MARCHE ET DORÉE DES ATTAQUES AVEC CONVULSIONS
Les périodes dont on vient de voir la description se succèdent dans Tordre que nous avons suivi, pour constituer une attaque épilepliforme régulière et complète. La période épileploïde dure en moyenne de une à trois minutes. D'ordinaire elle est nettement séparée par un moment de calme de la seconde période grands mouvements et contorsions), dont la durée est à peu près égale à celle de la période épileploïde. Enfin la ligne de démarcation est bien moins nette entre les altitudes passionnelles et la deuxième période, l'hallucination commençant quelquefois pendant celle-ci. La période des altitudes passionnelles est la plus longue, elle dure en moyenne de cinq minutes à un quart d'heure.
« Ces trois périodes, qui constituent, à proprement parler, l'attaque, ont ensemble une durée moyenne d'un quart d'heure à une demi-heure. La quatrième période, qui est plutôt une sorte de prolongation de l'attaque que l'attaque elle-même, a une durée fort difficile à préciser. Elle peut être fort courte, de quelques minutes seulement, ou se prolonger beaucoup plus longtemps. » (P. Richer.)
L'attaque d'hystérie se montre 1res rarement isolée. Elle se répète plusieurs fois de suite, pour former ce
qu'on appelle des séries d'attaques, parfois fort longues. Dans les séries, les attaques se succèdent de deux manières : tantôt elles s'enchevêtrent, c'est-àdire qu'une attaque n'est pas finie qu'une autre recommence aussitôt. La malade ne reprend pas connaissance. Dans ces cas, la quatrième période fait défaut, et les attitudes passionnelles sont brusquement interrompues par la période épileptoïde d'une nouvelle attaque. La quatrième période ne se montre qu'à la fin de la série.
Tantôt les attaques sont séparées par un intervalle de lucidité plus ou moins long, qui peut durer de dix minutes à un quart d'heure. Dans ce cas, l'attaque est complète, et la quatrième période est représentée.
Le nombre des attaques qui composent une série peut être considérable, de vingt à cent, quelquefois davantage. La série se prolonge pendant quatre, cinq heures, et même un jour entier. Enfin les séries ellesmêmes peuvent se succéder, ne laissant par jour que peu d'heures de repos, pendant lesquelles la malade prend quelque nourriture. Et cet état peut durer quinze jours, un mois, et même davantage. Georget parle d'un cas où l'attaque avait duré quarante-cinq jours, et les attaques partielles qui la composaient avaient des intervalles de repos de quarante à cinquante minutes.
Les attaques qui composent une même série ne sont pas toutes d'égale durée, ni parfaitement semblables. Dans le commencement, les attaques se montrent violentes et précipitées : vers la fin de la série, au contraire, elles se prolongent et semblent gagner en élen-
due ce qu'elles perdent en intensité. Au début d'une série, l'attaque est souvent incomplète ; une des périodes fait entièrement défaut ou ne se présente qu'à l'état d'ébauche. Bientôt les trois principales périodes se montrent complètement développées, se suivent sans interruption et ne laissent à la malade ni trêve ni repos ; la durée en est plus ou moins longue. Puis la violence des accidents diminue peu à peu. Les diverses périodes sont séparées par un intervalle de repos, et les attitudes passionnelles sont suivies du délire de la quatrième période, qui prend une importance de plus en plus grande. Il ne reste plus des autres périodes de l'attaque que quelques phénomènes épileptiformes qui se montrent de loin en loin et finissent par s'épuiser complètement ou persistent au contraire pendant un temps fort long.
Mais, comme on l'a déjà dit, un caractère bien particulier à ces troubles organiques, c'est d'être sous l'influence de l'âme, et que, survenus subitement, ils disparaissent de même, à la suite d'une émotion vive, d'une surprise ou d'une frayeur. Une hystérique est paralysée depuis plusieurs années ou elle a au bras une contracture permanente; elle ne peut faire un pas, ni plier le bras ; elle éprouve une émotion morale ou elle est hypnotisée, à l'instant elle marche et se sert de son bras comme si jamais elle n'avait été paralysée ou contraclurée.
« Dans un village belge, raconte le P. Hahn, à Duffel, vit encore actuellement (1883) une jeune fdle hystérique que j'ai l'occasion de voir quelquefois. Sa
jambe droite est paralysée et insensible. On peut enfoncer, sans faire souffrir la malade, des pointes acérées jusqu'au sein des chairs du membre affecté. Mais jetez la jeune fille dans le sommeil artificiel de l'hypnotisme, en lui faisant contempler un objet brillant, aussitôt elle marche, court même au besoin, sauf à retomber dans son état paralytique immédiatement après son réveil... Elle présente, au point de vue des mouvements, deux états successifs très distincts. Dans l'un, elle parle, mais ne parvient pas à boire ; dans l'autre, elle boit, mais devient muette. Chose singulière, lorsqu'elle peut parler, elle est gaie, mais ne peut se rappeler aucun des événements arrivés pendant son mutisme, qui coïncide toujours avec une teinte assez prononcée de mélancolie. »
C'est à la suite de ces guérisons instantanées que le Dr Gilles de La Tourette, fort embarrassé pour expliquer les prodiges qui s'opèrent journellement à Lourdes depuis plus de trente ans, ne craint pas d'émettre cette assertion aussi fausse qu'impie : « Les muets qui parlent, les aveugles qui voient, les sourds qui entendent, les paralytiques qui marchent et les morts qui ressuscitent sont des hystériques. C'est l'hystérie qui réalise les guérisons auxquelles on a appliqué la qualification de miraculeuses... » Et dans un endroit il ajoute : « Personne ne peut nier aujourd'hui que les guérisons dites miraculeuses ne sont rien autre chose que la mise en œuvre des phénomènes suggestifs. »
Mais qu'entend- il par phénomènes suggestifs? D'après lui, les hystériques sont des êtres extrême-
mcnl impressionnables, qui adoptent très facilement les idées qu'on leur suggère ou qu'ils se forment euxmêmes par l'imagination. « De là deux sortes de suggestions : les unes extrinsèques, qui viennent du dehors ; les autres intrinsèques, qui proviennent de la personne elle-même et qui constituent Yautosuggestion, dont l'importance est extrême en matière d'hystérie. »
« A notre avis, dit Alfred Binet, les recherches sur l'hypnotisme de ces quinze dernières années ont surtout contribué à mettre en lumière un fait extrêmement important : l'action morale de l'homme sur l'homme. C'est cette action morale qu'on appelle aujourd'hui la suggestion. On a donné un nom nouveau à une chose ancienne, si ancienne qu'elle a dû se produire dès que deux êtres humains se sont rencontrés. Cette affection morale, qui ne la connaît, qui ne l'a exercée, qui ne l'a subie? Elle est partout autour de nous, et, pour l'apercevoir, il suffît d'écouter deux personnes qui causent ou qui discutent ; rarement les deux interlocuteurs sont d'autorité égale. Le plus souvent il y en a un qui mène la conversation, qui l'interrompt, la reprend et la dirige à son gré ; et cette autorité n'est pas nécessairement du côté de la raison, du bon sens ni même de l'esprit... A quoi tient son autorité? Pourquoi y a-t-il des individus qui, naturellement, sans effort, sans même le savoir, prennent la place la plus en vue dans un cercle d'interlocuteurs, imposent leur opinion et leur goût dans un salon et même dans toute une société? L'autorité semble faite d'un grand nombre de
qualités physiques et morales, dont aucune, isolément, n'est nécessaire, et qui agissent par leur ensemble : une bonne organisation physique, une adresse naturelle, une voix forte et bien timbrée, une élocution facile, un regard ferme, un esprit prompt à la riposte, du calme, de la fermeté, une sensibilité modérée, du tact, de la confiance en soi-même, des idées arrêtées. de la fortune, une belle position sociale et d'autres dons encore dont on a une perception confuse et qu'on ne réussit pas à démêler, mais qui contribuent à former l'homme d'action, le conducteur du troupeau. » One de fois on a vu des gens intelligents, instruits, mais sans caractère, dominés et entraînés par d'autres qui leur sont de beaucoup inférieurs sous tous les rapports, mais qui sont doués d'une volonté énergique. Voici un homme pacifique par nature à qui, au milieu d'une conversation animée, on adresse un mot plaisant qui fait sourire l'assemblée : tout entier à la question, il ne l'a pas même remarqué; mais un de ces faux amis, comme il y en a tant, relève ce mol, le commente, le dénature, en exagère la portée, déclare avec emphase qu'il est impossible à un homme d'honneur de laisser passer une pareille injure sans en tirer vengeance, et il fait si bien qu'il inspire à cet homme une haine implacable que le sang seul pourra éteindre. Que de duels funestes n'ont pas eu d'autres causes ! Que de fois une parole ardente a suffi pour entraîner dans les pires aventures des hommes paisibles, qui ne songeaient à rien quelques heures auparavant et qui déplorent toute leur vie leur faiblesse et leur aveugle-
ment. Us ont cédé à ce que le D' Gilles de La Tourelle appelle une suggestion extrinsèque.
