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L ICONE EN FLAMMES

sa place, devant le portrait de Nicolas II, que perlore le soleil. Vivement, il balbutie la phrase sacramentelle et déclare la session ouverte, au nom du Tsar, Il remet à M. Golovine inquiet la paperasse nécessaire, et aussitôt s'éloigne avec cent autres petites courbettes le long des dos que lui tournent les conseillers immobiles et muets.

Comment ce monsieur agréable, qui fut apparemment éduqué selon les méthodes européennes et chrétiennes de pitié juste, pouvait-il être prêt, si quelques imprudents l'eussent bafoué, à faire sabrer par les gorodovoïs des sous-sols, ces jeunes et longues Scandinaves, ces institutrices aux chevelures d'anges, ces étudiants à tignasses, ces dames enthousiastes? Enigme. Enigme qu'il emporta dans le tombeau lorsqu'une bombe terroriste l'eût mis en miettes au fond de sa voiture, quelques mois plus tard après, une cérémonie pareille, et à cent mètres de M. Golovine présidant l'élection du délégué au conseil de l'Empire.

Entamée par M. Eugène de Roberty, le sociologue, sur le principe de l'élection du président par la majorité la discussion fut poursuivie par M. Petrounkievitch, que l'on considère comme l'un des futurs ministres libéraux, par M. Serge de Roberty de la Cerda, le mathématicien, frère du philosophe, et par Alexandre Bakounine, frère de l'illustre Michel Bakounine, condamné deux fois à mort, qui fonda la théorie du communisme après s'être séparé de Karl Marx, qui rendit en exil, à Bâle, le dernier soupir de

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son âme révolutionnaire. Quand Alexandre Bakounine pénétra dans la Salle de la Noblesse, après l'ouverture de la session, il se fit un silence de respect unanime. Accoudé, là-haut, dans la galerie supérieure, entre les muses de pierre supportant le plafond, ou bien assis entre les colonnes du périptère encadrant les sièges de l'assemblée, tout le public d'étudiants ébouriffés, d'institutrices malingres, de dames politiques, se pencha pour vénérer ce patriarche aux longues mèches, à la barbe biblique et au bâton de pèlerin.

Bien que déjà blanche, la moustache en crocs de M. Eugène de Roberty, est le signe de sa verve belliqueuse. Son teint coloré, ses yeux hardis, sa voix ironique expriment toute la jeunesse nerveuse du parti. Dans l'instant où il réclamait la publicité sans réserve des débats, la mise aux voix de cette motion et la subordination définitive du président aux désirs de la majorité, une volonté fière et agressive émanait de ce robuste philosophe. Appuyant ses poings sur le drap vert de la table, il avançait son torse vigoureux et sa tête argentée par les cheveux ras. A cette force il appartenait de déclarer la guerre oratoire, d'objectiver en phrases militantes les idées abstraites de la sociologie. Au contraire, lorsque se leva le vieil Alexandre Bakounine, lorsque, joignant ses deux mains desséchées sur le bâton de pèlerin, il commença l'exorde, ce fut la plainte d'un peuple endolori qui s'exhala de cette barbe fluviale. Il décrivit les catastrophes de la révolte agraire, la dévastation de la cam-

pagne, l'impuissance des ministres pour finir ces malheurs, et l'imprudence du gouvernement refusant la liberté de discussion aux membres de Zemstvo, seuls capables d'amoindrir les souffrances des pays, puis d'apaiser cette haine dangereuse. L'éloquence de cette voix ferme, et parfois un peu tremblante, en imposait aux âges divers de l'élite russe convoquée là.

Pour répondre, le président Golovine planla sa main sur la hanche en relevant un peu son habit à boutons d'or. Il fut le monsieur débonnaire et candide, féru de bon sens, indulgent aux adversaires. Bien rasée, toute rose sous le crâne chenu, sa figure se tendait vers le quadrilatère des tables vertes et des conseillers siégeants. Il expliqua des nécessités pratiques. Il se défendit d'avoir voulu « faire la salle ». En brave garçon parlant à de braves garçons, il considérait que ni le principe de l'élection présidentielle, ni ce reproche ne valaient une discussion. Son intelligence d'économiste érudit ne voulait pas reconnaître l'importance du dissentiment. Théoricien, il méprisait un peu cette tactique éternisant une question de billet de faveur, érigeant là dessus des autels à la sacro-sainte liberté* Cela lui semblait un mot et des mots. Son esprit déductif négligeait ces manières dramatiques. Autoritaire par raison, très méfiant envers la démocratie dont il nie savamment les aptitudes à se gouverner, il ne consentit point à l'abdication de son mandat personnel dévolu par la Couronne. Maréchal de la noblesse, il entendait,

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grâce à son titre et à la volonté souveraine, garder la présidence, afin d'exclure des débats toute question subversive, donc inutile et ridicule à son avis d'homme positif.

Aussi quand M. Pétrounkievitch, l'orateur modéré des libéraux, eut repris l'argumentation de ses amis, enlasaississant, pour ainsi dire, entre le pouce et l'index qu'il présentait à M. Golovine, celui-ci ne s'émut pas. Il approuvait même, de sa moue joviale, certaines parties du discours qu'énonçait le leader au teint olivâtre, un peu chinois, au regard sévère verni par les vitres de lunettes en or, aux cheveux gris rejetés en arrière et soigneusement peignés vers le col de la redingote. M. Pétrounkievitch déclara qu'au lieu de délibérer dans de telles conditions, la gauche se retirerait.

