‹ L'icône et le croissantChapitre 10 sur 32 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Leader des gauches à la Douma, M. Roditchef est secondé en sa tâche par une éloquence très pas sionnante. Dans la troisième assemblée celle des tzaristes, sou rôle va grandir encore, puisqu'il sera plus isolé. Son verbe émeut dès qu'il retentit. Le nerfs tremblent sous la chair de l'auditeur s'ils sont atteints par les ondes sonores qu'émet cette ligure émaciée, encadrée de poils gris, au bout d'un long corps maigre et agile. Taillée en pointe, la barbe de l'orateur allonge encore, d'une flamme, la tête ascétique. Et quand il s'exalte, il semble lui-même une sorte d'arme dangereuse, aiguë par tous les angles, symbolique de toutes les défenses légitimes contre la malice de ceux qui laissèrent l'inquiétude dessécher ainsi les apôtres d'un peuple anxieux.

Entre le lakir dressé sur le bord de la route que parcourt un cortège luxueux des rajahs et ce sociologue ardent, la diflférence est minime. La redingote flottant sur ce torse creux n'en voile pas l'ossature arquée. Derrière ce gilet, le sternum concave qu'on

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devine suggère la pitié même qui va du voyageur à l'ermite hindou, lorsque, pour la première fois, la silhouette décharnée se profile dans l'espace éblouissant qu'illumine le soleil de Bramah. xM. Roditchef paraîtra toujours, grâce à cet aspect, l'homme sincère qu'il est certainement, tandis que M. Jaurès, ample et pléthorique, inspire aux simplistes des partis adversaires quelques doutes sur l'absolue franchise de ses vœux révolutionnaires et collectivistes. Aux gens naïfs, il donne l'impression d'un bourgeois dévoyé par ambition lucrative, ce qui est bien la plus saugrenue des croyances imaginables. Par contre, la barbe et les cheveux à la moujik de Jules Guesde le rendent sympathique devant une assistance de héros agressifs, de gens opposés a toutes les contraintes, convenances, obligations, règles et lois existantes, mais qui s'estiment en état de substituer leur propre rêve d'harmonie et d'asservir toute volonté hostile aux jougs de leur fabrication.

La barbe de M. Roditchef ressemble à celles du xvi^ siècle, à celles des érudits qui florirent sous nos Valois. Elle amenuise la carrure de la tête. Elle prête aux mines de la finesse. Elle accompagne sa parole d'une flammèche grise, menaçante et dardée. A l'heure de la Renaissance où l'esprit antique sortit du tombeau pour multiplier les audaces de la dialectique française, la mode des cheveux courts séduisit ceux qui voulurent attribuer toute l'importance à la tête, dôme et temple des idées. Les crânes quasi ras, les barbes pointues d'André Vésale, d'Ambroise Paré, de

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Montaigne leur valurent cette apparence de gens tout en cerveau. L'anatoraie qu'ils découvraient, le scepticisme fondamental qu'ils restauraient avec la synthèse des connaissances morales et physiques alors en honneur, ce Discours sur la Servitude Volontaire qu'ils rédigeaient, vœux sociaux repris en 1789, cette somme de trésors qui furent assemblés dans les intelligences, mérita Temblèrae significatif d'un chef en forme de coupole, d'une bouche et d'un menton en forme de flam.me, pour émettre le verbe au feu purificateur.

Que M. Roditchef ait adopté la physionomie de ceux qui surent émanciper mieux la pensée de l'Occident, parmi les affres des guerres religieuses; qu'il ait voulu son visage aigu comme celui des Ambroise Paré, des Montaigne, des la Boétie, c'est là vraiment une coïncidence.

