‹ L'icône et le croissantChapitre 11 sur 32 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Les Russes content et quelques-uns de leurs journaux corcmententla nouveauté d'une association spéciale aux lycéens, aux étudiants des deux sexes. Ces enfants de treize à seize ans se nomment entre eux: « Les bouts de chandelle ». Voici pourquoi. Réunis, le soir^ en un lieu obscur, ils allument une bougie aux trois quarts consumée. Ils la placent au centre de la table que couvrent des verres, des bouteilles pleines de bière et de liqueurs. Tout en devisant sur les choses de la politique, tout en soutenant les philosophies soit nihilistes, soit farouchement individualistes, ils s'enivrent d'alcool, d'enthousiasmes et de haines. Cependant leboutdechandellediminue. Dans la pénombre, ces adolescents se transfigurent au gré des passions qui les excitent. Sous ces chevelures blondes ou noires, sous ces fronts têtus, les yeux détestent et les bouches méprisent les principes de l'organisation établie par leur ascendance de Scythes indomptables, de Vikings conquérants et féodaux, de Tartares nomades et rebelles, de Huns cruels et mili-

taires, de juifs ironistes et souffrants, de Byzantins hérésiarques et martyrs. Opposés à l'institution fondamentale de la société orthodoxe, à la famille, par conséquent aux lois du mariage et aux traditions de la chasteté, les assistants préparent l'acte qui peut le mieux affirmer leur antipathie. Dès l'instant où la mèche de la bougie s'abat en grésillant dans la dernière goutte de stéarine fondue, filles et garçons se cherchent à travers la nuit, puis ressuscitent les voluptés de hasard que Rome reprochait à l'anarchie des premiers chrétiens, et l'inquisition aux sorciers du Moyen Age. Comme durant le sabbat, ces jeunes contemporains insultent, de cette façon, à la moralité dont ils pensent s'affranchir.

Il faut avoir vu dans leur pays, dans leurs tavernes, ces enfants aux allures indolentes et aux regards acérés, les uns revêtus de la chemise moujike tombant par-dessus le pantalon, les autres affectant de porter le costume ouvrier, quelques-uns habillés de casquettes plates et de bottes, de jaquettes. Aucun soin de leur personne. Nulle coquetterie. Des mains peu nettes. Jamais de gants. Beaucoup s'amusent, assis, à déchirer les élastiques de leurs bottines. A côté d'eux, les cousines, les sœurs, les amies, timides d'aspect, avec de l'acné sur les joues, avec des cheveux gras sous la toque de mouton frisé, ne semblent pas férues de séduire. L'absence de corset n'ajoute guère de charme à leurs corps souvent massifs, entortillés de jupes noires et da casaques saugrenues que leur vend peu cher le marchand de con-

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fections allemandes. Enfin, leur denture révèle la méconnaissance ordinaire des dentifrices. La cigarette a jauni de bonne heure les doigts des écoliers, des écolières. Ce sont ces êtres étranges qui depuis cinq ans propagent l'esprit révolutionnaire avec des obstinations de fanatiques et des héroïsmes de martyrs. La mort, en somme, leur paraît sans grande importance parce qu'ils vivent sous un régime d'autorité. On dit que plusieurs lycéennes de Pétersbourg fomen" tèrent, il y a deux ans, la révolte de Cronstadt en grisant elles-mêmes les matelots par l'alcool et par la luxure. Elles réussirent à faire braquer vers la côte voisine et le palais impérial les pièces à longue portée de la forteresse ; mais les canonniers, trop ivres, ne purent tirer. Et les troupes loyalistes, survenues quelques heures plus tard, ramassèrent les bandes qui cuvaient l'amour avec la vodka, au coin des rues. Qu'elle soit issue de l'aristocratie la plus haute, de la noblesse campagnarde, de la bourgeoise lettrée, des marchands, des brocanteurs ou des concierges, cette adolescence est pareillement convaincue de l'injustice odieuse qui règne sur la planète. La théorie date des Grecs, Depuis, tout en la professant, les générations successives s'étaient résignées à subir le sort. Les éducations religieuses, militaires et politiques avaient accoutumé les âmes à reconnaître le pouvoir des élites fortes, à s'arranger d'une justice relative, contrat passé, jadis, entre les vaincus et les vainqueurs pour mettre bas les armes, pour cultiver la plaine et paître le troupeau. Les lycéens russes

