CHAPITRE XII
On se rappelle la gloire d'Osman-Pacha. C'était lors de la dernière guerre entre le Tsar, le César héritier des traditions byzantines, et son ennemi, le successeur des sultans, maîtres à Constantinople depuis le milieu du xv^ siècle. A nouveau, l'icône se dressait contre le croissant des Sarrazins. Les fidèles de la Très Illuminante Pureté se ruèrent, avec un espoir de restitution, à la conquête du patrimoine conquis jadis par l'Infidèle. Partout, les Turcs battaient en retraite devant l'énergie véhémente des Russes, qui venaient de franchir les Balkans. Gourko menaçait les défenses d'Andrinople. Nikopolis s'était rendue au général de Krûdener, qui marchait aussitôt sur Plevna, ville ouverte, de 17.000 habitants, environnée seulement de collines basses où se succédaient les ondulations d'un terrain difficile. Osman-Pacha fut à la rencontre. Il établit solidement ses 30.000 hommes autour de la place, retrancha ses camps, disposa des batteries. L'attaque de l'avant-garde moscovite échoua. Ce fut le premier désavantage d'une invasion jusqu'alors victorieuse et rapide. Dix jours après, une
seconde attaque ne réussissait pas mieux. Sept mille Orthodoxes ti'ouvaient la mort devant les tranchées de rislam. Les Osmanlis n'avaient point perdu de temps. Hérissés d'obstacles, creusés en tous sens pour offrir de sûrs abris aux tireurs, bossuées d'épaulements et enflées de redoutes, les collines basses de Plevna devenaient autant de forteresses redoutables. La Byzance du Nord entassa quatre corps d'armée devant. Le siège se prolongea. Cependant la parole du Coran rendait le courage aux sectateurs. Vaincu en Roumélie, Gourko repassait les Balkans. AJantra, Mehemed-Ali-Pacha fixait sa résistance contre l' effort des envahisseurs qui choppait partout.
Du 1^^ août au 10 septembre, la situation ne se modifia guère. La troisième bataille de Plevna fut livrée du 11 au 16. Quinze mille soldats du César succombèrent, sans que l'icône pût resplendir avec un rayon de victoire. Ce ne fut point avant décembre que les 120.000 Orthodoxes parvinrent à faire mettre bas les armes de leurs 30.000 adversaires. Mais l'étendard du Prophète était sauvé de la honte qu'on espérait lui valoir à Pétersbourg, en secret. Il ne repassa point les Dardanelles. Il resta fiché sur le sol d'Europe où l'avait planté Mahomet II, en 1453, après les siècles des luttes héroïques qui mirent aux prises les paladins grecs, les croisés et les fanatiques de l'Islam, dans les plaines d'Asie-Mineure.
Peut-être les Russes, si l'énergie d'Osman-Pacha n'avait arrêté leur course puissante, fussent-ils entrés fort vite à Constantinople, et eût-il été moins possible
de les contraindre à en sortir. Mais, de juillet à décembre, la diplomatie de la Porte avait agi dans les cours européennes. Les Orthodoxes malheureusement, ne firent qu'un séjour au Bosphore. Le Tzar dut laisser sa véritable capitale au Sultan.
Non seulement pour cette heure-là l''Islam se dérobait aux conséquences logiques de sa défaite, mais pour l'époque entière. Plus de vingt ans se sont écoulés, et l'effort byzantin n'ose enfreindre les interdictions qui lui furent imposées alors par le concert européen, sous l'influence de l'Autriche, de l'Angleterre. Constantinople ne fut pas rendu aux héritiers de ses traditions anciennes. La griffe de l'islam reste plantée au flanc des peuples chrétiens, pour affaibli que soit, en réalité, le corps malade du Prophète.