A chaque instant, on rencontre des personnes plongées dans une profonde tristesse ; elles sont parfaitement constituées, et, jusqu'à ces derniers temps, elles ont joui d'une santé parfaite ; mais un jour elles se sont imaginé qu'elles avaient une affection du cœur, et, depuis ce moment, elles vivent dans des transes continuelles, elles n'osent plus sortir ; il leur semble à chaque instant qu'elles vont mourir : ce sont des malades imaginaires, victimes de leurs propres suggestions. Or, c'est à ces suggestions intrinsèques ou extrinsèques que le Dr Gilles de La Tourette attribue toutes les guérisons dites miraculeuses. En d'autres termes, d'après lui, ces guérisons proviennent de l'imagination impressionnée et surexcitée des malades, et, à l'appui de sa thèse, il cite plusieurs exemples.
« Il est des hystériques, dit-il, chez lesquels cet état de suggestibilité est si grand que, pendant la veille, ce sont de purs automates : leur état mental est absolument identique avec Gelui des somnambules hypnotiques, qui, d'ailleurs, sont, eux aussi, des hystériques. Lorsqu'on lem* raconte des histoires émouvantes, il n'est pas besoin de pratiques hypnotiques pour les convaincre : comme les petits enfants, ils croient tout ce qui frappe leur esprit. Nous connaissons une malade de cet ordre, hospitalisée depuis plusieurs années, qui, à ce point de vue, est un merveilleux sujet d'étude. Son état d'esprit est tel, qu'à l'état de veille on ne manque jamais, avec un peu d'insis-
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tance, de lui faire prendre la fiction pour la réalité ; on lui fait accepter des fleurs imaginaires ; on détermine à volonté, chez elle, la joie ou la tristesse : son cerveau esl une cire molle à la merci de la suggestion. Dans l'intervalle des attaques, elle est gaie, bonne pour ses camarades, surtout, comme elle le dit elle-même, quand elle a bien dormi ; par contre, trois ou quatre jours avant son attaque, elle devient méchante, querelleuse, son sommeil est entrecoupé de cauchemars, et les surveillantes de la salle ne s'y trompent pas : « Hab... va être malade », viennent-elles nous dire, et nous savons alors quels accès formidables vont éclater.
« Une hystérique entend dire dans sa jeunesse, par un maladroit, que les femmes atteintes de sa maladie mouraient à la ménopause. Vingt ans plus tard, au moment des premières manifestations de Tàge critique, elle se prépare à mourir, étouffe, et serait peut-être morte si nous n'avions fini par découvrir son secret et par modifier, non sans peine, sa conviction. Elle se décida à vivre, et depuis elle se porte bien.
« Rose était malade et paralysée : aucun remède, ni phvsique ni moral, ne semblait avoir de prise sur elle. Pendant le délire d'une crise d'hystérie, je l'entends dire : « On ne me guérira pas; ce n'est pas une mala- « die que j'ai : je suis ensorcelée par ce vieux sorcier « que j'ai fâché contre moi ; il n'y a rien à faire. » Je lui fis avouer cette singulière histoire, et parvins, avec bien des dillicultés, à lui enlever celte conviction vraiment délirante, et je n'eus plus de peine à supprimer la paralysie. » C'est sur de pareils faits que la
plupart des médecins s'appuient pour soutenir que toutes les guérisons extraordinaires peuvent s'expliquer par l'hystérie, l'hypnotisme et la suggestion. Nous verrons tout à l'heure ce qu'il faut en penser.
Il n'y a pas longtemps encore, quand on parlait des miracles de Lourdes devant les médecins, la plupart se contentaient de lever les épaules et de répondre avec un sourire moqueur : « On ne discute pas les « miracles; c'est un reste des superstitions du moyen « âge et de ses préjugés. La science en a fait justice « depuis longtemps. Parler de miracles à notre épo- « que, c'est faire injure à notre siècle de progrès. » Aujourd'hui, ces orgueilleuses négations ne sont plus de mise. Les écoles de la Salpètrière, de Nancy, de Bordeaux, rompant avec les traditions du passé, ont compris qu'il fallait sortir d'une négation systématique, et ils ont reconnu qu'il y avait à Lourdes des guérisons capables de frapper d'étonnement les spectateurs les plus instruits. Mais, comme le D' Gilles de La Tourette. elles prétendent en trouver l'explication dans les phénomènes de l'hystérie, et dans les expériences de l'hypnotisme et de la suggestion.
« Les accidents hystériques, dit le D'' Pitres, peuvent être provoqués, modifiés ou supprimés par des influences psychiques ou par des causes physiques, qui n'ont aucune action sur les accidents similaires dépendant des lésions organiques... Voici une malade qui est insensible du côté gauche, je la pique profondément sur différents points de ce côté du corps, sans qu'elle éprouve la moindre douleur. Le côté droit a
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conservé toute sa sensibilité. Nous appliquons son avant-bras droit contre les pôles d'un fort aimant, et dans trois minutes, le côté gauche, qui était insensible, sera devenu sensible, et le côté droit, qui était sensible, sera devenu insensible.
« Je tends la main à une deuxième malade et je lui donne un shake hand poignée de main) un peu brusque : c'est une bien petite cause, et cependant elle a produit une contraction générale de tout le membre ébranlé par la secousse. Ce membre est devenu rigide, il est impossible d'en fléchir de force les différentes articulations. La malade ne peut lui faire exécuter aucun mouvement volontaire. Nous venons de créer là une infirmité des plus incommodes qui persisterait peut-être plusieurs jours, plusieurs semaines ou plusieurs mois, si nous n'étions pas en mesure de la faire disparaître aussi facilement que nous l'avons produite. Je souffle brusquement, à plusieurs reprises, sur les téguments du membre contracture, et vous voyez que la rigidité se dissipe, les jointures reprennent leur souplesse : la guérison est complète.
» Voici une troisième malade dont la motilité volontaire est parfaite, je lui dis avec autorité : « Vous « êtes paralysée du bras droit. » Ce membre pend maintenant inerte et llasque le long du corps ; la malade est incapable de le mouvoir et elle en restera incapable pendant un laps de temps indéterminé, probablement fort long ; à moins que je ne lui dise sur le même ton que tout à l'heure : « Vous n'êtes plus paralysée ; « vous pouvez remuer votre bras. »
« Mais je prévois une objection. Si le médecin est armé de moyens si simples et si efficaces pour guérir les accidents hystériques, comment se fait-il qu'on rencontre fréquemment, dans les hôpitaux ou dans la pratique civile, des hystériques dont les paralysies, les contractures, les convulsions, etc., résistent pendant des mois et des années aux traitements les plus variés et les plus énergiques?... Ma réponse sera très catégorique. 11 y a en effet des accidents hystériques rebelles à l'emploi des moyens thérapeutiques qu'on est habitué à diriger contre eux. Cependant ils n'échappent pas aux lois générales que nous venons de formuler. Car un jour ou l'autre, brusquement, sous l'influence d'une émotion morale vive, d'un choc, d'une blessure ou de toute autre cause imprévue, ils peuvent disparaître instantanément, sans laisser de traces, sans convalescence. Ces guérisons soudaines d'accidents hystériques, ayant résisté à tous les traitements antérieurs, sont loin d'être rares ; elles se sont produites dans tous les temps et dans tous les pays ; mais elles ont toujours été particulièrement fréquentes dans les lieux auxquels l'imagination des peuples ou les superstitions religieuses ont attribué des pouvoirs surnaturels. A ce point de vue, l'hystérie n'a point dégénéré ; elle est restée la grande pourvoyeuse des cures imprévues et extraordinaires, la source inépuisable du merveilleux en thérapeutique. Aussi, pour éviter de regrettables erreurs, ne faut-il jamais déclarer incurable un accident hystérique, quand bien même cet accident aurait résisté, pendant des années, aux traitements les plus
rationnels el les plus énergiques. Même dans les cas qui paraissent les plus invétérés, une émotion morale vive, une frayeur, une colère, une contrariété, un chagrin, une joie, peuvent tout à coup provoquer la guérison,... faire un miracle. Par l'application de différents procédés hypnogènes connus, on peut modifier une foule de troubles des mouvements chez les hystériques, en les mettant en catalepsie. Vous avez vu récemment dans le service disparaître, dans ces conditions, des paralysies complètes, des contractures, des spasmes rythmiques, des convulsions choréiques; malheureusement ces phénomènes reparaissent aussitôt après le retour à l'état de veille. »
« Dans les contractures hystériques, dit encore le même docteur dans un autre endroit, on peut toujours compter sur la guérison, mais on ne peut jamais dire avec certitude à quel moment ni sous quelle influence elle surviendra. Telle contracture cédera du premier coup à l'emploi des moyens les plus simples ; telle autre qui sera restée immuable pendant des mois ou des années, malgré les interventions thérapeutiques les plus rationnelles, se dissipera brusquement, après l'administration de quelque remède de charlatan ou à la suite d'une neuvaine, d'un pèlerinage ou d'une émotion morale quelconque. Le médecin doit s'attendre à ces surprises; il est même bon qu'il en annonce à l'avance la possibilité aux intéressés. Une malade de M. Charcot vit disparaître tout à coup une contracture datant de quatre ans, à la suite d'une réprimande ; une autre guérit soudainement après une
vive contrariété ; une troisième, qui n'avait pu sortir du lit depuis deux ans, se mit à marcher après avoir été accusée de vol; une quatrième guérit brusquement dans les circonstances racontées par M. Régna rd dans les termes suivants :
« Il s'agissait d'une fille d'une quarantaine d'années, couchée dans un lit de l'infirmerie depuis neuf ans : elle avait le bras gauche et la jambe gauche violemment contractures. Pour un observateur superficiel, elle présentait donc ce qu'on aurait appelé autrefois une ankylose du coude, une coxalgie et un pied-bot. De plus elle avait une contracture de la langue qui ne lui laissait articuler aucun son : elle était donc muette. A peine si de son œil gauche elle apercevait la lumière. Pour compléter un état aussi lamentable, celte malheureuse avait une contracture de l'œsophage, qui ne lui permettait de rien manger; on lui faisait chaque jour avaler un œuf et un peu de vin par la sonde... En 1872, M. Gharcot la montrait publiquement à son cours, disait que tout traitement avait échoué sur cette maladie si compliquée ; mais qu'un jour, peut-être, tel événement pourrait survenir qui produirait la guérison de tout cela, subitement et d'un seul coup. Celte prédiction, recueillie par un journal de médecine, était imprimée à ce moment même.