Presque aussitôt, il en fut ainsi. Groupés autour d'Alexandre Bakounine, dont le pas octogénaire retentissait pesamment, les constitutionnels-démocrates abandonnèrent le long parallélogramme de tables à tapis vert, et s'en furent après quelques propos incidents. Ils abandonnaient les membres de la droite, le joli gouverneur de Tomsk, la belle barbe neigeuse et la calvitie de M. Stobakofl", le pope à la grande croix de métal, les deux fonctionnaires en uniforme des Eaux-et-Forêts, quelques personnages glabres sur les joues, absolument poilus au menton ; en tout dix-sept votants. Ce nombre était inférieur au quorum légal.

La suspension de séance dura.

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De Tver à Pétersbourg, les autorités, par téléphone, se consultaient. Dans la salle, les dames politiques s'entretenaient avec M™° de Roberty, plaignaient son lîls en prison par mesure administrative, pour avoir imprimé une proclamation socialiste. Près d'un énorme pope en caftan marron que balayait sa chevelure fiasque de vieille femme, et sous l'enluminure de sa trogne, des gens tristes déploraient les événements. Il y avait de longues filles Scandinaves, fîexueuses, qui souriaient et murmuraient près des fenêtres. A deux, les jeunes gens des écoles conversaient en marchant sous le périptère. Un étudiant boiteux, incapable de rester en place, allait bruyamment des uns aux autres. Une dame enceinte avait une cour d'étranges femmes en fourreaux de velours et coiffées de bandeaux. M""^ Petrounkievitch, nu-tête, sous le portrait de Nicolas traversé par les rayons solaires, convertissait un intransigeant. Enfin quelques délégués de la gauche revinrent. M. Golovine reparut et agita la sonnette à plusieurs reprises. Seuls les dix-sept de la droite s'assirent à leur angle de drap vert. Une longue suite de tables et de chaises demeurait vide. MM. Petrounkievitch et de Roberty refusèrent de quitter les rangs du public, non plus que leurs amis. Des conciliabules s'engagèrent au pied des colonnes. Plusieurs allemands inoccupés se récuraient fortement les narines avec leurs doigts pâles, en pensant, l'œil distrait, à la grandeur tudesque. Enfin la majorité fit savoir que si elle n'était pas admise le lendemain à élire le Pré-

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sident, elle partirait de Tver en masse. Et M. Golovine dut fixer à ce lendemain, une heure, la reprise de la discussion.

Le lendemain, les mêmes idées l'emportèrent dans la Salle de la Noblesse. Après avoir reculé d'une heure le début de la séance faute d'assistants de gauche, M. Golovine dut encore fixer au jour suivant l'ouverture des débats. Cela malgré la protestation de la droite qui avait recruté des retardataires, gens à la mine de petits cabaretiers teutons, avec des torses énormes, des jambes courtes, et des têtes larges tout en face. Une main volumineuse, à demi masquée par un emplâtre noir, s'agitait frénétiquement au-dessus des crânes, tandis qu'un ténor sémite solfiait un speech. Le gros homme chauve et barbu qui se démenait, c'était un prince qu'on dit avoir dansé et crié « hourra » sur la Place Octogone voisine, les 17-29 octobre, pendant le massacre des libéraux et l'incendie de l'Ouprava. Ses efforts n'aboutirent pas, ni ceux du prince Obolenski, aux yeux obliques au teint mongol, aux longs favoris, faits chacun de trente cheveux raides. Ces messieurs ne réussirent pas à vaincre la résistance de la majorité libérale. Il fallut, le troisième jour, prononcer la clôture provisoire de la session, après une escarmouche semblable aux précédentes.

La gauche gagnait la partie. Les bravos des institutrices, des étudiantes, des dames politiques l'attestèrent ; ceux aussi des jeunes intellectuelles en fourreau et sans corset. Messieurs aux fronts trop hauts

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pour leur petite taille, longues filles minces, étranglées par leurs faux-cols de celluloïd, popes aux belles manches larges, étudiants aux pantalons fatigués, singulières créatures en fiasques peignoirs et qui portent leurs boucles grasses coupées au niveau des épaules ; chacun se félicitait. Pour la première fois, une assemblée de Zemstvo, courageusement, exigeait d'élire elle-même son président, ou bien refusait la sanction de sa présence aux débats, et au vote du budget provincial. C'était, historiquement, le premier acte de résistance parlementaire à l'autocratie.

« Nous ne laisserons pas les valets nous retirer des mains les présents du maître », répétait M. Serge de Roberty de la Cerda, faisant allusion aux libertés promises par le manifeste du 30 octobre et depuis oubliées en dépit des mille personnes mortes pour les réclamer sur les barricades de Moscou. Les deux nobles frères, le mathématicien et le philosophe, triomphaient au milieu de leurs fidèles.

Cependant les appariteurs ramassèrent le long des tables vertes les mains de papier devenues inutiles, les brochures et les crayons. L'un transvasait déjà l'encre des écritoires dans une grosse bouteille sous le portrait du Tsar transpercé par le soleil fatal et radieux.

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