On soutiendrait, non sans vraisemblance, que l'architecture de la face, pour les apôtres, est un moyen de suggestion. La Vieille Asie sémite a nourri, de Babylone à Tyr, des générations de mages, de prêtres, de rois, de guerriers évidemment enorgueillis par les avantages pileux de leurs jcues. Le pouvoir et la sagesse s'expriment dans les bas-reliefs de la Suziane, au moyen de ce caractère physique. Parent du Djauspitâr chaldéen, le Dzeus des Grecs, le Jupiter des Latins, fut représenté tel qu'un homme de quarante ans, musclé, large, vigoureux, à l'exemple des Assyriens tueurs de lions. Une crinière annelée, qu'imitèrent ensuite les perruquiers de Louis XIV,

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simplifiait la superbe du « Maître-Foudroyant »•. Depuis les tempes jusqu'à la gorge, foisonnait une toison drue, longue, bouclée. Ainsi le crâne avec la face affectaient une apparence monumentale. Périclès et Platon, aussi bien que Socrate et Diogène le Cynique, usèrent des mêmes attributs naturels pour imposer au monde la foi en la parole jaillie de leurs chefs qu'élargissait un tel ornement. Mais les athlètes et les jeunes gens prirent soin de se raser, de se couper les cheveux afin que le jeu des muscles demeurât visible, pour les juges, aussi bien sur les maxillaires que sur toutes les autres parties du corps, durant les efforts de la lutte, de la course, du lancement. Comme leurs artistes créaient.bâtissaient des frontons qui s'adaptaient aux concepts divers de la Force divine incluse dans les temples, adorée par les peuples, approfondie par les initiés, ainsi les Anciens établirent des canons esthétiques qui transformèrent leurs visages en véritables emblèmes de leurs volontés. Témoins les postures des sénateurs romains^ impassibles en leurs chaises curules lorsque le Barbare vainqueur pénétrant sur le Forum les prit pour des statues.

Aux périodes savantes et raffinées dans la pratique voluptuaire, au début de l'empire roruin, et pendant le xviii* siècle français, le goût de paraître adolescent auprès des femmes porta les hommes à se raser entièrement les joues, le menton, les tempes. Ceux que la nature avait nantis de profils délicats et de chairs nettes, purent, de cette manière, prolon-

gerrillusion de la prime jeunesse auprès des amies complaisantes. Cette mode subsista duranttoute l'époque de la plus ardente débauche que l'histoire de l'Europe ait connue, et pendant laquelle, contrairement aux théories des chastes, Rome domina le monde. Tant il est faux que la volupté énerve les élites et les condamne à la déchéance. Sous les Antonins, le culte de la barbe rendit aux hommes l'aspect viril et majestueux de Jupiter. Plus tard, afin de prouver extérieurement leur humilité, leur dédain de la puissance physique, nombre de chrétiens, recrutés parmi les esclaves et les plébéiens de toutes races, préconisèrent le visage glabre des serviteurs, des obéissants et des dociles. Leur clergé propagea la coutume. Il affiriTiait ainsi la confi-mce qu'il avait en la force morale opposée à la vigueur guerrière ostensible chez les Germains-Francs moustachus et chevelus terriblement.

De là, naquit l'habitude survivante d'imputer aux imberbes les qualités de tendresse, de savoir, de finesse et de sentimentalité, jadis l'apanage des clercs qui, pendant les absences des chevaliers belliqueux, vivaient, consolateurs et artistes, dans l'intimité des châtelaines. A toute jeune fille d'Occident, le gars barbu communique encore une première impression de surprise. En elle, il provoque rarement, fût-il très beau, quelque désir soudain. Héréditaire, un goût la domine, celui des aïeules pour le page et le clerc. Plus volontiers, elle incline vers l'homme bien rasé dont la lèvre supérieure, uniquement, se pare d'un duvet lisse. Elle s'estime toute proche de ce frère res-

semblant. La barbe suggère, comme .-autrefois, la crainte effarouchante de la sagesse, de la force, du commandement.

Donc, il n'est guère oiseux de disserter sur l'art de composer le masque de chacun. Selon l'aspect, il influence différemment la clientèle du médecin et du négociant, les soldats de l'officier, les électeurs du candidat, les nymphes du faune. Comtemplez un instant les photographies des orateurs politiques. Avec sa moustache de vétéran, ses cheveux écourtés pour l'alerte qui ne permet pas une toilette longue, avec son air libre, sain, audacieux, M. Clemenceau inprime en nous, dès sa présence, la curiosité d'un combat prochain. Nous l'attendons agressif, net, dégourdi, vivace. Encadrée dans sa barbe, la face massive de M. Jaurès inspire, au contraire, le respect de la science qu'il va répéter, de la religion qu'il va prêcher. 11 est éminemment le prêtre dci la civilisation méditerranéenne, celui qui, sous ks symboles des fables, enseignait la morale, les nombres, l'astronomie, la politique. L'hiératisme semble son fait. Du reste il fonde la religion du socialisme. Il en consolide les dogmes. Il transforme une idée, le Collectivisme, en sentiment obscur, universel et véhément. Cela même fut l'œuvre de tous les pontifes. A la raison, il substitue la foi. Les Unifiés déjà laissent prévoir le fanatisme d'un clergé. iM. Clemenceau incarne le positivisme et M. Jaurès l'idénlisme. L'un s'attaque aux faits exacts. L'autre vante le paradis d'un cantique. Egalement admirables, le prêtre et le logicien sont aux prises.