« Or, trois ans plus tard, la malade, désespérant de la médecine et cédant aux suggestions de son entourage, demandait que le Saint-Sacrement fût placé sur sa tète, au moment où passerait devant son lit la procession de la Fèle-Dieu. La pauvre femme
attendait avec impatience le jour de sa délivrance ; aussi était-elle fort émue quand le cortège pénétra dans la salle et s'arrêta auprès d'elle. Elle fut prise d'un grand tremblement, perdit connaissance, entra en convulsion hystérique, et quand, cinq minutes après, elle reprit ses sens, elle était guérie. Contractures, pied-bot, coxalgie, amaurose, mutisme, tout avait disparu. Elle put tout de suite se rendre à la chapelle pour rendre grâces à Dieu... L'aventure fit du bruit ; mais la prudence de l'archevêque de Paris empêcha qu'elle fût exploitée autrement qu'il ne convenait, et tout l'entra dans le silence. L'ancienne hystérique se fit infirmière et remplit ses fondions à la satisfaction générale. Supposez que l'affaire ait eu plus de retentissement et que la Salpêtrière fut devenue un lieu de pèlerinage, il est fort probable que beaucoup d'autres miracles s'y seraient produits. » 'Pitkks.)
C'est très possible ; mais si la foule ignorante avait crié au miracle, les gens sages et instruits auraient imité la prudente conduite de l'archevêque de Paris. Dans le cas que vient de rapporter M. Regnard, des chrétiens admettront sans peine que Dieu a voulu récompenser la foi et la piété de cette pauvre malade, en la guérissant subitement; mais, comme cette guérison pouvait aussi être l'effet d'une cause naturelle, quoique ignorée, les personnes prudentes resteront dans le doute et ne se prononceront ni pour ni contre.
« Le pronostic des paralysies hystériques est incomparablement moins grave que celui des paralysies organiques, et cela pour plusieurs raisons. D'abord parce
que les paralysies hystériques n'entraînent jamais, dans les centres nerveux, des perturbations de nature à mettre directement en danger les jours des malades ; ensuite parce qu'elles ne sont jamais fatalement incurables, comme le sont les paralysies qui résultent des lésions destructives du cerveau ou de la moelle épinière. Mais leur durée est impossible à prévoir avec certitude, car leur persistance n'est en rapport ni avec l'ancienneté de l'hystérie, ni avec son intensité apparente. Telle paralysie, survenue chez une hystéroépileplique invétérée, après une attaque d'une violence excessive ou une grande émotion morale, disparaîtra rapidement sous l'influence des moyens les plus simples ; telle autre, développée chez une hystérique vulgaire, à la suite d'une attaque insignifiante ou d'une petite contrariété, résistera pendant des mois ou des années à tous les efforts de la thérapeutique. » (Pitres.)
« MM. Ballet et Landouzy ont traité avec succès une contracture hystérique des membres inférieurs, durant huit mois, par les pilules de Mica panis. La crainte, la colère, la douleur, la joie, la foi ardente dans un résultat prévu et fortement désiré, sont, à n'en pas douter, des agents curateurs puissants que le médecin pourra quelquefois utiliser. Mais ce sont là des agents difficiles à manier. Il faut beaucoup de tact et d'habileté pour en tirer parti, sans compromettre sa dignité ou sans s'exposer à perdre son autorité morale sur les malades et sur leur entourage. A mon avis, on ne doit y avoir recours que tout à fait exceptionnelle-
ment, lorsque des indications précises en légitiment l'emploi. » (Pitres.)
« Quand la guérison survient, elle se produit graduellement ou soudainement. Dans le premier cas, elle coïncide d'ordinaire avec une amélioration progressive dans l'état général des malades et dans les manifestations de l'affection hystérique. Dans le second, elle est habituellement la conséquence d'une émotion morale. Le retour à l'état normal se fait alors brusquement, sans convalescence. D'un instant à l'autre, à la suite d'une grande joie, d'une frayeur, d'une colère, etc., l'infirme devient ingambe, il abandonne ses béquilles et marche sans soutien. C'est un véritable miracle. L'espérance de guérir, la foi ardente dans certains procédés curatifs, voilà un état d'esprit particulièrement favorable à la production de ces guérisons subites, et c'est sans doute à leur action sur le moral des malades que les pèlerinages, les neuvaines, les pratiques religieuses de toutes sortes, doivent leur incontestable efficacité. En fait, les paralysies hystériques entrent pour une bonne part dans le contingent des cures dites miraculeuses qui se sont produites de tout temps, sous l'influence du mysticisme religieux. » (Pitres.)
Au xiuc siècle, il s'en opéra au tombeau de saint Louis. L'une des miraculées, sur laquelle les documents de l'époque donnent quelques détails, est une femme de vingt-huit ans, nommée Emmelot. Elle avait été frappée subitement, dans la nuit, d'une paralysie du membre inférieur droit. « Ladite Emmelot, rapporte le chroniqueur, avait perdu l'os de la cuisse,
de la jambe et du pié, au point qu'elle ne s'en pouvoit aider. Quand on lui touchoit, manioit ou estreignoit forlement le membre, ladite Emmelot disoit qu'elle n'en sentoit rien, ni quand on y enfonçoit asprement une aiguille, ou qu'on mestoit le pié malade au feu. Dans cet estât, elle pria qu'on la portât au tombel du benoist saint Loys et se voua à lui et dit qu'elle ne mangeroit qu'une fois le jour de sa Vigile ; ce qui fut fait moulle de fois. Mais le jour de la Passion, elle sentit une grande angoisse et comprit que notre Sire Dieu et la Vierge Marie et le benoist saint Loys la délivreraient tost. Et adonques ladite Emmelot commença à mouvoir le pié et la cuisse, puis un petit après ce, à estendre ses membres et finalement elle se leva et se mit à marcber, sans soutiens, ni béquilles, en louant Dieu et en bénissant le benoist saint Loys qui l'avait délivrée. » On peut considérer comme très vraisemblable que ladite Emmelot avait une paralysie hystérique.
Des cures identiques ont eu lieu en grand nombre, au commencement du xvin0 siècle, sur la tombe du diacre Paris. Carré de Montgeron, qui s'en est fait l'historien, a recueilli des renseignements précieux sur les antécédents des malades, sur les caractères de leurs affections, sur les circonstances dans lesquelles leur guérison s'est opérée. De ces documents, il résulte clairement que ces malades étaient atteints de paralysie hystérique.
