INTERVENTION CHIRURGICALE
Topération la douleur paraît avoir disparu, elle ne tarde pas à revenir, et on s'aperçoit un peu tard qu'elle a le même siège qu'avant au niveau des ovaires disparus. Force est de reconnaître que les douleurs ne siégeaient pas dans les ovaires. Ce qu'on a appelé les points ovariens n'a pas en effet le plus souvent pour siège les ovaires, mais l'intestin ou les muscles psoas-iliaques, d'où les douleurs pendant la marche et certains mouvements d'écartement des cuisses.
Il résulte toujours de ces grandes opérations chez les hystériques un déséquilibre considérable, et qui rend quelquefois toute guérison impossible consécutivement. C'est un point sur lequel on ne saurait trop insister.
Toute hystérique ayant des troubles utéro-ovariens particulièrement douloureux et paraissant disproportionnés avec Vétat des organes doit être d abord soignée pour son état nerveux avant toute espèce d'intervention, si légère soit-elle.
Car il faut également signaler la manie d'être opérées qu'ont certaines malades, qui forcent au besoin la main aux chirurgiens. J'ai signalé que ces ablations d'organes sains pouvaient avoir bien plus d'inconvénients que celle d'organes malades depuis un certain temps, l'organisme n'ayant pas eu le temps de prendre l'habitude progressive de se passer de leur fonction et pouvant par suite en subir un contre-coup que j'ai vu aller jusqu'à la mort*.
Mais, sans intervenir par des opérations sanglantes, la chirurgie peut se croire autorisée à appliquer des appareils pour faire des redressements dans des cas de contracture, de coxalgie, de rétraction tendineuse, de torticolis, etc. Là encore il faut opposer un veto absolu à toute intervention. Si les phénomènes ne sont pas encore très tenaces, on est sûr en effet de les rendre plus intenses, et au bout de plusieurs mois le membre soi-disant redressé reprend sa position pathologique dès qu'on enlève l'appareil.
Comme, d'autre part, on voit les anciennes contrac-
* Le Fournier. La mort dans VhystéHe, Th. Paris, 1S96.
tures, durant quelquefois depuis des années, disparaître sans laisser de traces par le traitement rationnel de rhystérie, on doit considérer comme une faute lourde au point de vue professionnel les interventions chirurgicales externes, et à plus forte raison les résections de tendons, dans les troubles hystériques portant sur les muscles ou les articulations.
Dans certains cas, où le diagnostic est difficile, on a d'ailleurs toujours la ressource de mettre le malade sous le chloroforme pour s'assurer si réellement la déviation persiste et est organique, ou au contraire s'efface et est de nature hystérique, fonctionnelle. .Cest une garantie qu'on ne doit jamais négliger ; c'est une faute d'agir sans prendre cette précaution.
En résumé, si le traitement médicamenteux est inefficace ou a des inconvénients dans l'hystérie, l'intervention chirurgicale est toujours nuisible et souvent dangereuse d'une manière irrépable.
Isolement.
Étant donnée la théorie que nous avons énoncée de la nature de l'hystérie, il est facile de voir que le but du traitement, et par conséquent de tous les procédés à employer, est de restaurer la sensibilité affaiblie ou abolie, et par là réveiller les centres cérébraux et rétablir les fonctions d'une façon normale.
Pour y arriver, il y a de nombreux moyens qui sont loin d'avoir tous la même valeur, et qui ont chacun leur indication, non seulement suivant les symptômes prédominants, mais encore suivant la période d'évolution de la maladie, et suivant son ancienneté et sa ténacité.
Pour rester sur le terrain pratique nous commencerons par examiner les procédés les plus généraux et s'appliquant aux cas les plus sérieux. Parmi ceux-ci on doit tout d'abord placer l'isolement, que Gharcot a préconisé et introduit en France après Weir Mitchell eu Amérique, Playfair en Angleterre, Burkart en Allemagne, et qui est certainement un des plus puissants moyens de traite-
ment dans les névroses et Thystérie en particulier.
Sous le nom d'isolement, il ne faut pas entendre la claustration du malade dans une chairibre séparée, où il n'ait aucune communication avec le dehors et n'ait de rapports qu'avec le médecin et le personnel chargé de le soigner. On désigne sous ce nom le fait d'éloigner le malade de son milieu habituel, de le soustraire à tout rapport avec les personnes de son entourage ordinaire et de le placer en même temps sous la direction absolue et unique d'un médecin capable de le soigner.
Avant d'examiner les conditions dans lesquelles l'isolement doit être pratiqué et à quels cas il s'applique, il faut expliquer comment il agit. L'isolement n'a pas en effet seulement pour but de soustraire la malade à des influences qui entretiennent ses accidents et favorisent souvent l'éclosion de nouveaux, il a en réalité trois modes d'action : physiologique^ psychologique et moral. J'ajoute que dans un assez grand nombre de cas il est la condition indispensable de l'application stricte des divers procédés à employer pour le traitement des accidents hystériques, et qu'il se trouve ainsi constituer la base même du traitement rationnel de l'hystérie. Examinons-le donc aux trois points de vue que nous venons de signaler.
L'isolement a une action physiologique.
Toutes les sensations, toutes les impressions sont modifiées, diminuées et souvent même perverties dans rhystérie confirmée. Mais le sujet ne s'en aperçoit pas, surtout quand tous ses troubles se développent progressivement dans le même milieu, et s'il s'en aperçoit il se garde bien de l'avouer à son entourage, qu'il sait ne' pas voir les choses comme lui. Par exemple, s'il a de la dyschromatopsie et voit les couleurs complémentaires au lieu des couleurs fondamentales, il ne s'avise pas de contredire ceux qui ne voient pas comme lui et ne se risque pas à parler des couleurs quand il a appris qu'il ne les voyait plus comme les autres.
Aussi les parents sont-ils très étonnés quand on leur fait constater ces troubles, qu'ils afflrmaient n'avoir jamais
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existé, quand on le leur demandait. Combien d'hystériques, au moment de leur guérison,ne s*étonnent pas de voir les choses et les gens qu'elles ont connus pendant leur maladie avec un tout autre aspect. C'est seulement alors qu'elles sont revenues à leur état normal qu'elles se rendient un compte exact de l'étendue de leurs troubles maladifs. «Je croyais que tout le monde était comme moi, dit l'une en constatant qu'elle ne savait plus faire certains mouvements » : — <c Je ne savais pas quie je ne respirais pas bien, dit une autre en recouvrant la sensibilité de son appareil respiratoire et sentant l'air y pénétrer. » Et combien d'autres réflexions semblables qui montrent que les hystériques^ même sincères, sont incapables de rendre compte de leurs troubles, et que le médecin doit les chercher, et les leur faire constater, car plus elles sont profondément atteintes et plus elles prétendent qu'elles ne sont pas malades du tout, et que ce qu'elles ont n'a pas d'importance, etc.