Grâce aux astuces de sa diplomatie, le Turc demeure dans Byzance ; car sa vigueur est petite, comparée à celle de son ennemi l'Orthodoxe. Mais, outre les remparts, les basiliques et les campagnes, il a conquis l'esprit des Comnènes et des Ducas, des Paléologues, la savante argutie des rhéteurs grecs, le sens de jauger le prix des âmes barbares, de les savoir acheter, ou persuader. Aujourd'hui, le sultan règne par des procédés identiques à ceux des Sébastocrators. On raisonne au Divan comme à la Mégaura du x^ siècle. Les eunuques du harem dissertent avec la prudence même des évêques et des patriarches. Les coupoles de la Sainte-Sagesse reçoivent des prières mentales pareilles à celles toujours entendues avant le temps où les soldats de Mahomet II recouvrirent
de plâtre les images saintes des mosaïques. Et, quand la puissance ottomane commença de péricliter au lieu même illustré par la longue agonie de l'F.mpire d'Orient, elle adopta, pour attarder sa désagrégation, les remèdes qui avaient maintenu les dynasties grecques huit cents années, en dépit des invasions barbares, des schismes, des ruines, des orgies royales, des furies iconoclastes, des croisades et des pestes.
Exemple célèbre de la force victorieuse reconquise lentement par l'esprit des vaincus. Si jamais race fut différente de celle qu'elle dompta, ce fut cette race turkomane venue du nord asiatique, d'où la chassèrent les durs hivers, l'état du sol ainsi que les mouvements militaires des Tartares et des Mongols. Islamisée par les Arabes qu'elle avait soumis, qu'elle entraîna dans son rythme d'invasion, et à qui elle donna une nouvelle vie ardente, dans le moment qu'ils s'amollissaient, la race turque mena pour un triomphe stable jusqu'au cœur même de la Hongrie, les espoirs grandioses de Mahomet. Vienne faillit devenir son fief. Les Osmanlis durent cette apothéose à la rigueur des habitudes militaires. Ce fut bien le succès de la Force pure, dénuée de tout dogme politique ou même, à l'origine, religieux. Et voilà que cette force implantée dans l'Empire byzantin se laisse, en quelques siècles, complètement dissoudre dans l'esprit retors et corrupteur des caloyers qui donnèrent au monde l'illusion de rester Les Romains, alors que les coureurs sarrasins venaient, la nuit, enlever des chevaux jusque dans les écuries du
riche faubourg des Blaquernes. Comme les Bulgares les Avares et les Borusses, qui devenaient légionnaires de l'armée byzantine, qui défendaient les frontières de Thessalie contre les nouvelles marées d'immigration septentrionale ou caucasienne, les Turcs devaient quelque jour aussi se réveiller Grecs. Ce leur arriva vers le milieu du xviii'^ siècle, lorsque la puissance moscovite et orthodoxe parut menaçante au Nord. Napoléon faillit parfaire, avecle secours du Sultan, sa domination. Il s'en fallut de peu que la paix ne fût point signée, sur le Danube, entre la croix et le Croissant, vers l'heure choisie par nos ancêtres pour franchir le Niémen, en juin 1812. La mort brusque du sultan, une mésentente entre son successeur et les émissaires de l'Empire français, bouleversèrent le plan d'alliance. Que serait-il advenu d'Alexandre, de sa fortune, si les janissaires et la garde impériale fussent entrés ensemble à Moscou, par la porte du Midi et par la porte d'Occident.? En tous cas, Napoléon n'eût pas craint l'attaque sur son flanc des troupes russes revenues de Moldavie, attaque devant laquelle Schwarzenberg, selon les perfides avis de Metternich, évacua Minsk et la vallée de la Bérésina. On sait comment cette retraite néfastti de l'allié autrichien sur Varsovie manqua de livrer aux cosaques de Platof les débris de la Grande Armée, Napoléon lui-même. Après cette date, la Porte comprit définitivement ce que sa diplomatie pouvait tirer des Européens : une assurance de vie perpétuelle, quels que fussent les avatars de sa décadence. Les chefs des croyants firent
étudier l'antique manigance de Cunicleïos. On compulsait à Constantinople les chartes des Comnènes. On étudiait les récits des ambassades épiscopales, les rapports delà grande Irèneet deCliarlemagne.les négociations avortées de ce mariage qui devait unir, vers l'an 800, la tradition et les arts de l'Orient romain à la barbarie christianisée des Germains, des Saxons, des Lombards et des Scandinaves. Constantinople recommença de jouer, entre les appétits des nations modernes, le rôle de Byzance entre les appétits des vieilles hordes, depuis transformées en France, en Russie, en Angleterre et en Allemagne, munies de constitutions parlementaires, de flottes formidablement armés, de finances dictatoriales.