« La grotte de Lourdes jouit aujourd'hui d'une grande réputation ; elle est devenue le rendez-vous
d'une foule d'infirmes de tous les pays qui s'y rendent avec l'espoir suprême d'y trouver la guérison. La plupart s'en retournent déçus, mais quelques-uns y recouvrent réellement la santé, et, autant qu'il est possible d'en juger par les renseignements très incomplet* publiés jusqu'à ce jour, ce sont les paralysies hystériques qui fournissent les succès les plus éclatants. » (Pitres.)
« Il ne faut pas douter, Messieurs, continue le même docteur, de la réalité matérielle de ces guérisons dites miraculeuses : ce serait faire acte d'un scepticisme systématique et se placer hors des règles de la logique scientifique. Oui, certains malades, paralytiques depuis de longues années, ont repris subitement l'usage de leurs membres paralysés devant les os de saint Louis, dans la grotte de Lourdes, comme d'autres ont guéri tout à coup au dernier jour d'une neuvaine, au contact d'une relique vénérée ou dans le cours d'une invocation religieuse fervente. Est-ce à dire qu'une puissance surnaturelle soit intervenue pour changer en leur faveur les lois de la nature? Nullement. Ces malades ont guéri parce qu'ils avaient des paralysie* dynamiques sans lésions organiques, et que les émotions morales, de quelque nature qu'elles soient, sont susceptibles de provoquer la disparition immédiate de ce genre de paralysie. »
Aussi les théologiens se gardent bien de déclarer miraculeuses ces sortes de guérisons. A leurs yeux, ce sont des effets dont la cause est incertaine et sur laquelle ils ne se prononcent pas. « Il se produit à
Lourdes, dit le D' Boissarie, un très grand nombre de guérisons qui ne sont pas contraires aux lois naturelles. Pour le malade, elles peuvent être une grande grâce, une faveur insigne. La main de Dieu peut effacer la souffrance sous toutes ses formes ; mais, pour le médecin, elles ne présentent aucun caractère surnaturel. » Si à Lourdes on ne constatait que des guérisons de contractures et de paralysies hystériques, l'Église ne s'en occuperait pas. Gomme on vient de le voir, le Dr Pitres professe que si certains malades guérissent, c'est parce qu'ils ont des paralysies dynamiques sans lésions organiques ; d'où il suit que, quand il y a des lésions organiques, aucune émotion morale ne peut naturellement les faire disparaître subitement, et que, si elles disparaissent instantanément, il faut attribuer cette guérison à une force surnaturelle. Or c'est ce qui arrive journellement à Lourdes, comme l'ont constaté une foule de médecins dont il est impossible de contester la science et la sincérité.
Pour que l'assertion du Dr Gilles de La Tourelle fût vraie, il faudrait admettre que toutes les maladies sans exception se rattachent à l'hystérie. Or, il n'y a pas un seul médecin qui ne reconnaisse qu'une foule de maladies ne dépendent en rien de la névrose : le cancer, la gangrène, la fracture des membres, la carie des os, les tumeurs, les plaies purulentes. Et cependant, ces malades guérissent à Lourdes.
C'est donc à tort, ce nous semble, que le Dr Pitres affirme qu' « autant qu'on en peut juger par les renseignements très incomplets publiés jusqu'à ce jour,
ce sont les paralysies hystériques qui fournissent les succès les plus éclatants ». Et d'abord comment le Dr Pitres peut-il dire aujourd'hui que les renseignements sont incomplets, quand depuis plusieurs années déjà, pendant la saison des pèlerinages, une commission composée de médecins venus de tous les points de la France, souvent avec des principes différents et des préventions préconçues, des internes des hôpitaux de Paris, des élèves de M. Gharcot, des professeurs de Faculté, contrôlent ces guérisons avec le plus grand soin et la plus grande sévérité ? Que faudrait-il de plus pour contenter le savant docteur? « Sur cinq faits relatés par M. Louis Lasserre, ajoute-t-il, trois paraissent se rapporter à des paralysies hystériques : ce sont ceux de M. l'abbé de Mussy, de Mlle de Fontenay et de M. Guerrier. » Trois paraissent. Ce n'est donc pas bien certain? Ceux qui comme nous ont vu et entendu M. de Mussy, dix ans après sa guérison, avec sa haute taille, ses larges épaules et sa voix retentissante, auront de la peine à croire que c'est un hystérique. Mais admettons pour un moment l'opinion de M. Pitres ; pourquoi ne parle-t-il pas des deux autres malades également guéris? Sinon parce qu'il lui était impossible de signaler dans leur maladie la moindre trace de la névrose. Enfin si M. Pitres trouvait ces renseignements incomplets, pourquoi ne se rendait-il pas lui-même sur les lieux? 11 ne faut pas beaucoup de temps pour aller de Bordeaux à Lourdes. Il eût été digne, ce nous semble, de l'éminent professeur de contrôler par lui-même des phénomènes qui préoccupent
tout le monde et qui se reproduisent depuis tant d'années.
On s'étonne souvent que, sur tant de médecins qui exercent en France, il y en ait si peu qui aient étudié sérieusement ces guérisons multipliées. C'est que pour la plupart, imbus d'idées matérialistes, ils ont peur d'être obligés de reconnaître dans ces guérisons l'intervention d'une puissance surnaturelle. Le Dr Gharcot, qui n'a jamais prononcé le mot de Lourdes dans ses leçons, écrivait au Dr Constantin James : « L'hospice de la Salpêtrière envoie, chaque année, une cinquantaine ou une soixantaine de malades à Lourdes, et je les étudie tous avant leur départ et après leur retour. » Sur quoi le Dr Constantin James ajoute : « Quant à savoir ce que le Dr Charcot pense des miracles de Lourdes, ceci c'est son affaire : seulement j'ai cru comprendre qu'il ne se propose pas de le faire connaître de sitôt. » — « Mais, demande le D1' Boissarie, pourquoi tant de circonspection et de réserve ? Pourquoi celle conspiration du silence? Depuis quinze ou vingt ans, le Dr Charcot a examiné plus de huit cents malades venus à Lourdes, et, au bout de ce temps, il hésite encore à parler, il garde pour soi son opinion et ne veut pas se prononcer ! Ne croirait-on pas qu'il craint de s'aventurer sur un terrain inconnu, plein de périls ou de surprises? Ne serait-il pas plus loyal et, disons-le, plus scientifique de reconnaître que l'on ne peut tout expliquer par des effets de suggestion, et qu'en dehors des troubles nerveux, il y a des affections profondes de l'organisme des mieux constatées, des
lésions matérielles instantanément guéries? Mais, pour échapper à la rigueur d'une démonstration qui pourrait s'imposer, on refuse de constater la maladie au départ, afin de ne pas constatera guérison au retour. » Mmc Rizan, atteinte du choléra en 1832, était demeurée paralysée de tout le côté gauche; depuis vingtquatre ou vingt-cinq ans, l'une de ses mains était entièrement atrophiée ; elle était en proie à de continuels vomissements de sang; l'estomac était hors d'étal de supporter les aliments. Dans les derniers temps, son état s'était aggravé: elle ne pouvait quitter le lit, elle ne pouvait même y faire un seul mouvement, tant elle était infirme ; elle n'était plus qu'une masse inerte, ses membres s'étaient pour ainsi dire ramassés. La position constante que son corps était obligé de garder avait fini par produire une double plaie, l'une au creux de la poitrine, l'autre à l'aine. Sur le côté, en plusieurs endroits, la peau, usée par le long frottement du lit, laissait voir la chair toute dénudée et sanglante. La malade ne parlait presque plus; une teinte livide se répandait sur ce visage amaigri, et un soir, le Dr Subervielle, en la quittant, dit à la famille : « Elle mourra dans la nuit ou au plus tard à la naissance du jour. » Pendant la nuit, elle demande à sa fille un verre d'eau de la grotte. Le matin l'enfant court chez une voisine et en rapporte une bouteille. Mme Rizan en avale quelques gorgées : « 0 ma fille ! s'écrie-t-elle, c'est la vie que je bois... Frotte-moi le visage, le bras, tout le corps. » Et à mesure que l'enfant épongeait, à l'aide d'un linge mouillé, les membres paralysés et tuméfiés
de la malade, elle voyait l'enflure énorme s'affaisser et disparaître, et la peau, violemment tendue et luisanle, reprendre son aspect naturel. Subitement, pleinement, sans transition, la santé et la vie étaient revenues. Tout cela s'était accompli en un instant ; en une minute ou deux, le corps agonisant de Mmc Rizan avait repris la plénitude de ses forces. ^Boissarie.)