Ces troubles se développant graduellement, tout ce qui entoure le sujet reste dans le même rapport, mais diminué d'intensité. La personnalité change elle-même à l'unisson. Tant qu'il reste dans le même milieu, qu'il connaît trop bien, qui lui est absolument familier, où il n'a par conséquent aucun effort d'attention à faire, où tous les points de repère lui sont familiers, il s'éteint progressivement pour ainsi dire sans qu'on s'en aperçoive et sans qu'il s'en aperçoive lui-même. Il restreint chaque jour le champ de son activité, donnant toujours un prétexte d'apparence plausible, et limite sa vie physique comme sa vie psychique et morale.
Pour réveiller son attention, ses impressions affaiblies, il est logique de le placer dans un milieu tout nouveau pour lui, nouveau comme local, nouveau comme personnel l'entourant, nouveau par la vie qu'on y mène, par le changement apporté dans ses habitudes.
Dans cet être qui devient, du fait de sa maladie, un automate de plus en plus inconscient, il s'agit de produire un bouleversement qui amène une réaction sensitive et volontaire. Ce bouleversement, l'isolement, c'est-
à-dire le changement de résidence, de milieu et de régime, le produit en partie, et par là agit d'une façon absolument physiologique, je dirai même physique. Plus la réaction sera violente, et mieux cela vaudra.
L'isolement a une action psychologique.
L'état mental dans l'hystérie ne dépendant que de Tétat de la sensibilité périphérique et interne (cénesthésie), tout ce qui produit un réveil de cette sensibilité amènera donc fatalement une modification de Tétat psychique. Plus le changement sera brusque et absolu, et meilleure sera la réaction obtenue. Aussi doit-on se garder de procéder graduellement, comme les familles le demandent généralement^ et d'habituer la malade à son nouveau milieu avant de Tisoler. Une telle pratique est un non-sens, puisqu'on perd ainsi l'effet réactionnel qu'on recherche par la transplantation brusque dans l'inconnu. Et cela est si vrai que les malades qui se soumettent volontairement à l'isolement n'en retirent qu'un très faible bénéfice. C'est un point sur lequel Gilles de la Tourette insiste très justement. Il est donc nécessaire de ménagerie plus possible la surprise du sujet tipour cela de ne pas lui montrer, ni même lui décrire sa nouvelle résidence ni la vie qui Vy attend. Sa curiosité se trouve ainsi éveillée ; une fois qu'il y est amené, son attention se porte sur tout, ses sensations s'aiguisent, et s'il trouve près de lui un médecin qui connaisse son métier, qui ait toute l'autorité nécessaire pour montrer que c'est lui qui est désormais le directeur auquel il faut obéir, il s'y prête avec une facilité qui étonne ceux qui n'en ont pas l'habitude.
L'isolement a une action morale.
C'est ici qu'intervient l'influence morale de l'isolement. Tandis que dans sa famille la malade est l'objet d'une foule de prévenances, qu'on ne se borne pas à accéder à ses fantaisies et à ses caprices, mais que le plus souvent il se trouve toujours quelqu'un pour les devancer; tandis qu'au lieu de la forcer à tendre son attention, à mettre en œuvre sa volonté, on lui évite tout ce qui pourrait
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la fatiguer soi-disant, et que bien souvent on arrive à lui provoquer des troubles qu'elle n'avait pas ou à entretenir ceux qu'elle a en évoquant la crainte de les voir survenir, une fois isolée, n'ayant auprès d'elle qu'une garde-malade habituée à ce genre de malades et sous la direction d'un médecin constamment là, au moindre appel, pour rectifier ce qu'elle fait insuffisamment ou l'obliger à faire ce qu'elle ne veut pas, elle comprend que les temps sont changés et qu'elle doit se comporter autrement. Autant il lui plaisait de se laisser aller sans effort, autant cela la gène d'être obligée de sortir de son apathie; de faire des efforts, de se soumettre à une autre règle que son bon plaisir. Dès lors elle a un mobile d'action ; c'est d'échapper à cette contrainte, qu'elle reconnaît utile au fond — toutes le reconnaissent plus tard — mais qui la contrarie actuellement.
Mais elle est enfermée dans ce dilemme : pour échapper à cette tutelle il faudrait qu'elle puisse attendrir sa famille par ses plaintes et le récit de ses souffrances imaginaires, — mais ne devant la voir que lorsqu'elle ne présentera plus certains accidents, ou aura recouvré certaines fonctions, le moyen le plus simple est encore de se soumettre et même de paraître aller mieux qu'elle n'ira réellement. Elle espère que le médecin sera dupe de sa petite comédie et il est indispensable qu'il la déjoue en lui montrant rapidement qu'il a d'autres signes que ses affirmations pour reconnaître son état. Autrement la partie serait perdue pour lui, son prestige et son autorité seraient tombés, et il lui serait très difficile de les ressaisir et de se faire obéir. Dans le cas contraire, lorsque la malade voit que le médecin n'est pas sa dupe, elle a une confiance de plus en plus grande en lui.
L'isolement a donc un grand effet moral : d'une part cela prouve que la famille, qui jusqu'alors n'avait obéi qu'à la malade, a enfin compris qu'il fallait agir autrement et se soumet aux ordonnances médicales ; d'autre part la culture de l'hystérie, faite d'une façon quelquefois intensive par la sollicitude d'une mère, d'une sœur, d'une personne quelconque qui devient l'esclave du sujet, cesse du
premier coup. Aussi voit-oa fréquemment des accidents, paroxystiques principalement, des crises périodiques, ne jamais se produire dès que l'isolement est pratiqué. J*ai vu plus d'une fois la seule menace de Tisolement, faite d'une façon qui ne laissait à la malade aucun doute sur sa mise à exécution, amener cet effet magique.
Quand la malade sait qu'elle n'a plus aucun recours auprès de personnes qui se laisseront intimider ou attendrir, elle se résigne avec une surprenante facilité. Dès le lendemain ou le surlendemain il n'est pas rare de la voir dire au médecin : «Puisque je dois rester ici, voulez-vous demander à ma famille de m'envoyer les objets qui me manquent. » Cette requête est accompagnée d'une liste d'objets,^ ordinairement futiles, de bibelots, de portraits, etc.. Il ne faut cependant se fier qu'à moitié à cette résignation apparente. Elle cherche en même temps bien souvent à faire parvenir à sa famille une lettre où se mêlent en proportions variées les menaces de se laisser mourir, de ne pas guérir, de se tuer, les promesses attendrissantes de faire tout ce qu'on voudra si on la retire, et des insinuations de brutalités imaginaires, de duretés, de sévérités de régime que la famille ne tolérerait pas si elle les connaissait.
