CHAPITRE X
Si le xviii" siècle fut essentiellement français par l'Encyclopédie et la Révolution ; si le xix^ fut surtout anglo-saxon par le développement industriel et les méthodes du commerce britannique ouvrant à l'activité européenne les mystères des continents africain, asiatique et australien, le xx® siècle sera vraisemblablement le siècle russe.
Dès maintenant on l'entrevoit. L'Empereur d'Allemagne l'a dit au tzar, au mois d'aoïit 1907, sur la rade de Swinmlinde 011 il le courtisait. Au mois de juin 1908, l'Empereur des Indes et Roi de la grande Bretagne le lui répétait sur la rade de Reval en parfaisant la triple entente anglo-franco-russe, destinée à réduire la suprématie des Germains.
Nulle force militaire occidentale ne sera capable de mettre en ligne un nombre de troupes suffisant pour détourner de l'invasion vers FOuest les multitudes en armes que les Tsars pourront lever en Turkestan, en Perse, en Sibérie et dans l'Europe slave. 11 ne faut pas vingt ans, pour que les générations nouvelles d'officiers s'assimilent la science qui leur fait encore défaut.
Elles se placeront au rang intellectuel des étatsmajors latins ou germaniques. La défaite de Moukden fut une excellente leçon, et qui profitera. Sans même entreprendre de conquête, par le seul fait de cette puissance matérielle intangible, la Russie jouira d'une influence économique qui mettra les marchés d'Occident à la merci de ses exportations amenant les produits asiatiques, dontlebas prix dû à la main-d'œuvre chinoise et aux transports par voie ferrée ruinera les concurrences. Nul n'ignore la richesse encore inexploitée du sous-sol dans le gouvernement d'Arkangel, par exemple. La houille blanche de l'Oural et du Caucase, leurs cascades prodigueront la force motrice aux industries, quand on voudra. Les moujiks font encore des jachères. Bientôt ils sauront substituer d'autres méthodes d'assolement. Ils s'enrichiront. Il en résultera une colossale puissance financière dévolue à ce pays de transit avant le milieu du siècle qu'on inaugure. Force et Argent, le Tsar possédera les deux moyens qui, sinon par des actes belliqueux, au moins par des spéculations persuasives, dûment appuyées sur la menace latente, mèneront les péripéties de l'histoire. Ainsi le fameux péril jaune revêtirait simplement l'uniforme moscovite. Ainsi l'espoir des Etats-Unis d'Europe paraît devoir être réalisé par l'initiative de Pétersbourg détenant, vers une certaine époque, le pouvoir de contraindre les gouvernements à mieux observer les rescrits de la Paix. Alors l'Asie et l'Europe deviendront russes, au moins de fait, ou même de nom.
L ICONE lOI
A tort on croit volontiers que le souci de la pénétration en Extrême-Orient absorba la vitalité entière du génie slave. On affirmait naguère que le « statu quo » ayant été admis entre Pétersbourg et Vienne, dans la question des Balkans, personne ne viserait plus de longtemps à tracer des parallèles diplomatiques vers le Bosphore. Mais à un moment, le Pape menaça du grand interdit le prince Ferdinand, prêt, disait-on, à embrasser le schisme orthodoxe de son auguste protecteur, et même, prophétisaient les fantaisistes, à recevoir l'investiture royale offerte par le Tzar, à proclamer l'indépendance de la Bulgarie, à livrer un port de ses côtes. Au demeurant, il est certain que l'armée du prince se réorganise sous la direction de l'état-major russe. Dernièrement l'ambassadeur russe et le ministre italien se concertèrent pour l'Albanie. Ensemble ils secondent les progrès du Monténégro. Les desseins du panslavisme ne semblent donc pas s'affaiblir. Refoulés en Mandchourie, les Russes regardent vers Byzance. Et Bismarck n'est plus là pour les arrêter à San Stefano. Or, les lois des phénomènes ethniques sont curieuses. Si le Tsar replace jamais dans Sainte-Sophie les icônes des empereurs byzantins, il aura entrepris cette belle tâche par l'intermédiaire des Bulgares, qui furent jadis les premiers propagateurs de la civilisation grecque dans les provinces méridionales de la Moscovie. Au ix^ siècle, Cyrille et Méthode convertirent les Moraves, les Bulgares, puis les Esclavons (ou Slaves) et les Serbes. La propagande pénétra