Le D1' Talamon était le voisin et l'ami de Mmc Rizan ; il devait connaître tous les détails de sa maladie et de sa guérison. Lorsque M. Henri Lasserre se présente chez lui pour lui demander ses impressions. « 11 y a longtemps, dit le docteur, que cela s'est passé ; ma mémoire ne se souvient que d'une manière fort vague de ce dont vous me parlez, et puis, je suis un vieux médecin ; je sais que les lois de la nature ne sont jamais bouleversées. Pour vous parler franchement, je ne crois pas à tous ces miracles. » (Boissarie.)
Je ne crois pas ! voilà le mot qui fait hésiter les plus vaillants et qui les empêche de délivrer des certificats à de pauvres infirmes qui les sollicitent pour être admis dans les convois de malades se dirigeant de Paris sur Lourdes, ou, s'ils finissent par s'y décider, voilà pourquoi ils les rédigent de la manière la plus vague. « Au mois d'août dernier, raconte le Dr Boissarie, Céleste Mériel, âgée de trente-quatre ans, pensionnaire de la Salpêtrière, arrivait à Lourdes, paralysée du côté gauche, n'entendant pas, ne parlant pas ; son œil, vague et sans intelligence, ne trahissait aucune impression. Elle nous présenta le certificat suivant, daté du 18 juin 1888. « Je déclare, disait le D1 Fairet, que
« cette malade ne parle pas, n'entend pas, et qu'elle « peut se déplacer sans danger pour sa vie. » Ce certificat est un modèle en son genre. Il n'est pas besoin ni de titre ni de diplôme pour constater qu'une malade est sourde, qu'elle ne parle pas et qu'elle peut monter en wagon sans danger. Or, il y avait cinq ou six ans qu'elle était couchée, comme incurable, dans la salle des grandes infirmes, à la Salpèlrière sans voix, sans mouvement, et ayant perdu l'ouïe à la suite d'une longue suppuration des oreilles et d'une perforation des deux tympans. Tout cela était renfermé dans ces trois mots : elle ne parle pas, elle n'entend pas, die peut se déplacer sans danger. Quant à la cause, à la nature de sa maladie, à nous de deviner, si nous le pouvions... Trois jours après, elle partait absolument guérie, elle marchait librement, s'exprimait parfaitement bien et entendait d'une façon normale. Une vie nouvelle semblait animer la physionomie de cette femme jusque-là si morne, si terne. Nous avons revu deux fois, l'hiver suivant, Céleste Mériel à la Salpètrière, où elle avait demandé une place de fille de service dans l'hôpital ; sa guérison ne s'était pas démentie. » (Boissaiui:.
Depuis 188i, les guérisons sont étudiées avec le plus grand soin et une sévérité qui défie toute critique. On a créé un bureau de constatations médicales, bureau toujours ouvert pendant les pèlerinages. Chaque année, les médecins viennent en plus grand nombre assister à l'examen des malades. « En 1887, dit le D' Boissarie, pendant le pèlerinage national, douze
médecins se sont succédé dans le Bureau des Constatations, et, pendant trois jours, ont étudié les guérisons qui se produisaient sous leurs yeux. Il y avait parmi eux des internes des hôpitaux de Paris, des professeurs de nos écoles de médecine et des médecins de nos grandes villes. En 1888, nous nous sommes trouvés vingt réunis, à la même époque ; en 1889, nous étions vingt-deux médecins, et trente en 1890.
« Nous étions venus de tous les points de la France; nonspensionsque lorsqu'un mouvement soulève, depuis trente ans, tout un pays, s'étend et se généralise dans le monde entier, s'affirme chaque jour par des faits qui provoquent l'examen et la discussion, s'appuie sur des témoignages dignes de foi, il n'est pas permis de détourner la tête ou d'opposer une négation de parti pris. Avec toute l'indépendance de notre caractère et de nos convictions, nous voulions étudier chaque fait, le soumettre au creuset de l'analyse la plus sévère. »
Les médecins incrédules, ennemis du surnaturel et du miracle, sont aujourd'hui forcés de reconnaître, avec le Dr Bernheim, de Nancy, que toutes les observations de Lourdes ont été recueillies avec sincérité, contrôlées par des hommes honorables ; ils admettent la réalité des faits ; ils cherchent à les expliquer par des phénomènes de suggestion religieuse. Mais, dans les exemples qu'ils citent, ils écartent avec soin toutes les guérisons de maladies organiques, de luxations, de carie des os, de tumeurs ou de plaies. (Boissarie.) Or c'est surtout sur des guérisons de cette nature que s'appuient es médecins pour démontrer le caractère extraordi-
naire et scientifiquement inexplicable des gnérisons de Lourdes. Et quand des médecins tels que les Drs Verrez et Chrestien, professeurs à la faculté de Montpellier ; les D,? Regnault et Petit, professeurs à l'école médicale de Rennes; le D'Fabre, professeur à l'école de Marseille : le Dr Audibert, chef de clinique aux hôpitaux de la même ville ; les Dra Thibault, Charuau, Mahol, Thoinet, Jouon, Lebrun, de Nantes; quand, en dehors des écoles, des centaines de médecins réputés par leur science et par leurs ouvrages, tels que les D!~ Bucquoy et Constantin James, de Paris ; Hellot, de Rouen ; Payan, d"Aix, membre de l'Académie de médecine: Puech, de Nîmes; Cochet, d'Avranches; Amalric, ancien interne des hôpitaux de Paris, et Chamayou, de Toulouse; Dozous, de Lourdes; de Mascarel, de Chàtellerault ; Martel, de Béziers; Aiïenaer, et Verriert, de Bruges ; Schmitz, d'Anvers; Lefebvre, professeur à l'université de Louvain, et Van der Camen, lauréat de la même université, etc., etc., déclarent dans les termes les plus précis que les guérisons de Lourdes échappent à toute interprétation scientifique, que jamais on n'a vu ailleurs des affections invétérées réputées incurables, des lésions organiques, des cancers, des tumeurs, des plaies purulentes, etc., disparaître subitement sans laisser d'autre trace qu'une . v cicatrice ; quand des hommes de cette valeur attestent que ces guérisons, qui se sont produites sous leurs yeux, subites, inattendues, sont en contradiction avec toutes les lois et toutes les observations connues, qui oserait mettre en doute leur parole ou contester leur science et leur autorité ?
Et quand le Dr Gilles de La Tourette ose affirmer que les guérisons miraculeuses ne sont autre chose que la mise en œuvre des phénomènes suggestifs, c'est-à-dire FelVet d'une imagination impressionnée et surexcitée, n'avons-nous pas raison de dire que cette assertion est aussi fausse qu'impie? Nous pourrions citer une multitude de faits qui ont déconcerté les plus incrédules et démontré la fausseté de leurs théories. Nous nous contenterons d'en citer deux: ou trois que nous tirons de l'ouvrage du D1 Boissarie.
Au témoignage de deux médecins protestants qui le soignaient, James Tombridge était paralysé des deux jambes, atteint du mal de Pott carie des vertèbres), avec des abcès, des plaies étendues ; sa poitrine est profondément atteinte, et une toux incessante indique l'usure organique qui s'est faite chez lui. On le porte à Lourdes, on le plonge mourant dans la piscine ; il se relève et s'habille seul. Il était arrivé couché dans un wagon, et il repart portant son sac et sa couverture, et marchant d'un pas ferme et décidé. « Quand je revins à Paris, racontait-il, quelques mois après, à une personne qui l'interrogeait, ceux qui m'avaient vu emporter mourant et qui me revoyaient marchant et bien portant couraient après moi dans toute l'avenue de la Reine-Hortense. — Et les médecins, lui demandet-on, qu'ont-ils dit ? — M. le D' Thorens, protestant, médecin du bureau de Bienfaisance, qui m'avait donné un certificat, et qui a toujours été très bon pour moi, m'a dit : « Vous êtes guéri, tant mieux pour vous î » M. le D1 Mac Genen, un autre protestant, s'est aussi montré très heureux de ma guérison.
Mais un autre médecin a paru très étonné et très mécontent. Il m'a demandé ce qu'on m'avait fait ; je lui ai dit : c'est la Sainte Vierge qui m'a guéri. — Ce n'est pas possible î s'est-il écrié ; il n'y a pas de miracles! Ce sont des sottises. Avouez qu'on vous a fait prendre quelque médicament. — Vous savez bien, lui dis-je, que je ne prenais plus aucun remède. C'est la Sainte Vierge qui m'a guéri en un instant. — Vous êtes un imposteur, s'est-il écrié ; ce n'est pas possible! Allez vous promener avec votre Sainte Vierge ! — Et, furieux, il m'a mis à la porte.