Cette lettre est en quelque sorte stéréotypée. La malade en attend l'effet et le médecin, doit bien se garder de lui laisser croire qu'il l'a entre les mains. Mais au bout de quelques jours, ne voyant venir aucune réponse, elle commence à comprendre qu'il n'y a rien à faire, soit que sa famille ne se laisse plus prendre à ses menaces, soit que le médecin entre les mains de qui elle est ait une autorité absolue sur elle. Quand plus tard, une fois guérie, elle relit ces élucubrations, elle est la première à dire : « Heureusement que ma famille ne l'a pas lue, car ça lui aurait fait trop de peine et peut-être qu'elle ne m'aurait pas laissé guérir. »
Il est donc nécessaire d'avoir une grande patience et une grande circonspectioi» dans les premiers temps si on veut tirer tout le parti qu'on doit de Tisolement.
Visolement pei*met d'appliquer le traitement.
Le pire ennemi du médecin dans le traitement de Thystérie c'est la famille de la malade. Il est presque sûr — lorsqu'il s'agit surtout de grandes hystériques — que tous les résultats qu'il aura à grand peine obtenus pendant qu'il sera là seront détruits dès qu'il aura le dos tourné. S'il parle avec autorité, s'il réclame avec un peu de sévérité l'exécution de ses ordres, on le trouve dur, on s'apitoie sur le sort de la malade, on prend sur soi de diminuer ses prescriptions, on trouve mille excuses à la malade pour ne pas s'y être conformé. S'il se montre trop bienveillant, trop doux, on lui reproche son manque d'énergie, d'autorité. Il n'y a guère de famille où ces deux cloches ne se fassent entendre en même temps. Heureux encore si quelque charlatan ne vient pas le supplanter, en éblouissant la famille par ses cures merveilleuses obtenues par la suggestion, qui se trouve toujours manquer son effet immédiat dans le cas en question, plus grave, plus extraordinaire que ceux qu'on rencontre ordinairement, et qui nécessitera par conséquent un traitement plus long et aussi plus coûteux. Gela dure ce que ça peut, mais le médecin consciencieux reste éliminé. Et pendant ce teûips l'hystérie s'implante davantage, se développe ; la confiance se perd et les chances de guérison par un traitement convenable diminuent de plus en plus. 'Ces considérations pratiques ne s'appliquent bien entendu qu'aux cas sérieux, anciens, où il y a des manifestations graves, multiples et qui n'ont pas de chances de disparaître sans une intervention sérieuse et continue.
Sans doute^ le médecin qui applique le traitement, une fois l'isolement obtenu, a encore à lutter contre l'ingérence de la famille, dont l'intervention pourrait à de certains moments compromettre autant la guérison qu'à un autre moment elle peut y aider, stimuler le malade à la parfaire par un dernier effort. Mais le médecin doit être le seul juge de l'opportunité de la suspension de Visolement^ lequel ne doit pas être considéré comme une punition capable d'impressionner le malade, ainsi que cela est
dans l'esprit de beaucoup, mais comme une méthode de traitement pour les raisons que j'ai exposées tout à l'heure. Et lorsque nous examinerons par quelles phases passe le sujet quand la guérison suit son cours normal, quels phénomènes. psychologiques, quelles transformations de la personnalité il présente, on comprendra facilement que cela ne puisse s'opérer avec le calme nécessaire et dans les conditions voulues au sein de la famille, et combien même l'intervention de cette dernière dans cette période pourrait apporter de troubles dans son évolution.
Dans quelles conditions doit-on pratiquer Visolement f
Lorsque le médecin a reconnu que la guérison est impossible à obtenir dans le milieu familial, et que l'isolement est indispensable, il se heurte aussitôt aux sentiments de certains membres de la famille, de la mère le plus souvent, qui s'écrie : « Enfermer ma fille ; mais elle n'est pas folle! Elle a toute sa tète. Si elle se séparait de moi, elle n'y résisterait pas. Il n'y a que moi qui puisse la soigner. La confier à des étrangers ! Je suis prête à tout faire pour la sauver, la guérir, mais je ne veux pas m'en séparer. Elle ne m'a jamais quittée. Elle en deviendrait folle. » Vous ne manquerez pas non plus d'entendre cette phrase : (c Et puis ma fille n'est pas comme les autres; c'est une nature de sensitive ; elle est très délicate, très intelligente; on n'en fait rien en la brusquant et on n'obtient quelque chose d'elle que par la douceur. » Huit fois sur dix la jeune personne dont on fait ainsi le portrait est parfaitement égoïste, a fait de sa mère une esclave, et a fait d'autant moins d'efforts qu'on a plus obéi à ses caprices, qu'on lui a fait plus de concessions.
Il faut laisser passer ce flot avec calme et répondre avec toute l'autorité que donne l'expérience de nombreux cas dans lesquels tout a été tenté et tout a échoué, et où la guérison est survenue le jour où on a pratiqué l'isolement, en y joignant bien entendu le traitement rationnel des accidents et des stigmates. Il faut expliquer en quoi consiste la maladie, en appuyant ses explications de quelques expériences simples et qui frappent l'esprit, en montrant
SoLLiER. — L'Hystérie et son traitement. 6
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par exemple que la malade, les yeux fermés, a complètement perdu son sens musculaire, ou qu'elle ne reconnaît plus les couleurs, ou qu'elle ne sait plus reconnaître son côté droit de son côté gauche, etc. On n'a que l'embarras du choix pour montrer qu'une quantité de phénomènes passent inaperçus, pour les profanes, et que ce n'est pas sur tel ou tel accident apparent qu'on se fonde pour dire que la maladie est profonde, généralisée, et nécessite un traitement sérieux et énergique.
Une des objections qu'il faut vaincre ensuite c'est que la jeune fille ou jeune femme est majeure, et même, si elle ne l'est pas, qu'on ne veut rien faire sans son consentement, parce qu'elle en voudrait ensuite à ceux qui l'ont isolée. En général tout ce que le médecin dit à la famille, on va le répéter immédiatement à la malade, on lui grossit plutôt qu'on ne lui atténue le tableau de la séparation^ on lui suggère des objections, on lui promet que si cela ne lui plaît pas on cessera immédiatement, on s'excuse en quelque sorte de la soigner et on a l'air de lui demander humblement pardon d'obéir aux ordonnances du médecin. La malade sent qu'elle est la maîtresse, pose ses conditions et ses parents se désolent, car après une exigence c'en est une autre, jusqu'à ce qu'un beau jour elle cède sous l'influence de quelque idée subite, ou qu'un des membres de la famille, plus énergique, décide que, de bon ou de mauvais gré, on fera le nécessaire.