Comme jadis le Bulgare défendant le Sébastocrator contre les incursions du Borusse, l'Autriche protégea le sultan contre les revendications historiques de Pétersbourg. L'Angleterre, en outre, utilisa le Turc contre l'ambition d: la Russie, désireuse de faire naviguer librement, par la Méditerranée, les croiseurs sortis de la mer Noire ; car, en 1827, le désastre de Navarin avait marqué le début officiel de la déchéance ottomane bien mieux que les succès des hétairies hellènes luttant pour leur indépendance depuis six années. Ce fut une habileté admirable que de prendre, dans l'équilibre, cette posture qui supporte le fléau de la balance, et sans lequel, à en croire les chancelleries, l'Europe totale s'écroulerait. Ainsi les barbares envahisseurs de Byzance surent intéresser l'Occident à leur rapine de 1453, et la prolonger, par
cette sauvegarde, contre les véritables héritiers des patriarches et des autocrators, contre les machinations des papes, contre la civilisation et la justice.
D'ailleurs les Turcs parlent respectueusemect de la grande Irène, du système politique adopté sous les empereurs d'Orient. Les Osmanlis intelligents se recommandent de ce passé. Sans rien abdiquer de leur âme islamite, ils admettent volontiers la tradition conquise par leurs ancêtres, et ne dédaignent plus de prétendre à l'usage de certains principes. Ils refusent d'abandonner aux Roumains la légende d'appliquer exclusivement les maximes de cette tradition byzantine. Le Turc aussi se réfugie sous l'égide de la « Triplice » souveraine à Bucarest : il favorise le rêve économique de Hambourg visant à poser le dernier rail d'une ligne allemande au terminus installé sur le golfe Persique, et dont le transit s'effectuera par l'Asie-Mineure, les Balkans. Ne voilà-t-il pas réalisée l'union même d'Irène et de Charlemagne ? Voici l'anneau de fer, l'anneau nuptial que ne briseront plus les factions iconoclastes menées par un Nicéphore.
En vérité, la Force n'est rien sans l'Esprit. L^'âme de Byzance a complètement absorbé les fils de ses conquérants. C'est elle qui dicte leurs destins avec les phrases mêmes des moines et des eunuques bavardant sous les galeries de l'Hippodrome, au ix« siècle. Les Grecques des harems transfusèrent dans le sang de leurs fils les idées de leurs pères. Et n'est-ce pas merveille que d'avoir vu la guerre de Crimée, les troupes françaises, sardes, anglaises mobilisées de-
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puis l'Extrèm?-Occident chrétien pour empêcher les Russes orthodoxes de récupérer sur l'Islam le berceau de leurs traditions religieuses, littéraires, morales, impériales ? Carie Tzar demeure l'héritier incontestable des Sébastocrators. Il a repris la tâche des empereurs d'Orient. Aujourd'hui même il adapte aux espérances delà civilisation gréco-latine l'Asie centrale et la Chine du Nord, cet autre pays d'intelligence qui, lui aussi, absorba tous ses vainqueurs, Tartares et Mongols, dans son esprit mandarin. Néanmoins, en 1854 et 1878, le christianisme entier de l'Europe se leva pour protéger le mahométan, lui garder sa conquête, pour maintenir la griffe du vieux lion sur sa proie. L'Evangile défendit le Coran contre l'Evangile. Même il empêcha toute tentative qui eût sauvé les Arméniens. Cela parce que le sultan songe à la manière des Comnènes, et qu'il intrigue à la faij-on d'Isaac l'Ange pendant le xiii' siècle. Une fois cependant, toute cette habileté grecque faillit ne point suffire aux musulmans. L'icône luisait à noLiveau sur les cimes des Balkans. Le croissant fuyait éperdu aux hampes des régiments turcs en déroute. Un Osmanli vint qui se souvenait des vigueurs ancestrales. Alghazi, le défenseur de la foi, planta l'étendard vert sur les collines de Plevna, et, avec ses 30.000 Sunnites, donna le temps, six semaines, à la Porte de penser selon la mode byzantine, de persuader, de corrompre et d'agir, d'après les leçons des vaincus. Elle fut sauvée par la force passagère de sa race et par l'intelligence de ses esclaves qui viennent d'obtenir leur constitution.