« Je pleurai d'être ainsi traité et d'entendre parler ainsi. Il y avait là plusieurs personnes; l'une d'elles, un ministre protestant, s'avança vers moi. Après m'avoir interrogé avec soin, il me dit : « Votre foi « vous a sauvé. » Boissarie.)
Nous regrettons vivement que le D' Boissarie ait cru devoir taire le nom de cet orgueilleux médecin qui traite avec tant de dédain une guérison qu'il ne sait comment expliquer. Il eût été bon de le mettre en demeure de démontrer scientifiquement que celte guérison subite, opérée en quelques instants, n'avait rien que de naturel. Mais il était plus facile de dire des injures que de donner de bonnes raisons.
Sœur Julienne est née en 1861, au village de la Roque, canton de Sarlal. Ce village est placé dans un des plus beaux sites de la magnifique vallée de la Dordogne. C'est là que Sœur Julienne, la troisième d'une famille de neuf enfants, tous encore vivants, fut élevée jusqu'à rage de onze ans, époque à laquelle, pour sou-
lager la famille, elle fut placée à l'orphelinat de l'hospice de Sarlat. A dix-neuf ans, elle entra au couvent des Ursulines de Brive, se sentant un attrait particulier pour le cloître. Mais, à la fin de son postulat, l'évèque de Tulle, premier supérieur du couvent, lui demanda de faire le sacrifice de la clôture : la communauté n'ayant personne pour le service extérieur, on lui donna l'emploi de tourière. Elle était depuis trois ans dans la communauté, lorsque, au mois d'août 1886, elle ressentit les premières atteintes de sa maladie... Elle traîne pendant trois ans ; au mois de janvier 1889, elle perd la voix, les étouiïements sont incessants et très pénibles ; la fièvre continue et très élevée ; les crachats sont sanguinolents ; on entend les râles dans toute l'étendue de la poitrine... Sœur Julienne était phtisique. Six médecins l'ont déclaré et reconnu formellement, et, pour des hommes d'expérience et de pratique, sa guérison sortait de toutes les prévisions possibles; mais ce qui, de l'aveu de tous, était absolument impossible, c'était une guérison instantanée, complète, qui, dans quelques secondes, efface toute trace de maladie.
Un jour, le D' Pomarel, pour faire diversion aux préoccupations de la malade et de son entourage, racontait qu'il venait de voir une malade de Saintes, paralysée depuis de longs mois, qui avait été guérie subitement à Lourdes; en parlant ainsi, il ne pensait nullement à la possibilité d'un pareil voyage pour Sœur Julienne. Cependant ce nom de Lourdes, prononcé devant elle, fait naître dans son âme l'intime convie-
tion qu'elle y sera guérie, et, malgré l'opposition du médecin, qui la juge incapable de supporter une pareille fatigue, on se décide à lui faire faire ce voyage. A la gare, où on l'avait conduite en voiture, le contrôleur, en la portant dans son ^vagon et la voyant si malade, ne put s'empêcher de dire : « Elles sont folles! on ne devrait pas permettre une pareille témérité. On ramènera certainement un cadavre. » Elle reste jusqu'à Toulouse sans voix, à moitié évanouie. A Toulouse, on la dépose dans la salle d'attente. Il y avait en ce moment-là le pèlerinage de Marseille. Mgr l'archevêque d'Albi, ému de pitié devant cette Sœur si malade, s'arrête pour la bénir ; tous les pèlerins s'écartent d'elle avec respect et compassion. A son arrivée à Lourdes, la tourière du Garmel qu'on avait envoyée au-devant des religieuses de Brive, recule effrayée en la voyant. « Nous ne l'aurions pas reçue, dit-elle, si nous l'avions sue si malade », et, en arrivant au Garmel, on fait prévenir l'aumônier qu'il faudra probablement administrer une malade dans la nuit. La nuit fut en effet plus douloureuse, les étouffements furent continuels. Le lendemain matin, la tourière du Garmel la prend dans ses bras et la porte à une voilure. « Elle ne reviendra certainement pas », se dit-elle en la quittant. Trois personnes l'accompagnent à la grotte ; on la dépose sur un banc en la soutenant de tous côtés. Elle ne peut ni prier ni penser ; elle est à bout. C'est à peine si elle jette un regard sur la Vierge. Après quelques instants, un brancardier vient la chercher dans une petite voiture à bras pour la conduire à la
piscine. Là, un nouvel obstacle : les dames préposées à la piscine ne veulent pas la baigner. « C'est une poitrinaire que vous nous conduisez, disent-elles, et au dernier degré : nous ne baignons pas ces malades, nous ne faisons que les éponger. » On rappelle le consentement donné par le médecin de la communauté, on insiste. « Si vous le voulez, disent ces dames, restez avec nous et prenez toute la responsabilité de tout ce que nous allons faire. »
On déshabille Sœur Julienne, qui est là immobile, sans voix, presque sans connaissance et toute couverte de sueur. On la soulève pour la plonger dans la piscine, et, au moment où elle touche l'eau, sa bouche s'entr'ouvre el ne se referme pas ; le souffle expire sur ses lèvres ; sa pâleur est celle d'un cadavre. On la croit morte, on la retire aussitôt. L'eau n'avait pas encore touché le côté gauche de son corps. On la soutient, on la dépose sur la marche qui précède la piscine. Une anxiété cruelle pénètre les personnes qui l'entourent ; on cherche à surprendre un signe de vie. A ce moment, ses joues se colorent légèrement, ses yeux s entr'ouvrent, sa poitrine se dilate... elle se redresse et se tient debout. « Vous êtes mieux, lui dit-on. — Mais oui, je me sens mieux ! » Et subitement son regard s'éclaire, une vie nouvelle anime cette physionomie jusque-là morne, immobile et glacée. Sœur Julienne refuse de s'asseoir; elle s'habille seule, et bientôt elle veut marcher sans appui et retourner à la grotte, où elle reste une demi-heure à genoux en prières.
Pour la dérober à l'enthousiasme des pèlerins, on
la fait monter dans une voilure qui la ramène au Carmel. Les tourières l'entourent, toutes les religieuses descendent au parloir pour la voir, et elle va prier une demi-heure avec elles à la chapelle. Il est midi, elle n'a encore rien pris ; elle se met à table et fait le premier repas sérieux qu'elle eût fait depuis un an.
Le soir, leDr Pomarel reçoit une dépèche lui annonçant la guérison de Sœur Julienne et son retour à Brive pour le vendredi suivant. Ce jour-là, le docteur va audevant d'elle jusqu'à la première station ; il a hâte de vérifier celte guérison inexplicable et inattendue ; il examine la Sœur, tâle son pouls, lui fait faire quelques pas dans le ^agon... et, devant l'évidence, il ne peut contenir son émotion, des larmes remplissent ses yeux.
Sœur Julienne était bien connue dans la ville de Brive, qu'elle parcourait chaque jour. Toute la population avait suivi avec le plus vif intérêt toutes les phases de sa longue maladie et son départ pour Lourdes ; sa guérison eut doncunretentissementexceptionnel. Aussi à l'arrivée du train qui la ramenait à Brive, une foule énorme remplit l'avenue de la gare. Le contrôleur, qui avait présidé à son départ, recule stupéfait en voyant la religieuse pleine de force. Il fallut la faire mouler dans une voiture pour la soustraire encore une fois aux ovations enthousiastes. Mais, à la porte du couvent, elle trouve la cour et la chapelle remplies d'une multitude compacte qu'elle a peine à traverser. On entre à la chapelle, et pendant le chant du Magnificat, et la bénédiction, il faut ouvrir les rideaux de
clôture, que l'on n'ouvre que les jours de profession et de prise d'habit : la foule les aurait déchirés. Sœur Julienne était agenouillée sur un prie-Dieu en avant des religieuses, elle pleurait d'émotion. Quelques jours après, elle reprenait son humble emploi de tourière qu'elle n'a plus quitté depuis. (Boissarie.)
Citons en dernier lieu la guérison d'un sieur Delannoy, parce que cette guérison a fait beaucoup de bruit et qu'un grand nombre de journaux s'en sont occupés.