Certains médecins croient bon de faire des concessions pour décider la malade et sa famille. Pour la malade il n'y a que demi-mal, car ensuite il peut se retrancher derrière le médecin traitant auquel elle est confiée. Pour la famille au contraire il n'en saurait être de même, et en accordant des choses incompatibles avec le traitement, comme de permettre à la mère de rester quelques jours auprès de sa fille « pour l'habituer », ce qui, comme je l'ai dit plus haut, est un non sens, ou de l'autoriser à « quelques visites dans les premiers jours seulement » ce qui détruit tout l'effet qu'on veut produire sur la malade, à savoir qu'elle ne verra quelqu'un des siens que lorsqu'elle aura
obtenu tel ou tel résultat suivant les cas, on se créerait des difficultés qui aboutiraient fatalement à un échee. On ne peut se douter d'ailleurs des récriminations auxquelles les parents s'exposeraient alors et auxquelles ils ne sauraient comment faire pour résister. Une de mes jeunes malades me racontait à sa sortie les premières nuits où elle avait été dans l'établissement ; elle se figurait être dans des draps trempés à tordre, et que le papier des murs était lui-même si mouillé qil'il allait se détacher et tomber sur elle. Il n'en était rien naturellement, mais elle ajoutait qu'elle se faisait la réflexion que sa mère, qui la croyait rhumatisante, ne la laisserait pas là si elle le savait, et elle s'étonnait en même temps qu'elle ne s'en fût pas aperçue en visitant sa chambre. Je pourrais citer cent autres exemples analogues. Que les parents viennent le lendemain, la malade ne manquera pas de leur faire part de pareilles impressions. S'ils la croient contre toute évidence, ils renonceront au traitement; s'ils reconnaissent que c'est faux, ils se diront que, avec de telles appréhensions, leur enfant ne pourra jamais guérir, et le résultat sera le même.
L'isolement doit donc être absolu d'emblée; le médecin ne doit admettre aucune concession, aucune demi-mesure sous peine de le voir échouer.
Parmi les concessions qu'on demande à la rigueur de l'isolement, il en est une qu'on réclame souvent, c'est de placer auprès de la malade une domestique qui y est habituée, ou une garde choisie par la famille. Cette demande n'a d'autre but que d'établir un lien entre la famille et la malade en dehors du médecin traitant ; c'est une suspicion contre ce dernier, et s'il se respecte il doit refuser d'entreprendre le traitement dans de pareilles conditions. Il est absolument naturel qu'une famille ait toutes les garanties quand elle place une jeune fille dans un établissement particulier, qu'elle prenne tous ses renseignements, mais la confiance qu'on réclame de la malade ne saurait qu'être amoindrie si elle voit sa famille ne pas la témoigner au médecin. Une domestique habituée à la malade est à son service et non à celui du médecin, lequel doit avoir en main son personnel et être
sûr que ses ordres sont exécutés tels qu'il le veut. Une personne étrangère, ne connaissant rien au traitement des maladies nerveuses, ne peut que^ nuire à l'application de ce traitement et n*ètre en tout cas d'aucune utilité. Or, auprès des malades, toute personne inutile est gênante. Du reste, avec les hystériques, moins il y a d'intermédiaires entre elles et le médecin mieux cela vaut.
Une autre question se pose pour l'isolement : c'est sa durée. « Soit, disent les parents, nous consentons à nous séparer de notre enfant, mais nous exigeons de la voir au bout de quinze jours, d'un mois. » Que le médecin se garde de souscrire à une pareille exigence. L'isolement n'est pas une punition à laquelle on condamne la malade, comme la prison pour un délit ; c'est un procédé thérapeutique et sa prolongation ne saurait donc être soumise qu'à une seule chose : l'opportunité résultant de l'état du sujet. Or, cette opportunité, le médecin traitant seul peut en être juge et personne ne peut prévoir, dans un cas donné, le terme à lui assigner. Le fixer d'avance c'est méconnaître son véritable rôle, sa véritable raison d'être, et c'est en même temps s'exposer à ce que la date fixée soit prématurée, ou tombe dans une période où il est tout à fait inopportun de lever l'isolement; c'est s'exposer à perdre en un jour le bénéfice de plusieurs semaines de soins assidus et de progrès réalisés.
Ou le médecin est convaincu de l'efficacité de ce qu'il prescrit, et alors il doit en maintenir l'application intégrale sous sa responsabilité, ou il a la faiblesse de céder aux exigences et aux sollicitations des malades et de leurs familles, et il enlève ainsi toute autorité à ses prescriptions.
Mais la question, il faut le reconnaître, est délicate pour lui comme pour la famille, par suite des conditions dans lesquelles on peut réaliser l'isolement. Isolement ne voulant pas dire séquestration dans une chambre sans voir sa famille, mais signifiant a éloignement de son milieu habituel et placement dans un autre milieu où on puisse faire le traitement rationnel de l'hystérie», il est évident, par définition, que la malade doit être placée ailleurs que
dans sa maison habituelle et par conséquent qu'il faut la transporter. On a en général toutes sortes de craintes que ce transport ne la fatigue, ne cause des accidents, ne puisse être supporté à cause de sa faiblesse. Or, on peut à coup sûr prédire que tout se passera pour le mieux : le transbordement, le voyage, sont déjà un commencement de changement de milieu ; l'attention du sujet est plus éveillée, et grâce à cet éveil plus grand de son cerveau il cesse d'avoir les accidents habituels. Les parents sont toujours étonnés de voir la facilité avec laquelle leur malade, malgré sa faiblesse ou la fréquence de ses crises, a supporté le voyage ou le transfert. 11 n'y a donc pas à s'inquiéter, dès qu'on a décidé de pratiquer l'isolement, de la question du transfert du malade.
Où pratiquer Visolement ?
La première question qui se pose en effet quand on a prescrit l'isolement, c'est de savoir où le pratiquer. Peuton le faire partout? Peut-on, par exemple, comme cela est quelquefois proposé, placer la malade dans une maison particulière à la campagne, avec un personnel suffisant de garde-malades, sous la direction d'un médecin venant chaque jour la voir? Outre que ce système, fort coûteux, n'est pas à la portée de tout le monde, il a les plus grands inconvénients. La malade se trouve en effet livrée presque toute la journée à ses garde-malades. Celles-ci n'ont qu'un intérêt, c'est que leur malade soit satisfaite, et elles ne tardent pas à devenir ses complices pour éluder les prescriptions du médecin au lieu de les , appliquer rigoureusement.
Quand elles en ont assez de cette vie isolée, elles ne se font pas faute de persuader à la famille que leur malade s'en trouve fort mal, ce qui est exact d'ailleurs, car le médecin n'a aucune surveillance effective.. Qu'il survienne quelque accident, la malade n'a pas de médecin sous la main pour le constater et y parer. En outre, les installations hydrothérapiques ou gymnastiques nécessaires font défaut ou sont insuffisantes. Enfin la monotonie de l'existence dans de telles conditions détruit rapidement le bon
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effet qu*a pu avoir au début le changement de milieu, de résidence, de régime.