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Kiev, qui resta la ville sainte de l'orthodoxie, celle dont les moines innombrables défendirent contre Rome le schisme de Photius. Ses apôtres partirent de Bulgarie afin de procéder à l'unification religieuse des raees diverses qui campaient aux rives des grands fleuves, dans les steppes. Sarmates, Scythes, Goths, Avares, Ougriens, Petchenègues accueillirent la légende de la Très Illuminante Pureté, et s'accordèrent, en dépit de leurs sangs divers, pour rajeunir leurs superstitions au contact de la croix grecque. Dans le cours du même siècle, les marchands de Novgorod appelèrent à leur secours contre des Finnois, les Norvégiens varègues, de qui le chef Rurik formait au Nord cette puissance militaire qui, sous Igor, Sviatoslav et Vladimir, devait soumettre les imm.enses territoires compris entre la Finlande et la Crimée. Victorieux des Bulgares, Vladimir fut vaincu par leur intelligence. Il reçut le baptême à Kiev avec la multitude de Finnois, Norvégiens, Goths, Ougriens, et Petchenègues enrôlés dans ses hordes, puis épousa la princesse Anne, sœur des sébastocrators Basile II, et Constantin VII. Comme le christianisme de Grégoire de Tours avait, à TOccident gaulois, latinisé les barbares germains, le christianisme grec de Kiev soumit les barbares Scandinaves et turcomans. Ainsi fondée sur l'adoration de l'icône, la Sainte Russie se développa silencieusement huit siècles, dans la seule idée religieuse. En vain les Tartares, au xiii% accoururent du lac Baïkal et de l'Altaï, en vain Gengiskhan passa, puis Tiraour-Leng avec leurs Mongols et leurs
Baskirs. L'afflux de ces peuples se fondit dans la vaste unité orthodoxe, comme les Arméniens, les Grecs, les Romains, les Bulgares, les Serbes et les Italiens de Byzance. Et cette unité constitua l'essentiel de la vie nationale : avant le xviii^ siècle l'imprimerie dem.eure une industrie purement ecclésiastique, rgalgré les infiltrations allemandes immiscées à travers la Pologne du xvi®.
L'orthodoxie élabora la synthèse de ces races hétérogènes, et quand Pierre le Grand, puis Catherine II ouvrirent tout à coup les portes aux étrangers, l'esprit encyclopédiste trouva, une nation qui devait, telle l'hiver de 1812, marquer la conscience de son patriotisme orthodoxe et unitaire en poursuivant Napoléon depuis Moscou jusqu'à Paris.
Au cours d'un ouvrage remarquable sur la papauté du Tsar orthodoxe, M. Dm. Philosophoff a parfaitement expliqué cette survivance prodigieuse de l'esprit byzantin dans la Russie contemporaine.
Cependant « l'unité nationale est encore ici en voie de formation, écrit M. Waliszewski dans un ouvrage parfait sur la Littérature russe. Consultez la carte ethnographique de M. Rittich, qui date de 1877 : vous y verrez 44 couleurs ou signes différents L'œuvre d'unification a néanmoins été favorisée par l'absence de compartiments naturels où l'individualisme de ces éléments eût pu trouver un abri. Sous l'action du christianisme et de la souveraineté moscovite, un noyau s'est formé qui développa sa puissance d'absorption et d'assimilation. Il ne reste plus
guère en présence que trois groupes nettement distincts : le Finnois, le Tatar, le Slave. Et ce dernier a en partie déjà assimilé ou éliminé les deux autres ».
Le Finnois a de la solidité, de la patience et de la persévérance ; le Tatar est discipliné, laborieux, économe ; le Slave, longtemps opprimé par les peuples de l'Occident, qui de son nom (Esclavon) tirèrent le mot « Esclave », montre de l'intelligence et de l'initiative, de l'exubérance, de la flexibilité, quelque tendance au changement, du goût pour l'imitation ; il est l'esprit national.
« Ce peuple est prématurément mûri d'un côté, avec un assemblage troublant d'instincts sauvages et d'aspirations idéales, de luxe intellectuel et de misère morale », dit encore M. Waliszewski.
Que des qualités si contradictoiies et des races si disparates aient pu s'amalgamer en un immense empire cohérent, centralisateur, voué aux plus magnifiques destins de l'histoire future, cela n'indique-t-il point un caractère général admirablement muni des vertus nécessaires à la synthèse ethnique? Pendant leurs huit siècles de relations guerrières et orthodoxes, ces peuples se pourvurent d'abnégation de race. Ils résolurent, avec une sagesse byzantine, de choisir la forme politique qui totalisait leurs mœurs et leurs patries en une seule force colossale. Le rêve fut grand. Le voilà réalisé, ou presque, et récompensé par le don du sol sibérien, turcoman, mongol, iranien. La Russie offre l'exemple de ce que promet la fusion des races aux hommes.