De 1884 à 1889, Pierre Delannoy a passé seize fois successivement dans différents services des hôpitaux de Paris. Comme le constatent les certificats que l'administration de l'Assistance publique délivre aux malades à leur sortie des hôpitaux, pendant ces six années, les plus célèbres médecins lui ont donné leurs soins éclairés : lesDrsCharcot,de la Salpètrière ; Gallard, Empis, Bucquoy, Sée, Durand-Fardel, del'Hôtel-Dieu ; Rigal, de Necker ; Bail, de Laennec ; Laboulbène, Ferréol, delà Charité; Dujardin-Beaumetz et Mesnet, de Cochin, lui ont appliqué différents traitements ; il a été pendu cinquante fois, brûlé au fer rouge plus souvent encore ; il a eu des cautères. Le diagnostic de sa maladie est écrit sur son dos en caractères indélébiles.
Non seulement ce malheureux était atteint d'ataxie locomotrice, mais il avait depuis longtemps traversé la première et la deuxième période de la maladie ; il entrait dans la troisième : période paralytique de Charcot. Dans ces conditions, les lésions de la moelle sont irrémédiables; les éléments nerveux ont diminué au
point de disparaître. La guérison est presque impossible. Dans tous les cas, elle ne pourrait se faire, d'une façon très incomplète, que graduellement pendant des mois et des années.
i ^pendant Delannoy a guéri subitement, le 20 août I 889. Il a guéri, non pas dans la piscine, mais pendant qu'il était agenouillé sur les dalles de la grotte et que le Saint-Sacrement passait près de lui. Il était là, le front contre la pierre, qu'il baisait humblement. El pendant que la foule criait : « Seigneur, guérissez-nous ! » cet ouvrier malade disait à haute voix : « Notre-Dame de Lourdes ! guérissez-moi, s'il vous plaît et si vous le
-•■/. nécessaire. »
Aussitôt il a éprouvé la sensation très nette d'une force qui le poussait à se relever, à marcher. Il s'est relevé, il a marché seul, sans appui ; sans plus ressentir ni trouble ni douleur, avec une complète et définitive coordination de ses mouvements.
"Jiiel est l'homme de bonne foi, ajoute le Dr Petit, professeur à l'école de Rennes, quel est le savant intègre qui refuserait de s'incliner devant un fait aussi merveilleux? Une guérison comme celle de Pierre Delannoy n'a pu s'effectuer que sous l'action directe de Dieu tout-puissant, passant réellement au milieu de la foule, près de cet ouvrier humble et pénitent, prosterné avec confiance dans la poussière bénie de la grotte. »
Le Ier septembre, on télégraphiait de l'hôpital de la Charité à Paris : « Nous avons vu Delannoy quatre fois cette semaine : les médecins sont renversés : il marche comme un fadeur rural. » Aussitôt après sa guérison,
il avait pris rang parmi les brancardiers pour porter les malades des hôpitaux aux piscines, et personne n'était plus leste et plus agile que lui. Boissarie.)
Si une maladie et une guérison devaient paraître incontestables, c'étaient bien, ce nous semble, celles de Pierre Delannoy ; aussi quelle n'a pas été notre surprise, quand, quelques jours après la publication de notre étude sur l'hystérie, nous avons reçu l'article suivant, découpé dans un journal de Roubaix et intitulé : Curieuse Odyssée d'un individu de Wattrelos.
« Le Matin raconte la curieuse odyssée d'un individu nommé Pierre Delannoy, né à Wattrelos en 1840, qui, depuis 1884, a trouvé moyen de vivre à rien faire dans les hôpitaux. 11 prétend avoir exercé la profession de jardinier depuis son enfance.
« En 1884, fatigué sans doute de planter des choux, il se rend à Paris pour consulter le professeur Charcot, à la Salpètrière. Il déclare avoir des vertiges, perdre souvent l'équilibre, souffrir de douleurs fulgu rantes dans certaines régions du corps.
<( Il lui est délivré un certificat portant ces mots : ataxie locomotrice.
« Il passe trois mois à l'Hôtel-Dieu, puis quatre mois à Necker, où on lui fait de profondes cautérisations le long de la colonne vertébrale. Il en sort un peu fatigué, respire quelque temps l'air libre, puis se fait admettre à l'hôpital Laennec, dans le service de M. le professeur Bail, où il demeure un an entier.
« En 1887, il quitte Laennec pour retournera Necker, où il est de nouveau fortement cautérisé.
« Nous retrouvons Delannoy à l'Hôtel-Dieu. Il y
reste un mois el entre à la Charité, où on lui donne de Tanlipyrine à haute dose.
« Soigné en 1888 à la Charité, il s'empresse de déguerpir : car on veut le faire entrer comme incurable à l'hospice de Bicètre, et s'en va à l'hôpital Lariboisière.
« Après deux nouveaux séjours à l'Hôtel-Dieu, Delannoy entre à l'hôpital Cochin, où il subit le traitement de la pendaison, mais sans grand succès.
« Dégoûté sans doute de prendre tant de potions, fatigué d'être tantôt cautérisé el tantôt pendu, Delannoy médite un grand coup.
- Muni de douze certificats des médecins les plus célèbres de Paris, constatant, avec une louchante unanimité, l'existence d'une ataxie locomotrice incurable, il part pour Lourdes avec le pèlerinage national et y arrive le 19 août 1889. Les braves Pères se prennent d'amitié pour lui el lui confient la garde d'un chalet, avec des appointements suffisants pour vivre heureux ; mais cet excellent Delannoy aime le changement.
« Le 5 août 1891, il quille Lourdes nuitamment, emportant une somme de 600 francs environ, que les Pères, trop confiants, avaient laissée en sa possession.
« A peine de retour à Paris, Delannoy se fait passer pour fou : quatre fois il entre à Sainte-Anne, mais le médecin en chef entretient des doutes sur son aliénation. Très adroitement, il l'interroge sur son passé. Delannoy raconte qu'il a été guéri à Lourdes d'ataxic locomotrice, puis, fatale imprudence ! il prétend que des gages lui étaient dus par les Pères, quand il a
quitté Lourdes. M. le D' Dubuisson l'engage alors, pour rentrer dans son argent, à s'adresser à l'administrateur des biens des aliénés.
« Delannoy suit ce conseil. L'administrateur écrit à Lourdes. Quelques jours plus tard, une lettre du P. Ozon, économe à Lourdes, mettait le Dr Dubuisson au courant des méfaits de Delannoy.
« Appelé à prendre connaissance de cette missive, Delannoy appelle les Révérends Pères « canailles ! ». La vraie canaille, c'était bien lui, car, le 24 décembre 1893, il quittait l'asile Sainte-Anne, emportant une somme de 1,800 francs et plusieurs objets soustraits à' un fonctionnaire chez lequel il était employé.
« On ouvrit une enquête administrative : il fut établi que Delannoy, avant d'exercer la profession de jardinier, avait été infirmier des hôpitaux de Paris, de 1877 à 1881.
« Il connaissait toutes les ficelles du métier : il avait pu simuler adroitement plusieurs maladies incurables.
« Conclusions : Delannoy a volé les Pères de Lourdes ; il a volé l'administration de l'Assistance publique. Cependant aucune poursuite n'a été exercée contre lui. On redoute le scandale, car des intérêts considérables se trouveraient peut-être singulièrement compromis par cet habile simulateur, s'il était appelé à comparaître devant la justice de son pays. »
Cette dernière phrase nous parut étrange. Quel scandale pouvait-on redouter de la poursuite d'un voleur? Quels intérêts considérables pouvaient en être
compromis, sinon cenx de l'administrateur qui avait eu la simplicité ou l'imprudence de conserver dans son établissement un escroc, dont il avait constaté l'habileté, et de lui donner un poste de confiance ?
Cette remarque nous décida à relire avec attention cel épisode, que nous avions parcouru d'une manière très superficielle, et bientôt nous reconnûmes que cet article, écrit avec une grande désinvolture, d'un ton très leste et très dégagé, n'était au fond- qu'une suite d'assertions sans preuves, toutes plus incroyables les unes que les autres, et qui ne supportaient pas l'examen.
Muni de douze certificats des médecins les plus célèbres de Paris, constatant avec une touchante unanimité l'existence d'une ataxie incurable, c'est l'auteur de l'article qui le dit lui-même, Delannoy se rend à Lourdes, le 19 août 1889, et, quelques jours après, il revient à Paris complètement guéri. Or, d'après le médecin en chef de Sainte-Anne, tout cela n'était que de la fantasmagorie : ni la maladie ni par conséquent la guérison n'avaient jamais existé. Les médecins des hôpitaux de Paris, c'est-à-dire les maîtres de la science médicale les plus renommés, s'étaient laissé jouer par Drlannov, qui avait trouvé ce moyen de vivre à rien faire en simulant adroitement plusieurs maladies incura Ides.