Et encore une fois, je ne saurais trop le répéter, si l'isolement agit dans une grande mesure sur Tétat hystérique, il est absolument insuffisant à lui seul pour combattre des cas graves et invétérés ; il est la condition nécessaire mais non suffisante du traitement, et celui-ci ce n'est qu'un médecin exercé qui peut l'appliquer dans tous ses détails.
Ce n'est donc pas tout de séparer la malade de son milieu. 11 faut encore qu'elle trouve dans le nouveau milieu où on la place une direction ferme et rationnelle. Ce n'est que dans un établissement spécial pour le traitement des maladies nerveuses que toutes les conditions requises peuvent être réunies. Mais là encore bien des difficultés surgissent en raison de l'organisation de la plupart de ces établissements.
Les uns, c'est la majorité, sont des sortes de grandes pensions de famille, dirigées par un médecin quelconque, sans autorité scientifique, sans compétence spéciale, où les malades sont reçus avec leur famille, leurs domestiques, font ce qu'ils veulent, sortent quand il leur plaît et rentrent de même, sans direction, sans surveillance, ayant pour tout traitement une ou deux douches par jour et la visite du médecin qui leur donne en passant un encouragement platonique plus ou moins suggestif: «Vous guérirez, ça passera, etc. » Les malades y sont très heureux, car rien ne vient les contrarier. Ils y font ce qu'ils veulent et y guérissent le jour où ça leur plaît. Ce sont des hôtels avec salles de douches et de bains, où les malades comptent avant tout comme pensionnaires. Aucune direction scientifique . Le médecin ordinaire de la famille vient voir sa malade, s'enquiert de ce qu'elle a fait, conseille ce qu'il juge convenable et s'en va sans avoir la certitude que ses prescriptions seront mieux suivies que dans la famille. L'isolement dans de pareilles conditions est un leurre, et le médecin qui, après bien des efforts pour l'obtenir, le laisse appliquer ainsi peut être certain qu'il ne donnera pas les résultats qu'il en attend et qu'il a annoncés.
Si on ajoute que dans la plupart de ces établissements, où le seul but est d'avoir des pensionnaires aussi nombreux que possible, on prend indiiféreminent des aliénés qu'on laisse mêlés aux nerveux, et qui peuvent faire sur eux une impression très fâcheuse, on comprendra que l'hôpital vaut mieux que de pareilles maisons de santé.
Il y a une autre catégorie d'établissements : ce sont des maisons de santé mixtes, de médecine et de chirurgie, ordinairement dirigées par des religieuses. Là, pas de médecin dans la maison, pas même d'interne pour parer aux accidents qui peuvent survenir, pour observer les phénomènes qui évoluent, pour surveiller, et intervenir au besoin dans l'application des prescriptions. Une fois par jour le médecin vient, donne ses ordres. Lui parti, si la malade fait la moindre difflculté pour les exécuter, personne n'a l'autorité pour la faire obéir. J'ai vu des anorexiques qui, dans de pareilles conditions, n'avaient pas repris une livre au bout d'un mois, alors qu'isolées sous , la direction d'un médecin dans un établissement sérieux elles reprenaient facilement 3 et 4 kilogrammes dans le même temps. En dehors de l'absence d'un médecin à demeure, un des gros inconvénients de ces maisons mixtes est le mélange des malades nerveux avec d'autres, et particulièrement avec des opérées. J'ai vu plus d'une fois des hystériques placées dans ces conditions, obsédées par l'idée de se faire opérer pour des troubles purement nerveux, simulant des affections chirurgicales qu'elles avaient été à même de voir de près. Une fois une pareille idée implantée chez elles, il est souvent très difficile de la faire céder et elle entrave tout autre traitement*.
* On indique souvent aussi des établissements à Vétranger, en Suisse, en Allemagne, en Autriche. J'ai visité la plupart d'entre eux et je puis dire que s'ils répondent — en très petit nombre d'ailleurs, deux environ dans chacun de ces pays — à la cure des neurasthéniques, ils sont peu aptes à celles des hystériques. Les établissements spéciaux que nous possédons en France sont certainement égaux, et certains même supérieurs, à ce qu'on prétend exister à l'étranger. Je ne parle pas, bien entendu, des nombreux médecins qui prennent quelques pensionnaires chez eux et qui sont légion à l'étranger.
38 TRAITEMENT GÉNÉRAL DE l'hYSTÉRIE
Si, dans les établissements du premier genre, la question commerciale prime tout pour le médecin qui les dirige, et qui n*a en vue que d'avoir le plus grand nombre de pensionnaires possible, dans ceux du second genre, le consultant ne pouvant prétendre à appliquer lui-même le traitement dans de pareilles conditions, il n*y a en réalité pas de médecin traitant.
Or, de même qu'un médecin doit, pour une opération, conQer son malade à un chirurgien qui en prend la responsabilité et la direction complète, il doit, quand il s'agit d'un hystérique confier son malade à un spécialiste qui en prend aussi toute la responsabilité et doit en avoir la direction absolue. Gela ne l'empêche nullement, cela va de soi, de continuer à visiter son malade, mais toute initiative de sa part, toute intervention en dehors du médecin traitant, afTaiblit l'autorité de celui-ci, enlève au malade sa confiance en lui, lui permet un recours contre ce qu'il juge opportun et nécessaire de lui faire faire, et nuit par conséquent à la cure. Il ne faut pas oublier en eff'et que les hystériques cherchent continuellement à mettre en désaccord soit avec eux-mêmes, soit entre eux, leurs médecins, et profitent de la moindre contradiction ou de la moindre divergence pour échapper à toute direction. 11 faut donc que le médecin traitant ait Tautorité absolue sur soû malade, et quand celui-ci voit son médecin habituel lui dire de se soumettre, complètement à son confrère, quand il comprend qu'ils agissent d'un commun accord, il s'incline et n'en guérit que mieux et plus vite.
Gharcot, qui connaissait si bien et ces malades et leurs familles, ne manquait jamais, quand il me faisait l'honneur de me confier une malade, et que ses parents lui demandaient une ordonnance, de leur dire : « Ce n'est pas la peine ; vous n'aurez qu'à faire ce que M. SoUier vous dira. » Rien n'est plus facile, dans de telles conditions, que de faire tout ce qu'on doit faire.
Mais il est évident que, pour qu'un médecin puisse conseiller ainsi à des parents de s'en remettre aveuglément aux mains d'un autre médecin, il faut qu'il ait lui-mêm«
confiance absolue en ce médecin et soit assuré de sa compétence scientifique et de sa conscience professionnelle.
Gilles de la Tourette a écrit sur ce sujet des pages excellentes ; je ne puis mieux faire que d'en citer les principaux passages i.
« Le médecin ordinaire ou consultant qui prescrit l'isolement doit, vis à vis du malade et de sa famille, prendre la responsabilité complète du traitement qu'il indique; autrement il ne serait pas obéi. Mais, pour qu'il puisse assumer sur lui cette responsabilité, qui n'est pas sans être lourde, dans certains cas d'anorexie, par exemple, qui peuvent se terminer par la mort, il faut qu'il puisse indiquer immédiatement un établissement hydrothérapique dans lequel il ait lui-même toute confiance. Et ces établissements ne sont pas communs.