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l'ignorent-ils : le Droit ne fut jamais que la consécration de la Force. Envahisseurs des Allemagnes, des Gaules, de l'Angleterre, de l'Italie centrale et de la Russie, les Vikings ou Northmans implantèrent partout le féodalisiue et le droit d'aînesse. En effet, le petit espace de terres fertiles réservé entre la mer et la montagne norvégienne forçait le patriarche d'une famille accrue à chasser du domaine, trop exigu pour les nourrir, le pullulement de ses fils cadets, de ses filles mariables. Ceux-là couraient les océans sur leurs longues barques jusqu'à ce que, remontant les estuaires, ils eussent battu définitivement une race dont ils s'appropriaient le domaine, dont ils réduisaient au servage les hommes pour s'installer à l'exemple du père et de l'hoir Scandinaves. Ainsi firent Rurik et ses compagnons sur les collines de la Dûna, autour de Polotsk.

Toutes les législations politiques de l'Europe, tant à Naples qu'à Novgorod, tant à Dresde qu'à Bordeaux, dépendirent de ce phénomène social si judicieusement commenté par le comte de Gobineau dans ses oeuvres intelligentes. Peu à peu, les clercs latins et les moines grecs, après avoir converti les maîtres, les persuadèrent d'agréer une partie du droit romain et l'ensemble de l'administration byzantine. Les coutumes des cités hanséatiques, celles des communes d'artisans se firent admettre par le seigneur moyennant finances et milices. Et ces divers éléments constituent l'injustice contre laquelle se dressèrent les gens de cette Révolution universelle

qui, commencée vers 1789 à Versailles, dure encore partout, sous des formes socialistes, anarchistes et nihilistes, voire dans les chambres aux divans de cuir et aux icônes brisées où des enfants hardis se mêlent dès la suprême lueur du bout de chandelle.

C'est là sans doute un assez joli symbole que découvrirent les petits Russes libertaires. Ils attendent la fin de l'antique lumière qui flambait aux brandons de la Force et aux cierges des religions pour vivre sans contrainte dans une nuit qui n'aura nul besoin d'être éclairée, car elle sera la satisfaction des appétits naturels et simples.

Evidemment, les catholiques de langue allemande réunis au Congrès de Wurtzbourg, déclarent, au contraire, que seul le cierge de Pâques peut illuminer la vie des âmes. Ils applaudirent frénétiquement l'orateur qui jugeait inadmisible la discussion des édits de l'Index et qui condamnait la tendance de certains prêtres voulant interpréter les dogmes à la façon de la critique moderne. Avec l'immuabilité de Pie X, l'ensemble des délégations a pactisé. Le catholicisme allemand se déclare ultra-montain, non par raison, mais par politique cohésive des éléments autrichiens et bavarois attendant l'heure de se réunir. Ils ne craignent pas qu'à la suite de cette intransigeance opiniâtre, de cette méconnaissance de l'esprit contemporain, le cierge de Pâques ne devienne, lui aussi, ce bout de chandelle russe dont la dernière clarté s'éteint parmi les étreintes d'un sabbat inattendu.

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Aujourd'hui, il est certain que le défaut de morale religieuse libère les enfants de leurs devoirs. Ce jeu des collégiens russes, la criminalité trop accrue de nos apprentis et de nos voyous sont les résultats directs del'athéisme rationaliste, de l'impiété générale et de l'individualisme exagéré. La morale laïque, biologique et solidaire n'a pas encore conquis l'influence que détenaient les images naïves de l'Enfer et du Ciel pour inspirer à l'enfance l'horreur du mal qui nuit, l'amour du bien qui aide. Le Zarathustra de Nietzsche est un ermite. Individu parfait, il se retire logiquement sur la montagne. Il sait bien qu'il n'a rien à faire dans la société. Faute de contraindre les hommes rebelles à son caprice, il lui faudrait, pour agir, contraindre ses propres instincts et ses orgueils, devenir un chrétien charitable, pareil à la nature vraie, à ce total de forces et de faiblesses variables qui luttent, aiment, s'immolent, s'associent, se dissocient et se sacrifient indéfiniment dans la recherche d'une meilleure aise, d'une justice, celle espérée aussi par ces adolescents nigauds et diserts qui croient s'affranchir et non jouir, au moment de s'accoupler dans la nuit : tels les sorciers et les sorcières du Moyen Age insultant à la loi du seigneur-évêque.

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