mais elle ne rapporte pas le bruit à sa véritable cause ; elle lui attribue une signification avec l'idée qui la possède. Elle voit, mais elle ne reconnaît pas les personnes qui l'entourent, elle leur donne des noms supposés et les prend pour les personnages de ses hallucinations. » (P. Richer.)

Contrairement à ce qu'on observe dans l'accès d'hystérie sans convulsions, la conscience est abolie pendant toute la durée de la crise, et la malade, revenue à la santé, ne garde aucun souvenir de ce qui vient de se passer. (Legrand du Saulle.)

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