« Beaucoup, excellents au point de vue du confort, par exemple, pèchent radicalement par ce fait que ceux qui les dirigent ne sont pas à la hauteur de la tâche très délicate qui leur incombe. Il ne suffit pas d'être un excellent administrateur pour soigner des hystériques ; il faut les connaître. Il faut surtout vouloir et pouvoir s'en occuper tous les jours, à chaque instant du jour.
« Le médecin a promis qu'en entrant dans tel établissement la guérlson était assurée ; il a pu se tromper, mais il ne faut pas que son erreur provienne de l'insuffisance des soins apportés à l'application du traitement qu'il a prescrit. »
Et plus loin, parlant de la réponse à faire aux parents qui soulèvent des objections contre l'idée de l'isolement, il dit encore : « La réponse à ce dernier argument (mais, docteur, mon enfant mourra du chagrin de quitter ses parents) est difficile, si l'on ne veut pas blesser des sentiments paternels ou maternels, d'ailleurs fort louables» L'expérience apprend, en effet, que le chagrin des enfants ainsi isolés n'est jamais de longue durée; alors que les parents qui ont consenti à l'isolement rôdent autour de l'établissement, fatiguent de visites le médecin directeur,
* Traité de l'hystérie^ t. III, p. 496.
la malade, du jour même de son entrée, devient calme si elle n était pas trop agitée; au bout de quarante-huit heures elle est généralement faite à sa nouvelle vie.
«... A partir de ce moment il se fait dans son esprit une véritable révolution assez difficile à analyser, d'ailleurs, mais qui n'en existe pas moins, et dont on constatera bientôt les effets salutaires. La malade comprend que ses doléances ne sont plus des ordres ; elle se montre plus souple, devient plus obéissante et de l'obéissance, en matière d'hystérie, à la guérison il n'y a pas loin. »
« Le fait seul d'avoir obtenu l'isolement, dit très justement le professeur Pitres S constitue une victoire morale qui place l'hystérique sous la domination exclusive du médecin. Celui-ci n'a plus qu'à profiter de ce premier succès en faisant suivre avec une rigoureuse exactitude le traitement qui lui paraît indiqué. »
Mais, pour profiter immédiatement de cet avantage, il faut que le médecin traitant soit là constamment^ prêt à toute éventualité, prêt à intervenir lui-même en toute occasion ; il faut que la malade sache bien qu'il peut apparaître à tout instant, qu'on n'a qu'un coup de sonnette à donner pour qu'il soit là. Il faut que les malades le sentent toujours près d'eux, et qu'il sache agir luimême. Il ne doit pas se borner à donner des ordres à ses garde-malades, il doit payer de sa personne ; il doit faire exécuter lui-même, sous ses yeux, ce qu'il a ordonné, et ne cesser de faire ainsi que lorsqu'il est assuré que la malade se soumet de bonne grâce à ses prescriptions. Nous verrons combien cela est indispensable en particulier dans certains cas d'anorexie, où c'est lui-même qui doit faire manger la malade tant qu'elle ne mange pas de bonne volonté.
L'établissement où on place une hystérique à isoler doit donc être habité par le médecin traitant^ et celui-ci doit se consacrer entièrement à ses malades, vivre sans cesse au milieu d'eux, agir par lui-même dans le traitement et
* Leçons sur l'hystérie.
être toujours prêt à intervenir en cas de besoin. C'est une lourde tâche, mais qui est largement compensée par les résultats qu'on obtient, tâche ingrate cependant, car on a à lutter contre les familles des malades toujours impa-r tientes, cela se comprend, mais souvent aussi soupçonneuses et toujours portées à croire que tout ce qu'on fait a pour mobile l'intérêt. Comme si l'intérêt bien compris pour un médecin n'était pas de guérir le plus vite et le plus radicalement possible ses malades, surtout quand il en a la responsabilité aussi complète que dans un établissement dont il est le chef et le médecin traitant.
Il doit être toujours présent, car il est une objection qu'on fait encore à l'isolement ou plutôt au traitement en commun des hystériques dans un établissement, c'est la question de la contagion des accidents. Cette contagion est passible évidemment, mais elle ne l'est guère que si la surveillance médicale est mal faite. Quand on vit au milieu de ses malades, il est très facile de voir l'inÛuence fâcheuse qu'elles peuvent avoir les unes sur les autres et de les séparer. Dans ces conditions je n'ai jamais vu cette contagion se produire.
Il faut d'ailleurs une surveillance très grande, et exercée par un personnel habitué et clairvoyant pour les hystériques, si on ne veut pas voir non pas des accidents nerveux se propager, mais des idées fausses, des oppositions au traitement, des récriminations se produire par imitation, d'où résultent des difficultés dans l'application du traitement. Il faut un régime intérieur très strict, une discipline très ferme, si on ne veut pas voir survenir très rapidement le désordre et le relâchement dans l'exécution des prescriptions médicales.
Aussi bien pour le personnel placé auprès des malades que pour les malades eux-mêmes, la présence constante du médecin est indispensable, et je ne crains pas de dire que tout établissement où il n'en est pas ainsi n'est pas sérieux. Le médecin doit tout connaître dans les plus petits détails et rien ne doit se faire sans son ordre ou sans sa permission.
On comprend que pour obéir à ce programme l'établis-
92 TRAITEMENT GÉNÉRAL DE l'hYSTÉRIE
sèment n'admette pas des personnes non malades, ayant la liberté complète pour aller et venir au dehors, sur lesquelles le médecin ne peut avoir qu'un contrôle fictif et qui apportent le trouble parmi les vrais malades en se mêlant de ce qui ne les regarde pas, critiquant le régime, le médecin, donnant des conseils, poussant le plus souvent les hystériques à réclamer contre ce qu'on leur impose et s'offrant comme intermédiaires entre elles et l'extérieur.
On invoque aussi contre l'isolement dans un établissement spécial des arguments d'ordre moral et social. On craint que ce ne soit une tare pour une jeune fille d'avoir été dans une maison de santé et que cela ne nuise à son mariage ; mais on oublie que laisser son hystérie se développer lui serait encore plus nuisible, et qu'au point de vue de sa réputation dans le monde on n'est pas sans ignorer ses accidents nerveux. C'est d'ailleurs un préjugé qui tend à disparaître de plus en plus, et qu'à l'étranger on paraît ignorer, par lequel on se cache de se faire traiter dans un établissement pour une maladie nerveuse. On confondait autrefois les maladies nerveuses et l'aliénation mehtale et le terme de « maison de santé » évoquait aussitôt l'idée de folie. Il n'en est plus de même aujourd'hui où les établissements pour les deux genres de maladies sont différents.