Ainsi, pendant six ans, de 1883 à 188Ô, ces médecins ont prodigué leurs soins à un homme qui n'était pas malade : ils lui ont fait subir les traitements les plus douloureux, sans que jamais un mot, un geste, un
mouvement inconscient leur ait donné lieu de soupçonner la supercherie : voilà qui nous parait bien incroyable.
Que le Dr Dubuisson, directeur de Sainte-Anne, qui prétend avoir découvert la fraude, soit un très habile homme, nous n'en doutons pas, puisqu'on lui a confié un poste aussi important. Cependant il nous permettra de lui dire, sans vouloir l'offenser, que son nom n'est pas tout à fait aussi connu que celui des Gharcot, des Gallard, des Empis, des Bucquoy, des Sée, des Bail, des Rigal, des Laboulbène, des Ferréol, des Dujardin- Beaumetz, des Mesnet, etc., qui tous ont soigné Delannoy, et que son assertion, mise en balance avec leurs affirmations unanimes, ne pèse pas d'un grand poids, surtout si l'on considère à quel moment le Dr Dubuisson a découvert l'imposture.
Ce n'est pas à l'époque de sa maladie ou au moment d'une crise que le D1 Dubuisson a étudié Delannoy : c'est seulement cinq ou six ans après sa guérison, alors que tous les symptômes de l'ataxie avaient disparu et qu'il ne restait plus que les traces et les cicatrices des diverses opérations qu'il avait subies, qu'il constate que, jusque-là, tous les médecins s'étaient trompés sur le compte de Delannoy. Gela nous paraît bien peu croyable.
Voici ce qui ne l'est pas davantage. Que Delannoy soit un paresseux qui cherche tous les moyens de vivre sans travailler, c'est possible. Mais que le régime des hôpitaux soit assez agréable et assez succulent pour décider un homme à avaler, pendant plusieurs années,
les potions les plus désagréables et les plus nauséabondes, à subir des cinquantaines de fois les opérations les plus douloureuses, telles que les pendaisons, les cautérisations, les moxas, etc., c'est ce qu'il est bien difficile d'admettre. C'est ce que faisait observer Delannoy lui-même au président des Assises, qui lui reprochait d'avoir simulé falaxie locomotrice : « A qui ferez-vous croire qu'un homme comme moi, sans éducation, ait pu parvenir à tromper de si grands médecins? »
11 est vrai que. pour expliquer la chose, le Dr Dubuisson ajoute : « Avant d'exercer la profession de jardinier, Delannoy avait été infirmier des hôpitaux de Paris, de 1S77 à 1881 ; il connaissait toutes les ficelles du métier, m Les ficelles du métier ! Voilà un mot qui nous rend rêveur! Qu'est-ce que cela veut dire? Estce que les vieux médecins des hôpitaux, gens si expérimentés, ne les connaissent pas, ces ficelles? Et s'ils les connaissent, comment ont-ils pu s'y laisser prendre? Voilà encore une chose peu croyable.
Mais à quels signes le Dr Dubuisson a-t-il reconnu les fourberies de Delannoy? Il n'en dit pas un mot : il affirme que Delannoy est un imposteur, c'est tout, mais c'est trop peu.
Guéri en 1889, Delannoy retourne à Lourdes en 1890 et témoigne le désir de s'attacher aux religieux qui desservent la basilique, et qui, touchés de son zèle, lui confient la garde d'un chalet. Malheureusement pour lui. Delannoy avait des goûts et des habitudes qui ne s'accordaient pas avec une vie calme et régulière ;
Tannée suivante, il quitte Lourdes nuitamment, emportant une somme de 600 francs qu'il avait en dépôt. Gomme il arrive souvent aux gens honnêtes et paisibles qui redoutent les ennuis des cours d'assises, les bons Pères ne voulurent point porter plainte, et préférèrent laisser leur voleur aller se faire pendre ailleurs, selon l'expression vulgaire.
De retour à Paris, Delannoy recourt de nouveau au moyen qui lui a si bien réussi pour vivre à rien faire ; le truc de l'ataxie était usé. il simule la folie ; les médecins de l'hôpital de la Pitié et de l'hôpital Broussais se laissent aussi mystifier et l'envoient à Sainte- Anne comme aliéné. C'est là que devait finir son odyssée : le premier médecin de l'asile découvre les manœuvres artificieuses.
Maintenant voici ce qui met le comble à notre étonnement. Le Dr Dubuisson a démasqué Delannoy : il a constaté qu'il n'a jamais été ni ataxique ni aliéné, que c'est un imposteur et un voleur qui a trompé tous ceux qui ont eu affaire à lui, il va sans doute s'empresser de le chasser honteusement. Pas le moins du monde ; il le conserve dans l'établissement et le charge d'un poste de confiance dont il abuse pour quitter l'asile, le 24 décembre, emportant, probablement pour faire réveillon, 1,800 francs et plusieurs objets appartenant au pharmacien en chef.
Enfin ce qui dépasse toute croyance, ce sont les conclusions de l'article : « Delannoy a volé les Pères de Lourdes, il a volé l'administration de l'Assistance publique, cependant aucune poursuite n'a été exercée
contre lui. Un redoute le scandale, car des intérêts considérables se trouveraient peut-être singulièrement compromis par cet habile simulateur, s'il était appelé à comparaître devant la justice de son pays. »
Si la justice est plus que jamais boiteuse et marche à pas lents, elle finit parfois par atteindre les coupables. Delannoy a été poursuivi et condamné, le 13 août lS!i:;. ,i quatre ans de prison et à dix ans de surveillance. Nous n'avons pas entendu dire qu'il en soit résulté aucun scandale, ni que des intérêts considérables aient été compromis.
Nous ne savons ce que les médecins de Paris ont pensé de cet article paru dans Le Matin et qui est peu flatteur pour eux. Mais nous conclurons avec le Dr Boissarie, qui a si fortement et si spirituellement réfuté l'article du Matin.
D'après le témoignage de tous les médecins, Delannoy était ataxique quand il est venu à Lourdes : quelques jours après, il en est parti parfaitement guéri. Sa guérison a été contrôlée par cent témoins divers et n'a soulevé aucune protestation ; le Dr Dubuisson n'ose pas même en parler.
Que depuis. Delannoy ait commis des vols : c'est possible; sa guérison, que nous regardons comme miraculeuse, ne le rendait pas impeccable.
Nous avons insisté sur ce fait, parce que plus d'une fois des gens qui avaient lu l'article du Matin nous l'ont opposé comme pouvant ébranler la croyance aux miracles de Lourdes. Mais tous les hommes de bonne foi conviendront qu'il faut des articles et des témoi-
guages plus sérieux pour pouvoir contester les pro diges qui s'opèrent journellement à Lourdes.
Fiers de quelques expériences faites dans une salle d'hôpital sur des sujets choisis, entraînés depuis longtemps, et sur lesquels ils exercent une espèce d'empire, les médecins incrédules prétendaient expliquer et reproduire tous les miracles, même ceux de l'Évangile, par les phénomènes hystériques et les suggestions hypnotiques. Us parlaient avec tant d'assurance, qu'ils avaient fait une grande impression sur une multitude de gens, qui, partagés entre le désir de s'abandonner à leurs passions corrompues et la crainte des jugements à venir, seraient heureux de ne plus croire à rien et d'être débarrassés d'une religion qui les gêne. Pour les confondre, il a suffi de la voix d'une enfant qui a appelé les foules aux roches Massabielles, où s'opèrent journellement des guérisons, en comparaison desquelles les expériences de la Salpêtrière et de l'école de Nancy ne sont que des jeux d'enfants.
Aujourd'hui les plus savants et les plus consciencieux sont obligés d'avouer que si parfois ils peuvent faire cesser des contractures, des convulsions, des adtations nerveuses, des paralysies hystériques, ils sont complètement impuissants à guérir par les suggestions ou l'hypnotisme les lésions organiques, les plaies purulentes, les cancers, les tumeurs, la carie des os, etc., c'est-à-dire la plupart des maladies qui affligent l'humanité, et qu'en somme les guérisons dont les incrédules font tant de bruit se réduisent à bien peu de chose.
On nous pardonnera celle longue digression qui, nous l'espérons, n'aura pas élé sans intérêt pour un grand nombre de nos lecteurs. Mais puisque les impies profitent de toutes les occasions pour attaquer la religion et nier les vérités de la Foi. pourquoi ne profiterions-nous pas de l'occasion qu'ils nous présentent eux-mêmes pour démontrer la vanité de leurs orgueilleuses théories et la fausseté de leurs assertions téméraires?
Maintenant nous revenons à notre sujet. Après avoir exposé les désordres organiques causés par l'hystérie épilepliforme, nous allons décrire les troubles qu'elle produit dans les facultés intellectuelles.