Les deux verbes se sont faits chair, comme dit l'Ecriture sainte. M. Roditchef est flamboyant, lui, comme le feu de l'Esprit. Comment ces Messies vont-ik multiplier les pains et les poissons? Comment vont-ils assurer la pêche miraculeuse? Comment vont-ils réussir à payer du même salaire, selon les besoins de chacun, et non pas selon le labeur de chacun, l'ouvrier diligent parvenu dans la vigne à l'aube et l'ouvrier indolent arrivé au crépuscule? Ah, que ces évangiles nous deviendront instructifs I

Au temps doctrinaire, la coutume régna parmi les graves législateurs de porter les favoris. Car, lorsque la trentaine fonce sur l'homme, souvent sa tête augmente en volume, le front s'élargit. Entre les oreilles et les narines, la distance s'accroît. Et cet espace, s'il reste glabre, prête à tout le chef une ampleur difforme. A moins d'être géant, le Latin constate la disproportion nouvelle entre la hauteur du corps et le coffre de l'esprit. Cela rend le sujet mégalocéphale et pareil aux gnomes des cavernes légendaires. Afin de pallier cette fâcheuse anomalie, on imagina de laisser le poil pousser entre l'oreille et l'œil. Grâce à cette floraison adventice, le personnage, considéré de face, semblait avoir de la crinière jusque sur les tempes. Les favoris se mêlaient à une chevelure demi longue, dont ils étaient comme les boucles d'avant-garde. Cela réduisait apparemment le visage à la partie nue; cela le dégrossissait.

En efïet, l'homme encombré d'une grosse tête doit à ses contem.porains de rétablir la noblesse des

proportions en laissant pousser une barbe courte et appliquée, qui diminuera l'ampleur excessive du visage. Sa laideur ne choquera plus les passants, il aura fait œuvre d'altruiste. Au contraire, le monsieur à tête mince favorisera la beauté générale en se rasant. Il mettra son profil d'aigle en valeur. Pourtant, le personnage étique gagnera du prestige à combler, avec du poil, les fosses de ses joues, à cacher un cou trop frôle. De même le chauve peut reconquérir de la magnificence s'il laisse la toison de la face lui garantir le type musulman au crâne rasé et à la barbe fluviale. Quant à la dimension de celle-ci, elle dépend de l'ensemble. Le mince, le svelte et le grand la laisseront croître autant qu'il leur plaira. Le court et le gros limiteront cette exubérance de peur d'augmenter encore l'épaisseur du chef par rapport à la brièveté de la jambe. Il importe que chacun, loin de suivre aveuglément la mode en ces choses, s'enquière, avant tout, de ce qui sied au total de son être physique et spirituel. Que le mince s'arroge l'allure leste, le veston et la figure glabre. Que le gras s'impose la posture digne, la jaquette et la face barbue. Que l'étique se nantisse d'agilité, de redingote et d'une barbiche. Ils seconderont ainsi les vertus déterminées physiologiquement par leur nature matérielle. Le mince sera le combatif ou l'amant ; tel Clemenceau. Le gras sera le sage, le voluptueux et le prêtre; tel Jaurès. L'étique sera l'apôtre et le révolté ; tel Roditchef. Trois types essentiels dans la société, afin qu'elle s'améliore par la discussion de ses prin-

cipes et l'antagonisme fécond de ses facultés. Voilà l'excellente leçon que, parmi d'autres, nous donnèrent M. Roditciief, M. Jaurès, M. Clemenceau et M. Guesde en agitant les problèmes capitaux de l'avenir.

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