Il est toujours facile de dire d'ailleurs — si le traitement ne doit pas être trop long — que la malade est à la campagne ou dans le Midi suivant la saison. Si le traitement doit être prolongé plusieurs mois, c'est que le cas est grave, et alors toutes les cachotteries de la famille sont bien vaines, car tout le monde dans ses relations est au courant de l'état de la malade, et l'on n'a pas lieu de s'étonner qu'on la fasse traiter dans un établissement spécialement consacré aux maladies nerveuses.
Il est encore une objection d'ordre moral qu'on fait valoir, c'est que dans un établissement d'hydrothérapie la malade va se trouver en contact avec d'autres malades dont l'influence morale peut être fâcheuse. C'est une objection valable si l'établissement comportait un très grand
nombre de malades, parce que la surveillance y serait impossible. Elle tombe lorsque le nombre des malades est de 15 à 20 au maximum, et que le nombre des surveillantes sûres est assez grand pour que les malades ne puissent jamais se réunir par petits groupes à part des autres, se tenir à l'écart, avoir des conciliabules particuliers, et doivent être ou seules dans leur chambre avec leur gardemalade, ou dans des pièces communes sous la surveillance de personnes sûres et habituées.
Dans ces conditions de discipline étroite, et que je considère comme indispensables, — car elles sont non seulement une garantie pour les familles, mais encore pour le médecin responsable du traitement, — je ne crains pas d'avancer que les jeunes filles ne sont pas plus exposées à entendre ce qu'elles ne doivent pas, à apprendre ce que leur éducation leur défend de savoir trop tôt, que dans n'importe quelle pension ou couvent.
Au point de vue des malades qui pourraient faire impression sur les autres, ce sont surtout les aliénés qui sont redoutés par les hystériques et leurs familles. J'ai déjà dit plus haut qu'on ne devait pas recevoir d'aliénés dans un établissement spécial pour les nerveux, ainsi que celQ. se fait cependant très couramment dans la plupart des établissements d'hydrothérapie.
Comment pratiqicer Visolement f
Quand l'hystérique arrive dans l'établissement où elle doit être isolée, le mieux est de la mettre immédiatement au repos au lit, dont elle a d'ailleurs le plus grand besoin ordinairement, avec interdiction à toute personne étrangère à son service de communiquer avec elle. On peut ainsi l'observer facilement du matin au soir et du soir au matin, dans ses moindres manifestations morbides. En même temps le médecin peut étudier son caractère, ses idées, sans la brusquer, sans la presser, sans la fatiguer par un interrogatoire rigoureux comme ordre, mais en procédant plutôt à bâtons rompus, suivant ses dispositions du moment, prenant ainsi peu à peu contact avec elle, s'adressaut tantôt à sa raison, tantôt lui rappelant,
si elle proteste, qu'il a pleins pouvoirs et que ses protestations sont vaines, qu'elle doit obéir d'abord et qu'elle comprendra, une fois guérie, pourquoi on a agi comme on le fait.
Au bout de peu de temps, quand elle comprend que le médecin n'est pas dupe de ses exagérations et de ses simu* lations si elle en fait, est insensible à ses menaces ou à ses protestations si elle s'y livre, et sait parfaitement à quoi s'en tenir sur son état, elle devient de plus en plus confiante et souple. £n même temps les modifications s'opérant très rapidement dans sa personnalité, par suite du dépaysement, font qu'elle devient de plus en plus indifférente au milieu qu'elle a quitté. Il arrive plus d'une fois qu'elle devient incapable de se représenter les êtres qui lui sont le plus chers, avec lesquels elle vivait continuellement. Cette incapacité de représentation l'empêche par conséquent d y penser et de s'affliger d'en être séparée. Cette indifférence n'est d'ailleurs que momentanée; elle tient à ce que la personnalité maladive s'effaçant, et la personnalité normale n'étant pas encore revenue, il y a un état neutre en quelque sorte, qui est différent des deux personnalités. Cet état persiste presque tout le temps de l'évolution de la maladie vers laguérisonet s'efface peu à peu, pour laisser reparaître les sentiments, les goûts, les tendances normales du sujet. C'est alors seulement que l'on peut commencer à suspendre l'isolement, et dans certains cas ce n'est qu'au bout non de quelques semaines mais de deux, trois, quatre mois.
Il ne faut d'ailleurs pas brusquer les choses. Il faut choisir le moment opportun. L'isolement comprend au début la suppression de toute correspondance, de toute communication avec l'ancien milieu. Non seulement la malade ne doit pas écrire, mais elle ne doit pas recevoir de lettre de sa famille ou de ses amis. Le médecin consultant qui vient la voir doit éviter de lui en parler autrement que pour lui dire que tout va bien et qu'elle ne doit s'occuper de rien. J'ai vu plus d'une fois des malades avoir des crises à chaque visite de leur médecin ordinaire parce que cela leur rappelait leur famille ou certaines circonstances aux-
quelles, en temps ordinaire, elles ne pensaient plus. Les familles se servent souvent de leur médecin non pour les soins à donner à leur malade , mais pour lui raconter qu'on ne Toublie pas, qu'on s'en préoccupe au contraire, et le chargent de commissions pour elle, le prient de lui porter des tendresses et de lui dire qu'on est triste de son départ et qu'on s'ennuie d'elle. C'est un grand tort de céder pour le médecin, car la malade n'en tire qu'une conclusion, c'est qu'elle peut peut-être échapper encore au traitement, et qu'en tout cas sa famille n'est pas absolument convaincue de sa nécessité et serait toute prête à y couper court. Au lieu de s'efforcer de guérir, elle fait alors tout son possible pour contrecarrer le traitement, de façon à ne faire aucun progrès et démontrer ainsi qu'il est inutile de continuer et qu'on a fait fausse route. En outre, elle comprend que sa famille et peut-être son médecin n'ont pas une confiance absolue dans le médecin traitant, et elle regarde ces visites comme un contrôle sinon une suspicion. Si le médecin ordinaire de la famille, qui en est souvent l'ami, ne se sent pas l'énergie suffisante pour opposer une parfaite impassibilité aux questions insidieuses de la malade, et être parfaitement ferme dans son attitude, il vaut mieux qu'il attende quelque temps avant de venir, jusqu'à ce que le médecin traitant ait pris toute l'autorité nécessaire et conquis la confiance de la malade. Si, au contraire, il est très décidé à parler dans le sens qu'il faut, et à ne pas se laisser attribuer le rôle d'un envoyé de la famille pour contrôler'le médecin traitant, il ne peut que contribuer à convaincre la malade qu'il est inutile pour elle de chercher des subterfuges et par là à hâter sa guérison.
Certains médecins craignent, quand il s'agit d'une jeune femme ou d'une personne indépendante, qu'elle leur en veuille plus tard de ne pas lui avoir cédé, d'avoir été durs pour elle, etc. Qu'ils se rassurent : une hystérique n'en veut jamais au médecin qui lui montre de la fermeté pour la guérir, elle ne lui sait jamais gré de sa faiblesse au contraire, car elle camprend parfaitement, si elle ne veut pas
96 TRAITEMENT GENERAL DE l'hTSTÉRIE
l'avouer, que ce n'est qu'en s'opposant à ses caprices, en lui imposant une volonté qu'elle n'a pas, qu'on peut la ramener à son état normal. Mais elle sent aussi inconsciemment si ce qu'on fait pour elle est utile ou non, est basé sur une raison vraie Ou si ce n'est qu'une intimidation.
Il ne faut jamais oublier^ quand on parle à une hystérique, qu'on doit moins s'adresser à la personnalité consciente qu'à la personnalité inconsciente. Aussi ne doit-on pas s'émouvoir de ses arguments, mais se borner à lui dire toujours l'exacte vérité; ne pas chercher à l'éblouir, l'étonner par des affirmations suggestives à la manière des thaumaturges, mais simplement lui expliquer les choses telles qu'elles sont. Rien n'étonne plus une hystérique et ne capte plus sa confiance que de lui démontrer qu'elle se trompe quand elle vous raconte comment des accidents se sont développés chez elle, ou qu'elle oublie des phénomènes qui les ont précédés ou accompagnés. « Ah ! s'écrie-t-elle, vous connaissez donc cela ; alors je n'étais pas absurde en disant que je ressentais telle chose ; on me disait que c'était une idée, et je n'osais plus en parler. Je me demandais si j'étais folle de croire cela. Mais je vois bien que j'avais raison. » Et là dessus elle se met à vous raconter toutes ses impressions, toute l'évolution de sa maladie. A partir de ce moment vous êtes le maître de la situation et vous êtes certain qu'elle fera ponctuellement ce que vous lui ordonnerez de faire.
Pour l'opportunité qu'il y aà lever l'isolement, on p«ut se baser sur des critériums objectifs de façon à éviter toute discussion avec les malades et plus encore peut-être avec les familles, toujours trop pressées de le récjamer. Le retour du sommeil, un certain poids à atteindre, sont d'excellents critériums à cet égard. Il en est un autre qui peut paraître singulier et qui est cependant beaucoup plus fréquent qu'on ne croit : c'est d'attendre le désir des malades de revoir leur famille. Il n'est pas rare en effet que les malades, perdant le souvenir net de leurs impressions de leur période de maladie sous l'influence de la modifi-
cation de leur personnalité, oublient en quelque sorte leur famille pendant quelque temps, cessent de se représenter leur ancien milieu et par conséquent ne le désirent pas. Elles éprouvent aussi ordinairement un soulagement^ une sécurité; à se sentir sous la direction du médecin et la discipline de l'établissement. Et ce sont précisément ceux souvent qui ont* le plus protesté contre l'isolement au début, parce qu'ils étaient les plus malades et que la guérison amène par conséquent dans leur personnalité un plus grand changement. Mais, en attendant un peu plus, on voit de nouveau reparaître tous les souvenirs, toutes les impressions, tous les sentiments d'autrefois, avec le plaisir de les retrouver. A ce moment les visites de la famille ne peuvent avoir qu'une bonne influence en provoquant un réveil plus précis de ces souvenirs, en donnant un aliment réel aux sentiments qui s'éveillent.
Quand la convalescence est en bonne voie et è^ae l'isolement peut être suspendu, on commence par rétablir la correspondance. J'ai pour habitude de faire écrire d'abord la malade. Une courte lettre, à laquelle la famille doit faire une courte réponse, sans trop d'attendrissement ni d'émotion, et dont quelquefois même je lui trace le canevas. Il ne faut pas en effet que les parents aient l'air de manifester de la reconnaissance à leur malade pour avoir daigné guérir. Cela n'arrive que trop souvent. 11 est préférable d'agir avec plus de modération, pour bien lui prouver au contraire que-ce qu'elle a fait est tout naturel et qu'elle doit en être plus heureuse que personne, que ce n'est pas un sacrifice à sa famille dont on doive lui être reconnaissant. Ce sont là sans doute de petites questions, mais qui ont bien leur importance, car, comme le remarque très justement Gilles de la Tourette, la rentrée de la malade dans son milieu habituel présente plus de difficultés que sa séparation.
Après quelques lettres échangées on peut commencer les visites. Suivant les cas, ce sont les parents directs ou des parents plus éloignés qui viennent voir d'abord la malade. En tout cas ce sont ceux qui sont le moins émotifs, le moins exubérants, les plus calmes et modérés, qui doi-
SoLLiER. — L'hystérie et son traitement. 7
vent venir les premiers. La première visite est courte. Et on voit ensuite Teffet produit avant d*en autoriser une seconde. Il y a en effet souvent un arrêt brusque dans les progrès à sa suite, et il faut attendre que la convalescence ait repris son cours pour recommencer.
En même temps ce sont des sorties, d'abord sous la conduite de la garde-malade, puis avec la famille. Ensuite on autorise la malade k aller déjeuner en famille, où elle se remet en contact avec son ancien milieu, avec les amis ordinaires, avec la vie courante qu'elle va bientôt mener de nouveau. Peu à peu on Thabitue ainsi à reprendre l'existence normale, à supporter sans inconvénient les mille petites impressions que l'on a dans la vie journalière^ les fatigues aussi des conversations nombreuses, des courses dans la ville, des achats dans les magasins etc. De sorte que lorsque la malade rentre déflnitivement chez elle, elle est déjà faite à la vie qu'elle va mener de nouveau, n'a plus la griserie que donnent le retour à ses anciennes habitudes, à la liberté et surtout la joie du nouvel aspect sous lequel les choses lui apparaissent. Tout se passe avec calme, et en même temps elle a plus de sécurité, ne craint pas que les émotions la fassent retomber, et trouve au contraire tout naturel de « faire comme tout le monde». Il ne faut pas en effet qu'elle se considère comme une malade, ni même comme une convalescente. Elle doit être sûre d'elle, sûre de n'avoir plus besoin de la tutelle du médecin pour se conduire sans accident. C'est d'ailleurs une affaire d'entraînement auquel doit la soumettre le médecin traitant qui, après lui avoir appris à obéir, doit lui apprendre à se diriger elle-même sans son aide et à ne compter que sur elle. Nous verrons plus loin à propos du réveil cérébral un moyen pratique pour la faire se maintenir dans son état normal par de simples exercices qu'elle apprend à exécuter seule.
En résumé je dirai de l'isolement : En même temps qu'un procédé thérapeutique énergique, c'est le moyen le plus puissant et souvent le seul possible pour appliquer le traitement rationnel de Vhystérie, Quant aux cas où il convient de l'appliquer nous les signalerons dans la troi-
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